Mais sur la face postérieure il y avait toute l'inscription suivante:
CE QUI EST:
_Le Feu, l'Air, l'Eau, la Terre_:
AUX SAINTES CENDRES
DE NOS ROIS ET DE NOS REINES,
_Ils ne pourront l'arracher_.
LA TOURBE FIDÈLE OU CHYMIQUE
DANS CETTE URNE
EST CONTENUE
Aò [1].
[NocesChimiques-6.png]
[Quod: Ignis, Aer, Aqua, Terra: Sanctis Regum et Reginarum nostrum
cineribus, erripere non potuerunt. Fidelis chymicorum Turba in hanc
urnam contulit. Aò.]
Je laisse aux savants le soin de chercher si ces inscriptions étaient
relatives au sable ou à l'oeuf; je me contente d'accomplir ma tâche en
n'omettant rien.
L'incubation se termina ainsi et l'oeuf fut déterré. Il ne fut pas
nécessaire d'en percer la coque car l'oiseau se libéra bientôt
lui-même et prit joyeusement ses ébats; mais il était tout saignant et
difforme. Nous le posâmes d'abord sur le sable chaud, puis la vierge
nous pria de l'attacher avant qu'on ne lui donnât des aliments; sinon
nous aurions bien des tracas. Ainsi fut fait. On lui apporta alors sa
nourriture qui n'était pas autre chose que le sang des décapités dilué
avec de l'eau préparée. L'oiseau crût alors si rapidement sous nos
yeux que nous comprîmes fort bien pourquoi la vierge nous avait mis en
garde. Il mordait et griffait rageusement autour de lui et s'il avait
pu s'emparer de l'un de nous, il en serait bientôt venu à bout. Comme
l'oiseau--noir comme les ténèbres--était plein de fureur, on lui
apporta un autre aliment, peut-être le sang d'une autre personne
royale. Alors ses plumes noires tombèrent et des plumes blanches comme
la neige poussèrent à leur place; en même temps l'oiseau s'apprivoisa
un peu et se laissa approcher plus facilement; toutefois nous le
regardions encore avec méfiance. Par le troisième aliment ses plumes
se couvrirent de couleurs si éclatantes que je n'en ai vu de plus
belles ma vie durant, et il se familiarisa tellement et se montra si
doux envers nous que nous le délivrâmes de ses liens, avec
l'assentiment de la vierge.
«Maintenant», dit la vierge, «comme la vie et la plus grande
perfection ont été donnés à l'oiseau, grâce à votre application, il
sied qu'avec le consentement de notre vieillard nous fêtions
joyeusement cet événement».
Puis elle ordonna de servir le repas et nous invita à nous réconforter
parce que la partie la plus délicate et la plus difficile de l'oeuvre
était terminée et que nous pouvions commencer, à juste titre, à goûter
la jouissance du travail accompli.
Mais nous portions encore nos vêtements de deuil, ce qui, dans cette
joie, paraissait un peu ridicule; aussi nous nous mîmes à rire les uns
des autres.
Cependant la vierge ne cessa de nous questionner, peut-être pour
découvrir ceux qui pourraient lui être utiles pour l'accomplissement
de ses projets. L'opération qui la tourmentait le plus était la
fusion; et elle fut bien aise quand elle sut que l'un de nous avait
acquis les tours de mains que possèdent les artistes.
Le repas ne dura pas plus de trois quarts d'heure; et encore nous en
passâmes la majeure partie avec notre oiseau qu'il fallait alimenter
sans arrêt. Mais maintenant il atteignait son développement complet.
On ne nous permit pas de faire une longue sieste après notre repas; la
vierge sortit avec l'oiseau, et la cinquième salle nous fut ouverte;
nous y montâmes comme précédemment et nous nous apprêtâmes au travail.
On avait préparé un bain pour notre oiseau dans cette salle; ce bain
fut teint avec une poudre blanche de sorte qu'il prit l'aspect du
lait. Tout d'abord il était froid et l'oiseau qu'on y plongea s'y
trouva à son aise, en but, et prit ses ébats. Mais quand la chaleur
des lampes commença à faire tiédir le bain, nous eûmes beaucoup de
peine à y maintenir l'oiseau. Nous posâmes donc un couvercle sur la
chaudière et nous laissâmes passer sa tête par un trou. L'oiseau
perdit toutes ses plumes dans le bain de sorte qu'il eut la peau aussi
lisse qu'un homme; mais la chaleur ne lui causa pas d'autre dommage.
Chose étonnante, les plumes se dissolvèrent entièrement dans ce bain
et le teignirent en bleu. Enfin nous laissâmes. l'oiseau s'échapper de
la chaudière; il était si lisse et si brillant qu'il faisait plaisir à
voir; mais comme il était un peu farouche nous dûmes lui passer un
collier avec une chaîne autour du cou; puis nous le promenâmes ça et
là dans la salle. Pendant ce temps on alluma un grand feu sous la
chaudière et le bain fut évaporé jusqu'à siccité, de sorte qu'il resta
une matière bleue; nous dûmes la détacher de la chaudière, la
concasser, la pulvériser et la préparer sur une pierre; puis cette
peinture fut appliquée sur toute la peau de l'oiseau. Alors ce dernier
prit un aspect plus singulier encore; car, à part la tête qui resta
blanche, il était entièrement bleu.
C'est ainsi qu'à cet étage notre travail prit fin et nous fûmes
appelés par une ouverture dans la voûte au sixième étage, après que la
vierge nous eût quittés avec son oiseau bleu; et nous y montâmes.
Là nous assistâmes à un spectacle attristant. On plaça, au centre de
la salle, un petit autel semblable en tous points à celui que nous
avions vu dans la salle du Roi; les six objets que j'ai déjà décrits
se trouvaient sur cet autel et l'oiseau lui-même formait le septième.
On présenta d'abord la petite fontaine à l'oiseau qui s'y désaltéra;
ensuite il aperçut le serpent blanc et le mordit de manière à le faire
saigner. Nous dûmes recueillir ce sang dans une coupe en or et le
verser dans la gorge de l'oiseau qui se débattait fortement; puis nous
introduisîmes la tête du serpent dans la fontaine, ce qui lui rendit
la vie; il rampa aussitôt dans sa tête de mort et je ne le revis plus
pendant longtemps. Pendant ces événements, la sphère continuait à
accomplir ses révolutions, jusqu'à ce que la conjonction désirée eût
lieu; aussitôt la petite horloge sonna un coup. Puis la deuxième
conjonction eut lieu et la clochette sonna deux coups. Enfin quand la
troisième conjonction fut observée par nous et signalée par la
clochette, l'oiseau posa lui-même son col sur le livre et se laissa
décapiter humblement, sans résistance, par celui de nous qui avait été
désigné à cet effet par le sort. Cependant il ne coula pas une seule
goutte de sang jusqu'à ce qu'on lui ouvrit la poitrine. Alors le sang
en jaillit frais et clair, telle une fontaine de rubis.
Sa mort nous attrista; cependant comme nous pensions bien que l'oiseau
lui-même ne pouvait être utile à grand'chose, nous en primes vite
notre parti.
Nous débarrassâmes ensuite le petit autel et nous aidâmes la vierge à
incinérer sur l'autel même le corps ainsi que la tablette qui y était
suspendue, avec du feu pris à la petite lumière. Cette cendre fut
purifiée à plusieurs reprises et conservée avec soin dans une petite
boîte en bois de cyprès.
Mais maintenant je dois relater l'incident qui m'arriva ainsi qu'à
trois de mes compagnons. Quand nous eûmes recueilli la cendre très
soigneusement, la vierge prit la parole comme suit:
«Chers seigneurs, nous sommes dans la sixième salle et nous n'en avons
plus qu'une seule au-dessus de nous. Là, nous toucherons au terme de
nos peines et nous pourrons songer à votre retour au château pour
ressusciter nos très gracieux Seigneurs et Dames. J'aurais désiré que
tous ici présents se fussent comportés de manière à ce que je pusse
proclamer leurs mérites et obtenir pour eux une digne récompense
auprès de nos Très Hauts Roi et Reine. Mais comme, contre mon gré,
j'ai reconnu que parmi vous ces quatre--et elle me désigna avec trois
autres--sont des opérateurs paresseux et que, dans mon amour pour
tous, je ne demande cependant point à les désigner pour leur punition
bien méritée, je voudrais cependant, afin qu'une telle paresse ne
demeurât point impunie, ordonner ceci: Seuls ils seront exclus de la
septième opération, la plus admirable de toutes; par contre on ne les
exposera à aucune autre punition plus tard, quand nous serons en face
de Sa Majesté Royale».
Que l'on songe dans quel état me mit ce discours! La vierge parla
avec une telle gravité que les larmes inondaient nos visages et que
nous nous considérions comme les plus infortunés des hommes. Puis la
vierge fit appeler les musiciens par l'une des servantes, qui
l'accompagnaient toujours en nombre, et on nous mit à la porte en
musique au milieu d'un tel éclat de rire que les musiciens eurent de
la peine à souffler dans leurs instruments tant ils étaient secoués
par le rire. Et ce qui nous affligea particulièrement, ce fut de voir
la vierge se moquer de nos pleurs, de notre colère et de notre
indignation; en outre, quelques-uns de nos compagnons se
réjouissaient certainement de notre malheur.
Mais la suite fut bien inattendue; car à peine eûmes-nous franchi la
porte, que les musiciens nous invitèrent à cesser nos pleurs et à les
suivre gaiement par l'escalier; ils nous conduisirent sous les
combles, au-dessus du septième étage.
Là nous retrouvâmes le vieillard, que nous n'avions pas vu depuis le
matin, se tenant debout devant une petite lucarne ronde. Il nous
accueillit amicalement et nous félicita de tout coeur d'avoir été élu
par la vierge; mais il faillit mourir de rire quand il sut qu'elle
avait été notre désolation au moment d'atteindre un tel bonheur.
«Apprenez donc par cela mes chers fils», dit-il, «_que l'homme ne
connaît jamais la bonté que Dieu lui prodigue_».
Nous nous entretenions ainsi quand la vierge vint en courant avec le
petit coffret; après s'être moquée de nous, elle vida ses cendres dans
un autre coffret et remplit le sien avec une matière différente en
nous disant qu'elle était obligée de mystifier maintenant nos
compagnons. Elle nous exhorta à obéir au vieillard en tout ce qu'il
nous commanderait et à ne pas faiblir dans notre zèle. Puis elle
retourna dans la septième salle, où elle appela nos compagnons.
J'ignore le début de l'opération qu'elle fit avec eux; car, non
seulement on leur avait défendu d'une manière absolue d'en parler,
mais nous ne pouvions les observer des combles à cause de nos
occupations.
Or voici quel fut notre travail. Il fallut humecter d'abord les
cendres avec l'eau que nous avions préparée auparavant, de manière à
en faire une pâte claire; puis nous plaçâmes la matière sur le feu
jusqu'à ce qu'elle fût très chaude. Alors nous la vidâmes toute chaude
dans deux petits moules qu'ensuite nous laissâmes refroidir un peu.
Nous eûmes donc le loisir de regarder un instant nos compagnons à
travers quelques fissures pratiquées à cet effet; ils étaient affairés
autour d'un fourneau et chacun soufflait dans le feu avec un tuyau.
Les voici donc réunis autour du brasier, soufflant à perdre haleine,
bien convaincus qu'ils étaient mieux partagés que nous; et ils
soufflaient encore quand notre vieillard nous rappela au travail, de
sorte que je ne puis dire ce qu'ils firent ensuite.
Nous ouvrîmes les petites formes et nous y aperçûmes deux belles
figurines presque transparentes, comme les yeux humains n'en ont
jamais vues. C'étaient un garçonnet et une fillette. Chacune n'avait
que quatre pouces de long; ce qui m'étonna outre mesure, c'est
qu'elles n'étaient pas dures, mais en chair molle comme les autres
hommes. Cependant elles n'avaient point de vie, si bien qu'à ce moment
j'étais convaincu que dame Vénus avait été également faite ainsi.
Nous posâmes ces adorables enfants sur deux petits coussins en satin
et nous ne cessâmes de les regarder sans pouvoir nous détacher de ce
gracieux spectacle. Mais le vieillard nous rappela à la réalité; il
nous remit le sang de l'oiseau recueilli dans la petite coupe en or et
nous ordonna de le laisser tomber goutte à goutte et sans interruption
dans la bouche des figurines. Celles-ci grandirent dès lors à vue
d'oeil, et ces petites merveilles embellirent encore en proportion de
leur croissance. Je souhaitai que tous les peintres eussent été là
pour rougir de leurs oeuvres devant cette création de la nature.
Mais maintenant elles grandirent tellement qu'il fallut les enlever
des coussins et les coucher sur une longue table garnie de velours
blanc; puis le vieillard nous ordonna de les couvrir jusqu'au-dessus
de la poitrine d'un taffetas double et blanc, très doux; ce que nous
fîmes à regret, à cause de leur indicible beauté.
Enfin, abrégeons; avant que nous leur eussions donné tout le sang,
elles avaient atteint la grandeur d'adultes; elles avaient des cheveux
frisés blonds comme de l'or et, comparée à elles, l'image de Vénus que
j'avais vue auparavant, était bien peu de chose.
Cependant on ne percevait encore ni chaleur naturelle ni sensibilité;
c'étaient des statues inertes, ayant la coloration naturelle des
vivants. Alors le vieillard, craignant de les voir trop grandir, fit
cesser leur alimentation; puis il leur couvrit le visage avec le drap
et fit disposer des torches tout autour de la table.
--Ici je dois mettre le lecteur en garde, afin qu'il ne considère
point ces lumières comme indispensables, car l'intention du vieillard
était d'y attirer notre attention pour que la descente des âmes passât
inaperçue. De fait, aucun de nous ne l'aurait remarquée, si je n'avais
pas vu les flammes deux fois auparavant; cependant je ne détrompai pas
mes compagnons et je laissai ignorer au vieillard que j'en savais plus
long.
Alors le vieillard nous fit prendre place sur un banc devant la table
et bientôt la vierge arriva avec ses musiciens. Elle apporta deux
beaux vêtements blancs, comme je n'en avais jamais vus dans le château
et qui défient toute description; en effet, ils me semblaient être en
pur cristal et, néanmoins, ils étaient souples et non transparents; il
est donc impossible de les décrire autrement. Elle posa les vêtements
sur une table et, après avoir rangé ses vierges autour du banc, elle
commença la cérémonie assistée du vieillard et cela encore n'eut lieu
que pour nous égarer.
Le toit sous lequel se passèrent tous ces événements avait une forme
vraiment singulière; à l'intérieur il était formé par sept grandes
demi-sphères voûtées, dont la plus haute, celle du centre, était
percée à son sommet d'une petite ouverture ronde, qui était obturée à
ce moment et qu'aucun de mes compagnons ne remarqua. Après de longues
cérémonies, six vierges entrèrent, portant chacune une grande
trompette, enveloppée d'une substance verte phosphorescente comme
d'une couronne. Le vieillard en prit une, retira quelques lumières du
bout de la table et découvrit les visages. Puis il plaça la trompette
sur la bouche de l'un des corps, de telle sorte que la partie évasée,
tournée vers le haut, vînt juste en face de l'ouverture du toit que je
viens de désigner.
A ce moment tous mes compagnons regardaient le corps, tandis que mes
préoccupations dirigeaient mes regards vers un tout autre point.
Ainsi, lorsqu'on eut enflammé les feuilles ou la couronne entourant la
trompette, je vis l'orifice du toit s'ouvrir pour livrer passage à un
rayon de feu qui se précipita dans le pavillon et s'élança dans le
corps; l'ouverture se referma aussitôt et la trompette fut enlevée.
Mes compagnons furent trompés par la jonglerie car ils se figuraient
que la vie était communiquée aux corps par le feu des couronnes et des
feuilles.
Dès que l'âme eut pénétré dans le corps, ce dernier ouvrit et ferma
les yeux, mais ne faisait guère d'autres mouvements.
Ensuite une seconde trompette fut appliquée sur sa bouche; on alluma
la couronne et une seconde âme descendit de même; et cela eut lieu
trois fois pour chacun des corps.
Toutes les lumières furent éteintes ensuite et enlevées; la couverture
de velours de la table fut repliée sur les corps et bientôt on étendit
et on garnit un lit de voyage. On y porta les corps tout enveloppés,
puis on les sortit de la couverture et on les coucha l'un à côté de
l'autre. Alors, les rideaux fermés, ils dormirent un long espace de
temps.
Il était vraiment temps que la vierge s'occupât des autres artistes;
ceux-ci étaient fort contents car, ainsi que la vierge me le dit plus
tard, ils avaient fait de l'or. Certes, cela est aussi une partie de
l'art, mais non la plus noble, la plus nécessaire et la meilleure. En
effet ils possédaient eux aussi une partie de cette cendre, de sorte
qu'ils crurent que l'oiseau n'était destiné qu'à produire de l'or et
que c'est par cela que la vie devait être rendue aux décapités. Quant
à nous, nous restions là en silence, en attendant le moment où les
époux s'éveilleraient; il s'écoula environ une demi-heure dans cette
attente. Alors le malicieux Cupidon fit son entrée et après nous avoir
salués à la ronde, il vola près d'eux sous les rideaux et les agaça
jusqu'à ce qu'ils s'éveillassent. Leur étonnement fut grand à leur
réveil, car ils pensaient avoir dormi depuis l'heure où ils avaient
été décapités. Cupidon les fit connaître l'un à l'autre, puis se
retira un instant pour qu'ils pussent se remettre. En attendant il
vint jouer avec nous et finalement il fallut lui chercher la musique
et montrer de la gaieté.
Bientôt après la vierge revint également; elle salua respectueusement
le jeune Roi et la Reine--qu'elle trouva un peu faibles--leur baisa la
main et leur donna les deux beaux vêtements; ils s'en vêtirent et
s'avancèrent. Deux sièges merveilleux étaient prêts à les recevoir;
ils y prirent place et reçurent nos hommages respectueux, pour
lesquels le Roi nous remercia lui-même; puis il daigna nous accorder
de nouveau sa grâce.
Comme il était près de cinq heures, les personnes royales ne purent
tarder davantage; on réunit donc à la hâte les objets les plus
précieux et nous dûmes conduire les personnes royales par l'escalier,
par tous les passages et corps de garde, jusqu'au vaisseau. Ils y
prirent place en compagnie de quelques vierges et de Cupidon et
s'éloignèrent si vite que nous les perdîmes bientôt de vue; d'après ce
qu'on m'a rapporté, on était venu à leur rencontre avec quelques
vaisseaux de sorte qu'ils traversèrent une grande distance sur mer en
quatre heures.
Cinq heures étaient sonnés quand on ordonna aux musiciens de recharger
les vaisseaux et de se préparer au départ. Mais comme ils étaient un
peu lents, le vieux seigneur fit sortir une partie de ses soldats que
nous n'avions pas aperçus jusque-là car ils étaient cachés dans
l'enceinte. C'est de cette manière que j'appris que cette tour était
toujours prête à résister aux attaques. Ces soldats eurent tôt fait
d'embarquer nos bagages, de sorte qu'il ne nous restait qu'à songer au
repas.
Quand les tables furent dressées, la vierge nous réunit en présence de
nos compagnons; alors il nous fallut prendre un air malheureux et
étouffer le rire. Ils chuchotaient tout le temps entre eux; cependant
quelques-uns nous plaignaient. A ce repas le vieux seigneur était des
nôtres. C'était un maître sévère; il n'y eut de parole, si sage
fût-elle, qu'il ne sût réfuter, ou compléter, ou du moins développer
pour nous instruire. C'est auprès de ce seigneur que j'appris le plus
de choses et il serait bon que chacun se rendît près de lui pour
s'instruire; beaucoup y trouveraient leur avantage.
Après le repas le seigneur nous conduisit d'abord dans ses musées
édifiés circulairement sur les bastions; nous y vîmes des créations
naturelles fort singulières ainsi que des imitations de la nature
produites par l'intelligence humaine; il aurait fallu y passer une
année entière pour tout voir.
Nous prolongeâmes cette visite à la lumière, bien avant dans la nuit.
Enfin le sommeil l'emporta sur la curiosité et nous fûmes conduits
dans nos chambres; nous fûmes étonnés de trouver dans le rempart non
seulement de bons lits mais encore des appartements très élégants
tandis que nous avions dû nous contenter de si peu la veille. J'allai
donc goûter un bon repos et comme j'étais presque sans soucis et
fatigué par un travail ininterrompu, le bruissement calme de la mer me
procura un sommeil profond et doux que je continuai par un rêve depuis
onze heures jusqu'à huit heures du matin.