l'instant même; il accourut rapide et efficace comme il était jadis à
Doncières et consentit à partir aussitôt pour la Touraine. Je lui
soumis la combinaison suivante. Il devait descendre à Châtellerault, se
faire indiquer la maison de Mme Bontemps, attendre qu'Albertine fût
sortie, car elle aurait pu le reconnaître. «Mais la jeune fille dont
tu parles me connaît donc?», me dit-il. Je lui dis que je ne le
croyais pas. Le projet de cette démarche me remplit d'une joie infinie.
Elle était pourtant en contradiction absolue avec ce que je m'étais
promis au début: m'arranger à ne pas avoir l'air de faire chercher
Albertine; et cela en aurait l'air inévitablement, mais elle avait sur
«ce qu'il aurait fallu» l'avantage inestimable qu'elle me permettait
de me dire que quelqu'un envoyé par moi allait voir Albertine, sans
doute la ramener. Et si j'avais su voir clair dans mon cœur au début,
c'est cette solution cachée dans l'ombre et que je trouvais
déplorable, que j'aurais pu prévoir qui prendrait le pas sur les
solutions de patience et que j'étais décidé à vouloir, par manque de
volonté. Comme Saint-Loup avait déjà l'air un peu surpris qu'une
jeune fille eût habité chez moi tout un hiver sans que je lui en eusse
rien dit, comme d'autre part il m'avait souvent reparlé de la jeune
fille de Balbec et que je ne lui avais jamais répondu: «Mais elle
habite ici», il eût pu être froissé de mon manque de confiance. Il
est vrai que peut-être Mme Bontemps lui parlerait de Balbec. Mais
j'étais trop impatient de son départ, de son arrivée, pour vouloir,
pour pouvoir penser aux conséquences possibles de ce voyage. Quant à
ce qu'il reconnût Albertine (qu'il avait d'ailleurs systématiquement
évité de regarder quand il l'avait rencontrée à Doncières), elle
avait, au dire de tous, tellement changé et grossi que ce n'était
guère probable. Il me demanda si je n'avais pas un portrait
d'Albertine. Je répondis d'abord que non, pour qu'il n'eût pas,
d'après sa photographie, faite à peu près du temps de Balbec, le
loisir de reconnaître Albertine, que pourtant il n'avait qu'entrevue
dans le wagon. Mais je réfléchis que sur la dernière elle serait
déjà aussi différente de l'Albertine de Balbec que l'était
maintenant l'Albertine vivante, et qu'il ne la reconnaîtrait pas plus
sur la photographie que dans la réalité. Pendant que je la lui
cherchais, il me passait doucement la main sur le front, en manière de
me consoler. J'étais ému de la peine que la douleur qu'il devinait en
moi lui causait. D'abord il avait beau s'être séparé de Rachel, ce
qu'il avait éprouvé alors n'était pas encore si lointain qu'il n'eût
une sympathie, une pitié particulière pour ce genre de souffrances,
comme on se sent plus voisin de quelqu'un qui a la même maladie que
vous. Puis il avait tant d'affection pour moi que la pensée de mes
souffrances lui était insupportable. Aussi en concevait-il pour celle
qui me les causait un mélange de rancune et d'admiration. Il se
figurait que j'étais un être si supérieur qu'il pensait que pour que
je fusse soumis à une autre créature il fallait que celle-là fût
tout à fait extraordinaire. Je pensais bien qu'il trouverait la
photographie d'Albertine jolie, mais comme tout de même je ne
m'imaginais pas qu'elle produirait sur lui l'impression d'Hélène sur
les vieillards troyens, tout en cherchant je disais modestement: «Oh!
tu sais, ne te fais pas d'idées, d'abord la photo est mauvaise, et puis
elle n'est pas étonnante, ce n'est pas une beauté, elle est surtout
bien gentille.» «Oh! si, elle doit être merveilleuse», dit-il avec
une enthousiasme naïf et sincère en cherchant à se représenter
l'être qui pouvait me jeter dans un désespoir et une agitation
pareils. «Je lui en veux de te faire mal, mais aussi c'était bien à
supposer qu'un être artiste jusqu'au bout des ongles comme toi, toi qui
aimes en tout la beauté et d'un tel amour, tu étais prédestiné à
souffrir plus qu'un autre quand tu la rencontrerais dans une femme.»
Enfin je venais de trouver la photographie. «Elle est sûrement
merveilleuse», continuait à dire Robert, qui n'avait pas vu que je lui
tendais la photographie. Soudain il l'aperçut, il la tint un instant
dans ses mains. Sa figure exprimait une stupéfaction qui allait
jusqu'à la stupidité. «C'est ça la jeune fille que tu aimes»,
finit-il par me dire d'un ton où l'étonnement était maté par la
crainte de me fâcher. Il ne fit aucune observation, il avait pris l'air
raisonnable, prudent, forcément un peu dédaigneux qu'on a devant un
malade--eût-il été jusque là un homme remarquable et votre ami--mais
qui n'est plus rien de tout cela car, frappé de folie furieuse, il vous
parle d'un être céleste qui lui est apparu et continue à le voir à
l'endroit où vous, homme sain, vous n'apercevez qu'un édredon. Je
compris tout de suite l'étonnement de Robert, et que c'était celui où
m'avait jeté la vue de sa maîtresse, avec la seule différence que
j'avais trouvé en elle une femme que je connaissais déjà, tandis que
lui croyait n'avoir jamais vu Albertine. Mais sans doute la différence
entre ce que nous voyions l'un et l'autre d'une même personne était
aussi grande. Le temps était loin où j'avais bien petitement commencé
à Balbec par ajouter aux sensations visuelles quand je regardais
Albertine, des sensations de saveur, d'odeur, de toucher. Depuis, des
sensations plus profondes, plus douces, plus indéfinissables s'y
étaient ajoutées, puis des sensations douloureuses. Bref Albertine
n'était, comme une pierre autour de laquelle il a neigé, que le centre
générateur d'une immense construction qui passait par le plan de mon
cœur. Robert, pour qui était invisible toute cette stratification de
sensations, ne saisissait qu'un résidu qu'elle m'empêchait au
contraire d'apercevoir. Ce qui avait décontenancé Robert quand il
avait aperçu la photographie d'Albertine, était non le saisissement
des vieillards troyens voyant passer Hélène et disant: «Notre mal ne
vaut pas un seul de ses regards», mais celui exactement inverse et qui
fait dire: «Comment, c'est pour ça qu'il a pu se faire tant de bile,
tant de chagrin, faire tant de folies!» Il faut bien avouer que ce
genre de réaction à la vue de la personne qui a causé les
souffrances, bouleversé la vie, quelquefois amené la mort de quelqu'un
que nous aimons, est infiniment plus fréquent que celui des vieillards
troyens, et pour tout dire habituel. Ce n'est pas seulement parce que
l'amour est individuel, ni parce que, quand nous ne le ressentons pas,
le trouver évitable et philosopher sur la folie des autres nous est
naturel. Non, c'est que, quand il est arrivé au degré où il cause de
tels maux, la construction des sensations interposées entre le visage
de la femme et les yeux de l'amant,--l'énorme œuf douloureux qui
l'engaîne et le dissimule autant qu'une couche de neige une
fontaine--est déjà poussée assez loin pour que le point où
s'arrêtent les regards de l'amant, point où il rencontre son plaisir
et ses souffrances, soit aussi loin du point où les autres le voient
qu'est loin le soleil véritable de l'endroit où sa lumière condensée
nous le fait apercevoir dans le ciel. Et de plus, pendant ce temps, sous
la chrysalide de douleurs et de tendresses qui rend invisibles à
l'amant les pires métamorphoses de l'être aimé, le visage a eu le
temps de vieillir et de changer. De sorte que si le visage que l'amant a
vu la première fois est fort loin de celui qu'il voit depuis qu'il aime
et souffre, il est, en sens inverse, tout aussi loin de celui que peut
voir maintenant le spectateur indifférent. (Qu'aurait-ce été si, au
lieu de la photographie de celle qui était une jeune fille, Robert
avait vu la photographie d'une vieille maîtresse?). Et même, nous
n'avons pas besoin de voir pour la première fois, celle qui a causé
tant de ravages pour avoir cet étonnement. Souvent nous la connaissions
comme mon grand oncle connaissait Odette. Alors la différence d'optique
s'étend non seulement à l'aspect physique, mais au caractère, à
l'importance individuelle. Il y a beaucoup de chances pour que la femme
qui fait souffrir celui qui l'aime, ait toujours été bonne fille avec
quelqu'un qui ne se souciait pas d'elle, comme Odette si cruelle pour
Swann avait été la prévenante «dame en rose» de mon grand oncle, ou
bien que l'être dont chaque décision est supputée d'avance avec
autant de crainte que celle d'une Divinité par celui qui l'aime,
apparaisse comme une personne sans conséquence, trop heureuse de faire
tout ce qu'on veut, aux yeux de celui qui ne l'aime pas, comme la
maîtresse de Saint-Loup pour moi qui ne voyais en elle que cette
«Rachel Quand du Seigneur» qu'on m'avait tant de fois proposée. Je me
rappelais, la première fois que je l'avais vue avec Saint-Loup, ma
stupéfaction à la pensée qu'on pût être torturé de ne pas savoir
ce qu'une telle femme avait fait, de savoir ce qu'elle avait pu dire
tout bas à quelqu'un, pourquoi elle avait eu un désir de rupture. Or
je sentais que tout ce passé, mais d'Albertine, vers lequel chaque
fibre de mon cœur, de ma vie, se dirigeaient avec une souffrance,
vibratile et maladroite, devait paraître tout aussi insignifiant à
Saint-Loup, qu'il me le deviendrait peut-être un jour à moi-même. Je
sentais que je passerais peut-être peu à peu touchant l'insignifiance
ou la gravité du passé d'Albertine de l'état d'esprit que j'avais en
ce moment à celui qu'avait Saint-Loup, car je ne me faisais pas
d'illusions sur ce que Saint-Loup pouvait penser, sur ce que tout autre
que l'amant peut penser. Et je n'en souffrais pas trop. Laissons les
jolies femmes aux hommes sans imagination. Je me rappelais cette
tragique explication de tant de nous qu'est un portrait génial et pas
ressemblant comme celui d'Odette par Elstir et qui est moins le portrait
d'une amante que du déformant amour. Il n'y manquait--ce que tant de
portraits ont--que d'être à la fois d'un grand peintre et d'un amant
(et encore disait-on qu'Elstir l'avait été d'Odette). Cette
dissemblance, toute la vie d'un amant,--d'un amant dont personne ne
comprend les folies,--toute la vie d'un Swann, la prouve. Mais que
l'amant se double d'un peintre comme Elstir et alors le mot de l'énigme
est proféré, vous avez enfin sous les yeux ces lèvres que le vulgaire
n'a jamais aperçues dans cette femme, ce nez que personne ne lui a
connu, cette allure insoupçonnée. Le portrait dit: «Ce que j'ai
aimé, ce qui m'a fait souffrir, ce que j'ai sans cesse vu, c'est
ceci.» Par une gymnastique inverse, moi qui avais essayé par la
pensée d'ajouter à Rachel tout ce que Saint-Loup lui avait ajouté de
lui-même, j'essayais d'ôter mon apport cardiaque et mental dans la
composition d'Albertine et de me la représenter telle qu'elle devait
apparaître à Saint-Loup, comme à moi Rachel. Ces différences-là,
quand même nous les verrions nous-mêmes, quelle importance y
ajouterions-nous? Quand autrefois à Balbec Albertine m'attendait sous
les arcades d'Incarville et sautait dans ma voiture, non seulement elle
n'avait pas encore «épaissi», mais à la suite d'excès d'exercice
elle avait trop fondu; maigre, enlaidie par un vilain chapeau qui ne
laissait dépasser qu'un petit bout de vilain nez et voir de côté que
des joues blanches comme des vers blancs, je retrouvais bien peu d'elle,
assez cependant pour qu'au saut qu'elle faisait dans ma voiture, je
susse que c'était elle, qu'elle avait été exacte au rendez-vous et
n'était pas allée ailleurs; et cela suffit; ce qu'on aime est trop
dans le passé, consiste trop dans le temps perdu ensemble pour qu'on
ait besoin de toute la femme; on veut seulement être sûr que c'est
elle, ne pas se tromper sur l'identité autrement importante que la
beauté pour ceux qui aiment; les joues peuvent se creuser, le corps
s'amaigrir, même pour ceux qui ont été d'abord le plus orgueilleux,
aux yeux des autres, de leur domination sur une beauté, ce petit bout
de museau, ce signe où se résume la personnalité permanente d'une
femme, cet extrait algébrique, cette constante, cela suffit pour qu'un
homme attendu dans le plus grand monde et qui l'aimait, ne puisse
disposer d'une seule de ses soirées parce qu'il passe son temps à
peigner et à dépeigner, jusqu'à l'heure de s'endormir, la femme qu'il
aime, ou simplement à rester auprès d'elle, pour être avec elle, ou
pour qu'elle soit avec lui, ou seulement pour qu'elle ne soit pas avec
d'autres.
«Tu es sûr, me dit Robert, que je peux offrir comme cela à cette
femme trente mille francs pour le comité électoral de son mari. Elle
est malhonnête à ce point-là? Si tu ne te trompes pas, trois mille
francs suffiraient.» «Non, je t'en prie, n'économise pas pour une
chose qui me tient tant à cœur. Tu dois dire ceci où il y a du reste
une part de vérité: Mon ami avait demandé ces trente mille francs à
un parent pour le Comité de l'oncle de sa fiancée. C'est à cause de
cette raison de fiançailles qu'on les lui avait donnés. Et il m'avait
prié de vous les porter pour qu'Albertine n'en sût rien. Et puis voici
qu'Albertine le quitte. Il ne sait plus que faire. Il est obligé de
rendre les trente mille francs s'il n'épouse pas Albertine. Et s'il
l'épouse, il faudrait qu'au moins pour la forme elle revînt
immédiatement, parce que cela ferait trop mauvais effet si la fugue se
prolongeait. Tu crois que c'est inventé exprès?» «Mais non», me
répondit Saint-Loup par bonté, par discrétion et puis parce qu'il
savait que les circonstances sont souvent plus bizarres qu'on ne croit.
Après tout, il n'y avait aucune impossibilité à ce que dans cette
histoire des trente mille francs il y eût comme je le lui disais une
grande part de vérité. C'était possible, mais ce n'était pas vrai et
cette part de vérité était justement un mensonge. Mais nous nous
mentions, Robert et moi, comme dans tous les entretiens où un ami
désire sincèrement aider son ami en proie à un désespoir d'amour.
L'ami conseil, appui, consolateur, peut plaindre la détresse de
l'autre, non la ressentir, et meilleur il est pour lui, plus il ment. Et
l'autre lui avoue ce qui est nécessaire pour être aidé, mais,
justement peut-être pour être aidé cache bien des choses. Et
l'heureux est tout de même celui qui prend de la peine, qui fait un
voyage, qui remplit une mission, mais qui n'a pas de souffrance
intérieure. J'étais en ce moment celui qu'avait été Robert à
Doncières quand il s'était cru quitté par Rachel. «Enfin, comme tu
voudras; si j'ai une avanie, je l'accepte d'avance pour toi. Et puis
cela a beau me paraître un peu drôle, ce marché si peu voilé, je
sais bien que dans notre monde, il y a des duchesses et même des plus
bigotes, qui feraient pour trente mille francs des choses plus
difficiles que de dire à leur nièce de ne pas rester en Touraine.
Enfin je suis doublement content de te rendre service, puisqu'il faut
cela pour que tu consentes à me voir. Si je me marie, ajouta-t-il,
est-ce que nous ne nous verrons pas davantage, est-ce que tu ne feras
pas un peu de ma maison la tienne...» Il s'arrêta, ayant tout à coup
pensé, supposai-je alors, que si moi aussi je me mariais, Albertine ne
pourrait pas être pour sa femme une relation intime. Et je me rappelai
ce que les Cambremer m'avaient dit de son mariage probable avec la fille
du prince de Guermantes. L'indicateur consulté, il vit qu'il ne
pourrait partir que le soir. Françoise me demanda: «Faut-il ôter du
cabinet de travail le lit de Mlle Albertine?» «Au contraire, dis-je,
il faut le faire.» J'espérais qu'elle reviendrait d'un jour à l'autre
et je ne voulais même pas que Françoise pût supposer qu'il y avait
doute. Il fallait que le départ d'Albertine eût l'air d'une chose
convenue entre nous, qui n'impliquait nullement qu'elle m'aimât moins.
Mais Françoise me regarda avec un air, sinon d'incrédulité du moins
de doute. Elle aussi avait ses deux hypothèses. Ses narines se
dilataient, elle flairait la brouille, elle devait la sentir depuis
longtemps. Et si elle n'en était pas absolument sûre, c'est peut-être
seulement parce que, comme moi, elle se défiait de croire entièrement
ce qui lui aurait fait trop de plaisir. Maintenant le poids de l'affaire
ne reposait plus sur mon esprit surmené mais sur Saint-Loup. Une
allégresse me soulevait parce que j'avais pris une décision, parce que
je me disais: «J'ai répondu du tac au tac, j'ai agi.» Saint-Loup
devait être à peine dans le train que je me croisai dans mon
antichambre avec Bloch que je n'avais pas entendu sonner, de sorte que
force me fut de le recevoir un instant. Il m'avait dernièrement
rencontré avec Albertine (qu'il connaissait de Balbec) un jour où elle
était de mauvaise humeur. «J'ai dîné avec M. Bontemps, me dit-il, et
comme j'ai une certaine influence sur lui, je lui ai dit que je m'étais
attristé que sa nièce ne fût pas plus gentille avec toi, qu'il
fallait qu'il lui adressât des prières en ce sens.» J'étouffais de
colère, ces prières et ces plaintes détruisaient tout l'effet de la
démarche de Saint-Loup et me mettaient directement en cause auprès
d'Albertine que j'avais l'air d'implorer. Pour comble de malheur
Françoise restée dans l'antichambre entendit tout cela. Je fis tous
les reproches possibles à Bloch, lui disant que je ne l'avais nullement
chargé d'une telle commission et que du reste le fait était faux.
Bloch à partir de ce moment-là ne cessa plus de sourire, moins, je
crois, de joie que de gêne de m'avoir contrarié. Il s'étonnait en
riant de soulever une telle colère. Peut-être le disait-il pour ôter
à mes yeux de l'importance à son indiscrète démarche, peut-être
parce qu'il était d'un caractère lâche, et vivant gaiement et
paresseusement dans les mensonges, comme les méduses à fleur d'eau,
peut-être parce que, même eût-il été d'une autre race d'hommes, les
autres ne pouvant se placer au même point de vue que nous, ne
comprennent pas l'importance du mal que les paroles dites au hasard
peuvent nous faire. Je venais de le mettre à la porte, ne trouvant
aucun remède à apporter à ce qu'il avait fait, quand on sonna de
nouveau et Françoise me remit une convocation chez le chef de la
Sûreté. Les parents de la petite fille que j'avais amenée une heure
chez moi avaient voulu déposer contre moi une plainte en détournement
de mineure. Il y a des moments de la vie où une sorte de beauté naît
de la multiplicité des ennuis qui nous assaillent, entrecroisés comme
des leitmotiv wagnériens, de la notion aussi, émergeante alors, que
les événements ne sont pas situés dans l'ensemble des reflets peints
dans le pauvre petit miroir que porte devant elle l'intelligence et
qu'elle appelle l'avenir, qu'ils sont en dehors et surgissent aussi
brusquement que quelqu'un qui vient constater un flagrant délit.
Déjà, laissé à lui-même, un événement se modifie, soit que
l'échec nous l'amplifie ou que la satisfaction le réduise. Mais il est
rarement seul. Les sentiments excités par chacun se contrarient, et
c'est dans une certaine mesure, comme je l'éprouvai en allant chez le
chef de la Sûreté, un révulsif au moins momentané et assez agissant
des tristesses sentimentales que la peur. Je trouvai à la Sûreté les
parents qui m'insultèrent en me disant: «Nous ne mangeons pas de ce
pain-là», me rendirent les cinq cents francs que je ne voulais pas
reprendre, et le chef de la Sûreté qui, se proposant comme inimitable
exemple la facilité des présidents d'assises à «reparties»,
prélevait un mot de chaque phrase que je disais, mot qui lui servait à
en faire une spirituelle et accablante réponse. De mon innocence dans
le fait il ne fut même pas question, car c'est la seule hypothèse que
personne ne voulut admettre un instant. Néanmoins les difficultés de
l'inculpation firent que je m'en tirai avec un savon extrêmement
violent, tant que les parents furent là. Mais dès qu'ils furent
partis, le chef de la Sûreté qui aimait les petites filles changea de
ton et me réprimandant comme un compère: «Une autre fois, il faut
être plus adroit. Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement
que ça, ou ça rate. D'ailleurs vous trouverez partout des petites
filles mieux que celle-là et pour bien moins cher. La somme était
follement exagérée.» Je sentais tellement qu'il ne me comprendrait
pas si j'essayais de lui expliquer la vérité que je profitai sans mot
dire de la permission qu'il me donna de me retirer. Tous les passants,
jusqu'à ce que je fusse rentré, me parurent des inspecteurs chargés
d'épier mes faits et gestes. Mais ce leitmotiv-là, de même que celui
de la colère contre Bloch, s'éteignirent pour ne plus laisser place
qu'à celui du départ d'Albertine. Or celui-là reprenait, mais sur un
mode presque joyeux depuis que Saint-Loup était parti. Depuis qu'il
s'était chargé d'aller voir Mme Bontemps, mes souffrances avaient
été dispersées. Je croyais que c'était pour avoir agi, je le croyais
de bonne foi, car on ne sait jamais ce qui se cache dans notre âme. Au
fond ce qui me rendait heureux, ce n'était pas de m'être déchargé de
mes indécisions sur Saint-Loup, comme je le croyais. Je ne me trompais
pas du reste absolument; le spécifique pour guérir un événement
malheureux (les trois quarts des événements le sont) c'est une
décision; car elle a pour effet par un brusque renversement de nos
pensées, d'interrompre le flux de celles qui viennent de l'événement
passé et prolongent la vibration, de le briser par un flux inverse de
pensées inverses, venu du dehors, de l'avenir. Mais ces pensées
nouvelles nous sont surtout bienfaisantes (et c'était le cas pour
celles qui m'assiégeaient en ce moment) quand du fond de cet avenir,
c'est une espérance qu'elles nous apportent. Ce qui au fond me rendait
si heureux, c'était la certitude secrète que la mission de Saint-Loup
ne pouvant échouer, Albertine ne pouvait manquer de revenir. Je le
compris; car n'ayant pas reçu dès le premier jour de réponse de
Saint-Loup, je recommençai à souffrir. Ma décision, ma remise à lui
de mes pleins pouvoirs, n'étaient donc pas la cause de ma joie qui sans
cela eût duré, mais le «la réussite est sûre», que j'avais pensé,
quand je disais: «Advienne que pourra». Et la pensée éveillée par
son retard qu'en effet autre chose que la réussite pouvait advenir
m'était si odieuse que j'avais perdu ma gaîté. C'est en réalité
notre prévision, notre espérance d'événements heureux qui nous
gonfle d'une joie, que nous attribuons à d'autres causes et qui cesse
pour nous laisser retomber dans le chagrin si nous ne sommes plus si
assurés que ce que nous désirons se réalisera. C'est toujours cette
invisible croyance qui soutient l'édifice de notre monde sensitif et
privé de quoi il chancelle. Nous avons vu qu'elle faisait pour nous la
valeur ou la nullité des êtres, l'ivresse ou l'ennui de les voir. Elle
fait de même la possibilité de supporter un chagrin qui nous semble
médiocre, simplement parce que nous sommes persuadés qu'il va y être
mis fin, ou son brusque agrandissement jusqu'à ce qu'une présence
vaille autant, presque même plus que notre vie. Une chose du reste
acheva de rendre ma douleur au cœur aussi aiguë qu'elle avait été la
première minute et qu'il faut bien avouer qu'elle n'était plus. Ce fut
de relire une phrase de la lettre d'Albertine. Nous avons beau aimer les
êtres, la souffrance de les perdre, quand dans l'isolement nous ne
sommes plus qu'en face d'elle, à qui notre esprit donne dans une
certaine mesure la forme qu'il veut, cette souffrance est supportable et
différente de celle moins humaine, moins nôtre, aussi imprévue et
bizarre qu'un accident dans le monde moral et dans la région du
cœur,--qui a pour cause moins directement les êtres eux-mêmes que la
façon dont nous avons appris que nous ne les verrions plus. Albertine,
je pouvais penser à elle en pleurant doucement, en acceptant de ne pas
plus la voir ce soir qu'hier mais relire: «ma décision est
irrévocable», c'était autre chose, c'était comme prendre un
médicament dangereux qui m'eût donné une crise cardiaque à laquelle
on peut ne pas survivre. Il y a dans les choses, dans les événements,
dans les lettres de rupture un péril particulier qui amplifie et
dénature la douleur même que les êtres peuvent nous causer. Mais
cette souffrance dura peu. J'étais malgré tout si sûr du succès, de
l'habileté de Saint-Loup, le retour d'Albertine me paraissait une chose
si certaine que je me demandais si j'avais eu raison de le souhaiter.
Pourtant je m'en réjouissais. Malheureusement pour moi qui croyais
l'affaire de la Sûreté finie, Françoise vint m'annoncer qu'un
inspecteur était venu s'informer si je n'avais pas l'habitude d'avoir
des jeunes filles chez moi, que le concierge croyant qu'on parlait
d'Albertine avait répondu que si et que depuis ce moment la maison
semblait surveillée. Dès lors il me serait à jamais impossible de
faire venir une petite fille dans mes chagrins pour me consoler, sans
risquer d'avoir la honte devant elle qu'un inspecteur surgît et qu'elle
me prît pour un malfaiteur. Et du même coup, je compris combien on vit
plus pour certains rêves qu'on ne croit, car cette impossibilité de
bercer jamais une petite fille me parut ôter à la vie toute valeur,
mais de plus je compris combien il est compréhensible que les gens
aisément refusent la fortune et risquent la mort, alors qu'on se figure
que l'intérêt et la peur de mourir mènent le monde. Car si j'avais
pensé que même une petite fille inconnue pût avoir par l'arrivée
d'un homme de la police, une idée honteuse de moi, combien j'aurais
mieux aimé me tuer. Il n'y avait même pas de comparaison possible
entre les deux souffrances. Or dans la vie les gens ne réfléchissent
jamais que ceux à qui ils offrent de l'argent, qu'ils menacent de mort,
peuvent avoir une maîtresse, ou même simplement un camarade, à
l'estime de qui ils tiennent, même si ce n'est pas à la leur propre.
Mais tout à coup par une confusion dont je ne m'avisai pas (je ne
songeai pas en effet qu'Albertine étant majeure pouvait habiter chez
moi et même être ma maîtresse), il me sembla que le détournement de
mineures pouvait s'appliquer aussi à Albertine. Alors la vie me parut
barrée de tous les côtés. Et en pensant que je n'avais pas vécu
chastement avec elle, je trouvai dans la punition qui m'était infligée
pour avoir forcé une petite fille inconnue à accepter de l'argent,
cette relation qui existe presque toujours dans les châtiments humains
et qui fait qu'il n'y a presque jamais ni condamnation juste, ni erreur
judiciaire, mais une espèce d'harmonie entre l'idée fausse que se fait
le juge d'un acte innocent et les faits coupables qu'il a ignorés. Mais
alors en pensant que le retour d'Albertine pouvait amener pour moi une
condamnation infamante qui me dégraderait à ses yeux et peut-être lui
ferait à elle-même un tort qu'elle ne me pardonnerait pas, je cessai
de souhaiter ce retour, il m'épouvanta. J'aurais voulu lui
télégraphier de ne pas revenir. Et aussitôt, noyant tout le reste, le
désir passionné qu'elle revînt m'envahit. C'est qu'ayant envisagé un
instant la possibilité de lui dire de ne pas revenir et de vivre sans
elle, tout d'un coup je me sentis au contraire prêt à sacrifier tous
les voyages, tous les plaisirs, tous les travaux, pour qu'Albertine
revînt! Ah! combien mon amour pour Albertine dont j'avais cru que je
pourrais prévoir le destin d'après celui que j'avais eu pour Gilberte
s'était développé en parfait contraste avec ce dernier! Combien
rester sans la voir m'était impossible! Et pour chaque acte, même le
plus minime, mais qui baignait auparavant dans l'atmosphère heureuse
qu'était la présence d'Albertine, il me fallait chaque fois, à
nouveaux frais, avec la même douleur, recommencer l'apprentissage de la
séparation. Puis la concurrence des autres formes de la vie rejeta dans
l'ombre cette nouvelle douleur, et pendant ces jours-là qui furent les
premiers du printemps, j'eus même, en attendant que Saint-Loup pût
voir Mme Bontemps, à imaginer Venise et de belles femmes inconnues,
quelques moments de calme agréable. Dès que je m'en aperçus, je
sentis en moi une terreur panique. Ce calme que je venais de goûter,
c'était la première apparition de cette grande force intermittente,
qui allait lutter en moi contre la douleur, contre l'amour, et finirait
par en avoir raison. Ce dont je venais d'avoir l'avant-goût et
d'apprendre le présage, c'était pour un instant seulement ce qui plus
tard serait chez moi un état permanent, une vie où je ne pourrais plus
souffrir pour Albertine, où je ne l'aimerais plus. Et mon amour qui
venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu,
l'oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l'a
enfermé a aperçu tout d'un coup le serpent python qui le dévorera.
Je pensais tout le temps à Albertine et jamais Françoise en entrant
dans ma chambre ne me disait assez vite: «Il n'y a pas de lettres»,
pour abréger l'angoisse. Mais de temps en temps, je parvenais, en
faisant passer tel ou tel courant d'idées au travers de mon chagrin, à
renouveler, à aérer un peu l'atmosphère viciée de mon cœur; mais le
soir, si je parvenais à m'endormir, alors c'était comme si le souvenir
d'Albertine avait été le médicament qui m'avait procuré le sommeil,
et dont l'influence en cessant m'éveillerait. Je pensais tout le temps
à Albertine en dormant. C'était un sommeil spécial à elle qu'elle me
donnait et où du reste je n'aurais plus été libre comme pendant la
veille de penser à autre chose. Le sommeil, son souvenir, c'étaient
les deux substances mêlées qu'on nous fait prendre à la fois pour
dormir. Réveillé, du reste, ma souffrance allait en augmentant chaque
jour au lieu de diminuer, non que l'oubli n'accomplît son œuvre, mais,
là même, il favorisait l'idéalisation de l'image regrettée et par
là l'assimilation de ma souffrance initiale à d'autres souffrances
analogues qui la renforçaient. Encore cette image était-elle
supportable. Mais si tout d'un coup je pensais à sa chambre, à sa
chambre où le lit restait vide, à son piano, à son automobile, je
perdais toute force, je fermais les yeux, j'inclinais ma tête sur
l'épaule comme ceux qui vont défaillir. Le bruit des portes me faisait
presque aussi mal parce que ce n'était pas elle qui les ouvrait.