l'avoir envoyée. Car en me représentant le retour en somme si aisé
d'Albertine, brusquement toutes les raisons qui rendaient notre mariage
une chose mauvaise pour moi revinrent avec toute leur force. J'espérais
qu'elle refuserait de revenir. J'étais en train de calculer que ma
liberté, tout l'avenir de ma vie étaient suspendus à son refus, que
j'avais fait une folie d'écrire, que j'aurais dû reprendre ma lettre
hélas partie, quand Françoise en me donnant aussi le journal qu'elle
venait de monter me la rapporta. Elle ne savait pas avec combien de
timbres elle devait l'affranchir. Mais aussitôt je changeai d'avis; je
souhaitais qu'Albertine ne revînt pas, mais je voulais que cette
décision vînt d'elle pour mettre fin à mon anxiété et je résolus
de rendre la lettre à Françoise. J'ouvris le journal, il annonçait
une représentation de la Berma. Alors je me souvins des deux façons
différentes dont j'avais écouté Phèdre, et ce fut maintenant d'une
troisième que je pensai à la scène de la déclaration. Il me semblait
que ce que je m'étais si souvent récité à moi-même et que j'avais
écouté au théâtre, c'était l'énoncé des lois que je devais
expérimenter dans ma vie. Il y a dans notre âme des choses auxquelles
nous ne savons pas combien nous tenons. Ou bien si nous vivons sans
elles, c'est parce que nous remettons de jour en jour, par peur
d'échouer, ou de souffrir, d'entrer en leur possession. C'est ce qui
m'était arrivé pour Gilberte quand j'avais cru renoncer à elle.
Qu'avant le moment où nous sommes tout à fait détachés de ces
choses,--moment bien postérieur à celui où nous nous en croyons
détachés,--la jeune fille que nous aimons, par exemple, se fiance,
nous sommes fous, nous ne pouvons plus supporter la vie qui nous
paraissait si mélancoliquement calme. Ou bien si la chose est en notre
possession, nous croyons qu'elle nous est à charge, que nous nous en
déferions volontiers. C'est ce qui m'était arrivé pour Albertine.
Mais que par un départ l'être indifférent nous soit retiré et nous
ne pouvons plus vivre. Or l'«argument» de Phèdre ne réunissait-il
pas les deux cas? Hippolyte va partir. Phèdre qui jusque-là a pris
soin de s'offrir à son inimitié, par scrupule, dit-elle, ou plutôt
lui fait dire le poète, parce qu'elle ne voit pas à quoi elle
arriverait et qu'elle ne se sent pas aimée, Phèdre n'y tient plus.
Elle vient lui avouer son amour, et c'est la scène que je m'étais si
souvent récitée: «_On dit qu'un prompt départ vous éloigne de
nous._» Sans doute cette raison du départ d'Hippolyte est accessoire,
peut-on penser, à côté de celle de la mort de Thésée. Et de même
quand, quelques vers plus loin, Phèdre fait un instant semblant d'avoir
été mal comprise: «_Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire_», on
peut croire que c'est parce qu'Hippolyte a repoussé sa déclaration.
«_Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu'il est votre
époux._» Mais il n'aurait pas eu cette indignation, que, devant le
bonheur atteint, Phèdre aurait pu avoir le même sentiment qu'il valait
peu de chose. Mais dès qu'elle voit qu'il n'est pas atteint,
qu'Hippolyte croit avoir mal compris et s'excuse, alors, comme moi
voulant rendre à Françoise ma lettre, elle veut que le refus vienne de
lui, elle veut pousser jusqu'au bout sa chance: «_Ah! cruel, tu m'as
trop entendue._» Et il n'y a pas jusqu'aux duretés qu'on m'avait
racontées de Swann envers Odette, ou de moi à l'égard d'Albertine,
duretés qui substituèrent à l'amour antérieur un nouvel amour, fait
de pitié, d'attendrissement, de besoin d'effusion et qui ne fait que
varier le premier, qui ne se trouvent aussi dans cette scène: «_Tu me
haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. Tes malheurs te prêtaient
encor de nouveaux charmes._» La preuve que le «soin de sa gloire»
n'est pas ce à quoi tient le plus Phèdre, c'est qu'elle pardonnerait
à Hippolyte et s'arracherait aux conseils d'Œnone si elle n'apprenait
à ce moment qu'Hippolyte aime Aricie. Tant la jalousie, qui en amour
équivaut à la perte de tout bonheur, est plus sensible que la perte de
la réputation. C'est alors qu'elle laisse Œnone (qui n'est que le nom
de la pire partie d'elle-même) calomnier Hippolyte sans se charger «du
soin de le défendre» et envoie ainsi celui qui ne veut pas d'elle à
un destin dont les calamités ne la consolent d'ailleurs nullement
elle-même, puisque sa mort volontaire suit de près la mort
d'Hippolyte. C'est du moins ainsi, en réduisant la part de tous les
scrupules «jansénistes», comme eût dit Bergotte, que Racine a
donnés à Phèdre pour la faire paraître moins coupable, que
m'apparaissait cette scène, sorte de prophétie des épisodes amoureux
de ma propre existence. Ces réflexions n'avaient d'ailleurs rien
changé à ma détermination, et je tendis ma lettre à Françoise pour
qu'elle la mît enfin à la poste, afin de réaliser auprès d'Albertine
cette tentative qui me paraissait indispensable depuis que j'avais
appris qu'elle ne s'était pas effectuée. Et sans doute, nous avons
tort de croire que l'accomplissement de notre désir soit peu de chose,
puisque dès que nous croyons qu'il peut ne pas se réaliser nous y
tenons de nouveau, et ne trouvons qu'il ne valait pas la peine de le
poursuivre que quand nous sommes bien sûrs de ne le manquer pas. Et
pourtant on a raison aussi. Car si cet accomplissement, si le bonheur ne
paraissent petits que par la certitude, cependant ils sont quelque chose
d'instable d'où ne peuvent sortir que des chagrins. Et les chagrins
seront d'autant plus forts que le désir aura été plus complètement
accompli, plus impossibles à supporter que le bonheur aura été,
contre la loi de nature, quelque temps prolongé, qu'il aura reçu la
consécration de l'habitude. Dans un autre sens aussi, les deux
tendances, dans l'espèce celle qui me faisait tenir à ce que ma lettre
partît, et, quand je la croyais partie, à la regretter, ont l'une et
l'autre en elles leur vérité. Pour la première, il est trop
compréhensible que nous courrions après notre bonheur--ou notre
malheur--et qu'en même temps nous souhaitions de placer devant nous,
par cette action nouvelle qui va commencer à dérouler ses
conséquences, une attente qui ne nous laisse pas dans le désespoir
absolu, en un mot que nous cherchions à faire passer par d'autres
formes que nous nous imaginons devoir nous être moins cruelles, le mal
dont nous souffrons. Mais l'autre tendance n'est pas moins importante,
car, née de la croyance au succès de notre entreprise, elle est tout
simplement le commencement anticipé de la désillusion que nous
éprouverions bientôt en présence de la satisfaction du désir, le
regret d'avoir fixé pour nous, aux dépens des autres qui se trouvent
exclues, cette forme du bonheur. J'avais donné la lettre à Françoise
en lui demandant d'aller vite la mettre à la poste. Dès que ma lettre
fut partie, je conçus de nouveau le retour d'Albertine comme imminent.
Il ne laissait pas de mettre dans ma pensée de gracieuses images qui
neutralisaient bien un peu par leur douceur, les dangers que je voyais
à ce retour. La douceur, perdue depuis si longtemps, de l'avoir auprès
de moi m'enivrait.
Le temps passe, et peu à peu tout ce qu'on disait par mensonge devient
vrai, je l'avais trop expérimenté avec Gilberte; l'indifférence que
j'avais feinte quand je ne cessais de sangloter, avait fini par se
réaliser; peu à peu la vie, comme je le disais à Gilberte en une
formule mensongère et qui rétrospectivement était devenue vraie, la
vie nous avait séparés. Je me le rappelais, je me disais: «Si
Albertine laisse passer quelque temps mes mensonges deviendront une
vérité. Et maintenant que le plus dur est passé, ne serait-il pas à
souhaiter qu'elle laissât passer ce mois? Si elle revient, je
renoncerai à la vie véritable que certes je ne suis pas en état de
goûter encore, mais qui progressivement pourra commencer à présenter
pour moi des charmes tandis que le souvenir d'Albertine ira en
s'affaiblissant.»
J'ai dit que l'oubli commençait à faire son œuvre. Mais un des effets
de l'oubli était précisément--en faisant que beaucoup des aspects
déplaisants d'Albertine, des heures ennuyeuses que je passais avec
elle, ne se représentaient plus à ma mémoire, cessaient donc d'être
des motifs à désirer qu'elle ne fût plus là comme je le souhaitais
quand elle y était encore,--de me donner d'elle une image sommaire,
embellie de tout ce que j'avais éprouvé d'amour pour d'autres. Sous
cette forme particulière, l'oubli qui pourtant travaillait à
m'habituer à la séparation, me faisait, en me montrant Albertine plus
douce, souhaiter davantage son retour.
Depuis qu'elle était partie, bien souvent, quand il me semblait qu'on
ne pouvait pas voir que j'avais pleuré, je sonnais Françoise et je lui
disais: «Il faudra voir si Mademoiselle Albertine n'a rien oublié.
Pensez à faire sa chambre, pour qu'elle soit bien en état quand elle
viendra.» Ou simplement: «Justement l'autre jour Mademoiselle
Albertine me disait, tenez justement la veille de son départ....» Je
voulais diminuer chez Françoise le détestable plaisir que lui causait
le départ d'Albertine en lui faisant entrevoir qu'il serait court. Je
voulais aussi montrer à Françoise que je ne craignais pas de parler de
ce départ, le montrer--comme font certains généraux qui appellent des
reculs forcés une retraite stratégique et conforme à un plan
préparé--comme voulu, comme constituant un épisode dont je cachais
momentanément la vraie signification, nullement comme la fin de mon
amitié avec Albertine. En la nommant sans cesse, je voulais enfin faire
rentrer, comme un peu d'air, quelque chose d'elle dans cette chambre,
où son départ avait fait le vide et où je ne respirais plus. Puis on
cherche à diminuer les proportions de sa douleur en la faisant entrer
dans le langage parlé entre la commande d'un costume et des ordres pour
le dîner.
En faisant la chambre d'Albertine, Françoise, curieuse, ouvrit le
tiroir d'une petite table en bois de rose où mon amie mettait les
objets intimes qu'elle ne gardait pas pour dormir. «Oh! Monsieur,
Mademoiselle Albertine a oublié de prendre ses bagues, elles sont
restées dans le tiroir.» Mon premier mouvement fut de dire: «Il faut
les lui renvoyer.» Mais cela avait l'air de ne pas être certain
qu'elle reviendrait. «Bien, répondis-je après un instant de silence,
cela ne vaut guère la peine de les lui renvoyer pour le peu de temps
qu'elle doit être absente. Donnez-les-moi, je verrai.» Françoise me
les remit avec une certaine méfiance. Elle détestait Albertine, mais
me jugeant d'après elle-même, elle se figurait qu'on ne pouvait me
remettre une lettre écrite par mon amie sans crainte que je l'ouvrisse.
Je pris les bagues. «Que Monsieur y fasse attention de ne pas les
perdre, dit Françoise, on peut dire qu'elles sont belles! Je ne sais
pas qui les lui a données, si c'est Monsieur ou un autre, mais je vois
bien que c'est quelqu'un de riche et qui a du goût!» «Ce n'est pas
moi, répondis-je à Françoise, et d'ailleurs ce n'est pas de la même
personne que viennent les deux, l'une lui a été donnée par sa tante
et elle a acheté l'autre.» «Pas de la même personne! s'écria
Françoise, Monsieur veut rire, elles sont pareilles, sauf le rubis
qu'on a ajouté sur l'une, il y a le même aigle sur les deux, les
mêmes initiales à l'intérieur...» Je ne sais pas si Françoise
sentait le mal qu'elle me faisait mais elle commença à ébaucher un
sourire qui ne quitta plus ses lèvres. «Comment, le même aigle? Vous
êtes folle. Sur celle qui n'a pas de rubis il y a bien un aigle, mais
sur l'autre c'est une espèce de tête d'homme qui est ciselée.» «Une
tête d'homme, où Monsieur a vu ça? Rien qu'avec mes lorgnons, j'ai
tout de suite vu que c'était une des ailes de l'aigle; que Monsieur
prenne sa loupe, il verra l'autre aile sur l'autre côté, la tête et
le bec au milieu. On voit chaque plume. Ah! c'est un beau! travail.»
L'anxieux besoin de savoir si Albertine m'avait menti me fit oublier que
j'aurais dû garder quelque dignité envers Françoise et lui refuser le
plaisir méchant qu'elle avait sinon à me torturer, du moins à nuire
à mon amie. Je haletais tandis que Françoise allait chercher ma loupe,
je la pris, je demandai à Françoise de me montrer l'aigle sur la bague
au rubis, elle n'eut pas de peine à me faire reconnaître les ailes,
stylisées de la même façon que dans l'autre bague, le relief de
chaque plume, la tête. Elle me fit remarquer aussi des inscriptions
semblables, auxquelles, il est vrai, d'autres étaient jointes dans la
bague au rubis. Et à l'intérieur des deux le chiffre d'Albertine.
«Mais cela m'étonne que Monsieur ait eu besoin de tout cela pour voir
que c'était la même bague, me dit Françoise. Même sans les regarder
de près on sent bien la même façon, la même manière de plisser
l'or, la même forme. Rien qu'à les apercevoir j'aurais juré qu'elles
venaient du même endroit. Ça se reconnaît comme la cuisine d'une
bonne cuisinière.» Et en effet, à sa curiosité de domestique
attisée par la haine et habituée à noter des détails avec une
effrayante précision, s'était joint, pour l'aider dans cette
expertise, ce goût qu'elle avait, ce même goût en effet qu'elle
montrait dans la cuisine et qu'avivait peut-être, comme je m'en étais
aperçu en partant pour Balbec dans sa manière de s'habiller, sa
coquetterie de femme qui a été jolie, qui a regardé les bijoux et les
toilettes des autres. Je me serais trompé de boîte de médicament et,
au lieu de prendre quelques cachets de véronal un jour où je sentais
que j'avais bu trop de tasses de thé, j'aurais pris autant de cachets
de caféine, que mon cœur n'eût pas pu battre plus violemment. Je
demandai à Françoise de sortir de la chambre. J'aurais voulu voir
Albertine immédiatement. À l'horreur de son mensonge, à la jalousie
pour l'inconnu, s'ajoutait la douleur qu'elle se fût laissé ainsi
faire des cadeaux. Je lui en faisais plus, il est vrai, mais une femme
que nous entretenons ne nous semble pas une femme entretenue tant que
nous ne savons pas qu'elle l'est par d'autres. Et pourtant puisque je
n'avais cessé de dépenser pour elle tant d'argent, je l'avais prise
malgré cette bassesse morale; cette bassesse je l'avais maintenue en
elle, je l'avais peut-être accrue, peut-être créée. Puis, comme nous
avons le don d'inventer des contes pour bercer notre douleur, comme nous
arrivons, quand nous mourons de faim, à nous persuader qu'un inconnu va
nous laisser une fortune de cent millions, j'imaginai Albertine dans mes
bras, m'expliquant d'un mot que c'était à cause de la ressemblance de
la fabrication qu'elle avait acheté l'autre bague, que c'était elle
qui y avait fait mettre ses initiales. Mais cette explication était
encore fragile, elle n'avait pas encore eu le temps d'enfoncer dans mon
esprit ses racines bienfaisantes, et ma douleur ne pouvait être si vite
apaisée. Et je songeais que tant d'hommes qui disent aux autres que
leur maîtresse est bien gentille, souffrent de pareilles tortures.
C'est ainsi qu'ils mentent aux autres et à eux-mêmes. Ils ne mentent
pas tout à fait; ils ont avec cette femme des heures vraiment douces;
mais songez à tout ce que cette gentillesse qu'elles ont pour eux
devant leurs amis et qui leur permet de se glorifier, et à tout ce que
cette gentillesse qu'elles ont seules avec leurs amants, et qui leur
permet de les bénir, recouvrent d'heures inconnues où l'amant a
souffert, douté, fait partout d'inutiles recherches pour savoir la
vérité! C'est à de telles souffrances qu'est liée la douceur
d'aimer, de s'enchanter des propos les plus insignifiants d'une femme,
qu'on sait insignifiants, mais qu'on parfume de son odeur. En ce moment,
je ne pouvais plus me délecter à respirer par le souvenir celle
d'Albertine. Atterré, les deux bagues à la main, je regardais cet
aigle impitoyable dont le bec me tenaillait le cœur, dont les ailes aux
plumes en relief avaient emporté la confiance que je gardais dans mon
amie, et sous les serres duquel mon esprit meurtri ne pouvait pas
échapper un instant aux questions posées sans cesse relativement à
cet inconnu dont l'aigle symbolisait sans doute le nom, sans pourtant me
le laisser lire, qu'elle avait aimé sans doute autrefois, et qu'elle
avait revu sans doute il n'y avait pas longtemps, puisque c'est le jour
si doux, si familial de la promenade ensemble au Bois que j'avais vu,
pour la première fois, la seconde bague, celle où l'aigle avait l'air
de tremper son bec dans la nappe de sang clair du rubis.
Du reste si, du matin au soir, je ne cessais de souffrir du départ
d'Albertine, cela ne signifiait pas que je ne pensais qu'à elle. D'une
part son charme ayant depuis longtemps gagné de proche en proche des
objets qui finissaient par en être très éloignés, mais n'étaient
pas moins électrisés par la même émotion qu'elle me donnait, si
quelque chose me faisait penser à Incarville ou aux Verdurin, ou à un
nouveau rôle de Léa, un flux de souffrance venait me frapper. D'autre
part moi-même, ce que j'appelais penser à Albertine, c'était penser
aux moyens de la faire revenir, de la rejoindre, de savoir ce qu'elle
faisait. De sorte que si pendant ces heures de martyre incessant, un
graphique avait pu représenter les images qui accompagnaient mes
souffrances, on eût aperçu celles de la gare d'Orsay, des billets de
banque offerts à Mme Bontemps, de Saint-Loup penché sur le pupitre
incliné d'un bureau de télégraphe où il remplissait une formule de
dépêche pour moi, jamais l'image d'Albertine. De même que dans tout
le cours de notre vie notre égoïsme voit tout le temps devant lui les
buts précieux pour notre moi, mais ne regarde jamais ce _Je_ lui-même
qui ne cesse de les considérer, de même le désir qui dirige nos actes
descend vers eux, mais ne remonte pas à soi, soit que, trop utilitaire,
il se précipite dans l'action et dédaigne la connaissance, soit que
nous recherchions l'avenir pour corriger les déceptions du présent,
soit que la paresse de l'esprit le pousse à glisser sur la pente aisée
de l'imagination, plutôt qu'à remonter la pente abrupte de
l'introspection. En réalité, dans ces heures de crise où nous
jouerions toute notre vie, au fur et à mesure que l'être dont elle
dépend révèle mieux l'immensité de la place qu'il occupe pour nous,
en ne laissant rien dans le monde qui ne soit bouleversé par lui,
proportionnellement l'image de cet être décroît jusqu'à ne plus
être perceptible. En toutes choses nous trouvons l'effet de sa
présence par l'émotion que nous ressentons; lui-même, la cause, nous
ne le trouvons nulle part. Je fus pendant ces jours-là si incapable de
me représenter Albertine que j'aurais presque pu croire que je ne
l'aimais pas, comme ma mère, dans les moments de désespoir où elle
fut incapable de se représenter jamais ma grand'mère (sauf une fois
dans la rencontre fortuite d'un rêve dont elle sentait tellement le
prix, quoique endormie, qu'elle s'efforçait avec ce qui lui restait de
forces dans le sommeil, de le faire durer), aurait pu s'accuser et
s'accusait en effet de ne pas regretter sa mère dont la mort la tuait,
mais dont les traits se dérobaient à son souvenir.
Pourquoi eussé-je cru qu'Albertine n'aimait pas les femmes? Parce
qu'elle avait dit, surtout les derniers temps, ne pas les aimer: mais
notre vie ne reposait-elle pas sur un perpétuel mensonge? Jamais elle
ne m'avait dit une fois: «Pourquoi est-ce que je ne peux pas sortir
librement, pourquoi demandez-vous aux autres ce que je fais?» Mais
c'était en effet une vie trop singulière pour qu'elle ne me l'eût pas
demandé si elle n'avait pas compris pourquoi. Et à mon silence sur les
causes de sa claustration, n'était-il pas compréhensible que
correspondît de sa part un même et constant silence sur ses
perpétuels désirs, ses souvenirs innombrables, ses innombrables
désirs et espérances? Françoise avait l'air de savoir que je mentais
quand je faisais allusion au prochain retour d'Albertine. Et sa croyance
semblait fondée sur un peu plus que sur cette vérité qui guidait
d'habitude notre domestique, que les maîtres n'aiment pas à être
humiliés vis-à-vis de leurs serviteurs et ne leur font connaître de
la réalité que ce qui ne s'écarte pas trop d'une fiction flatteuse,
propre à entretenir le respect. Cette fois-ci la croyance de Françoise
avait l'air fondée sur autre chose, comme si elle eût elle-même
éveillé, entretenu la méfiance dans l'esprit d'Albertine, surexcité
sa colère, bref l'eût poussée au point où elle aurait pu prédire
comme inévitable son départ. Si c'était vrai, ma version d'un
départ momentané, connu et approuvé par moi, n'avait pu rencontrer
qu'incrédulité chez Françoise. Mais l'idée qu'elle se faisait de la
nature intéressée d'Albertine, l'exaspération avec laquelle, dans sa
haine, elle grossissait le «profit» qu'Albertine était censée tirer
de moi, pouvaient dans une certaine mesure faire échec à sa certitude.
Aussi quand devant elle je faisais allusion, comme à une chose toute
naturelle, au retour prochain d'Albertine, Françoise regardait-elle ma
figure, pour voir si je n'inventais pas, de la même façon que, quand
le maître d'hôtel pour l'ennuyer lui lisait, en changeant les mots,
une nouvelle politique qu'elle hésitait à croire, par exemple la
fermeture des églises et la déportation des curés, même du bout de
la cuisine et sans pouvoir lire, elle fixait instinctivement et
avidement le journal, comme si elle eût pu voir si c'était vraiment
écrit.
Quand Françoise vit qu'après avoir écrit une longue lettre j'y
mettais l'adresse de Mme Bontemps, cet effroi jusque-là si vague
qu'Albertine revînt, grandit chez elle. Il se doubla d'une véritable
consternation quand un matin, elle dut me remettre dans mon courrier une
lettre sur l'enveloppe de laquelle elle avait reconnu l'écriture
d'Albertine. Elle se demandait si le départ d'Albertine n'avait pas
été une simple comédie, supposition qui la désolait doublement comme
assurant définitivement pour l'avenir la vie d'Albertine à la maison
et comme constituant pour moi, c'est-à-dire, en tant que j'étais le
maître de Françoise, pour elle-même, l'humiliation d'avoir été
joué par Albertine. Quelque impatience que j'eusse de lire la lettre de
celle-ci, je ne pus m'empêcher de considérer un instant les yeux de
Françoise d'où tous les espoirs s'étaient enfuis, en induisant de ce
présage l'imminence du retour d'Albertine, comme un amateur de sports
d'hiver conclut avec joie que les froids sont proches en voyant le
départ des hirondelles. Enfin Françoise partit, et quand je me fus
assuré qu'elle avait refermé la porte, j'ouvris sans bruit pour
n'avoir pas l'air anxieux, la lettre que voici:
«Mon ami, merci de toutes les bonnes choses que vous me dites, je suis
à vos ordres pour décommander la Rolls si vous croyez que j'y puisse
quelque chose, et je le crois. Vous n'avez qu'à m'écrire le nom de
votre intermédiaire. Vous vous laisseriez monter le cou par ces gens
qui ne cherchent qu'une chose, c'est à vendre, et que feriez-vous d'une
auto, vous qui ne sortez jamais? Je suis très touchée que vous ayez
gardé un bon souvenir de notre dernière promenade. Croyez que de mon
côté je n'oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire
(puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu'elle ne
s'effacera de mon esprit qu'avec la nuit complète.»
Je sentis que cette dernière phrase n'était qu'une phrase et
qu'Albertine n'aurait pas pu garder, pour jusqu'à sa mort, un si doux
souvenir de cette promenade où elle n'avait certainement eu aucun
plaisir puisqu'elle était impatiente de me quitter. Mais j'admirai
aussi comme la cycliste, la golfeuse de Balbec, qui n'avait rien lu
qu'Esther avant de me connaître, était douée et combien j'avais eu
raison de trouver qu'elle s'était chez moi enrichie de qualités
nouvelles qui la faisaient différente et plus complète. Et ainsi, la
phrase que je lui avais dite à Balbec: «Je crois que mon amitié vous
serait précieuse, que je suis justement la personne qui pourrait vous
apporter ce qui vous manque»--je lui avais mis comme dédicace sur une
photographie: «avec la certitude d'être providentiel»--cette phrase,
que je disais sans y croire et uniquement pour lui faire trouver
bénéfice à me voir et passer sur l'ennui qu'elle y pouvait avoir,
cette phrase se trouvait, elle aussi, avoir été vraie. De même, en
somme, quand je lui avais dit que je ne voulais pas la voir par peur de
l'aimer, j'avais dit cela parce qu'au contraire je savais que dans la
fréquentation constante mon amour s'amortissait et que la séparation
l'exaltait, mais en réalité la fréquentation constante avait fait
naître un besoin d'elle infiniment plus fort que l'amour des premiers
temps de Balbec.