La fenêtre du cachot était de niveau avec le sol de la cour, et défendue
seulement par une croisée cadenassée, un treillis en fil d'archal et six
barreaux de fer.
Forcer le cadenas, briser le grillage, n'avaient été qu'un jeu pour les
prisonniers; on a vu de quelle manière ils s'étaient débarrassés du plus
formidable obstacle.
Le premier, Mike, se glissa à travers l'étroite ouverture et mit le pied
sur le préau; Alphonse le suivit de près.
Sans prononcer une parole, l'un et l'autre se dirigèrent vers le mur
d'enceinte.
Là, ils firent halte et s'assurèrent qu'ils n'avaient pas été remarqués.
Le ciel était noir comme l'ébène, et l'espace voilé par les torrents
d'une pluie diluvienne.
On ne voyait pas à deux pas de soi.
--Allons, dit Alphonse, d'une voix à peine intelligible, lancez la corde
et ne manquez pas le coup; il y va de notre salut.
D'un coup d'oeil, Mike mesura la hauteur de la muraille, dont le faîte
paraissait faiblement à travers l'opacité des ténèbres, et déroulant
une longue corde à noeuds, terminée par un crochet de fer, il saisit ce
crochet à l'extrémité et le lança en l'air.
Il avait mathématiquement calculé la puissance de sa projection, car le
crochet rasa le chaperon du mur, et alla se balancer par derrière.
Alors, Mike retira doucement sa corde, jusqu'à ce qu'il éprouvât de la
résistance.
L'instrument était ancré au rebord du mur.
--A vous! dit Mike.
Alphonse s'étant cramponné à la corde, commença de grimper. Son
compagnon l'imita sur-le-champ.
Ils parvinrent heureusement au terme de leur ascension.
Déjà, ils s'apprêtaient à descendre, lorsqu'un cliquetis d'armes
retentit. Mus par un même instinct, les deux fugitifs se couchèrent à
plat-ventre.
--Numéro 1. Minuit. Tout....
V
Une détonation troubla le silence de la nuit. La sentinelle avait
distingué des ombres qui se mouvaient sur le couronnement du mur.
Mike poussa une exclamation de douleur, et se laissa choir dans
l'intérieur de la prison.
Se sachant découvert, Alphonse sauta vivement de l'autre côté.
Mais l'alarme était donnée. Les factionnaires extérieurs se tenaient
sur le qui vive, tandis que le poste alors établi devant la Place
Jacques-Cartier, se mettait en mouvement.
Alphonse était maladroitement tombé, et, dans sa chute, s'était blessé à
la tête.
Par bonheur, toutefois, il ne défaillit point. Se relevant donc avec
une agilité incroyable, il traversa le Champ-de-Mars et gagna la rue
Saint-Louis, qu'il longea à toutes jambes.
Mais un soldat l'avait aperçu, et s'était mis à sa poursuite, ainsi que
plusieurs de ses camarades. Le malheureux évadé, comprenant qu'il ne
leur échapperait qu'en leur faisant perdre sa trace à travers le dédale
de ruelles qui s'enchevêtrent dans le faubourg Québec, enfila d'abord la
rue Perthuis, tourna à gauche, et enfin se jeta dans la rue du Loup.
Son sang coulait avec abondance, ses forces diminuaient insensiblement.
Alphonse se convainquit qu'il ne pourrait aller plus loin.
Ses oreilles bourdonnaient; il lui semblait ouïr crier de toutes parts;
«Arrêtez-le! arrêtez-le!»
Éperdu, égaré, fiévreux, le fuyard se précipita dans une allée sombre,
ouvrit une porte, et s'évanouit presque sur le seuil de l'appartement où
il était entré.