[Note 58: _Histoire des princes de Condé pendant les XVIe et
XVIIe siècles_ par M. le duc d'Aumale, t. III et IV. (Calmann
Lévy.)]
Ce doit être une chose agréable que d'être prince, non pas roi ou
empereur (ceux-là ont de trop lourdes servitudes, s'ils ont peut-être
des joies d'orgueil plus intenses), mais grand seigneur porteur d'un
grand nom historique, prince en retraite dans une démocratie et, si
vous voulez, vaguement prétendant. D'abord, il y a des chances pour
que l'on soit heureusement doué et, par les qualités physiques et
intellectuelles, au-dessus de l'ordinaire. Je n'irai pas jusqu'à dire
avec La Bruyère que «les enfants des dieux se tirent des règles de la
nature, que le mérite chez eux devance l'âge et qu'ils sont plus tôt
des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l'enfance». Il
s'est rencontré des princes d'une nullité incontestable, même aux yeux
de l'observateur le plus respectueux. Mais enfin une vieille race
est, dans son ensemble, une sélection qui s'est poursuivie pendant des
siècles. Les hommes tout à fait médiocres de coeur et d'esprit y sont,
je crois, l'exception; et les moins doués ont encore un orgueil du
sang, un sentiment de la tradition, qui leur permettent de garder
quelque tenue. Et quant à ceux, en plus grand nombre, qui naissent
intelligents et distingués, on dirait qu'on leur en sait plus de gré
qu'aux autres hommes, sans doute parce qu'ils pourraient mieux se
passer de ces dons; et il semble aussi qu'il leur soit plus facile
qu'à nous d'user de cette intelligence pour se composer une vie
élégante et délicieuse à souhait. En outre, ce ne doit pas être un
mince plaisir, et c'est tout au moins une raison de vivre, que de
savoir que l'on continue une race célèbre, de retrouver son nom mêlé
partout à l'histoire, de reconnaître des aïeux dans les conducteurs de
peuples et parmi les premiers acteurs qui ont joué publiquement leur
rôle sur la scène du monde. Nous autres, nous continuons une foule
anonyme, et c'est une foule anonyme qui nous continuera. Nous sommes,
pour ainsi dire, coupés du passé, et ce n'est guère que dans le
présent que nous avons des intérêts. L'inutilité de la vie nous
apparaît plus aisément, à nous qui, si nous représentons quelque
chose, le représentons avec des millions d'autres êtres. Eux, ils
n'ont qu'à se laisser vivre pour faire partie de l'histoire. Ce que
les autres hommes n'obtiennent que par un génie, une fortune ou un
effort exceptionnels: le souvenir de la postérité, la mention de
leurs noms dans les annales futures, les princes en sont sûrs par cela
seul qu'ils sont venus au monde, et si tout est vanité, comme je n'en
doute point, cela est pourtant une des vanités les plus recherchées
des mortels. Enfin un respect les entoure, presque involontaire chez
ceux qui le leur témoignent; ils lisent presque à chaque instant, dans
les yeux, dans les gestes, dans toute l'attitude de ceux qui les
approchent et même des personnes les plus considérables, qu'ils sont
d'une espèce supérieure et privilégiée.
Mais ce doit être aussi une chose bien désagréable d'être prince. Leur
nom les opprime autant qu'il les soutient. Ces respects qu'on leur
rend, ils ne savent point s'ils s'adressent à leur sang ou à leur
personne. S'ils ont leurs orgueils que nous ne connaissons pas, il est
aussi des fiertés dont ils ne pourront jamais goûter la joie d'une âme
parfaitement tranquille. Quel que soit l'éclat de leurs mérites
personnels, on ne le distingue jamais nettement de celui qu'ils tirent
de leur naissance. S'ils sont d'une Société savante, ils ne sauront
jamais au juste si c'est pour leurs livres ou pour leur nom. Ils sont
les moins libres des hommes. Il y a tels sentiments qu'ils doivent
avoir, telles opinions qu'ils doivent professer, et cela quand même
dans leur for intérieur ils en auraient de toutes différentes. Mais
cela même ne leur est guère possible, et le plus souvent les
convenances impérieuses de leur position façonnent jusqu'à leurs
pensées intimes. Les limites dans lesquelles leur sens propre peut
s'exercer et se mouvoir publiquement sont fort étroites, et, comme
cette contrainte est inséparable de leur grandeur et même la préserve,
ils s'y résignent facilement ou plutôt n'ont point à s'y résigner, car
ils ne la considèrent pas comme une contrainte. Mais en réalité, et
quoiqu'ils ne s'en aperçoivent pas toujours, ils sont véritablement,
corps et âme, les esclaves de leur nom. Cette servitude énorme
s'ajoute pour eux aux servitudes qui pèsent toujours sur les jugements
humains.
Ce n'est guère que sur les moeurs qu'ils pourraient s'accorder quelque
liberté, et jadis ils laissaient volontiers leur corps prendre la
revanche des esclavages de leur esprit; mais beaucoup d'entre eux se
refusent aujourd'hui cette consolation.--Ils vivent enfin dans un
monde très restreint; ils ne se trouvent de plain-pied qu'avec un très
petit nombre d'hommes: ils ne peuvent donc connaître les hommes
qu'imparfaitement. Ils ne les voient pour la plupart que sous un angle
très particulier et très étroit, et dans une attitude de respect ou de
défiance. Un prince ne peut pas vivre en pleine mêlée humaine, vivre
dans la rue, aller où il lui plaît, frayer tranquillement avec des
gens de toute classe. Presque partout il gêne ou est gêné.--Un prince
ne peut, à vingt ans, publier des vers. Il n'a ni la liberté ni les
moyens d'écrire des romans naturalistes, impressionnistes,
pessimistes, analytiques ou autres. Il ne peut faire de la critique.
Le malheureux ne peut écrire que sur l'économie politique ou sur
l'histoire diplomatique ou militaire, et là encore il n'a jamais ses
coudées franches.
Oui, cela est triste d'être prince. On vit et on meurt isolé de
l'immense humanité. On ne voit guère, de la grande comédie, que des
fragments arrangés. On n'a de visions un peu curieuses, on ne découvre
à plein les hommes qu'en temps d'émeute et de révolution. En somme,
s'il est vrai, comme je le pense, que la vie la plus digne d'être
vécue est celle qui nous permet de connaître l'humanité à tous ses
étages, sous tous ses aspects, par tous ses côtés pittoresques et dans
tous ses recoins moraux, le mieux est d'être né du peuple, et du plus
petit. Car d'abord c'est le seul moyen de voir de près les moeurs, les
sentiments, les âmes des humbles et la lutte pour l'existence sous ses
formes les plus simples et les plus tragiques. On voit ainsi la vie à
nu et l'on se fait un coeur compatissant. On apprend en même temps ce
qu'il peut y avoir quelquefois d'originalité intellectuelle et morale
sous la misère et l'humilité des apparences. Et de là, si l'on a un
peu de bonheur, on peut monter, traverser tous les mondes ou même y
séjourner successivement, connaître les bourgeois, les marchands, les
bohèmes, les artistes, les politiques et ceux qu'on appelle les gens
du monde. Et il n'est pas mauvais non plus d'avoir été élevé par les
prêtres, puis par l'Université, d'avoir reçu une éducation tour à tour
religieuse et purement laïque: cela vous aide dans la suite à
comprendre un plus grand nombre de choses. On peut, à ce compte,
recueillir des impressions précises et variées surtout ce que la
réalité offre d'intéressant, et on le peut encore plus aisément si
l'on a eu soin de se conserver libre et d'éviter le mariage, qui,
comme dit La Bruyère, «remet chacun dans son ordre». Mais ce voyage
philosophique à travers les compartiments de la société humaine n'est
possible, comme j'ai dit, que si l'on part du plus bas. Le voyage en
sens contraire ne se fait point. L'écrivain ou le dilettante né du
peuple peut quelquefois hausser son observation jusqu'aux grands en
parcourant toute la région intermédiaire: un grand ne sort point de sa
classe, sauf en des occasions extraordinaires et trop rapides, et est
condamné à une assez grande ignorance, à une pauvreté relative
d'impressions. Heureux ceux qui ne sont d'abord qu'une tête dans la
foule, quand il est donné à cette tête de circuler librement dans
cette foule, d'en visiter les replis et de la refléter tout entière!
Prince ne puis, bourgeois ne daigne, curieux suis.
I
Pourquoi ces réflexions, dont les unes sont peut-être justes et les
autres assurément excessives, m'ont-elles été suggérées par les deux
nouveaux volumes qui viennent de paraître de l'_Histoire des princes
de Condé_? Car elles n'y ont, je l'avoue, que peu de rapport.
Tout ce qu'il est permis de dire, c'est d'abord que certaines parties
de l'_Histoire des princes de Condé_ ont forcément plus d'intérêt pour
l'auteur que pour nous. Il n'était point possible de séparer leur
histoire de celle de notre pays, car ils y ont tous été mêlés en vertu
même de leur naissance; mais ils y ont été mêlés à des degrés et avec
des mérites fort inégaux. Dès lors qu'arrive-t-il? S'il s'agit du
Condé de la Ligue ou du grand Condé, à la bonne heure; ils sont assez
considérables pour servir de centre à une histoire politique et
militaire de leur temps. Mais si c'est le père du duc d'Anguien qu'on
nous présente, nous sommes un peu fâchés de voir le récit d'une partie
de la guerre de Trente ans tourner autour de ce médiocre personnage.
Que sera-ce quand M. le duc d'Aumale en viendra au fils et au
petit-fils du vainqueur de Rocroy?
Encore leurs figures pourraient-elles être intéressantes malgré
l'insignifiance du rôle qu'ils ont joué, si l'auteur pouvait marquer
leurs traits avec une liberté entière. Mais (et c'est là mon second
regret) on sent trop, à certaines timidités, à certaines habiletés
aussi, que l'histoire de ces princes a été écrite par leur cousin et
leur héritier, qu'il leur est attaché par les liens du sang et de la
reconnaissance. Je sais bien que cela même double l'effet de plusieurs
passages du livre. Lorsque M. le duc d'Aumale lut à l'Académie le
récit de la bataille de Rocroy, l'auditoire fut traversé d'un frisson
qu'il n'aurait probablement point senti si le lecteur n'avait pas été
un descendant de Henri IV. Je sais aussi que M. le duc d'Aumale ne dit
jamais que la vérité, et que son histoire n'a point le ton ni l'allure
d'un panégyrique. Mais dit-il toujours toute la vérité? ou, si vous
voulez, la voit-il toute? Vous me direz qu'il est arrivé à des
bourgeois, écrivant sur les rois et sur les princes, d'apporter dans
leur étude un respect beaucoup plus superstitieux et d'être beaucoup
plus éblouis par le nom de leurs héros que M. le duc d'Aumale. Mais il
ne s'ensuit pas que le noble historien se soit trouvé lui-même dans
les meilleures conditions pour nous faire une peinture absolument
fidèle du grand Condé.--Je ne nomme que celui-là, car c'est lui qui
remplit la moitié du troisième volume et tout le quatrième. Il est,
d'ailleurs, de beaucoup, le plus grand homme de sa race. Je m'en
tiendrai donc à lui. Aussi bien je n'ai pu parvenir à m'intéresser à
la personne de Henri II de Bourbon.
Or, le portrait gravé qui est dans le quatrième volume me met déjà en
défiance. La tête de Condé est bien connue; mais, par un surcroît de
conscience, je suis allé consulter les estampes de la bibliothèque
Victor Cousin. Il y a là une trentaine de portraits de Condé, depuis
l'enfance jusqu'à l'âge mûr. Deux de ces portraits, l'un de Poilly,
l'autre de Nanteuil, sont des merveilles d'exécution et sont aussi, on
le sent bien, d'une entière fidélité. Car, outre qu'ils se ressemblent
entre eux, ils ressemblent au buste anonyme, d'une vérité si brutale,
qui se trouve au musée de la Renaissance. Il n'y a pas à dire, le
grand Condé était laid, si la laideur consiste dans un éloignement par
trop audacieux des proportions moyennes du visage humain. Un nez
démesuré; de grands yeux qui devaient être beaux, mais à fleur de
tête; pas de joues: deux profils collés; une bouche vilaine, soulevée
par les dents obliques; en somme, un nez et deux yeux, et presque rien
avec; une laideur puissante, fascinatrice si l'on veut, qui devait
s'illuminer et devenir superbe dans les moments de passion ou dans
l'ivresse des batailles. Si l'on avait à imaginer quelque chef de
bande idéal, le type même de l'aventurier et de l'homme de proie,
c'est bien cette tête-là qu'on lui mettrait sur les épaules. C'est là
proprement une tête d'aigle, comme celle de Mirabeau est une tête de
lion, celle de Robespierre une tête de renard, celle de Louis XVI une
tête de mouton. Eh bien! cette tête magnifique, extraordinairement
expressive, M. le duc d'Aumale en a eu peur, et cela n'est pas bien
pour un amateur et un collectionneur de tableaux. Il est allé chercher
je ne sais quel portrait officiel peint par Stella, et il en a fait
faire, sous la direction et avec la complicité de M. Henriquel Dupont,
une gravure adoucie et affadie qui lui arrondit les joues, qui lui
donne un menton, qui lui façonne une bouche aimable, qui l'enjolive et
l'éteint, qui le passe tout entier à la pierre ponce et qui,
finalement, le fait ressembler à Mlle Bartet: bref, un portrait
flatté, souriant, convenable, à l'usage de la famille.