«... Comme l'équipage était prêt maintenant à la pêche, et que nous
approchions du futur théâtre de nos exploits, le patron distribua les
heures des repas dans l'ordre suivant:
»Déjeuner à quatre heures du matin (à moins que le poisson ne morde;
dans ce cas, aussitôt après qu'il a mordu).
»Dîner, à onze heures avant midi (avec la même exception).
»Thé à quatre heures après midi (toujours avec la même exception).
»Souper, à toute heure, depuis huit heures du soir jusqu'au lendemain
matin (pas d'exception à cela, car le maquereau ne mord plus après le
soleil couché).
»Nota. Défense de jouer aux cartes, excepté lorsque l'ancre est jetée.
»Le surlendemain, je dormais profondément, quand, pour la première fois
de la vie, je fus réveillé par ce cri:
»--Tout le monde sur le pont! voici le maquereau!
»Je me dressai tout d'un coup; ma tête frappa contre le plancher
supérieur et retomba lourdement sur son maigre oreiller.
»Les matelots étaient déjà en haut.
»Je ne tardai pas à les rejoindre, malgré les douleurs que me causait
une grosse bosse au front. Les poissons commençaient à frétiller déjà
dans les barriques défoncées qu'on place à la droite de chaque pêcheur.
»Machinalement, je jetai une ligne, et la retirai bientôt en sentant que
ça, mordait. Mais je n'avais pas été assez leste. Le poisson échappa. Je
relançai ma ligne. Un maquereau s'accrocha à l'hameçon; voulant profiter
d'une première expérience, je donnai un coup si brusque au fil pour le
sortir de l'eau, qu'il me coupa le doigt et que j'arrachai l'hameçon
hors de la gueule du poisson.
»De nouvelles tentatives n'eurent pas plus de succès. Un moment je
sentais bien le poids du maquereau au bout de ma ligne; mais un moment
après il était parti.
»Regardant par dessus bord, je pouvais voir les animaux avec leurs yeux
ronds tournés vers moi et leur gueule ouverte, comme pour se moquer de
ma maladresse.
»Je jetai un coup d'oeil dans la barrique de mon voisin, elle était
presque pleine.
»Il y avait de quoi se désespérer. Au bout d'une heure le frai cessa. Le
poisson ne mordit plus. Il avait disparu. Les matelots vinrent examiner
ma barrique. Son vide inaltéré les fit sourire un peu. Mais ils
m'engagèrent à ne me pas décourager et promirent de m'aider à la
prochaine occasion.
»Vers dix heures, l'un d'eux cria:
»--Patron, un banc de maquereaux à bâbord! ils sont à un mille de
distance.
»Nous étendîmes nos regards dans cette direction. On apercevait une
grosse ride aisément reconnaissable entre les griffes de chat faites par
le vent.
»Le capitaine empoigna le gouvernail; un des hommes se plaça à
califourchon sur un bouts-dehors, avec ses mains pleines d'appât, un
autre se logea de même sur la chaloupe de la goélette; un troisième
se porta à la boîte aux amorces; le reste de l'équipage s'établit aux
écoutes du grand mât et du mât de misaine, aux cordages, aux palans et
aux drisses.
»--Vire vent devant derrière, commanda le patron.
»Puis ensuite:
»--Mettez en panne.
»Au bout de cinq minutes, la goélette était presque stationnaire, au
milieu d'un amas de poissons si profond, si considérable, qu'il eût
retardé sa course, si nous eussions voulu le traverser toutes voiles
dehors.
»La mer, aussi loin que l'oeil pouvait porter, semblait pailletée
d'argent.
»Laframboise laissa ses lignes, et s'approchant de moi:
»Quand ça mord, dit-il, tirez vite et ferme, comme ça!
»Et il amena un maquereau sur le bord.
»--Il ne faut pas, continua-t-il, essayer de le sortir de l'eau du
premier coup, vous lui brisez la mâchoire supérieure et le perdez. Mais
quand il est à trois pieds de vous, allongez la main droite le long de
la ligne, à six pouces de son museau, comme ça, puis enlevez vivement et
envoyez-le dans la barrique, d'un coup sec, comme ça. De la sorte,
l'hameçon se décrochera et le plomb entraînera la ligne dans l'eau.
Faites de même à l'égard de l'autre ligne.
»Laframboise prit une demi-douzaine de poissons en me donnant des
explications; et il me livra à mon habileté.
»Pendant quelque temps, je ne fus pas plus chanceux qu'auparavant; et je
me rappelle que je saisis d'une main le premier maquereau que je réussis
à hâler sur la goélette, tandis qu'avec l'autre j'enlevai l'hameçon.
Cela donna tant à rire à nos compagnons que je renonçai à ce mode
primitif, usité par nos pêcheurs d'eau douce.
»Lorsque le poisson eut fini de mordre, nous nous divisâmes en quatre
bandes, pour le préparer et le saler.
»On s'y prend ainsi pour ces opérations: tout le monde endosse des
vêtements de toile huilée à l'exception du patron, qui demeure au
gouvernail, et dont les poissons sont apprêtés par la bande la plus
proche de son cadre. Puis le fendeur prend un maquereau dans sa main
gauche et l'étend sur une table. Il tire un couteau long, affilé et
mince, l'enfonce dans la tête du poisson et le tranche jusqu'à, la
queue, sans le séparer entièrement. Ensuite, d'un tour de poignet, il
lance la victime dans la _cuve aux tranchés_, sorte de boîte en bois,
ayant environ quatre pieds carrés et six pouces de profondeur, de chaque
côté de laquelle se tiennent les videurs.
»Ils enlèvent les entrailles, ce qui se pratique en tenant le poisson
de la main gauche et en détachant, avec le pouce de la droite, les ouïes
de chaque côté. Tous les viscères sont extraits avec les doigts, et le
poisson est précipité dans un baril de sel.
»Il y reste pendant une heure. Après quoi, il est salé et mis dans un
autre baril. Dès que les barils sont pleins, on les ferme, on les marque
au nom du propriétaire, ou d'autre manière, pour les distinguer, et on
les arrime dans la cale.
»La rapidité et la dextérité avec lesquelles une prise de poisson est
apprêtée, sont vraiment surprenantes.
»J'eus pour emploi de passer les maquereaux au fendeur, puis au saleur,
et quoique je travaillasse avec toute l'activité possible, je ne parvins
pas à les tenir tout le temps en haleine.
»Deux hommes peuvent vider aussi vite qu'un seul peut fendre, et les
troupes font toujours assaut de célérité pour achever le plus tôt leur
ouvrage, surtout quand approche le coucher du soleil; car, comme le
souper est le seul repas auquel l'équipage entier se rassemble dans
l'entrepont, et que le logement est assez étroit pour douze hommes,
on comprend aisément que «les premiers venus sont les premiers (et les
mieux) servis.»
»Tout le poisson étant apprêté, on lave le pont; les barils qui n'ont
pu tenir dans la cale, sont convenablement rangés autour des mâts, de
manière à ne pas gêner les manoeuvres, et on se remet à la pêche.
»Je ferai remarquer ici que si on n'avait pas de l'eau en aussi grande
quantité qu'on le désire, cette pêche serait une tâche assez
dégoûtante; et même, telle qu'elle est, je constate qu'il y a bon nombre
d'occupations plus propres.
»Mais c'est chose fort émouvante que de prendre le maquereau quand
il mord bien. Ce mouvement continuel des bras et des mains, ces
frétillements du poisson lorsqu'il passe de l'eau dans les barils, ces
cris impatients que l'on entend à chaque minute, tout cela vous anime et
vous amuse beaucoup.
»--Retirez vos lignes, elles gênent les miennes! s'exclame un matelot.
»--A qui ces hameçons que je trouve dans mon cadre? hurle l'autre.
»--Le maladroit, qui embrouille mes fils, ajoute un troisième.
»--Des amorces ici, patron, demande un quatrième.
»Et son voisin qui se lève triomphalement:
»--J'ai pris un _roi!_ j'ai pris un _roi!_
»On nomme ainsi certain maquereau d'une forte espèce.
»Un juron énergique résonne à deux pas de moi; c'est un matelot qui a
cassé sa ligne. Un cri d'étonnement lui succède: c'est son camarade qui
a pris un jeune requin. Enfin, il règne sur la goélette une ardeur, une
joie, je puis dire le mot, que je n'ai jamais rencontrées ailleurs.
»Mais il n'est permis qu'à la langue et aux membres supérieurs de
s'agiter: le reste du corps et les pieds surtout, doivent rester de
longues heures dans une immobilité complète. Remuez-les un tant soit peu
et vous contrarierez les mouvements de vos compagnons, ou _empingerez_
leurs lignes qui vous environnent de toutes parts.
»Peu à peu, les _mordeurs_ diminuent; le feu de la pêche se ralentit.
A peine, de temps en temps, un petit maquereau, sorte de fretin, se
hasarde-t-il de donner sur l'amorce; tous nos gens respirent. Ils
passent leurs jambes par dessus bords et s'assoient pour se délasser.
»Alors, voilà sonner l'heure des jeux de mots, des plaisanteries, des
contes joyeux, des rires bruyants. On se dédommage à coeur que veux tu
du long silence, de la pénible position observés précédemment.
On se mettrait déjà à chanter si la voix du cuisinier ne se faisait
entendre:
»--Mes enfants, voici le maquereau qui revient!
»En une seconde, les jambes cessent de se balancer, les visages
reprennent leur gravité; les rires et les gaudrioles expirent sur les
lèvres, on se remet à la besogne.
»Parfois l'équipage demeurera à sa tâche pendant quatre heures
nouvelles, jusqu'à ce que le patron dise:
»--Allons, mes gars, m'est avis qu'il faut nous apprêter (non pas nous,
mais la prise).
»C'est ainsi qu'il se permet le calembour, quand il est en belle humeur,
le patron!
»Après avoir rempli de la sorte cent cinquante barils, une succession
de vents de l'est et de lourds brouillards nous assaillit, et pendant
trois semaines nos lignes chômèrent. Nous croisâmes le long de la
Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et des côtes du Canada; nous
remontâmes aussi les côtes du Saint-Laurent, et je vis presque l'instant
où je pouvais aller embrasser ma bonne mère à Québec.
»Mais, hélas! c'eût été un bonheur trop grand pour moi, sans doute. Il
me fut refusé.
»Chaque jour, cependant, nous découvrions d'innombrables quantités de
poissons. En vain, nous jetions nos lignes, les maquereaux ne voulaient
pas mordre.
»Nous hélâmes les patrons de quarante bateaux-pêcheurs au moins et
échangeâmes invariablement ces paroles:
»--Avez-vous pris du poisson depuis peu?
»--Non.
»--En avez-vous vu?
»--Oui.
»--Où?
»--Il y en a considérablement dans la Baie.
»--Je sais.
»--Vous y êtes allé?
»--Oui, j'en ai pris.
»--Et maintenant?
»--Maintenant, il ne veut pas mordre.
»D'aventure, une goélette éloignée d'un demi-mille environ, et nageant
dans les mêmes eaux que nous, se gréait pour nous inviter à une
joute. Inutile de vous dire que toujours nous acceptions le défi avec
enthousiasme. C'était un incident agréable au milieu de l'ennui qui nous
dévorait.
»Car c'est une chose triste que de n'avoir rien à faire du matin au
soir! La monotonie des scènes pèse sur l'esprit d'un poids de plomb, et,
pour mon compte, je crois que je n'aurais jamais le courage de demeurer
six mois sur un bâtiment pris par un calme plat.
»Enfin, notre maître-queux, qui était toujours au guet, signala un banc
de maquereaux. Je vous laisse à penser si la nouvelle fut accueillie
avec des transports d'allégresse.
»Les lignes furent tendues en un clin d'oeil; le poisson happa les
amorces avec une voracité dont je n'avais point eu encore d'exemple, et,
en moins de deux heures, nous en eûmes capturé plus de vingt barils.
»Grande fut la satisfaction à bord du Franklin. Le soir, après
la journée, il y eut bal et réjouissances sur le pont. On fit une
distribution extraordinaire de rhum et nos matelots passèrent une partie
de la nuit à fêter l'heureuse capture.
»Tournant ensuite vers le cap septentrional de l'île du prince Edouard,
nous rencontrâmes plusieurs navires, tous chargés de maquereaux. Le
temps était fort beau, quoique un peu froid, avec une brise accidentelle
du nord-ouest. Nous continuions la pêche avec des résultats fort
agréables, lorsqu'un matin le patron nous dit:
»--Allons, mes gars, ça commence à bien faire! Il faut en laisser pour
la saison prochaine. Demain nous irons déposer notre fret à Saint-Jean.
»Au moment où il parla ainsi, nous étions sur un banc de maquereaux. Ce
jour-là, nous ajoutâmes dix-huit barils de poissons aux autres prises
que nous avions déjà faites, et notre pêche fut terminée.
»Le dimanche suivant nous touchâmes à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, où je
suis depuis lors, achevant d'inspecter l'établissement de pêcherie de
mon armateur, et attendant un navire qui me ramènera à New-York.
»Je vous ai, mademoiselle, donné ces détails sur mon petit voyage, afin
que vous les communiquiez à M. Jobinet. Comme il doit fréter, l'année
prochaine, un navire pour faire la pêche au maquereau, et comme il m'a
demandé des informations à ce sujet, il ne sera peut-être pas fâché de
savoir de quelle manière les Yankees pratiquent cette pêche.
»Je serais mille fois heureux si ma relation pouvait lui être de
quelque utilité. Pour moi, je ne me croirai jamais libéré de la dette de
gratitude que j'ai contractée envers lui.
»Je ne parle pas de ce que je vous dois à vous, mademoiselle, ni à vos
dignes protecteurs, Pierre Morlaix, et à sa respectable mère; mais si
le témoignage le plus sincère et le plus ardent d'un coeur profondément
touché par vos nobles qualités, ne vous semble pas une vaine
protestation, soyez convaincue que vous avez pour jamais celui d'un
homme qui demande chaque jour au ciel la faveur de vous consacrer toute
son existence.
»ALPHONSE.
»Réponse, je vous prie, à New-York.»