TEM. NA. F.

[_Temporis natura filia_: La nature est fille du temps.]

Il nous engagea à ne jamais agir au delà et contrairement à

l'instruction de cette médaille commémorative.

Nous partîmes alors par delà les mers. Or, nos vaisseaux étaient parés

admirablement; à les voir il semblait certain que toutes les belles

choses que nous voyions ici nous avaient été envoyées.

Les vaisseaux étaient au nombre de douze, dont six des nôtres, les six

autres appartenant au vieillard. Ce dernier remplit ses vaisseaux de

soldats de belle prestance puis il prit place dans le nôtre où nous

étions tous réunis. Les musiciens, dont le vieux seigneur possédait un

grand nombre, vinrent en tête de notre flottille pour nous distraire.

Les pavillons battaient les douze signes célestes; le nôtre portait

l'emblème de la Balance. Entre autres merveilles, notre vaisseau

contenait une horloge d'une beauté admirable qui marquait toutes les

minutes.

La mer était d'un calme si parfait que notre voyage était un véritable

agrément; mais l'attrait principal était la causerie du vieillard. Il

savait nous charmer avec des histoires singulières au point que je

voyagerais avec lui ma vie durant.

Cependant les vaisseaux s'avançaient avec une rapidité inouïe; nous

n'avions pas navigué pendant deux heures que le capitaine nous avertit

qu'il apercevait des vaisseaux en tel nombre que le lac entier en

était presque couvert. Nous en conclûmes qu'on venait à notre

rencontre et il en était ainsi; car dès que nous fûmes entrés dans le

lac par le canal déjà nommé, nous aperçûmes environ cinq cents

vaisseaux. L'un d'eux étincelait d'or et de pierreries; il portait le

Roi et la Reine ainsi que d'autres seigneurs, dames et demoiselles de

haute naissance.

Dès que nous fûmes à proximité, on tira les batteries des deux côtés,

et le son des trompettes et des tambours fit un tel vacarme que les

navires en tremblèrent. Enfin quand nous les eûmes rejoints, ils

entourèrent nos vaisseaux et stoppèrent.

Aussitôt le vieil Atlas se présenta au nom du Roi et nous parla

brièvement mais avec élégance; il nous souhaita la bienvenue et

demanda si le cadeau royal était prêt.

Certains de mes compagnons étaient grandement surpris d'apprendre que

le Roi était ressuscité, car ils étaient persuadés que c'étaient eux

qui devaient le réveiller. Nous les laissions à leur étonnement, en

faisant semblant de trouver le fait également très étrange.

Après Atlas, notre vieillard prit la parole et répondit un peu plus

longuement; il fit des voeux pour le bonheur et la prospérité du Roi

et de la Reine et remit ensuite un petit coffret précieux. J'ignore ce

qu'il contenait, mais je vis qu'on le confia à la garde de Cupidon qui

jouait entre eux deux.

Après ce discours on tira une nouvelle salve et nous continuâmes à

naviguer de conserve assez longtemps et nous parvînmes enfin au

rivage. Nous étions près du premier portail par lequel j'étais entré

tout d'abord. A cet endroit un grand nombre de serviteurs du Roi nous

attendaient avec quelques centaines de chevaux.

Dès que nous fûmes à terre, le Roi et la Reine nous tendirent très

amicalement la main et nous dûmes tous monter à cheval.

--Ici je voudrais prier le lecteur de ne pas attribuer le récit

suivant à mon orgueil ou au désir de me glorifier; mais qu'il soit

persuadé que je tairais volontiers les honneurs que je reçus s'il

n'était indispensable de les relater.

On nous distribua donc tous, à tour de rôle, entre les divers

seigneurs. Mais notre vieillard et moi, indigne, nous dûmes chevaucher

aux côtés du Roi en portant une bannière blanche comme la neige avec

une croix rouge. J'avais obtenu cette place à cause de mon grand âge,

car, tous deux, nous avions de longues barbes blanches et les cheveux

gris. Or, j'avais attaché mes insignes autour de mon chapeau; le jeune

Roi les remarqua bientôt et me demanda si c'était moi qui avait pu

résoudre les signes gravés sur le portail. Je répondis

affirmativement, avec les marques d'un profond respect. Alors il rit

de moi et me dit que dorénavant il n'était nullement besoin de

cérémonies: que j'étais son père. Puis il me demanda de quelle manière

je les avais dégagés; je répondis: «Avec de l'eau et du sel». Alors il

fut étonné que je fusse si fin. M'enhardissant je lui racontai mon

aventure avec le pain, la colombe et le corbeau; il m'écouta avec

bienveillance et m'assura que c'était la preuve que Dieu m'avait

destiné à un bonheur particulier.

Tout en cheminant nous arrivâmes au premier portail; alors le gardien

vêtu de bleu se présenta. Dès qu'il me vit près du Roi il me tendit

une supplique et me pria respectueusement de me souvenir de l'amitié

qu'il m'avait témoignée, maintenant que j'étais auprès du Roi. Je

questionnai d'abord le Roi au sujet de ce gardien; il me répondit

amicalement que c'était un astrologue célèbre et éminent qui avait

toujours été en haute considération auprès du Seigneur son père. Or il

était advenu que le gardien avait agi contre dame Vénus, l'ayant

surprise et contemplée dans son lit de repos; pour sa punition il

avait été détaché comme gardien à la première porte jusqu'à ce que

quelqu'un le délivrât. Je demandai si cela pouvait se faire et le Roi

répondit:

«Oui; si l'on découvre quelqu'un qui ait commis un péché aussi grand

que le sien, il sera placé comme gardien à la porte et l'autre sera

délivré».

Ces mots me troublèrent profondément, car ma conscience me montra bien

que j'étais moi-même ce malfaiteur; cependant je me tus et je transmis

la supplique. Dès que le Roi en eut pris connaissance il eut un

mouvement d'effroi tellement violent que la Reine qui chevauchait

derrière nous en compagnie de ses vierges et de l'autre reine--que

nous avions vue lors de la suspension des poids,--s'en aperçut et le

questionna sur cette lettre. Il ne voulut rien dire mais il serra la

lettre sur lui et parla d'autre chose jusqu'à ce que nous fussions

parvenus dans la cour du château; ce qui eut lieu à trois heures. Là

nous descendîmes de cheval et nous accompagnâmes le Roi dans la salle

que j'ai déjà dépeinte.

Aussitôt le Roi se retira avec Atlas dans un cabinet et lui fit lire

la supplique. Alors Atlas monta à cheval sans tarder afin de compléter

ses renseignements près du gardien. Puis le Roi s'assit sur son trône;

son épouse et d'autres seigneurs, dames et demoiselles l'imitèrent.

Alors notre vierge fit l'éloge de notre application, de nos peines et

de nos oeuvres, et pria le Roi et la Reine de nous récompenser

royalement, ainsi que de la laisser jouir à l'avenir des fruits de sa

mission. Le vieillard se leva à son tour et certifia l'exactitude des

dires de la vierge; il affirma qu'il serait juste que l'on donnât

satisfaction aux deux demandes. Nous dûmes nous retirer pendant un

instant et l'on décida d'accorder à chacun le droit de faire un

souhait qui serait exaucé s'il était réalisable, car l'on prévoyait

avec certitude que le plus sage ferait le souhait qui lui serait le

plus profitable, et on nous invita à méditer sur ce sujet jusqu'après

le repas.

Ensuite le Roi et la Reine décidèrent de se distraire en jouant. Le

jeu était semblable aux échecs, mais se jouait selon d'autres règles.

Les vertus étaient rangées d'un côté, les vices de l'autre, et les

mouvements montraient exactement par quelles pratiques les vices

tendent des pièges aux vertus et comment il faut les combattre; il

serait à souhaiter que nous eussions également un jeu semblable.

Sur ces entrefaites, Atlas revint et rendit compte de sa mission à

voix basse. Le rouge me monta alors au visage car ma conscience ne me

laissait pas en repos. Le Roi me tendit lui-même la supplique et me la

fit lire; elle contenait à peu près ce qui suit:

Premièrement, le gardien exprimait au Roi ses souhaits de bonheur et

de prospérité avec l'espoir que sa descendance serait nombreuse. Puis

il affirmait que le jour était maintenant arrivé où, conformément à la

promesse royale, il devait être délivré. Car, d'après ses observations

qui ne pouvaient lui mentir, Vénus aurait été découverte et contemplée

par un de ses hôtes. Il suppliait Sa Majesté Royale de vouloir bien

faire une enquête minutieuse; Elle constaterait ainsi que sa

découverte était vraie, sinon il s'engageait à rester définitivement à

la porte, sa vie durant. Il priait par conséquent très

respectueusement Sa Majesté de lui permettre d'assister au banquet au

risque de sa vie, car il espérait ainsi découvrir le malfaiteur et

parvenir à la délivrance tant désirée.

Tout cela était exposé longuement et avec un art parfait. J'étais

vraiment bien placé pour apprécier à sa juste valeur la perspicacité

du gardien, mais elle était pénible pour moi et j'aurais préféré

l'ignorer à jamais; cependant je me consolai en pensant que je

pourrais peut-être lui venir en aide par mon souhait. Je demandai donc

au Roi s'il n'y avait pas d'autre voie pour sa délivrance. «Non»,

répondit le Roi, «car ces choses ont une gravité toute particulière;

mais nous pouvons accéder à son désir pour cette nuit». Il le fit donc

appeler.

Entre-temps les tables avaient été dressées dans une salle où nous

n'avions jamais pris place auparavant; celle-ci s'appelait le Complet;

elle était parée d'une manière si merveilleuse qu'il m'est impossible

d'en commencer seulement la description. On nous y conduisit en grande

pompe et avec des cérémonies particulières.

Cette fois-ci Cupidon était absent; car, ainsi qu'on me l'apprit,

l'insulte faite à sa mère l'avait fortement indisposé; voilà comment à

chaque instant mon forfait, entraînant la supplique, fut la cause

d'une grande tristesse. Il répugnait au Roi de faire une enquête parmi

ses invités; car elle aurait fait connaître l'événement à ceux qui

l'ignoraient encore. Il laissa donc au gardien déjà arrivé le soin

d'exercer une surveillance étroite et fit de son mieux pour paraître

gai.

On finit cependant par retrouver l'animation et on s'entretint de

toutes sortes de sujets agréables et utiles.

Je m'abstiens de rappeler le menu et les cérémonies, car le lecteur

n'en a nul besoin et cela n'est pas utile pour notre but. Tout était

excellent, au delà de toute mesure, au delà de tout art et de toute

habileté humaine; ce n'est pas à la boisson que je songe en écrivant

cela. Ce repas fut le dernier et le plus admirable de tous ceux

auxquels j'ai pris part.

Après le banquet les tables furent enlevées rapidement et de beaux

sièges furent rangés en cercle. De même que le Roi et la Reine, nous y

prîmes place auprès du vieillard, des dames et des vierges. Puis un

beau page ouvrit l'admirable livre dont j'ai déjà parlé. Atlas se

plaça au centre de notre cercle et nous parla comme suit:

Sa Majesté Royale n'avait point oublié nos mérites et l'application

avec laquelle nous avions rempli nos fonctions; pour nous récompenser,

Elle nous avait donc élus tous, sans exception, _Chevaliers de la

Pierre d'Or_. Il serait donc indispensable non seulement de prêter

serment encore une fois à Sa Majesté Royale, mais encore de nous

engager à observer les articles suivants. Ainsi, Sa Majesté Royale

pourrait décider de nouveau comment Elle devra se comporter vis-à-vis

de ses alliés.

Puis Atlas fit lire par le page les articles que voici:

I

Seigneurs Chevaliers, vous devez jurer de n'assujettir votre Ordre à

aucun diable ou esprit, mais de le placer constamment sous la seule

garde de Dieu, votre créateur, et de sa servante, la Nature.

Les Noces Chimiques · 第 27 / 31 题