(EXTRAITS)
A un Trappiste,
N.-D. des Neiges, 17 juillet 1901.
«J’ai fidèlement pensé à vous pendant ce long silence... Silence, vous
le savez, est tout le contraire d’oubli et de froideur: _in meditatione
exardescet ignis_... C’est dans le silence qu’on aime le plus ardemment;
le bruit et les paroles éteignent souvent le feu intérieur: restons
silencieux, mon si cher Père, comme sainte Magdeleine, comme saint
Jean-Baptiste, supplions Jésus d’allumer en nous ce grand feu qui
rendait leur solitude et leur silence si bienheureux. Comme ils ont su
aimer...! Mon premier pas, en débarquant de Terre Sainte, a été pour
monter à la Sainte-Baume... Puisse cette chère et bénie sainte
Magdeleine nous apprendre l’Amour, nous apprendre à nous perdre
totalement en Jésus notre Tout, et à être perdus pour tout ce qui n’est
pas Lui.
... Si je comptais sur moi, mes désirs seraient insensés, mais je compte
sur Dieu qui nous a dit: «Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive»,
qui nous a si souvent répété cette parole: «Suivez-moi!», qui nous a
dit: «aimez votre prochain comme vous-même..., faites à autrui ce que
vous voudriez qu’on vous fasse»... Il ne m’est pas possible de pratiquer
le précepte de la charité fraternelle, sans consacrer ma vie à faire
tout le bien possible à ces _frères de Jésus_ à qui _tout_ manque,
puisque Jésus leur manque... Si j’étais à la place de ces malheureux
musulmans, qui ne connaissent ni Jésus ni son Sacré Cœur, ni Marie notre
Mère, ni la Sainte Eucharistie..., ni rien de ce qui fait tout notre
bonheur ici-bas et toute notre espérance là-haut; et si je connaissais
mon triste état, oh! comme je voudrais qu’on fît son possible pour m’en
tirer! Ce que je voudrais pour moi, je dois le faire pour les autres:
«fais ce que tu voudrais qu’on te fasse»... et je dois le faire pour les
plus délaissés, pour les plus abandonnés, aller aux brebis les plus
perdues, offrir mon festin, mon banquet divin, non à mes frères, ni à
mes voisins riches (riches de la connaissance de tout ce que ces
malheureux ne connaissent pas), mais à ces aveugles, à ces mendiants, à
ces estropiés, mille fois plus à plaindre que ceux qui ne souffrent que
dans leur corps... Et je ne crois pas pouvoir leur faire de plus grand
bien que celui de leur apporter, comme Marie dans la maison de Jean lors
de la Visitation, Jésus, le bien des biens, le sanctificateur suprême,
Jésus, qui sera toujours présent parmi eux dans le Tabernacle... Jésus
s’offrant chaque jour sur le saint autel pour leur conversion, Jésus les
bénissant chaque soir au salut: c’est là le bien des biens, notre Tout,
Jésus. Et en même temps, tout en se taisant, on ferait connaître à ces
frères ignorants, non par la parole mais par l’exemple, et surtout par
l’universelle charité, ce qu’est notre sainte religion, ce qu’est
l’esprit chrétien, ce qu’est le Cœur de Jésus.
Aimons Jésus, perdons-nous devant le T.-S. Sacrement: là est le Tout,
l’infini, Dieu... Comprenons l’abîme qu’il y a entre le Créateur et la
créature: c’est le Tout à côté du rien. Pendant que Jésus veut nous
enivrer de délices, par Sa présence, Sa pensée, Sa contemplation
continuelle, ne nous jetons pas dans les ordures des choses passagères:
ne méritons pas le reproche de Jérémie: _vescebantur voluptuose et
amplexati sunt stercora_... Laissons-nous nourrir de voluptés par la
main de Jésus dans la contemplation et l’amour, et ne nous mettons pas à
manger des _stercora_... Oh! puissions-nous nous perdre et nous abîmer,
jusqu’à la mort, dans l’océan de l’Amour de notre Bien-Aimé Jésus! Amen.
A sa Sœur,
Samedi 14 juin 1902.
Quand viendra pour nous l’heure de paraître devant Jésus et d’entrer
dans ce ciel où Son Cœur nous veut? Quel moment béni! _Sicut desiderat
cervus ad fontes aquarum: ita desiderat anima mea ad Te, Deus!_ Aussi
longtemps que Sa Volonté nous voudra dans cet exil, qu’elle se fasse et
soit bénie! mais quelle félicité quand nous nous endormirons sur le Cœur
de notre divin Époux!... Qu’il sera doux de nous retrouver là-haut, dans
ce règne de la lumière et de l’amour! Nos cœurs s’y aimeront encore bien
plus qu’ici-bas, enflammés qu’ils seront des feux de l’éternelle
charité.