I.--_Pentecôte: 6 juin 1897_

Mon Dieu, qu’est-ce qui Vous déplaît le plus en mon âme? L’esprit de

prière, la confiance en Vous, l’amour, la douceur, la fidélité, la

générosité me manquent... Jésus n’est pas content de moi... Sécheresse

et ténèbres: tout m’est pénible: sainte communion, prières, oraison,

tout, tout, même de dire à Jésus que je L’aime... Il faut que je me

cramponne à la vie de foi. Si, au moins, je sentais que Jésus m’aime...

Mais, Il ne me le dit jamais... Ce qui me manque surtout, c’est l’oubli

de moi et un cœur fraternel pour les autres...

* * * * *

--Tu me demandes en quoi tu m’offenses le plus... En ne m’aimant pas

assez purement... assez uniquement..., en t’aimant et en aimant les

créatures pour toi et pour elles... Ne fais rien pour toi, rien pour les

créatures par amour de toi, par amour d’elles: en tout ce que tu as à

faire, ne vois que Moi seul; en tout, demande-toi uniquement ce

qu’aurait fait le Maître, et fais-le. Ainsi, tu m’aimeras seul--ainsi,

je vivrai en toi--ainsi, tu seras perdu en Moi, tu vivras en Moi, tu

n’auras plus rien de toi, mon règne sera arrivé en toi.

* * * * *

«_Ta vocation._--Prêcher l’Évangile en silence, comme Moi dans ma vie

cachée, comme Marie et Joseph.

* * * * *

«_Ta règle_: me suivre... Faire ce que je ferais. Demande-toi en toute

chose: «Qu’aurait fait Notre Seigneur?» et fais-le. C’est ta seule

règle, mais c’est ta règle absolue.

* * * * *

«_Ton esprit._--Esprit d’amour de Dieu et d’oubli de toi, dans la

contemplation et la joie de Son bonheur, la compassion et la douleur de

mes souffrances, et la joie de mes joies...; dans la douleur des péchés

commis contre Moi et l’ardent désir de me voir glorifié par toute âme.

Esprit d’amour du prochain, en vue de Moi qui aime tous les hommes comme

un père ses enfants; désir, en vue de Moi, du bien spirituel et matériel

de tous les hommes. Liberté d’esprit, tranquillité, paix. Tout en vue de

Dieu seul, rien en vue de toi ni d’aucune créature.

* * * * *

«_Ton oraison._--1re Méthode.--1º Qu’avez-vous à me dire, mon Dieu? 2º

Moi, voici ce que j’ai à vous dire. 3º Ne plus parler, regarder le

Bien-Aimé.--2e Méthode.--_Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur,

quomodo, quando._

* * * * *

«_Ton assistance à la messe._--Divise-la en trois parties: 1º Jusqu’à la

consécration: offre-Moi et offre-toi à mon Père et recommande-lui tes

intentions. Remercie-Moi de ma croix, demande-Moi pardon de l’avoir

rendue nécessaire...; 2º De la consécration à la communion: adore-Moi

sur l’autel; 3º Après la communion: adore-Moi dans ton cœur,

remercie-Moi, aime-Moi, jouis, tais-toi.

* * * * *

«_Ta pensée de la mort._--Pense que tu dois mourir martyr, dépouillé de

tout, étendu à terre nu, méconnaissable, couvert de sang et de

blessures, violemment et douloureusement tué..., et désire que ce soit

aujourd’hui... Pour que je te fasse cette grâce infinie, sois fidèle à

veiller et à porter la croix. Considère que c’est à cette mort que doit

aboutir toute ta vie: vois, par là, le peu d’importance de bien des

choses. Pense souvent à cette mort, pour t’y préparer et pour juger les

choses à leur vraie valeur[6].»

[6] Charles de Foucauld écrivait cela en 1897. Or, dix-neuf ans plus

tard, le 1er décembre 1916, il sera assassiné par les Senoussistes,

à Tamanrasset.

* * * * *

Je ne demande pas de consolations à Jésus (d’abord je ne le mérite pas),

car ce serait pour moi une joie si grande de L’entendre ou de Le sentir

au fond de mon cœur, que ce serait un paradis pour moi, et on ne peut

pas faire son paradis en ce monde et en l’autre. Je ne Lui demande

qu’une chose: de Lui être fidèle. Hélas! je le suis si peu...

Il est juste qu’une âme si peu fervente ne goûte aucune douceur... Oui,

le Bon Dieu permet quelquefois de pareilles ténèbres sans qu’une étoile

vienne briller dans notre ciel. C’est alors qu’il faut se rappeler que

nous ne sommes sur la terre que pour souffrir, en suivant notre doux

Sauveur dans ce sentier obscur et épineux. Nous sommes pèlerins et

étrangers sur terre... Les pèlerins couchent sous la tente, traversent

parfois des déserts, mais la pensée de leur patrie leur fait tout

oublier. Oh! oui, nous sommes bien sur une terre étrangère ici-bas...,

il nous faut suspendre nos lyres et pleurer.

En tout, en tout, je ne veux que la sainte Volonté... Hélas! j’aime si

peu mon Jésus que je n’ose pas Lui donner le nom de Bien-Aimé.

Cependant, je désire, je veux L’aimer plus que tout ce qui est sur la

terre et au ciel. A Lui seul mon cœur et ma vie!

«Quand vous vous sentirez fatigué, triste, seul, en proie à la

souffrance, retirez-vous dans ce sanctuaire intime de votre âme et, là,

vous trouverez votre _Frère_, votre _Ami, Jésus_ qui sera votre

Consolateur, votre Soutien et votre Force...»

* * * * *

--Pour te dire tout d’une seule parole, quitte tout, mon enfant, et tu

trouveras tout.

--Oh! comme je suis heureux, maintenant, dans ma chère solitude, loin,

loin, bien loin de ce monde où Il est tant offensé. Oh! que nous sommes

heureux, seuls avec Son amour, seuls avec Sa tendresse! Je ne sens pas

cet amour, mais cependant, Il sait bien que je L’aime plus que le monde

entier: tout misérable que je suis, mon cœur, mon âme, ma vie tout

entière, tout Lui appartient jusqu’au dernier soupir! Hélas, non, je ne

L’aime pas, du moins comme je devrais L’aimer... Les paroles ne sont

rien, il faut en venir aux œuvres... Demandez pour moi un amour

généreux, fidèle, ardent!...

* * * * *

_Depuis le péché d’Adam, l’homme ne peut plus faire, sur la terre, aucun

bien dans l’ordre matériel ou spirituel, qu’au moyen d’une peine

proportionnée à ce bien_... Comme les biens spirituels sont d’un ordre

infiniment supérieur, comme l’amour de Dieu est le bien des biens, _ils

ne peuvent s’acheter qu’au prix de peines qui vont jusqu’à la douleur_,

jusqu’à des douleurs d’autant plus poignantes que le bien auquel nous

tendons est plus haut. _Les obscurités et les douleurs intérieures que

l’âme éprouve dans sa vie intime d’amour divin sont seules assez

crucifiantes pour pouvoir servir de prix, de monnaie, si j’ose dire,

pour l’achat de l’amour divin, notre bien suprême_: c’est pourquoi nous

ne pouvons parvenir à aimer Dieu qu’à condition _d’acheter_ notre amour

par des obscurités, des souffrances intérieures _proportionnées_ au

degré d’amour auquel nous parviendrons.

* * * * *

Comme nous devons désirer que tous les hommes soient en état de grâce!

C’est désirer qu’il y ait autant de Tabernacles vivants, autant de corps

et d’âmes animés par Jésus qu’il y a d’âmes!... Comme nous devons

désirer que les âmes en état de grâce fassent le plus d’actes saints

possible! C’est désirer la multiplication des actes de Jésus dont chacun

glorifie Dieu infiniment!

* * * * *

_Élection_ (14 novembre 1897, fête du Patronage de la Très Sainte

Vierge).

1º Acquérir par la grâce divine, le _détachement_ complet de ce qui

n’est pas Dieu, la _pauvreté d’esprit_ qui ne laisse subsister ni

petites pensées, ni petits soucis, ni petites inquiétudes, ni pensées

d’intérêt personnel, soit matériel, soit spirituel, ni petites

considérations, rien de terrestre, de petit, de vain: vider entièrement

l’âme et n’y laisser subsister que la seule pensée et le seul amour de

Dieu... _Vivre haut, n’être plus de la terre_, vivre au ciel comme

sainte Magdeleine à la Sainte Baume.

2º Me corriger de la _peur_ que j’ai de la croix et être plus généreux

dans la mortification... Désirer plus ardemment d’aimer Dieu du plus

grand amour!

* * * * *

Nazareth, 26 avril 1900.

Pour suivre Jésus crucifié, je dois mener une vie de croix.

* * * * *

Confiance absolue que, si je suis fidèle, la volonté de Dieu

s’accomplira, non seulement malgré les obstacles, mais grâce aux

obstacles.

Les obstacles sont la marque que la chose plaît à Dieu. La faiblesse des

moyens humains est une cause de force. Dieu fait servir les vents

contraires pour nous conduire au port...

C’est la parole de N.-S. à Ste Thérèse qui m’encourage si souvent dans

mes lâchetés et mes bas respects humains: «Ou bien on m’en glorifiera,

ou bien on t’en méprisera, dans les deux cas, tu y gagneras.»

J’ai un sentiment profond et sans cesse grandissant que pour glorifier

Dieu et «faire ici-bas l’œuvre du Père céleste», il faut avant tout, que

je goûte la croix dont Jésus nous a laissé l’exemple.

Écrits spirituels de Charles de Foucauld · 第 85 / 139 题