Toute la journée, je continuais à causer avec Albertine, je

l'interrogeais, je lui pardonnais, je réparais l'oubli des choses que

j'avais toujours voulu lui dire pendant sa vie. Et tout d'un coup

j'étais effrayé de penser qu'à l'être invoqué par la mémoire à

qui s'adressaient tous ces propos, aucune réalité ne correspondait

plus, qu'étaient détruites les différentes parties du visage

auxquelles la poussée continue de la volonté de vivre, aujourd'hui

anéantie, avait seule donné l'unité d'une personne. D'autres fois,

sans que j'eusse rêvé, dès mon réveil, je sentais que le vent avait

tourné en moi; il soufflait froid et continu d'une autre direction

venue du fond du passé, me rapportant la sonnerie d'heures lointaines,

des sifflements de départ que je n'entendais pas d'habitude. Un jour

j'essayai de prendre un livre, un roman de Bergotte, que j'avais

particulièrement aimé. Les personnages sympathiques m'y plaisaient

beaucoup, et bien vite, repris par le charme du livre, je me mis à

souhaiter comme un plaisir personnel que la femme méchante fût punie;

mes yeux se mouillèrent quand le bonheur des fiancés fut assuré.

«Mais alors, m'écriai-je avec désespoir, de ce que j'attache tant

d'importance à ce qu'a pu faire Albertine, je ne peux pas conclure que

sa personnalité est quelque chose de réel qui ne peut être aboli, que

je la retrouverai un jour pareil au ciel, si j'appelle de tant de

vœux, attends avec tant d'impatience, accueille avec tant de larmes le

succès d'une personne qui n'a jamais existé que dans l'imagination de

Bergotte, que je n'ai jamais vue, dont je suis libre de me figurer à

mon gré le visage!» D'ailleurs, dans ce roman, il y avait des jeunes

filles séduisantes, des correspondances amoureuses, des allées

désertes où l'on se rencontre, cela me rappelait qu'on peut aimer

clandestinement, cela réveillait ma jalousie, comme si Albertine avait

encore pu se promener dans des allées désertes. Et il y était aussi

question d'un homme qui revoit après cinquante ans une femme qu'il a

aimée jeune, ne la reconnaît pas, s'ennuie auprès d'elle. Et cela me

rappelait que l'amour ne dure pas toujours et me bouleversait comme si

j'étais destiné à être séparé d'Albertine et à la retrouver avec

indifférence dans mes vieux jours. Si j'apercevais une carte de France

mes yeux effrayés s'arrangeaient à ne pas rencontrer la Touraine pour

que je ne fusse pas jaloux, et, pour que je ne fusse pas malheureux, la

Normandie où étaient marqués au moins Balbec et Doncières, entre

lesquels je situais tous ces chemins que nous avions couverts tant de

fois ensemble. Au milieu d'autres noms de villes ou de villages de

France, noms qui n'étaient que visibles ou audibles, le nom de Tours

par exemple semblait composé différemment, non plus d'images

immatérielles, mais de substances vénéneuses qui agissaient de façon

immédiate sur mon cœur dont elles accéléraient et rendaient

douloureux les battements. Et si cette force s'étendait jusqu'à

certains noms, devenus par elle si différents des autres, comment en

restant plus près de moi, en me bornant à Albertine elle-même,

pouvais-je m'étonner, qu'émanant d'une fille probablement pareille à

toute autre, cette force irrésistible sur moi, et pour la production de

laquelle n'importe quelle autre femme eût pu servir, eût été le

résultat d'un enchevêtrement et de la mise en contact de rêves, de

désirs, d'habitudes, de tendresses, avec l'interférence requise de

souffrances et de plaisirs alternés? Et cela continuait après sa mort,

la mémoire suffisant à entretenir la vie réelle, qui est mentale. Je

me rappelais Albertine descendant de wagon et me disant qu'elle avait

envie d'aller à Saint-Martin le Vêtu, et je la revoyais aussi avec son

polo abaissé sur ses joues, je retrouvais des possibilités de bonheur,

vers lesquelles je m'élançais me disant: «Nous aurions pu aller

ensemble jusqu'à Incarville, jusqu'à Doncières.» Il n'y avait pas

une station près de Balbec où je ne la revisse, de sorte que cette

terre, comme un pays mythologique conservé, me rendait vivantes et

cruelles les légendes les plus anciennes, les plus charmantes, les plus

effacées par ce qui avait suivi de mon amour. Ah! quelle souffrance

s'il me fallait jamais coucher à nouveau dans ce lit de Balbec autour

du cadre de cuivre duquel, comme autour d'un pivot immuable,

d'une barre fixe, s'était déplacée, avait évolué ma vie, appuyant

successivement à lui de gaies conversations avec ma grand' mère,

l'horreur de sa mort, les douces caresses d'Albertine, la découverte de

son vice, et maintenant une vie nouvelle où, apercevant les

bibliothèques vitrées où se reflétait la mer, je savais qu'Albertine

n'entrerait jamais plus! N'était-il pas, cet hôtel de Balbec, comme

cet unique décor de maison des théâtres de province, où l'on joue

depuis des années les pièces les plus différentes, qui a servi pour

une comédie, pour une première tragédie, pour une deuxième, pour une

pièce purement poétique, cet hôtel qui remontait déjà assez loin

dans mon passé. Le fait que cette seule partie restât toujours la

même, avec ses murs, ses bibliothèques, sa glace, au cours de

nouvelles époques de ma vie, me faisait mieux sentir que dans le total,

c'était le reste, c'était moi-même qui avais changé, et me donnait

ainsi cette impression que les mystères de la vie, de l'amour, de la

mort, auxquels les enfants croient dans leur optimisme ne pas

participer, ne sont pas des parties réservées, mais qu'on s'aperçoit

avec une douloureuse fierté qu'ils ont fait corps au cours des années

avec notre propre vie.

J'essayais parfois de prendre les journaux. Mais la lecture m'en était

odieuse, et de plus elle n'était pas inoffensive. En effet, en nous de

chaque idée, comme d'un carrefour dans une forêt, partent tant de

routes différentes, qu'au moment où je m'y attendais le moins je me

trouvais devant un nouveau souvenir. Le titre de la mélodie de Fauré

_le Secret_ m'avait mené au «secret du Roi» du duc de Broglie, le nom

de Broglie à celui de Chaumont, ou bien le mot de Vendredi Saint

m'avait fait penser au Golgotha, le Golgotha à l'étymologie de ce mot

qui paraît l'équivalent de _Calvus mons_, Chaumont. Mais, par quelque

chemin que je fusse arrivé à Chaumont, à ce moment j'étais frappé

d'un choc si cruel que dès lors je ne pensais plus qu'à me garer

contre la douleur. Quelques instants après le choc, l'intelligence qui

comme le bruit du tonnerre, ne voyage pas aussi vite, m'en apportait la

raison. Chaumont m'avait fait penser aux Buttes-Chaumont où Mme

Bontemps m'avait dit qu'Andrée allait souvent avec Albertine, tandis

qu'Albertine m'avait dit n'avoir jamais vu les Buttes-Chaumont. À

partir d'un certain âge nos souvenirs sont tellement entre-croisés les

uns avec les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu'on

lit n'a presque plus d'importance. On a mis de soi-même partout, tout

est fécond, tout est dangereux, et on peut faire d'aussi précieuses

découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un

savon.

Sans doute un fait comme celui des Buttes-Chaumont qui à l'époque

m'avait paru futile, était en lui-même, contre Albertine, bien moins

grave, moins décisif que l'histoire de la doucheuse ou de la

blanchisseuse. Mais d'abord un souvenir qui vient fortuitement à nous

trouve en nous une puissance intacte d'imaginer, c'est-à-dire dans ce

cas de souffrir, que nous avons usée en partie quand c'est nous au

contraire qui avons volontairement appliqué notre esprit à recréer un

souvenir. Mais ces derniers (les souvenirs concernant la doucheuse et la

blanchisseuse) toujours présents quoique obscurcis dans ma mémoire,

comme ces meubles placés dans la pénombre d'une galerie et auxquels,

sans les distinguer on évite pourtant de se cogner, je m'étais

habitué à eux. Au contraire il y avait longtemps que je n'avais pensé

aux Buttes-Chaumont, ou par exemple au regard d'Albertine dans la glace

du casino de Balbec, ou au retard inexpliqué d'Albertine le soir où je

l'avais tant attendue après la soirée Guermantes, à toutes ces

parties de sa vie qui restaient hors de mon cœur et que j'aurais voulu

connaître pour qu'elles pussent s'assimiler, s'annexer à lui, y

rejoindre les souvenirs plus doux qu'y formaient une Albertine

intérieure et vraiment possédée. Soulevant un coin du voile lourd de

l'habitude (l'habitude abêtissante qui pendant tout le cours de notre

vie nous cache à peu près tout l'univers, et dans une nuit profonde,

sous leur étiquette inchangée, substitue aux poisons les plus

dangereux ou les plus enivrants de la vie, quelque chose d'anodin qui ne

procure pas de délices), un tel souvenir me revenait comme au premier

jour avec cette fraîche et perçante nouveauté d'une saison

reparaissante, d'un changement dans la routine de nos heures, qui, dans

le domaine des plaisirs aussi, si nous montons en voiture par un premier

beau jour de printemps, ou sortons de chez nous au lever du soleil, nous

font remarquer nos actions insignifiantes avec une exaltation lucide qui

fait prévaloir cette intense minute sur le total des jours antérieurs.

Je me retrouvais au sortir de la soirée chez la princesse de Guermantes

attendant l'arrivée d'Albertine. Les jours anciens recouvrent peu à

peu ceux qui les ont précédés, sont eux-mêmes ensevelis sous ceux

qui les suivent. Mais chaque jour ancien est resté déposé en nous,

comme dans une bibliothèque immense où il y a de plus vieux livres, un

exemplaire que sans doute personne n'ira jamais demander. Pourtant que

ce jour ancien, traversant la translucidité des époques suivantes,

remonte à la surface et s'étende en nous qu'il couvre tout entier,

alors pendant un moment, les noms reprennent leur ancienne

signification, les êtres leur ancien visage, nous notre âme d'alors,

et nous sentons, avec une souffrance vague mais devenue supportable et

qui ne durera pas, les problèmes devenus depuis longtemps insolubles et

qui nous angoissaient tant alors. Notre moi est fait de la superposition

de nos états successifs. Mais cette superposition n'est pas immuable

comme la stratification d'une montagne. Perpétuellement des

soulèvements font affleurer à la surface des couches anciennes. Je me

retrouvais après la soirée chez la princesse de Guermantes, attendant

l'arrivée d'Albertine. Qu'avait-elle fait cette nuit-là? M'avait-elle

trompé? Avec qui? Les révélations d'Aimé, même si je les acceptais,

ne diminuaient en rien pour moi l'intérêt anxieux, désolé, de cette

question inattendue, comme si chaque Albertine différente, chaque

souvenir nouveau, posait un problème de jalousie particulier, auquel

les solutions des autres ne pouvaient pas s'appliquer. Mais je n'aurais

pas voulu savoir seulement avec quelle femme elle avait passé cette

nuit là, mais quel plaisir particulier cela lui représentait, ce qui

se passait à ce moment-là en elle. Quelquefois à Balbec Françoise

était allée la chercher, m'avait dit l'avoir trouvée penchée à sa

fenêtre, l'air inquiet, chercheur, comme si elle attendait quelqu'un.

Mettons que j'apprisse que la jeune fille attendue était Andrée, quel

était l'état d'esprit dans lequel Albertine l'attendait, cet état

d'esprit caché derrière le regard inquiet et chercheur? Ce goût,

quelle importance avait-il pour Albertine? quelle place tenait-il dans

ses préoccupations? Hélas, en me rappelant mes propres agitations,

chaque fois que j'avais remarqué une jeune fille qui me plaisait,

quelquefois seulement quand j'avais entendu parler d'elle sans l'avoir

vue, mon souci de me faire beau, d'être avantagé, mes sueurs froides,

je n'avais pour me torturer qu'à imaginer ce même voluptueux émoi

chez Albertine. Et déjà c'était assez pour me torturer, pour me dire

qu'à côté de cela des conversations sérieuses avec moi sur Stendhal

et Victor Hugo avaient dû bien peu peser pour elle, pour sentir son

cœur attiré vers d'autres êtres, se détacher du mien, s'incarner

ailleurs. Mais l'importance même que ce désir devait avoir pour elle

et les réserves qui se formaient autour de lui ne pouvaient pas me

révéler ce que, qualitativement, il était, bien plus, comment elle le

qualifiait quand elle s'en parlait à elle-même. Dans la souffrance

physique au moins nous n'avons pas à choisir nous-mêmes notre douleur.

La maladie la détermine et nous l'impose. Mais dans la jalousie il nous

faut essayer en quelque sorte des souffrances de tout genre et de toute

grandeur, avant de nous arrêter à celle qui nous paraît pouvoir

convenir. Et quelle difficulté plus grande, quand il s'agit d'une

souffrance comme de sentir celle qu'on aimait éprouvant du plaisir avec

des êtres différents de nous qui lui donnent des sensations que nous

ne sommes pas capables de lui donner, ou qui du moins par leur

configuration, leur aspect, leurs façons, lui représentent tout autre

chose que nous. Ah! qu'Albertine n'avait-elle aimé Saint-Loup! comme il

me semble que j'eusse moins souffert! Certes nous ignorons la

sensibilité particulière de chaque être, mais d'habitude nous ne

savons même pas que nous l'ignorons, car cette sensibilité des autres

nous est indifférente. Pour ce qui concernait Albertine, mon malheur ou

mon bonheur eût dépendu de ce qu'était cette sensibilité; je savais

bien qu'elle m'était inconnue, et qu'elle me fût inconnue m'était

déjà une douleur. Les désirs, les plaisirs inconnus que ressentait

Albertine, une fois j'eus l'illusion de les voir quand quelque temps

après la mort d'Albertine, Andrée vint chez moi.

Pour la première fois elle me semblait belle, je me disais que ces

cheveux presque crépus, ces yeux sombres et cernés, c'était sans

doute ce qu'Albertine avait tant aimé, la matérialisation devant moi

de ce qu'elle portait dans sa rêverie amoureuse, de ce qu'elle voyait

par les regards anticipateurs du désir le jour où elle avait voulu si

précipitamment revenir de Balbec.

Comme une sombre fleur inconnue qui m'était par delà le tombeau

rapportée des profondeurs d'un être où je n'avais pas su la

découvrir, il me semblait, exhumation inespérée d'une relique

inestimable, voir devant moi le désir incarné d'Albertine qu'Andrée

était pour moi, comme Vénus était le désir de Jupiter. Andrée

regrettait Albertine, mais je sentis tout de suite qu'elle ne lui

manquait pas. Éloignée de force de son amie par la mort, elle semblait

avoir pris aisément son parti d'une séparation définitive que je

n'eusse pas osé lui demander quand Albertine était vivante, tant

j'aurais craint de ne pas arriver à obtenir le consentement d'Andrée.

Elle semblait au contraire accepter sans difficulté ce renoncement,

mais précisément au moment où il ne pouvait plus me profiter. Andrée

m'abandonnait Albertine, mais morte, et ayant perdu pour moi non

seulement sa vie mais rétrospectivement un peu de sa réalité, puisque

je voyais qu'elle n'était pas indispensable, unique pour Andrée qui

avait pu la remplacer par d'autres.

Du vivant d'Albertine, je n'eusse pas osé demander à Andrée des

confidences sur le caractère de leur amitié entre elles et avec l'amie

de Mlle Vinteuil, n'étant pas certain sur la fin qu'Andrée ne

répétât pas à Albertine tout ce que je lui disais. Maintenant un tel

interrogatoire, même s'il devait être sans résultat, serait au moins

sans danger. Je parlai à Andrée non sur un ton interrogatif mais comme

si je l'avais su de tout temps, peut-être par Albertine, du goût

qu'elle-même Andrée avait pour les femmes et de ses propres relations

avec Mlle Vinteuil. Elle avoua tout cela sans aucune difficulté, en

souriant. De cet aveu, je pouvais tirer de cruelles conséquences;

d'abord parce qu'Andrée, si affectueuse et coquette avec bien des

jeunes gens à Balbec, n'aurait donné lieu pour personne à la

supposition d'habitudes qu'elle ne niait nullement, de sorte que par

voie d'analogie, en découvrant cette Andrée nouvelle, je pouvais

penser qu'Albertine les eût confessées avec la même facilité à tout

autre qu'à moi qu'elle sentait jaloux. Mais d'autre part, Andrée ayant

été la meilleure amie d'Albertine, et celle pour laquelle celle-ci

était probablement revenue exprès de Balbec, maintenant qu'Andrée

avait ces goûts, la conclusion qui devait s'imposer à mon esprit

était qu'Albertine et Andrée avaient toujours eu des relations

ensemble. Certes, comme en présence d'une personne étrangère on n'ose

pas toujours prendre connaissance du présent qu'elle vous remet, et

dont on ne défera l'enveloppe que quand ce donataire sera parti, tant

qu'Andrée fut là je ne rentrai pas en moi-même pour y examiner la

douleur qu'elle m'apportait, et que je sentais bien causer déjà à mes

serviteurs physiques, les nerfs, le cœur, de grands troubles dont par

bonne éducation je feignais de ne pas m'apercevoir, parlant au

contraire le plus gracieusement du monde avec la jeune fille que j'avais

pour hôte sans détourner mes regards vers ces incidents intérieurs.

Il me fut particulièrement pénible d'entendre Andrée me dire en

parlant d'Albertine: «Ah! oui, elle aimait bien qu'on alla se promener

dans la vallée de Chevreuse.» À l'univers vague et inexistant où se

passaient les promenades d'Albertine et d'Andrée, il me semblait que

celle-ci venait par une création postérieure et diabolique d'ajouter

une vallée maudite. Je sentais qu'Andrée allait me dire tout ce

qu'elle faisait avec Albertine, et, tout en essayant par politesse, par

habileté, par amour-propre, peut-être par reconnaissance, de me

montrer de plus en plus affectueux, tandis que l'espace que j'avais pu

concéder encore à l'innocence d'Albertine se rétrécissait de plus en

plus, il me semblait m'apercevoir que malgré mes efforts, je gardais

l'aspect figé d'un animal autour duquel un cercle progressivement

resserré est lentement décrit par l'oiseau fascinateur qui ne se

presse pas parce qu'il est sûr d'atteindre quand il le voudra la

victime qui ne lui échappera plus. Je la regardais pourtant, et avec ce

qui reste d'enjouement, de naturel et d'assurance aux personnes qui

veulent faire semblant de ne pas craindre qu'on les hypnotise en les

fixant, je dis à Andrée cette phrase incidente: «Je ne vous en avais

jamais parlé de peur de vous fâcher, mais maintenant qu'il nous est

doux de parler d'elle, je puis bien vous dire que je savais depuis bien

longtemps les relations de ce genre que vous aviez avec Albertine.

D'ailleurs cela vous fera plaisir quoique vous le sachiez déjà;

Albertine vous adorait.» Je dis à Andrée que c'eût été une grande

curiosité pour moi si elle avait voulu me laisser la voir, même

simplement en se bornant à des caresses qui ne la gênassent pas trop

devant moi, faire cela avec celles des amies d'Albertine qui avaient ces

goûts, et je nommai Rosemonde, Berthe, toutes les amies d'Albertine,

pour savoir. «Outre que pour rien au monde je ne ferais ce que vous

dites devant vous, me répondit Andrée, je ne crois pas qu'aucune de

celles que vous dites ait ces goûts.» Me rapprochant malgré moi du

monstre qui m'attirait, je répondis: «Comment! vous n'allez pas me

faire croire que de toute votre bande il n'y avait qu'Albertine avec qui

vous fissiez cela!--Mais je ne l'ai jamais fait avec Albertine.--Voyons,

ma petite Andrée, pourquoi nier des choses que je sais depuis au moins

trois ans, je n'y trouve rien de mal, au contraire. Justement à propos

du soir où elle voulait tant aller le lendemain avec vous chez Mme

Verdurin, vous vous souvenez peut-être...» Avant que j'eusse terminé

ma phrase, je vis dans les yeux d'Andrée, qu'il faisait pointus comme

ces pierres qu'à cause de cela les joailliers ont de la peine à

employer, passer un regard préoccupé, comme ces têtes de

privilégiés qui soulèvent un coin du rideau avant qu'une pièce soit

commencée et qui se sauvent aussitôt pour ne pas être aperçus. Ce

regard inquiet disparut, tout était rentré dans l'ordre, mais je

sentais que tout ce que je verrais maintenant ne serait plus qu'arrangé

facticement pour moi. À ce moment je m'aperçus dans la glace; je fus

frappé d'une certaine ressemblance entre moi et Andrée. Si je n'avais

pas cessé depuis longtemps de me raser et que je n'eusse eu qu'une

ombre de moustache, cette ressemblance eût été presque complète.

C'était peut-être en regardant, à Balbec, ma moustache qui repoussait

à peine, qu'Albertine avait subitement eu ce désir impatient, furieux

de revenir à Paris. «Mais je ne peux pourtant pas dire ce qui n'est

pas vrai, pour la simple raison que vous ne le trouveriez pas mal. Je

vous jure que je n'ai jamais rien fait avec Albertine, et j'ai la

conviction qu'elle détestait ces choses-là. Les gens qui vous ont dit

cela vous ont menti, peut-être dans un but intéressé», me dit-elle

d'un air interrogateur et méfiant. «Enfin soit, puisque vous ne voulez

pas me le dire», répondis-je. Je préférais avoir l'air de ne pas

vouloir donner une preuve que je ne possédais pas. Pourtant je

prononçai vaguement et à tout hasard le nom des Buttes-Chaumont.

«J'ai pu aller aux Buttes-Chaumont avec Albertine, mais est-ce un

endroit qui a quelque chose de particulièrement mal?» Je lui demandai

si elle ne pourrait pas en parler à Gisèle qui à une certaine époque

avait intimement connu Albertine. Mais Andrée me déclara qu'après une

infamie que venait de lui faire dernièrement Gisèle, lui demander un

service était la seule chose qu'elle refuserait toujours de faire pour

moi. «Si vous la voyez, ajouta-t-elle, ne lui dites pas ce que je vous

ai dit d'elle, inutile de m'en faire une ennemie. Elle sait ce que je

pense d'elle, mais j'ai toujours mieux aimé éviter avec elle les

brouilles violentes qui n'amènent que des raccommodements. Et puis elle

est dangereuse. Mais vous comprenez que quand on a lu la lettre que j'ai

eue il y a huit jours sous les yeux et où elle mentait avec une telle

perfidie, rien, même les plus belles actions du monde, ne peut effacer

le souvenir de cela.» En somme si Andrée ayant ces goûts au point de

ne s'en cacher nullement, et Albertine ayant eu pour elle la grande

affection que très certainement elle avait, malgré cela Andrée

n'avait jamais eu de relations charnelles avec Albertine et avait

toujours ignoré qu'Albertine eût de tels goûts, c'est qu'Albertine ne

les avait pas, et n'avait eu avec personne, les relations que plus

qu'avec aucune autre elle aurait eues avec Andrée. Aussi quand Andrée

fut partie, je m'aperçus que son affirmation si nette m'avait apporté

du calme. Mais peut-être était-elle dictée par le devoir, auquel

Andrée se croyait obligée envers la morte dont le souvenir existait

encore en elle, de ne pas laisser croire ce qu'Albertine lui avait sans

doute, pendant sa vie, demandé de nier.

Albertine disparue Vol 1 (of 2) À la recherche du temps perdu, Tome 7 · 第 12 / 13 段