XVI

«... Comme l'équipage était prêt maintenant à la pêche, et que nous

approchions du futur théâtre de nos exploits, le patron distribua les

heures des repas dans l'ordre suivant:

»Déjeuner à quatre heures du matin (à moins que le poisson ne morde;

dans ce cas, aussitôt après qu'il a mordu).

»Dîner, à onze heures avant midi (avec la même exception).

»Thé à quatre heures après midi (toujours avec la même exception).

»Souper, à toute heure, depuis huit heures du soir jusqu'au lendemain

matin (pas d'exception à cela, car le maquereau ne mord plus après le

soleil couché).

»Nota. Défense de jouer aux cartes, excepté lorsque l'ancre est jetée.

»Le surlendemain, je dormais profondément, quand, pour la première fois

de la vie, je fus réveillé par ce cri:

»--Tout le monde sur le pont! voici le maquereau!

»Je me dressai tout d'un coup; ma tête frappa contre le plancher

supérieur et retomba lourdement sur son maigre oreiller.

»Les matelots étaient déjà en haut.

»Je ne tardai pas à les rejoindre, malgré les douleurs que me causait

une grosse bosse au front. Les poissons commençaient à frétiller déjà

dans les barriques défoncées qu'on place à la droite de chaque pêcheur.

»Machinalement, je jetai une ligne, et la retirai bientôt en sentant que

ça, mordait. Mais je n'avais pas été assez leste. Le poisson échappa. Je

relançai ma ligne. Un maquereau s'accrocha à l'hameçon; voulant profiter

d'une première expérience, je donnai un coup si brusque au fil pour le

sortir de l'eau, qu'il me coupa le doigt et que j'arrachai l'hameçon

hors de la gueule du poisson.

»De nouvelles tentatives n'eurent pas plus de succès. Un moment je

sentais bien le poids du maquereau au bout de ma ligne; mais un moment

après il était parti.

»Regardant par dessus bord, je pouvais voir les animaux avec leurs yeux

ronds tournés vers moi et leur gueule ouverte, comme pour se moquer de

ma maladresse.

»Je jetai un coup d'oeil dans la barrique de mon voisin, elle était

presque pleine.

»Il y avait de quoi se désespérer. Au bout d'une heure le frai cessa. Le

poisson ne mordit plus. Il avait disparu. Les matelots vinrent examiner

ma barrique. Son vide inaltéré les fit sourire un peu. Mais ils

m'engagèrent à ne me pas décourager et promirent de m'aider à la

prochaine occasion.

»Vers dix heures, l'un d'eux cria:

»--Patron, un banc de maquereaux à bâbord! ils sont à un mille de

distance.

»Nous étendîmes nos regards dans cette direction. On apercevait une

grosse ride aisément reconnaissable entre les griffes de chat faites par

le vent.

»Le capitaine empoigna le gouvernail; un des hommes se plaça à

califourchon sur un bouts-dehors, avec ses mains pleines d'appât, un

autre se logea de même sur la chaloupe de la goélette; un troisième

se porta à la boîte aux amorces; le reste de l'équipage s'établit aux

écoutes du grand mât et du mât de misaine, aux cordages, aux palans et

aux drisses.

»--Vire vent devant derrière, commanda le patron.

»Puis ensuite:

»--Mettez en panne.

»Au bout de cinq minutes, la goélette était presque stationnaire, au

milieu d'un amas de poissons si profond, si considérable, qu'il eût

retardé sa course, si nous eussions voulu le traverser toutes voiles

dehors.

»La mer, aussi loin que l'oeil pouvait porter, semblait pailletée

d'argent.

»Laframboise laissa ses lignes, et s'approchant de moi:

»Quand ça mord, dit-il, tirez vite et ferme, comme ça!

»Et il amena un maquereau sur le bord.

»--Il ne faut pas, continua-t-il, essayer de le sortir de l'eau du

premier coup, vous lui brisez la mâchoire supérieure et le perdez. Mais

quand il est à trois pieds de vous, allongez la main droite le long de

la ligne, à six pouces de son museau, comme ça, puis enlevez vivement et

envoyez-le dans la barrique, d'un coup sec, comme ça. De la sorte,

l'hameçon se décrochera et le plomb entraînera la ligne dans l'eau.

Faites de même à l'égard de l'autre ligne.

»Laframboise prit une demi-douzaine de poissons en me donnant des

explications; et il me livra à mon habileté.

»Pendant quelque temps, je ne fus pas plus chanceux qu'auparavant; et je

me rappelle que je saisis d'une main le premier maquereau que je réussis

à hâler sur la goélette, tandis qu'avec l'autre j'enlevai l'hameçon.

Cela donna tant à rire à nos compagnons que je renonçai à ce mode

primitif, usité par nos pêcheurs d'eau douce.

»Lorsque le poisson eut fini de mordre, nous nous divisâmes en quatre

bandes, pour le préparer et le saler.

»On s'y prend ainsi pour ces opérations: tout le monde endosse des

vêtements de toile huilée à l'exception du patron, qui demeure au

gouvernail, et dont les poissons sont apprêtés par la bande la plus

proche de son cadre. Puis le fendeur prend un maquereau dans sa main

gauche et l'étend sur une table. Il tire un couteau long, affilé et

mince, l'enfonce dans la tête du poisson et le tranche jusqu'à, la

queue, sans le séparer entièrement. Ensuite, d'un tour de poignet, il

lance la victime dans la _cuve aux tranchés_, sorte de boîte en bois,

ayant environ quatre pieds carrés et six pouces de profondeur, de chaque

côté de laquelle se tiennent les videurs.

»Ils enlèvent les entrailles, ce qui se pratique en tenant le poisson

de la main gauche et en détachant, avec le pouce de la droite, les ouïes

de chaque côté. Tous les viscères sont extraits avec les doigts, et le

poisson est précipité dans un baril de sel.

»Il y reste pendant une heure. Après quoi, il est salé et mis dans un

autre baril. Dès que les barils sont pleins, on les ferme, on les marque

au nom du propriétaire, ou d'autre manière, pour les distinguer, et on

les arrime dans la cale.

»La rapidité et la dextérité avec lesquelles une prise de poisson est

apprêtée, sont vraiment surprenantes.

»J'eus pour emploi de passer les maquereaux au fendeur, puis au saleur,

et quoique je travaillasse avec toute l'activité possible, je ne parvins

pas à les tenir tout le temps en haleine.

»Deux hommes peuvent vider aussi vite qu'un seul peut fendre, et les

troupes font toujours assaut de célérité pour achever le plus tôt leur

ouvrage, surtout quand approche le coucher du soleil; car, comme le

souper est le seul repas auquel l'équipage entier se rassemble dans

l'entrepont, et que le logement est assez étroit pour douze hommes,

on comprend aisément que «les premiers venus sont les premiers (et les

mieux) servis.»

»Tout le poisson étant apprêté, on lave le pont; les barils qui n'ont

pu tenir dans la cale, sont convenablement rangés autour des mâts, de

manière à ne pas gêner les manoeuvres, et on se remet à la pêche.

»Je ferai remarquer ici que si on n'avait pas de l'eau en aussi grande

quantité qu'on le désire, cette pêche serait une tâche assez

dégoûtante; et même, telle qu'elle est, je constate qu'il y a bon nombre

d'occupations plus propres.

»Mais c'est chose fort émouvante que de prendre le maquereau quand

il mord bien. Ce mouvement continuel des bras et des mains, ces

frétillements du poisson lorsqu'il passe de l'eau dans les barils, ces

cris impatients que l'on entend à chaque minute, tout cela vous anime et

vous amuse beaucoup.

»--Retirez vos lignes, elles gênent les miennes! s'exclame un matelot.

»--A qui ces hameçons que je trouve dans mon cadre? hurle l'autre.

»--Le maladroit, qui embrouille mes fils, ajoute un troisième.

»--Des amorces ici, patron, demande un quatrième.

»Et son voisin qui se lève triomphalement:

»--J'ai pris un _roi!_ j'ai pris un _roi!_

»On nomme ainsi certain maquereau d'une forte espèce.

»Un juron énergique résonne à deux pas de moi; c'est un matelot qui a

cassé sa ligne. Un cri d'étonnement lui succède: c'est son camarade qui

a pris un jeune requin. Enfin, il règne sur la goélette une ardeur, une

joie, je puis dire le mot, que je n'ai jamais rencontrées ailleurs.

»Mais il n'est permis qu'à la langue et aux membres supérieurs de

s'agiter: le reste du corps et les pieds surtout, doivent rester de

longues heures dans une immobilité complète. Remuez-les un tant soit peu

et vous contrarierez les mouvements de vos compagnons, ou _empingerez_

leurs lignes qui vous environnent de toutes parts.

»Peu à peu, les _mordeurs_ diminuent; le feu de la pêche se ralentit.

A peine, de temps en temps, un petit maquereau, sorte de fretin, se

hasarde-t-il de donner sur l'amorce; tous nos gens respirent. Ils

passent leurs jambes par dessus bords et s'assoient pour se délasser.

»Alors, voilà sonner l'heure des jeux de mots, des plaisanteries, des

contes joyeux, des rires bruyants. On se dédommage à coeur que veux tu

du long silence, de la pénible position observés précédemment.

On se mettrait déjà à chanter si la voix du cuisinier ne se faisait

entendre:

»--Mes enfants, voici le maquereau qui revient!

»En une seconde, les jambes cessent de se balancer, les visages

reprennent leur gravité; les rires et les gaudrioles expirent sur les

lèvres, on se remet à la besogne.

»Parfois l'équipage demeurera à sa tâche pendant quatre heures

nouvelles, jusqu'à ce que le patron dise:

»--Allons, mes gars, m'est avis qu'il faut nous apprêter (non pas nous,

mais la prise).

»C'est ainsi qu'il se permet le calembour, quand il est en belle humeur,

le patron!

»Après avoir rempli de la sorte cent cinquante barils, une succession

de vents de l'est et de lourds brouillards nous assaillit, et pendant

trois semaines nos lignes chômèrent. Nous croisâmes le long de la

Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et des côtes du Canada; nous

remontâmes aussi les côtes du Saint-Laurent, et je vis presque l'instant

où je pouvais aller embrasser ma bonne mère à Québec.

»Mais, hélas! c'eût été un bonheur trop grand pour moi, sans doute. Il

me fut refusé.

»Chaque jour, cependant, nous découvrions d'innombrables quantités de

poissons. En vain, nous jetions nos lignes, les maquereaux ne voulaient

pas mordre.

»Nous hélâmes les patrons de quarante bateaux-pêcheurs au moins et

échangeâmes invariablement ces paroles:

»--Avez-vous pris du poisson depuis peu?

»--Non.

»--En avez-vous vu?

»--Oui.

»--Où?

»--Il y en a considérablement dans la Baie.

»--Je sais.

»--Vous y êtes allé?

»--Oui, j'en ai pris.

»--Et maintenant?

»--Maintenant, il ne veut pas mordre.

»D'aventure, une goélette éloignée d'un demi-mille environ, et nageant

dans les mêmes eaux que nous, se gréait pour nous inviter à une

joute. Inutile de vous dire que toujours nous acceptions le défi avec

enthousiasme. C'était un incident agréable au milieu de l'ennui qui nous

dévorait.

»Car c'est une chose triste que de n'avoir rien à faire du matin au

soir! La monotonie des scènes pèse sur l'esprit d'un poids de plomb, et,

pour mon compte, je crois que je n'aurais jamais le courage de demeurer

six mois sur un bâtiment pris par un calme plat.

»Enfin, notre maître-queux, qui était toujours au guet, signala un banc

de maquereaux. Je vous laisse à penser si la nouvelle fut accueillie

avec des transports d'allégresse.

»Les lignes furent tendues en un clin d'oeil; le poisson happa les

amorces avec une voracité dont je n'avais point eu encore d'exemple, et,

en moins de deux heures, nous en eûmes capturé plus de vingt barils.

»Grande fut la satisfaction à bord du Franklin. Le soir, après

la journée, il y eut bal et réjouissances sur le pont. On fit une

distribution extraordinaire de rhum et nos matelots passèrent une partie

de la nuit à fêter l'heureuse capture.

»Tournant ensuite vers le cap septentrional de l'île du prince Edouard,

nous rencontrâmes plusieurs navires, tous chargés de maquereaux. Le

temps était fort beau, quoique un peu froid, avec une brise accidentelle

du nord-ouest. Nous continuions la pêche avec des résultats fort

agréables, lorsqu'un matin le patron nous dit:

»--Allons, mes gars, ça commence à bien faire! Il faut en laisser pour

la saison prochaine. Demain nous irons déposer notre fret à Saint-Jean.

»Au moment où il parla ainsi, nous étions sur un banc de maquereaux. Ce

jour-là, nous ajoutâmes dix-huit barils de poissons aux autres prises

que nous avions déjà faites, et notre pêche fut terminée.

»Le dimanche suivant nous touchâmes à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, où je

suis depuis lors, achevant d'inspecter l'établissement de pêcherie de

mon armateur, et attendant un navire qui me ramènera à New-York.

»Je vous ai, mademoiselle, donné ces détails sur mon petit voyage, afin

que vous les communiquiez à M. Jobinet. Comme il doit fréter, l'année

prochaine, un navire pour faire la pêche au maquereau, et comme il m'a

demandé des informations à ce sujet, il ne sera peut-être pas fâché de

savoir de quelle manière les Yankees pratiquent cette pêche.

»Je serais mille fois heureux si ma relation pouvait lui être de

quelque utilité. Pour moi, je ne me croirai jamais libéré de la dette de

gratitude que j'ai contractée envers lui.

»Je ne parle pas de ce que je vous dois à vous, mademoiselle, ni à vos

dignes protecteurs, Pierre Morlaix, et à sa respectable mère; mais si

le témoignage le plus sincère et le plus ardent d'un coeur profondément

touché par vos nobles qualités, ne vous semble pas une vaine

protestation, soyez convaincue que vous avez pour jamais celui d'un

homme qui demande chaque jour au ciel la faveur de vous consacrer toute

son existence.

»ALPHONSE.

»Réponse, je vous prie, à New-York.»

La fille du pirate · 第 120 / 127 题