Mon Dieu, que Vous êtes bon! Ce matin, j’étais dans cette chère petite
cellule où il fait si doux passer à Vos pieds les heures silencieuses de
la nuit, être en tête-à-tête avec Vous pendant que tout dort sur la
terre, seul à Vous adorer, à me tenir à Vos genoux, vous disant que je
Vous aime pendant que tout est enseveli dans l’obscurité, le silence et
le sommeil!... Mais, maintenant, c’est la grâce des grâces... Je suis
devant le Saint-Sacrement, et le Saint-Sacrement exposé!... Quelle
félicité! que je suis près de Vous, contre Vous, ô mon Dieu! Faites que
j’y sois comme je le dois, donnez-moi les pensées, les paroles que je
dois avoir, en Vous, par Vous et pour Vous!...
Merci, mon Dieu, de commencer cette retraite un jour d’exposition du
Saint Sacrement! Vous voulez donc ne pas laisser une seule grâce sans me
la faire? Merci, merci! ô mon Dieu, merci de vos grâces, merci parce
qu’elles sont très douces, merci parce que je sens le besoin que j’en
ai, et combien ma misère, ma lâcheté, ma tiédeur exceptionnelles ont
besoin d’un secours exceptionnel... Vous proportionnez Vos secours, non
aux mérites, mais aux besoins, bien heureusement: Vous êtes «venu pour
les malades, non pour les sains», comme je le sens bien!... Comme en me
sentant aimé, pressé sur Votre Cœur, mon Bien-Aimé Jésus, mon Dieu, mon
Maître, Vous qui me permettez de Vous appeler mon Divin Époux, je sens
le besoin que j’ai de Vos tendresses, de Vos caresses, à cause de ma
faiblesse infinie!
Vous voulez que, dans cette retraite, je considère d’abord Vous, Vous
Dieu et Vous Jésus, Dieu et Homme... puis, que je considère ce que Vous
voulez de moi, c’est-à-dire mon devoir, c’est-à-dire ma vie, moi,
puisque toute ma vie, tout moi ne doit être que l’accomplissement de mes
devoirs, de Votre volonté... Faites qu’il en soit ainsi, qu’il n’y ait
plus jamais de différence entre _moi_ et _l’accomplissement de Votre
volonté_. O mon Dieu, puissent toujours ces deux termes être identiques,
en Vous, par Vous, pour Vous! Amen.
Considérer Dieu... moi, ver de terre, porter mes yeux sur Vous,
l’Infini! Comment cela est-il possible! Et, pourtant, cela est possible,
Vous nous l’enseignez, et même c’est un devoir... Des seules choses
naturelles, nous pouvons et devons nous élever à Vous: montant de la
beauté matérielle à la beauté d’une belle âme, des choses spirituelles,
montant de degré en degré dans l’échelle des êtres, nous devons venir à
l’idée de l’Esprit parfait, ajoutant des perfections, retranchant des
imperfections, étendant la beauté des perfections jusqu’à l’excellence
qui surpasse tout, nous devons arriver à l’idée de Vous, mon Père...
Mon Créateur, mon Père, mon Bien-Aimé, Vous qui êtes là, à trois mètres
de moi, sous l’apparence de cette Hostie, Vous êtes la Beauté suprême;
toute beauté créée, beauté de la nature, du ciel au coucher du soleil,
de la mer unie comme une glace sous un ciel bleu, des forêts sombres,
des jardins fleuris, des montagnes, des grands horizons des déserts, des
neiges et des glaciers, beauté d’une belle âme se reflétant sur un beau
visage, beauté d’une belle action, d’une belle vie, d’une grande âme,
toutes ces beautés ne sont que le plus pâle reflet de la Vôtre, mon
Dieu. Tout ce qui a charmé mes yeux en ce monde, n’est que le plus
pauvre, le plus humble reflet de votre Beauté infinie!...
O mon Dieu, faites-moi cette grâce de ne voir que Vous, que Vous dans
les créatures; de ne jamais m’arrêter à elles, de ne jamais voir la
beauté matérielle ou spirituelle qui est en elles, comme quelque chose
d’elles, mais seulement comme quelque chose de Vous. Faites-moi percer
les voiles, ne jamais rester à ce pauvre composé de néant et d’être si
ruineux, si défaillant, si rien, mais en tout _l’être_ que je vois en
une créature, passer aussitôt au-dessus des apparences, et voir, au delà
du pauvre composé, _l’être par essence_, à qui l’être appartient tout
entier et qui en a jeté une parcelle sur cette créature qui nous plaît.
Si cette parcelle nous semble si belle, combien est beau l’Être parfait
qui l’a jetée comme une aumône, comme un sou donné à un pauvre! Mon
Dieu, faites-moi cette grâce que Vous fîtes à Sainte Thérèse, de ne plus
jamais attribuer aux créatures les biens matériels ou spirituels qui
sont en elles, de ne jamais m’y arrêter, car ils ne viennent pas
d’elles, mais de l’Être Souverain... M’y arrêter serait une
indélicatesse, une ingratitude, un abus de confiance, car Dieu ne donne
cette beauté aux créatures et ne porte mon âme à en être ravie, que pour
Se laisser entrevoir par moi, pour m’attirer à Lui, pour exciter ma
reconnaissance pour Sa bonté, mon amour pour Sa beauté, et me faire
monter jusqu’à Son trône, et y établir la vie de mon âme dans
l’adoration, la contemplation émerveillée, la gratitude... Avoir toute
ma conversation dans les cieux, puisque la vue de la terre ne fait que
me laisser deviner Vos beautés et Vos tendresses...
... Et il n’est pas loin de moi, cet _Être_ parfait, cet Être qui est
_tout l’Être_, qui est seul l’_Être_ véritable, qui est toute beauté,
bonté, amour, sagesse, science, intelligence. Les créatures en qui
j’admire quelques reflets de ses perfections, sur lesquelles tombe un
petit rayon de ce soleil infini, sont hors de moi, distantes de moi,
séparées de moi, mais Vous, mon Dieu, Vous la Perfection, la Beauté, la
Vérité, l’Amour infini et essentiel, Vous êtes en moi, Vous êtes autour
de moi... Vous me remplissez tout entier..., il n’est aucune parcelle de
mon corps que Vous ne remplissiez, et, autour de moi, Vous me touchez de
plus près que l’air où je me meus... Que je suis heureux! quelle
félicité! être uni à ce point à la Perfection même; vivre en Elle, La
posséder vivante en moi!... Mon Dieu qui êtes en moi et en qui je suis,
faites-moi comprendre ma félicité, et faites-moi comprendre mes
devoirs!...
Mon Dieu, daignez me donner ce _sentiment continuel de Votre présence_,
de Votre présence en moi et autour de moi... et, en même temps, _cet
amour craintif qu’on éprouve en présence de ce qu’on aime
passionnément_, et qui fait qu’on se tient devant la personne aimée,
sans pouvoir détacher d’elle les yeux, avec un grand désir et une pleine
volonté de faire tout ce qui lui plaît, tout ce qui est bon pour elle et
une grande crainte de faire, dire ou penser quelque chose qui lui
déplaise ou lui fasse du mal... En Vous, par Vous et pour Vous. Amen.