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VOYAGE
EN ÉGYPTE ET EN SYRIE,
PENDANT
LES ANNÉES 1783, 1784 ET 1785,
SUIVI
DE CONSIDÉRATIONS SUR LA GUERRE DES RUSSES ET DES TURKS,
PUBLIÉES EN 1788 ET 1789.
PAR C. F. VOLNEY,
COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.
TOME PREMIER.
[Illustration: colophon]
PARIS,
PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.
FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.
M DCCC XXV.
OEUVRES
DE C. F. VOLNEY.
DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.
TOME II.
IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
RUE JACOB, Nº 24.
ÉTAT PHYSIQUE
DE
L'ÉGYPTE.
CHAPITRE PREMIER.
De l'Égypte en général, et de la ville d'Alexandrie.
C'est en vain que l'on se prépare, par la lecture des livres, au
spectacle des usages et des moeurs des nations; il y aura toujours loin
de l'effet des récits sur l'esprit à celui des objets sur les sens. Les
images tracées par des sons n'ont point assez de correction dans le
dessin, ni de vivacité dans le coloris; leurs tableaux conservent
quelque chose de nébuleux, qui ne laisse qu'une empreinte fugitive et
prompte à s'effacer. Nous l'éprouvons surtout, si les objets que l'on
veut nous peindre nous sont étrangers; car l'imagination ne trouvant pas
alors des termes de comparaison tout formés, elle est obligée de
rassembler des membres épars pour en composer des corps nouveaux; et
dans ce travail prescrit vaguement et fait à la hâte, il est difficile
qu'elle ne confonde pas les traits et n'altère pas les formes. Doit-on
s'étonner si, venant ensuite à voir les modèles, elle n'y reconnaît pas
les copies qu'elle s'en est tracées, et si elle en reçoit des
impressions qui ont tout le caractère de la nouveauté?
Tel est le cas d'un Européen qui arrive, transporté par mer, en Turkie.
Vainement a-t-il lu les histoires et les relations; vainement, sur leurs
descriptions, a-t-il essayé de se peindre l'aspect des terrains, l'ordre
des villes, les vêtements, les manières des habitants; il est neuf à
tous ces objets, leur variété l'éblouit; ce qu'il en avait pensé se
dissout et s'échappe, il reste livré aux sentiments de la surprise et de
l'admiration.
Parmi les lieux propres à produire ce double effet, il en est peu qui
réunissent autant de moyens qu'Alexandrie en Égypte. Le nom de cette
ville, qui rappelle le génie d'un homme si étonnant; le nom du pays, qui
tient à tant de faits et d'idées; l'aspect du lieu, qui présente un
tableau si pittoresque; ces palmiers qui s'élèvent en parasol; ces
maisons à terrasse, qui semblent dépourvues de toit; ces flèches grêles
des minarets, qui portent une balustrade dans les airs, tout avertit le
voyageur qu'il est dans un autre monde. Descend-il à terre, une foule
d'objets inconnus l'assaille par tous ses sens; c'est une langue dont
les sons barbares et l'accent âcre et guttural effraient, son oreille;
ce sont des habillements d'une forme bizarre, des figures d'un
caractère étrange. Au lieu de nos visages nus, de nos têtes enflées de
cheveux, de nos coiffures triangulaires, et de nos habits courts et
serrés, il regarde avec surprise ces visages brûlés, armés de barbe et
de moustaches; cet amas d'étoffe roulée en plis sur une tête rase; ce
long vêtement qui, tombant du cou aux talons, voile le corps plutôt
qu'il ne l'habille; et ces pipes de six pieds; et ces longs chapelets
dont toutes les mains sont garnies; et ces hideux chameaux qui portent
l'eau dans des sacs de cuir; et ces ânes sellés et bridés, qui
transportent légèrement leur cavalier en pantoufles; et ce marché mal
fourni de dattes et de petits pains ronds et plats; et cette foule
immonde de chiens errants dans les rues; et ces espèces de fantômes
ambulants qui, sous une draperie d'une seule pièce, ne montrent d'humain
que deux yeux de femme. Dans ce tumulte, tout entier à ses sens, son
esprit est nul pour la réflexion; ce n'est qu'après être arrivé au gîte
si désiré quand on vient de la mer, que, devenu plus calme, il considère
avec réflexion ces rues étroites et sans pavé, ces maisons basses et
dont les jours rares sont masqués de treillages, ce peuple maigre et
noirâtre, qui marche nu-pieds, et n'a pour tout vêtement qu'une chemise
bleue, ceinte d'un cuir ou d'un mouchoir rouge. Déjà l'air général de
misère qu'il voit sur les hommes, et le mystère qui enveloppe les
maisons, lui font soupçonner la rapacité de la tyrannie, et la défiance
de l'esclavage. Mais un spectacle qui bientôt attire toute son
attention, ce sont les vastes ruines qu'il aperçoit du côté de la terre.
Dans nos contrées, les ruines sont un objet de curiosité: à peine
trouve-t-on, aux lieux écartés, quelque vieux château dont le
délabrement annonce plutôt la désertion du maître, que la misère du
lieu. Dans Alexandrie, au contraire, à peine sort-on de la ville neuve
dans le continent, que l'on est frappé de l'aspect d'un vaste terrain
tout couvert de ruines. Pendant deux heures de marche, on suit une
double ligne de murs et de tours, qui formaient l'enceinte de l'ancienne
Alexandrie. La terre est couverte des débris de leurs sommets; des pans
entiers sont écroulés; les voûtes enfoncées, les créneaux dégradés, et
les pierres rongées et défigurées par le salpêtre. On parcourt un vaste
intérieur sillonné de fouilles, percé de puits, distribué par des murs à
demi enfouis, semé de quelques colonnes anciennes, de tombeaux modernes,
de palmiers, de nopals[1], et où l'on ne trouve de vivant, que des
chacals, des éperviers et des hiboux. Les habitants, accoutumés à ce
spectacle, n'en reçoivent aucune impression; mais l'étranger, en qui les
souvenirs qu'il rappelle s'exaltent par l'effet de la nouveauté,
éprouve une émotion qui souvent passe jusqu'aux larmes, et qui donne
lieu à des réflexions dont la tristesse attache autant le coeur que leur
majesté élève l'ame.
Je ne répéterai point les descriptions faites par tous les voyageurs,
des antiquités remarquables d'Alexandrie. On trouve dans Norden, Pocoke,
Niebhur, et dans les lettres que vient de publier Savary, tous les
détails sur les bains de Cléopâtre, sur ses deux obélisques, sur les
catacombes, les citernes, et sur la colonne mal appelée de Pompée[2].
Ces noms ont de la majesté; mais les objets vus en original perdent de
l'illusion des gravures. La seule colonne, par la hardiesse de son
élévation, par le volume de sa circonférence, et par la solitude qui
l'environne, imprime un vrai sentiment de respect et d'admiration.
Dans son état moderne, Alexandrie est l'entrepôt d'un commerce assez
considérable. Elle est la porte de toutes les denrées qui sortent de
l'Égypte vers la Méditerranée, les riz de Damiât exceptés. Les Européens
y ont des comptoirs, où des facteurs traitent de nos marchandises par
échanges. On y trouve toujours des vaisseaux de Marseille, de Livourne,
de Venise, de Raguse et des états du grand-seigneur; mais l'hivernage y
est dangereux. Le port neuf, le seul où l'on reçoive les Européens,
s'est tellement rempli de sable, que dans les tempêtes les vaisseaux
frappent le fond avec la quille; de plus, ce fond étant de roche, les
câbles des ancres sont bientôt coupés par le frottement; et alors un
premier vaisseau chassé sur un second le pousse sur un troisième, et de
l'un à l'autre ils se perdent tous. On en eut un exemple funeste il y a
16 à 18 ans; 42 vaisseaux furent brisés contre le môle, dans un coup de
vent du nord-ouest; et depuis cette époque, on a de temps à autre essuyé
des pertes de 14, de 8, de 6, etc. Le port vieux, dont l'entrée est
ouverte par la bande de terre appelée cap des Figues[3], n'est pas sujet
à ce désastre; mais les Turks n'y reçoivent que des bâtiments musulmans.
Pourquoi, dira-t-on en Europe, ne réparent-ils pas le port neuf? C'est
qu'en Turkie l'on détruit sans jamais réparer. On détruira aussi le port
vieux, où l'on jette depuis 200 ans le lest des bâtiments. L'esprit turk
est de ruiner les travaux du passé et l'espoir de l'avenir; parce que
dans la barbarie d'un despotisme ignorant, il n'y a point de lendemain.
Considérée comme ville de guerre, Alexandrie n'est rien. On n'y voit
aucun ouvrage de fortification; le _phare_ même, avec ses hautes tours,
n'en est pas un. Il n'a pas quatre canons en état, et pas un canonnier
qui sache pointer. Les 500 janissaires qui doivent former sa garnison,
réduits à moitié, sont des ouvriers qui ne savent que fumer la pipe. Les
Turks sont heureux que les _Francs_ soient intéressés à ménager cette
ville. Une frégate de Malte ou de Russie suffirait pour la mettre en
cendres: mais cette conquête serait inutile. Un étranger ne pourrait s'y
maintenir, parce que le terrain est sans eau. Il faut la tirer du Nil
par un _kalidj_[4], ou un canal de 12 lieues, qui l'amène chaque année
lors de l'inondation. Elle remplit les souterrains ou citernes creusés
sous l'ancienne ville, et cette provision doit durer jusqu'à l'année
suivante. L'on sent que si un étranger voulait s'y établir, le canal lui
serait fermé.
C'est par ce canal seulement qu'Alexandrie tient à l'Égypte; car, par sa
position hors du Delta, et par la nature de son sol, elle appartient
réellement au désert d'Afrique: ses environs sont une campagne de sable,
plate, stérile, sans arbres, sans maisons, où l'on ne trouve que la
plante[5] qui donne la soude, et une ligne de palmiers qui suit la trace
des eaux du Nil par le _kalidj_.
Ce n'est qu'à Rosette, appelée dans le pays _Rachid_, que l'on entre
vraiment en Égypte: là, l'on quitte les sables blanchâtres qui sont
l'attribut de la plage, pour entrer sur un terreau noir, gras et léger,
qui fait le caractère distinctif de l'Égypte; alors, aussi pour la
première fois, on voit les eaux de ce Nil si fameux: son lit, encaissé
dans deux rives à pic, ressemble assez bien à la Seine entre Auteuil et
Passy. Les bois de palmiers qui le bordent, les vergers que ses eaux
arrosent, les limoniers, les orangers, les bananiers, les pêchers et
d'autres arbres, donnent par leur verdure perpétuelle, un agrément à
Rosette, qui tire surtout son illusion du contraste d'Alexandrie et de
la mer que l'on quitte. Ce que l'on rencontre de là au Kaire est encore
propre à la fortifier.
Dans ce voyage, qui se fait en remontant par le fleuve, on commence à
prendre une idée générale du sol, du climat et des productions de ce
pays si célèbre. Rien n'imite mieux son aspect, que les marais de la
basse Loire, ou les plaines de la Flandre; mais il faut en supprimer la
foule des maisons de campagne et des arbres, et y substituer quelques
bois clairs de palmiers et de sycomores, et quelques villages de terre
sur des élévations factices. Tout ce terrain est d'un niveau si égal et
si bas, que lorsqu'on arrive par mer, on n'est pas à trois lieues de la
côte, au moment où l'on découvre à l'horizon les palmiers et le sable
qui les supporte; de là, en remontant le fleuve, on s'élève par une
pente si douce, qu'elle ne fait pas parcourir à l'eau plus d'une lieue à
l'heure. Quant au tableau de la campagne, il varie peu; ce sont toujours
des palmiers isolés ou réunis, plus rares à mesure que l'on avance; des
villages bâtis en terre et d'un aspect ruiné; une plaine sans bornes,
qui, selon les saisons, est une mer d'eau douce, un marais fangeux, un
tapis de verdure ou un champ de poussière; de toutes parts un horizon
lointain et vaporeux, où les yeux se fatiguent et s'ennuient; enfin,
vers la jonction des deux bras du fleuve, l'on commence à découvrir dans
l'est les montagnes du Kaire, et dans le sud tirant vers l'ouest, trois
masses isolées que l'on reconnaît à leur forme angulaire pour les
pyramides. De ce moment, l'on entre dans une vallée qui remonte au midi,
entre deux chaînes de hauteurs parallèles. Celle d'orient, qui s'étend
jusqu'à la mer Rouge, mérite le nom de montagne par son élévation
brusque, et celui de désert par son aspect nu et sauvage; mais celle du
couchant n'est qu'une crête de rocher couvert de sable, que l'on a bien
définie en l'appelant digue ou chaussée naturelle. Pour se peindre en
deux mots l'Égypte, que l'on se représente d'un côté une mer étroite et
des rochers; de l'autre d'immenses plaines de sable, et au milieu, un
fleuve coulant dans une vallée longue de 150 lieues, large de 3 à 7,
lequel, parvenu à 30 lieues de la mer, se divise en deux branches, dont
les rameaux s'égarent sur un terrain libre d'obstacles, et presque sans
pente.
Le goût de l'histoire naturelle, ce goût si répandu à l'honneur du
siècle, demandera sans doute des détails sur la nature du sol et des
minéraux de ce grand terrain; mais malheureusement la manière dont on y
voyage est peu propre à satisfaire sur cette partie. Il n'en est pas de
la Turkie comme de l'Europe; chez nous, les voyages sont des promenades
agréables; là, ils sont des travaux pénibles et dangereux. Ils sont tels
surtout pour les Européens, qu'un peuple superstitieux s'opiniâtre à
regarder comme des sorciers, qui viennent enlever par magie des trésors
gardés sous les ruines par des génies. Cette opinion ridicule, mais
enracinée, jointe à l'état de guerre et de trouble habituel, ôte toute
sûreté et s'oppose à toute découverte. On ne peut s'écarter seul dans
les terres; on ne peut pas même s'y faire accompagner. On est donc borné
aux rivages du fleuve, et à une route connue de tout le monde; et cette
marche n'apprend rien de neuf. Ce n'est qu'en rassemblant ce que l'on a
vu par soi-même et ce que d'autres ont observé, que l'on peut acquérir
quelques idées générales. D'après un pareil travail, on est porté à
établir que la charpente de l'Égypte entière, depuis _Asouan_ (ancienne
Syène) jusqu'à la Méditerranée, est un lit de pierre calcaire,
blanchâtre et peu dure, tenant des coquillages dont les analogues se
trouvent dans les deux mers voisines[6]. Elle a cette qualité dans les
pyramides et dans le rocher libyque qui les supporte. On la retrouve la
même dans les citernes, dans les catacombes d'Alexandrie, et dans les
écueils de la côte où elle se prolonge. On la retrouve, encore dans la
montagne de l'Est, à la hauteur du Kaire et les matériaux de cette ville
en sont composés. Enfin, c'est cette même pierre calcaire, qui forme les
immenses carrières qui s'étendent de _Saouâdi_ à _Manfaloût_, dans un
espace de plus de 25 lieues, selon le témoignage de Siccard. Ce
missionnaire nous apprend aussi que l'on trouve des marbres dans la
vallée des _Chariots_, au pied des montagnes qui bordent la mer Rouge,
et dans les montagnes au nord-est d'_Asouan_. Entre cette ville et la
cataracte, sont les principales carrières de granit rouge; mais il doit
en exister d'autres plus bas, puisque sur la rive opposée de la mer
Rouge, les montagnes d'Oreb, de Sinaï, et leurs dépendances, à deux
journées vers le nord, en sont formées[7]. Non loin d'_Asouan_, vers-le
nord-est, est une carrière de pierre serpentine, employée brute par les
habitants à faire des vases qui vont au feu. Dans la même ligne, sur la
mer Rouge, était jadis une mine d'émeraudes dont on a perdu la trace. Le
cuivre est le seul métal dont les anciens aient fait mention pour ces
contrées. La route de Suez est le local où l'on trouve le plus de
cailloux dits d'Égypte, quoique le fonds soit une pierre calcaire, dure
et sonnante: c'est aussi là qu'on a recueilli des pierres que leur forme
a fait prendre pour du bois pétrifié. En effet, elles ressemblent à des
bûches taillées en biseau par les bouts, et sont percées de petits trous
que l'on prendrait volontiers pour des trachées; mais le hasard, en
m'offrant une veine considérable de cette espèce, dans la route des
Arabes Haouatât[8], m'a prouvé que c'était un vrai minéral[9].
Des objets plus intéressants sont les deux lacs de Natron, décrits par
le même Siccard; ils sont situés dans le désert de _Chaïat_ ou de
Saint-Macaire, à l'ouest du Delta. Leur lit est une espèce de fosse
naturelle, de 3 à 4 lieues de long, sur un quart de large; le fond en
est solide et pierreux. Il est sec pendant 9 mois de l'année; mais en
hiver il transsude de la terre une eau d'un rouge violet, qui remplit
le lac à 5 ou 6 pieds de hauteur; le retour des chaleurs la faisant
évaporer, il reste une couche de sel épaisse de 2 pieds, et très-dure,
que l'on détache à coups de barre de fer. On en retire jusqu'à 36,000
quintaux par an. Ce phénomène, qui indique un sol imprégné de sel, est
répété dans toute l'Égypte. Partout où l'on creuse, on trouve de l'eau
saumâtre, contenant du natron, du sel marin et un peu de nitre. Lors
même qu'on inonde les jardins pour les arroser, on voit, après
l'évaporation et l'absorption de l'eau, le sel effleurir à la surface de
la terre; et ce sol, comme tout le continent de l'Afrique et de
l'Arabie, semble être de sel, ou le former.
Au milieu de ces minéraux de diverses qualités, au milieu de ce sable
fin et rougeâtre, propre à l'Afrique, la terre de la vallée du Nil se
présente avec des attributs qui en font une classe distincte. Sa couleur
noirâtre, sa qualité argileuse et liante, tout annonce son origine
étrangère; et en effet, c'est le fleuve qui l'apporte du sein de
l'Abissinie: l'on dirait que la nature s'est plu à former par art une
île habitable dans une contrée à qui elle avait tout refusé. Sans ce
limon gras et léger, jamais l'Égypte n'eût rien produit: lui seul semble
contenir les germes de la végétation et de la fécondité; encore ne les
doit-il qu'au fleuve qui le dépose.
CHAPITRE II.
Du Nil, et de l'extension du Delta.
Toute l'existence physique et politique de l'Égypte dépend du Nil: lui
seul subvient à ce premier besoin des êtres organisés, le besoin de
l'eau, si fréquemment senti dans les climats chauds, si vivement irrité
par la privation de cet élément. Le Nil seul, sans le secours d'un ciel
avare de pluie, porte partout l'aliment de la végétation; par un séjour
de trois mois sur la terre, il l'imbibe d'une somme d'eau capable de lui
suffire le reste de l'année. Sans son débordement, on ne pourrait
cultiver qu'un terrain très-borné, et avec des soins très-dispendieux;
et l'on a raison de dire qu'il est la mesure de l'abondance, de la
prospérité, de la vie. Si le Portugais Albukerque eût pu exécuter son
projet de le dériver de l'Éthiopie dans la mer Rouge, cette contrée si
riche ne serait qu'un désert aussi sauvage que les solitudes qui
l'environnent. A voir l'usage que l'homme fait de ses forces, doit-on
reprocher à la nature de ne lui en avoir pas accordé davantage?
C'est donc à juste titre que les Égyptiens ont eu dans tous les temps,
et conservent même de nos jours, un respect religieux pour le Nil[10];
mais il faut pardonner à un Européen, si, lorsqu'il les entend vanter la
beauté de ses eaux, il sourit de leur ignorance. Jamais ces eaux
troubles et fangeuses n'auront pour lui le charme des claires fontaines
et des ruisseaux limpides; jamais, à moins d'un sentiment exalté par la
privation, le corps d'une Égyptienne, hâlé et ruisselant d'une eau
jaunâtre, ne lui rappellera les Naïades sortant du bain. Six mois de
l'année l'eau du fleuve est si bourbeuse, qu'il faut la faire déposer
pour la boire[11]: pendant les trois mois qui précèdent l'inondation,
réduite à une petite profondeur, elle s'échauffe dans son lit, devient
verdâtre, fétide et remplie de vers; et il faut recourir à celle que
l'on a reçue et conservée dans les citernes. Dans toutes les saisons,
les gens délicats ont soin de la parfumer. Au reste, l'on ne fait en
aucun pays un aussi grand usage d'eau. Dans les maisons, dans les rues,
partout, le premier objet qui se présente est un vase d'eau, et le
premier mouvement d'un Égyptien est de le saisir et d'en boire un grand
trait, qui n'incommode point, grace à l'extrême transpiration. Ces
vases, qui sont de terre cuite non vernissée, laissent filtrer l'eau au
point qu'ils se vident en quelques heures. L'objet que l'on se propose
par ce mécanisme est d'entretenir l'eau bien fraîche, et l'on y parvient
d'autant mieux qu'on l'expose à un courant d'air plus vif. Dans quelques
lieux de la Syrie l'on boit l'eau qui a transsudé; mais en Égypte l'on
boit celle qui reste dans le vase.
Depuis quelques années, l'action du Nil sur le terrain de l'Égypte est
devenue un problème qui partage les savants et les naturalistes. En
considérant la quantité de limon que le fleuve dépose, et en rapprochant
les témoignages des anciens des observations des modernes, plusieurs
pensent que le Delta a pris un accroissement considérable tant en
élévation qu'en étendue. Savary vient de donner plus de poids à cette
opinion, dans les Lettres qu'il a publiées sur l'Égypte; mais comme les
faits et les autorités qu'il allègue me donnent des résultats différents
des siens, je crois devoir porter nos contradictions au tribunal du
public. La discussion en devient d'autant plus nécessaire que ce
voyageur ayant demeuré deux ans sur les lieux, son témoignage ne
tarderait pas de passer en loi: établissons les questions, et traitons
d'abord de l'agrandissement du Delta.
Un historien grec, qui a dit sur l'Égypte ancienne presque tout ce que
nous en savons, et ce que chaque jour constate, Hérodote d'Halicarnasse,
écrivait, il y a 22 siècles:
«L'Égypte, où abordent les Grecs (le Delta), est une terre acquise, un
don du fleuve, ainsi que tout le pays marécageux qui s'étend en
remontant jusqu'à trois jours de navigation»[12].
Les raisons qu'il allègue de cette assertion prouvent qu'il ne la
fondait pas sur des préjugés. «En effet, ajoute-t-il, le terrain de
l'Égypte, qui est un limon noir et gras, diffère absolument, et du sol
de l'Afrique, qui est de sable rouge, et de celui de l'Arabie, qui est
argileux et rocailleux... Ce limon est apporté de l'Éthiopie par le
Nil... et les coquillages que l'on trouve dans le désert prouvent assez
que jadis la mer s'étendait plus avant dans les terres.»
En reconnaissant cet empiètement du fleuve si conforme à la nature,
Hérodote n'en a pas déterminé les proportions. Savary a cru pouvoir le
suppléer: examinons son raisonnement.
_En croissant en hauteur_, «l'Égypte[13] s'est aussi augmentée en
longueur; entre plusieurs faits que l'histoire présente, j'en choisirai
un seul. Sous le règne de Psammétique, les Milésiens abordèrent avec
trente vaisseaux à l'embouchure Bolbitine, aujourd'hui celle de Rosette,
et s'y fortifièrent. Ils bâtirent une ville qu'ils nommèrent _Metelis_
(_Strabo_, lib. XVII): c'est la même que _Faoué_, qui, dans les
vocabulaires coptes, a conservé le nom de _Messil_. Cette ville,
autrefois port de mer, s'en trouve actuellement éloignée de 9 lieues:
c'est l'espace dont le Delta s'est prolongé depuis Psammétique jusqu'à
nous.»
Rien de si précis au premier aspect que ce raisonnement; mais en
recourant à l'original, dont Savary s'autorise, on trouve que le fait
principal manque. Voici le texte de Strabon, traduit à la lettre[14].
«Après l'embouchure Bolbitine, est un cap sablonneux et bas, appelé
_Corne de l'Agneau_, lequel s'étend assez loin (en mer); puis vient la
_Guérite de Persée_ et le _Mur des Milésiens_: car les Milésiens, au
temps de Kyaxares, roi des Mèdes, qui fut aussi le temps de Psammétique,
roi d'Égypte, ayant abordé avec trente vaisseaux à l'embouchure
Bolbitine, ils descendirent à terre, et construisirent l'ouvrage qui
porte leur nom. Quelque temps après, s'étant avancés vers le nome de
Saïs, et ayant battu les troupes d'_Inarès_ dans un combat sur le
fleuve, ils fondèrent la ville de _Naucratis_, un peu au-dessous de
_Schedia_. Après le _Mur des Milésiens_, en allant vers l'embouchure
Sebennytique, sont des lacs, tels que celui de Rutos, etc.»
Tel est le passage de Strabon au sujet des Milésiens; on n'y voit pas la
moindre mention de _Metelis_, dont le nom même n'existe pas dans son
ouvrage. C'est Ptolomée qui l'a fourni à d'Anville[15], sans le
rapporter aux Milésiens: et à moins que Savary ne prouve l'identité de
_Metelis_ et du _mur Milésien_ par des recherches faites sur les lieux,
on ne doit pas admettre ses conclusions.
Il a pensé qu'Homère lui offrait un témoignage analogue dans les
passages où il parle de la distance de l'île du Phare à l'Égypte: le
lecteur va juger s'il est plus fondé. Je cite la traduction de madame
Dacier[16], moins brillante, mais plus littérale qu'aucune autre; et ici
le littéral nous importe le plus.
«Dans la mer d'Égypte, vis-à-vis du Nil,» raconte Ménélas, «il y a une
certaine île qu'on appelle le Phare; elle est éloignée d'une des
embouchures de ce fleuve, d'autant de chemin qu'en peut faire en un jour
un vaisseau qui a le vent en poupe.» Et plus bas, Protée dit à Ménélas:
«Le destin inflexible ne vous permet pas de revoir votre patrie.... que
vous ne soyez retourné encore dans le fleuve Égyptus, et que vous n'ayez
offert des hécatombes parfaites aux immortels.
«Il dit,» reprend Ménélas, «et mon coeur fut saisi de douleur et de
tristesse, parce que ce dieu m'ordonnait de rentrer dans le fleuve
Égyptus, dont le chemin est difficile et dangereux.»
De ces passages, et surtout du premier, Savary veut induire que le
Phare, aujourd'hui joint au rivage, en était jadis très-éloigné: mais
lorsque Homère parle de la distance de cette île, il ne l'applique pas à
ce _rivage_ en face, comme l'a traduit le voyageur; il l'applique _à la
terre d'Égypte_, au _fleuve du Nil_. En second lieu, par _journée de
navigation_, on aurait tort d'entendre l'espace indéfini que pouvaient
parcourir les vaisseaux ou, pour mieux dire, les bateaux des anciens. En
usitant ce terme, les Grecs lui attribuaient une valeur fixe de 540
stades. Hérodote[17], qui nous apprend expressément ce fait, en donne
un exemple quand il dit que le Nil a empiété sur la mer le terrain qui
va en remontant jusqu'à trois jours de navigation; et les 1,620 stades
qui en résultent, reviennent au calcul plus précis de 1,500 stades,
qu'il compte ailleurs d'Héliopolis à la mer. Or, en prenant avec
d'Anville les 540 stades pour 27,000 toises, ou près d'un
demi-degré[18], on trouve, par le compas, que cette mesure est la
distance du Phare au Nil même; elle s'applique surtout à deux tiers de
lieue au-dessus de Rosette, dans un local où l'on a quelque droit de
placer la ville qui donnait son nom à l'embouchure Bolbitine; et il est
remarquable que c'était celle que fréquentaient les Grecs, et où
abordèrent les Milesiens, un siècle et demi après Homère. Rien ne prouve
donc l'empiètement du Delta ou du continent aussi rapide qu'on le
suppose; et si l'on voulait le soutenir, il resterait à expliquer
comment ce rivage, qui n'a pas gagné une demi-lieue depuis Alexandre, en
gagna 11 dans le temps infiniment moindre qui s'écoula de Ménélas à ce
conquérant[19].»
Il existait un moyen plus authentique d'évaluer cet empiètement; c'est
la mesure positive de l'Égypte, donnée par Hérodote. Voici son texte:
«La largeur de l'Égypte sur la mer, depuis le golfe Plintinite jusqu'au
marais Serbonide, près du Casius, est de 3,600 stades; et sa longueur de
la mer à Héliopolis est de 1,500 stades.»
Ne parlons que de ce dernier article, le seul qui nous intéresse. Par
des comparaisons faites avec cette sagacité qui lui était propre,
d'Anville a prouvé que le stade d'Hérodote doit s'évaluer entre 50 et 51
toises de France. En prenant ce dernier terme, les 1,500 stades
équivalent à 76,000 toises, qui, à raison de 57,000 au degré sous ce
parallèle, donnent un degré et près de 20 minutes et demie. Or, d'après
les observations astronomiques de Niebuhr, voyageur du roi de Danemarck
en 1761[20], la différence de latitude entre Héliopolis (aujourd'hui la
Matarée) et la mer, étant d'un degré 29 minutes sous Damiât, et d'un
degré 24 minutes sous Rosette, il en résulte d'un côté 3 minutes et
demie, ou une lieue et demie d'empiètement; et 8 minutes et demie, ou 3
lieues et demie de l'autre: c'est-à-dire que l'ancien rivage répond à
11,800 toises au-dessous de Rosette; ce qui s'éloigne peu du sens que je
trouve au passage d'Homère, tandis que, sur la branche de Damiât,
l'application tombe 950 toises au-dessous de cette ville. Il est vrai
qu'en mesurant immédiatement par le compas, la ligne du rivage remonte
environ 3 lieues plus haut du côté de Rosette, et tombe sur Damiât même;
ce qui vient du triangle opéré par la différence de longitude. Mais
alors _Bolbitine_, mentionnée par Hérodote, est hors de limite; et il
n'est plus vrai que Busiris (Abousir) soit, comme le dit Hérodote[21],
au milieu du Delta. On ne doit pas le dissimuler; ce que les anciens
rapportent, et ce que nous connaissons du local, n'est point assez
précis pour déterminer rigoureusement les empiètements successifs. Pour
raisonner sûrement, il faudrait des recherches semblables à celles de
Choiseul-Gouffier sur le Méandre[22], il faudrait des fouilles sur le
terrain; et de pareils travaux exigent une réunion de moyens qui n'est
donnée qu'à peu de voyageurs. Il y a surtout ici cette difficulté que le
terrain sablonneux qui forme le bas Delta, subit d'un jour à l'autre de
grands changements. Le Nil et la mer n'en sont pas les seuls agents; le
vent lui-même en est un puissant: tantôt il comble des canaux et
repousse le fleuve, comme il a fait pour l'ancien bras Canopique; tantôt
il entasse le sable et ensevelit les ruines, au point d'en faire perdre
le souvenir. Niebuhr en cite un exemple remarquable. Pendant qu'il était
à Rosette (en 1762), le hasard fit découvrir dans les collines de sable
qui sont au sud de la ville, diverses ruines anciennes, et entre autres
vingt belles colonnes de marbre d'un travail grec, sans que la tradition
pût dire quel avait été le nom du lieu[23]. Tout le désert adjacent m'a
paru dans le même cas. Cette partie jadis coupée de grands canaux et
remplie de villes, n'offre plus que des collines d'un sable jaunâtre,
très-fin, que le vent entasse au pied de tout obstacle, et qui souvent
submerge les palmiers. Aussi, malgré le travail de d'Anville, ne peut-on
se tenir assuré de l'application qu'il a faite de plusieurs lieux
anciens au local actuel.
Savary a été beaucoup plus exact dans ce qu'il rapporte d'une de ces
révolutions du Nil[24], par laquelle il paraît que jadis ce fleuve coula
tout entier dans la Libye, au sud de Memphis. Mais le récit d'Hérodote
lui-même, dont il tire ce fait, souffre des difficultés. Ainsi, lorsque
cet historien dit, d'après les prêtres d'Héliopolis, que Menès, premier
roi d'Égypte, barra le coude que faisait le fleuve, deux lieues et quart
(cent stades) au-dessus de Memphis[25], et qu'il creusa un lit nouveau à
l'orient de cette ville, ne s'ensuit-il pas que Memphis avait été
jusqu'alors dans un désert aride, loin de toute eau; cette hypothèse
peut-elle s'admettre? Peut-on croire littéralement à ces immenses
travaux de _Menès_, qui aurait fondé une ville citée comme existante
avant lui; qui aurait creusé des canaux et des lacs, jeté des ponts,
construit des palais, des temples, des quais, etc.: et tout cela dans
l'origine première d'une nation, et dans l'enfance de tous les arts? Ce
Menès lui-même est-il un être historique, et les récits des prêtres sur
cette antiquité ne sont-ils pas tous mythologiques? Je suis donc porté à
croire que le cours barré par Menès était seulement une dérivation
nuisible à l'arrosement du Delta; et cette conjecture paraît d'autant
plus probable, que, malgré le témoignage d'Hérodote, cette partie de la
vallée, vue des pyramides, n'offre aucun étranglement qui fasse croire à
un ancien obstacle. D'ailleurs, il me semble que Savary a trop pris sur
lui de faire aboutir à la digue mentionnée au-dessus de Memphis, le
grand ravin appelé _bahr bela ma_, ou _fleuve sans eau_, comme indiquant
l'ancien lit du Nil. Tous les voyageurs cités par d'Anville le font
aboutir au Faïoume, dont il paraît une suite plus naturelle[26]. Pour
établir ce fait nouveau, il faudrait avoir vu les lieux; et je n'ai
jamais ouï dire au Kaire que Savary se soit avancé plus au sud que les
pyramides de _Djizé_. La formation du Delta, qu'il déduit de ce
changement, répugne également à se concevoir; car, _dans cette
révolution subite_, comment imaginer _que le poids énorme des eaux, qui
vint se jeter à l'entrée du golfe[27], fit refluer celles de la mer_? Le
choc de deux masses liquides ne produit qu'un mélange, dont il résulte
bientôt un niveau commun; en faisant abonder plus d'eau, on dut couvrir
davantage. Il est vrai que le voyageur ajoute: _Les sables et le limon
que le Nil entraîne s'y amoncelèrent; l'île du Delta, peu considérable
d'abord, sortit des eaux de la mer, dont elle recula les limites_. Mais
comment une île sort-elle de la mer? Les eaux courantes aplanissent
bien plus qu'elles n'amoncellent: ceci nous conduit à la question de
l'exhaussement.
CHAPITRE III.
De l'exhaussement du Delta.
Hérodote, qui l'a connue aussi bien que la précédente, ne s'est pas
expliqué davantage sur ses proportions; mais il a rapporté un fait dont
Savary s'appuie pour tirer des conséquences positives. Voici le précis
de son raisonnement:
«Du temps de Moeris, qui vivait 500 ans avant la guerre de Troie[28], 8
coudées suffisaient pour inonder le Delta (_Hérod._, lib. II) dans toute
son étendue. Lorsque Hérodote vint en Égypte, il en fallait 15; sous
l'empire des Romains, 16; sous les Arabes, 17: aujourd'hui le terme
favorable est 18, et le Nil croît jusqu'à 22. Voilà donc, dans l'espace
de 3,284 ans, le Delta élevé de quatorze coudées.»
Oui, si l'on admet les faits tels qu'ils sont présentés; mais en les
reprenant dans leurs sources, on trouve des accessoires qui dénaturent
et les principes et les conséquences. Citons d'abord le texte
d'Hérodote.
«Les prêtres égyptiens,» dit cet auteur[29], rapportent qu'au temps du
roi Moeris, le Nil inondait le Delta, en s'élevant seulement à 8
coudées. De nos jours, s'il n'en atteint 16 ou au moins 15, il ne se
répand pas sur le pays. Or, depuis la mort de Moeris jusqu'à ce moment,
il ne s'est pas encore écoulé 900 ans.»
Calculons: de Moeris à Hérodote, 900 ans.
d'Hérodote à l'an 1777, 2,237, ou,
si l'on veut, 2,240
______
TOTAL 3,140
Pourquoi cette différence de 144 ans en excès dans le calcul de Savary?
pourquoi suit-il d'autres comptes que ceux de son auteur? Mais passons
sur la chronologie.
Du temps d'Hérodote, il fallait 16 coudées, ou au moins 15 pour inonder
le Delta. Du temps des Romains, il n'en fallait pas davantage: 15 et 16
sont toujours le terme désigné:
_Avant Pétrone_, dit Strabon[30], _l'abondance ne régnait en Égypte que
quand le Nil s'élevait à quatorze coudées_. Mais ce gouverneur obtenant
par art ce que refusait la nature, on a vu _sous sa préfecture
l'abondance régner à_ 12. Les Arabes ne s'expriment pas autrement. Il
existe un livre en leur langue qui contient le tableau de toutes les
crues du Nil, depuis la 27^{e} année de l'hégire (622) jusqu'à la
875^{e} (1470); et cet ouvrage constate que, dans les époques les plus
récentes, toutes les fois que le Nil a 14 coudées de profondeur dans son
lit, il y a récolte et provision pour une année; que s'il en a 16, il y
a provision pour deux ans; mais au-dessous de 14 et arrivant à 18, il y
a disette; ce qui revient exactement au récit d'Hérodote. Le livre que
je cite est arabe, mais ses résultats sont aux mains de tout le monde;
il suffit de consulter le mot _Nil_ dans la Bibliothèque orientale de
d'Herbelot, ou les _extraits_ de Kâlkâchenda, dans le _Voyage_ du
docteur Shaw.
La nature des coudées ne peut faire équivoque. Fréret, d'Anville et
Bailly ont prouvé que la coudée égyptienne, toujours définie 24 doigts,
égalait 20 et demi de nos pouces[31]; et la coudée actuelle, appelée
_drâa masri_, est précisément divisée en 24 doigts, et revient à 20 et
demi de nos pouces. Mais les colonnes employées pour mesurer la hauteur
du fleuve ont subi une altération qu'il importe de ne pas omettre.
«Dans les premiers temps que les Arabes occupèrent l'Égypte,» a dit
_Kâlkâchenda_, «ils s'aperçurent que, lorsque le Nil n'atteignait pas le
terme de l'abondance, chacun s'empressait de faire sa provision pour
l'année; ce qui troublait incontinent l'ordre public. On en porta
plainte au kalif Omar, qui donna ordre à _Amrou_ d'examiner la chose; et
voici ce qu'Amrou lui manda: Ayant fait les recherches que vous nous
avez prescrites, nous avons trouvé que quand le Nil monte à 14 coudées,
il procure une récolte _suffisante_ pour l'année; que s'il atteint 16
coudées, elle est _abondante_; mais qu'à 12 et à 18 elle est mauvaise.
Or, ce fait étant connu du peuple par les proclamations d'usage, il
s'ensuit des mesures qui portent du trouble dans le commerce.»
Omar, pour remédier à cet abus, eût peut-être voulu abolir les
proclamations; mais la chose n'étant pas praticable, il imagina, sur
l'avis d'Abou-taaleb, un expédient qui vint au même but. Jusqu'alors la
_colonne de mesure_, dite _nilomètre_[32], avait été divisée par coudées
de 24 doigts; Omar la fit détruire, et, lui en substituant une autre
qu'il établit dans l'île de Rouda, il prescrivit que les 12 coudées
inférieures fussent composées de 28 doigts au lieu de 24, pendant que
les coudées supérieures resteraient comme auparavant à 24. De là il
arriva que désormais, lorsque le Nil marqua 12 coudées sur la colonne,
il en avait réellement 14; car ces 12 coudées ayant chacune 4 doigts en
excès, il en résultait une surabondance de 48 doigts ou deux coudées.
Alors, quand on proclama 14 coudées, terme d'une récolte _suffisante_,
l'inondation était réellement au degré _d'abondance_: la multitude,
partout trompée par les mots, s'en laissa imposer. Mais cette altération
n'a pu échapper aux historiens arabes; et ils ajoutèrent que les
colonnes du _Said_ ou haute Égypte continuèrent d'être divisées par 24
doigts; que le terme 18 (vieux style) fut toujours nuisible; que 19
était très-rare, et 20 presqu'un prodige[33].
Rien n'est donc moins constant que la progression alléguée, et nous
pouvons établir contre elle un premier fait: que dans une période connue
de 18 siècles, l'état du Nil n'a pas changé. Comment arrive-t-il donc
aujourd'hui qu'il se montre si différent? Comment, depuis l'an 1473,
a-t-il passé si subitement de 15 à 22? Ce problème me paraît facile à
résoudre. Je n'en chercherai pas l'explication dans les faits physiques,
mais dans les accessoires de la chose. Ce n'est point le Nil qui a
changé; c'est la colonne, ce sont ses dimensions. Le mystère dont les
Turcs l'enveloppent empêche la plupart des voyageurs de s'en assurer;
mais Pocoke, qui parvint à la voir en 1739, rapporte que tout était
confus et inégal dans l'échelle des coudées. Il observe même qu'elle lui
parut neuve, et cette circonstance fait penser que les Turks, à
l'imitation d'Omar, se sont permis une nouvelle altération. Enfin, il
est un fait qui lève tout doute à cet égard: Niebuhr[34], qu'on ne
suspectera pas d'avoir imaginé une observation, ayant mesuré en 1762 les
vestiges de l'inondation sur un mur de Djizé, a trouvé que, le 1^{er}
juin, le Nil avait baissé de vingt-quatre pieds de France. Or
vingt-quatre pieds réduits en coudées, à raison de vingt pouces et demi
chacune, font précisément quatorze coudées un pouce. Il est vrai qu'il
reste encore dix-huit jours de décroissance; mais en les portant à une
demi-coudée par une estimation dont Pocoke fournit les termes de
comparaison,[35] on n'a que quatorze coudées et demie, qui reviennent
exactement au calcul ancien.
Il est un dernier fait allégué par Savary, auquel je ne puis non plus
souscrire sans restrictions. «_Depuis mon séjour en Égypte_,» dit-il,
lettre 1^{re}, p. 14, j'ai fait deux fois le tour du Delta, je l'ai même
traversé par le canal de Menoufe. Le fleuve coulait à pleines rives dans
les grandes branches de Rosette, de Damiette, et dans celles qui
traversent l'intérieur du pays; mais il ne débordait pas sur la terre,
excepté dans les lieux bas, où l'on saignait les digues pour arroser les
campagnes couvertes de riz.»
_De là il conclut_ «que le Delta est actuellement dans la situation la
plus favorable pour l'agriculture, parce qu'en perdant l'inondation,
cette île a gagné, chaque année, les trois mois que la Thébaïde reste
sous les eaux.» Il faut l'avouer, rien de plus étrange que ce gain. Si
le Delta a gagné à n'être plus inondé, pourquoi désira-t-on si fort de
tout temps l'inondation?--_Les saignées y suppléent._--Mais on a tort de
comparer le Delta aux marais de la Seine. L'eau n'est à fleur de terre
que vers la mer; partout ailleurs, elle est inférieure au niveau du sol,
et le rivage s'élève d'autant plus qu'on remonte davantage. Enfin, si
je dois citer mon témoignage, j'atteste que descendant du Kaire à
Rosette par le canal de Menoufe, j'ai observé, les 26, 27 et 28
septembre 1783, que, quoique les eaux se retirassent depuis plus de
quinze jours, les campagnes étaient encore submergées en partie, et
qu'elles portaient aux lieux découverts les traces de l'inondation. Le
fait allégué par Savary ne peut donc être attribué qu'à une mauvaise
inondation; et l'on ne doit point croire que l'exhaussement ait changé
l'état du Delta[36], ni que les Égyptiens soient réduits à n'avoir plus
d'eau que par des moyens mécaniques, aussi dispendieux que bornés.[37]
Il nous reste à résoudre la difficulté des huit coudées de Moeris, et je
ne pense pas qu'elle ait des causes d'une autre nature. Il paraît
qu'après ce prince, il arriva une révolution dans les mesures, et que
d'une coudée l'on en fit deux. Cette conjecture est d'autant plus
probable, que du temps de Moeris, l'Égypte ne formait pas un même
royaume; il y en avait au moins trois d'Asouan à la mer. Sésostris, qui
fut postérieur à Moeris, les réunit par conquête. Mais après ce prince,
ils rentrèrent dans leur division, qui dura jusqu'à Psammetik. Cette
révolution dans les mesures conviendrait très-bien à Sésostris qui en
opéra une générale dans le gouvernement. C'est lui qui établit des lois
et une administration nouvelles; qui fit élever des digues et des
chaussées pour asseoir les villes et les villages, et creuser une
quantité de canaux telle, dit Hérodote,[38] que l'Égypte abandonna les
chariots dont elle avait jusqu'alors fait usage.
Au reste, il est bon d'observer que les degrés de l'inondation ne sont
pas les mêmes par toute l'Égypte. Ils suivent au contraire une règle de
diminution graduelle, à mesure que le fleuve descend. A Asouan, le
débordement est d'un sixième plus fort qu'au Kaire; et lorsque dans
cette dernière ville on compte vingt-sept pieds, à peine en a-t-on
quatre à Rosette et à Damiât. La raison en est qu'outre la masse d'eau
qu'absorbent les terrains, le fleuve resserré dans un seul lit et dans
une vallée étroite, s'élève davantage: quand au contraire il a passé le
Kaire, n'étant plus contenu par les montagnes, et se divisant en mille
rameaux, il arrive nécessairement que sa nappe perd en profondeur ce
qu'elle gagne en surface.
On jugera sans doute, d'après ce que j'ai dit, que l'on s'est trop tôt
flatté de connaître les termes précis de l'agrandissement et de
l'exhaussement du Delta. Mais en rejetant des circonstances illusoires,
je ne prétends pas nier le fond même des faits; leur existence est trop
bien attestée par le raisonnement et par l'inspection du terrain. Par
exemple, l'exhaussement du sol me paraît prouvé par un fait sur lequel
on a peu insisté. Quand on va de Rosette au Kaire, dans les eaux basses,
comme en mars, on remarque, à mesure que l'on remonte, que le rivage
s'élève graduellement au-dessus de l'eau; en sorte que si à Rosette il
en excède de deux pieds de niveau, il l'excède de trois et quatre dès
Faoué, et de plus de douze au Kaire[39]: or, en raisonnant sur ce fait,
on en peut tirer la preuve d'un exhaussement par dépôt; car la couche du
limon étant en proportion avec l'épaisseur des nappes d'eau qui la
déposent, elle doit être plus forte ou plus faible, selon que ces
nappes sont plus ou moins profondes, et nous ayons vu qu'elles observent
une gradation analogue d'Asouan à la mer.
D'un autre côté, l'accroissement du Delta s'annonce d'une manière
frappante par la forme de l'Égypte sur la Méditerranée. Quand on en
considère la projection sur une carte, on voit que le terrain qui est
dans la ligne du fleuve, ce terrain formé d'une matière étrangère, a
pris une saillie demi-circulaire, et que les lignes du rivage d'Arabie
et d'Afrique qu'il déborde, ont une direction rentrante vers le fond du
Delta, qui décèle que jadis ce terrain fut un golfe que le temps a
rempli.
Ce comblement, commun à tous les fleuves, s'est exécuté par un mécanisme
qui leur est également commun: les eaux des pluies et des neiges roulant
des montagnes dans les vallées, ne cessent d'entraîner les terres
qu'elles arrachent par leur chute. La partie pesante de ces débris,
comme les cailloux et les sables, s'arrête bientôt, si un courant rapide
ne la chasse. Mais si les eaux ne trouvent qu'un terreau fin et léger,
elles s'en chargent en abondance, et en roulent les bancs avec facilité.
Le Nil, qui a trouvé de pareils matériaux dans l'Abissinie et l'Afrique
intérieure, s'en est servi pour hâter ses travaux; ses eaux s'en sont
chargées, son lit s'en est rempli; souvent même il s'en embarrasse au
point d'être gêné dans son cours. Mais quand l'inondation lui rend ses
forces, il chasse ces bancs vers la mer, en même temps qu'il en amène
d'autres pour la saison suivante: arrivées à son embouchure, les boues
s'entassent et forment des grèves, parce que la pente ne donne plus
assez d'action au courant, et parce que la mer forme un équilibre de
résistance. La stagnation qui s'ensuit force la partie ténue, qui
jusqu'alors avait surnagé, à se déposer, et elle se dépose surtout aux
lieux où il y a moins de mouvement, tels que les rivages. Ainsi la côte
s'enrichit peu à peu des débris du pays supérieur du Delta même; car si
le Nil enlève à l'Abissinie pour donner à la Thébaïde, il enlève à la
Thébaïde pour porter au Delta, et au Delta pour porter à la mer. Partout
où ses eaux ont un courant, il dépouille le même sol qu'il enrichit.
Quand on remonte au Kaire dans les eaux basses, on voit partout les
bords taillés à pic, s'écrouler par pans. Le Nil qui les mine par le
pied, privant d'appui leur terre légère, elle tombe dans son lit. Dans
les grandes eaux, elle s'imbibe, se délaye; et lorsque le soleil et la
sécheresse reviennent, elle se gerce et s'écroule encore par grands pans
que le Nil entraîne. C'est ainsi que plusieurs canaux se sont comblés,
et que d'autres se sont élargis, en élevant sans cesse le lit du fleuve.
Le plus fréquenté de nos jours, celui qui vient de _Nadir_ à la branche
de Damiât, est dans ce cas. Ce canal, creusé d'abord de main d'homme,
est devenu semblable à la Seine en plusieurs endroits. Il supplée même
à la branche-mère qui va de _Batn el Baqara_ à _Nadir_, et qui se comble
au point que si on ne la dégorge pas, elle finira par devenir terre
ferme: la raison en est que le fleuve tend sans cesse à la ligne droite
dans laquelle il a plus de force; c'est par cette même raison qu'il a
préféré la branche Bolbitine, qui n'était d'abord qu'un canal factice, à
la branche Canopique[40].
De ce mécanisme du fleuve, il résulte encore que les principaux
comblemens doivent se faire sur la ligne des plus grandes embouchures et
du plus fort courant; l'aspect du terrain est conforme à cette théorie.
En jetant l'oeil sur la carte, on s'aperçoit que la saillie des terres
est surtout dans la direction des branches de Rosette et de Damiât. Le
terrain latéral et l'intermédiaire sont demeurés lac et marais indivis
entre le continent et la mer, parce que les petits canaux qui s'y
rendent n'ont pu opérer qu'un comblement imparfait. Ce n'est qu'avec la
plus grande lenteur que les dépôts et les limons s'élèvent; sans doute
même ce moyen ne parviendrait jamais à les porter au-dessus des eaux,
s'il ne s'y joignait un autre agent plus actif qui est la mer. C'est
elle qui travaille sans relâche à élever le niveau des rives basses
au-dessus de ses propres eaux. En effet, les flots venant expirer sur
le rivage, poussent le sable et le limon qu'ils rencontrent en arrivant;
leur battement accumule ensuite cette digue légère, et lui donne un
exhaussement qu'elle n'eût jamais pris dans les eaux tranquilles. Ce
fait est sensible pour quiconque marche au bord de la mer, sur un rivage
bas et mouvant: mais il faut que la mer n'ait pas de courant sur la
plage; car si elle perd aux lieux où elle est en _remous_, elle gagne à
ceux où elle est en mouvement. Quand les grèves sont enfin à fleur
d'eau, la main des hommes s'en empare. Mais au lieu de dire qu'elle en
élève le niveau au-dessus de l'eau, on devrait dire qu'elle abaisse le
niveau de l'eau au-dessous, vu que les canaux que l'on creuse,
rassemblent en de petits espaces les nappes qui étaient répandues sur de
plus grands[41]. C'est ainsi que le Delta a dû se former avec une
lenteur qui a demandé plus de siècles que nous n'en connaissons; mais le
temps ne manque pas à la nature[42].
Il reste certainement beaucoup d'observations à faire ou à recommencer
dans ce pays; mais, comme je l'ai déja dit, elles ont de grandes
difficultés. Pour les vaincre, il faudrait du temps, de l'adresse et de
la dépense; à bien des égards même, les obstacles accessoires sont plus
graves que ceux du fond. M. le baron de Tott en a fait une épreuve
récente pour le nilomètre. En vain a-t-il tenté de séduire les gardiens;
en vain a-t-il donné et promis des sequins aux _crieurs_, pour en
obtenir les vraies hauteurs du Nil; leurs rapports contradictoires ont
prouvé leur mauvaise foi ou leur ignorance commune. On dira peut-être
qu'il faudrait établir des colonnes dans des maisons particulières; mais
ces opérations, simples en théorie, sont impossibles en pratique: on
s'exposerait à des risques trop graves. Cette curiosité même que les
Francs portent avec eux, chagrine de plus en plus les Turks. Ils pensent
que l'on en veut à leur pays; et ce qui se passe de la part des Russes,
joint à des préjugés répandus, affermit leurs soupçons. C'est un bruit
général dans l'empire à ce moment, que _les temps prédits sont arrivés;
que la puissance et la religion des Musulmans vont être détruites; que
le roi Jaune va venir établir un empire nouveau, etc._ Mais il est temps
de reprendre nos idées.
Je passe légèrement sur la saison[43] du débordement, assez connue; sur
sa gradation insensible et non subite comme celle de nos rivières; sur
ses diversités qui le montrent tantôt faible et tantôt fort, quelquefois
même nul: cas très-rare, mais dont on cite deux ou trois exemples. Tous
ces objets sont trop connus pour les répéter; on sait également que les
causes de ces phénomènes qui furent une énigme pour les anciens[44],
n'en sont plus une pour les Européens. Depuis que leurs voyageurs leur
ont appris que l'Abissinie et la partie adjacente de l'Afrique sont
inondées de pluie en mai, juin et juillet, ils ont conclu, avec raison,
que ce sont ces pluies qui, par la disposition du terrain, affluant de
mille rivières, se rassemblent dans une même vallée, pour venir sur des
rives lointaines offrir le spectacle imposant d'une masse d'eau qui
emploie trois mois à s'écouler. On laisse aux physiciens grecs cette
action des vents de nord ou étésiens, qui, par une prétendue pression,
arrêtaient le cours du fleuve; il est même étonnant qu'ils aient jamais
admis cette explication; car le vent n'agissant que sur la surface de
l'eau, il n'empêche point le fond d'obéir à la pente. En vain des
modernes ont allégué l'exemple de la Méditerranée, qui, par la durée des
vents d'est, découvre la côte de Syrie d'un pied ou un pied et demi,
pour recouvrir de la même quantité celles d'Espagne et de Provence, et
qui, par les vents d'ouest, opère l'inverse: il n'y a aucune comparaison
entre une mer sans pente et un fleuve, entre la nappe de la Méditerranée
et celle du Nil, entre vingt-six pieds et dix-huit pouces.
CHAPITRE IV.
Des vents et de leurs phénomènes.
Ces vents du nord, dont le retour a lieu chaque année aux mêmes époques,
ont un emploi plus vrai, celui de porter en Abissinie une prodigieuse
quantité de nuages. Depuis avril jusqu'en juillet, on ne cesse d'en
voir remonter vers le sud, et l'on serait quelquefois tenté d'en
attendre de la pluie; mais cette terre brûlée leur demande en vain un
bienfait qui doit lui revenir sous une autre forme. Jamais il ne pleut
dans le Delta en été; dans tout le cours de l'année même, il y pleut
rarement, et en petite quantité. L'année 1761, observée par Niebuhr, fut
un cas extraordinaire que l'on cite encore. Les accidens que les pluies
causèrent dans la basse Égypte, dont une foule de villages, bâtis en
terre, s'écroulèrent, prouvent assez qu'on y regarde comme rare cette
abondance d'eau. Il faut d'ailleurs observer qu'il pleut d'autant moins
que l'on s'élève davantage vers le Saïd. Ainsi, il pleut plus souvent à
Alexandrie et à Rosette qu'au Kaire, et au Kaire qu'à _Minié_. La pluie
est presque un prodige à _Djirdjé_. Nous autres habitants de contrées
humides, nous ne concevons pas comment un pays peut subsister sans
pluie[45]; mais dans l'Égypte, outre la somme d'eau dont la terre fait
provision lors de l'inondation, les rosées qui tombent dans les nuits
d'été suffisent à la végétation. Les melons d'eau, connus à Marseille
sous le nom de _pastèques_, du mot arabe _battik_, en sont une preuve
sensible; car souvent ils n'ont au pied qu'une poussière sèche; et
cependant leurs feuilles ne manquent pas de fraîcheur. Ces rosées ont de
commun avec les pluies qu'elles sont plus abondantes vers la mer, et
plus faibles à mesure qu'elles s'en éloignent; et elles en diffèrent en
ce qu'elles sont moindres l'hiver, et plus fortes l'été. A Alexandrie,
dès le coucher du soleil, en avril, les vêtements et les terrasses sont
trempés comme s'il avait plu. Comme les pluies encore, ces rosées sont
fortes ou faibles, à raison de l'espèce du vent qui souffle. Le sud et
le sud-est n'en donnent point; le nord en apporte beaucoup, et l'ouest
encore davantage. On explique aisément ces différences, quand on observe
que les deux premiers viennent des déserts de l'Afrique et de l'Arabie,
où ils ne trouvent pas une goutte d'eau; que le nord, au contraire, et
l'ouest chassent sur l'Égypte l'évaporation de la Méditerranée, qu'ils
traversent, l'un dans sa largeur, et l'autre dans toute sa longueur. Je
trouve même, en comparant mes observations à ce sujet en Provence, en
Syrie et en Égypte, à celles de Niebuhr en Arabie et à Bombai, que cette
position respective des mers et des continents est la cause des diverses
qualités d'un même vent qui se montre pluvieux dans un pays, pendant
qu'il est toujours sec dans l'autre; ce qui dérange beaucoup les
systèmes des astrologues anciens et modernes, sur les influences des
planètes.
Un autre phénomène aussi remarquable, est le retour périodique de chaque
vent, et son appropriation, pour ainsi dire, à certaines saisons de
l'année. L'Égypte et la Syrie offrent en ce genre une régularité digne
de fixer l'attention.
En Égypte, lorsque le soleil se rapproche de nos zones, les vents qui se
tenaient dans les parties de l'est, passent aux rumbs de nord, et s'y
fixent. Pendant juin, ils soufflent constamment nord et nord-ouest;
aussi est-ce la vraie saison du passage au Levant, et un vaisseau peut
espérer de jeter l'ancre en Cypre ou à Alexandrie, le quatorzième et
quelquefois le onzième jour de son départ de Marseille. Les vents
continuent en juillet de souffler nord, variant à droite et à gauche du
nord-ouest au nord-est. Sur la fin de juillet, dans tout le cours d'août
et la moitié de septembre, ils se fixent nord pur, et ils sont modérés,
plus vifs le jour, plus calmes la nuit; alors même il règne sur la
Méditerranée une bonace générale, qui prolonge les retours en France
jusqu'à soixante-dix et quatre-vingt jours.
Sur la fin de septembre, lorsque le soleil repasse la ligne, les vents
reviennent vers l'est, et sans y être fixés, ils en soufflent plus que
d'aucun autre rumb, le nord seul excepté. Les vaisseaux profitent de
cette saison, qui dure tout octobre et une partie de novembre, pour
revenir en Europe, et les traversées pour Marseille sont de trente à
trente-cinq jours. A mesure que le soleil passe à l'autre tropique, les
vents deviennent plus variables, plus tumultueux; leurs régions les plus
constantes sont le nord, le nord-ouest et l'ouest. Ils se maintiennent
tels en décembre, janvier et février, qui, pour l'Égypte comme pour
nous, sont la saison d'hiver. Alors les vapeurs de la Méditerranée,
entassées et appesanties par le froid de l'air, se rapprochent de la
terre, et forment les brouillards et les pluies. Sur la fin de février
et en mars, quand le soleil revient vers l'équateur, les vents tiennent
plus que dans aucun autre temps des rumbs du midi. C'est dans ce dernier
mois, et pendant celui d'avril, qu'on voit régner le sud-est, le sud pur
et le sud-ouest. Ils sont mêlés d'ouest, de nord et d'est; celui-ci
devient le plus habituel sur la fin d'avril; et pendant mai, il partage
avec le nord l'empire de la mer, et rend les retours en France encore
plus courts que dans l'autre équinoxe.
DU VENT CHAUD, OU KAMSÎN.
Ces vents du sud dont je viens de parler, ont en Égypte le nom générique
de vents de _cinquante_ (jours)[46], non qu'ils durent cinquante jours
de suite, mais parce qu'ils paraissent plus fréquemment dans les 50
jours qui entourent l'équinoxe. Les voyageurs les ont fait connaître en
Europe sous le nom de vents _empoisonnés_[47], ou, plus correctement,
_vents chauds du désert_. Telle est en effet leur propriété; elle est
portée à un point si excessif, qu'il est difficile de s'en faire une
idée sans l'avoir éprouvée; mais on en peut comparer l'impression à
celle qu'on reçoit de la bouche d'un four banal, au moment qu'on en tire
le pain. Quand ces vents commencent à souffler, l'air prend un aspect
inquiétant. Le ciel, toujours si pur en ces climats, devient trouble; le
soleil perd son éclat, et n'offre plus qu'un disque violacé. L'air n'est
pas nébuleux, mais gris et poudreux, et réellement il est plein d'une
poussière très-déliée qui ne se dépose pas et qui pénètre partout. Ce
vent, toujours léger et rapide, n'est pas d'abord très-chaud; mais à
mesure qu'il prend de la durée, il croît en intensité. Les corps animés
le reconnaissent promptement au changement qu'ils éprouvent. Le poumon,
qu'un air trop raréfié ne remplit plus, se contracte et se tourmente. La
respiration devient courte, laborieuse; la peau est sèche, et l'on est
dévoré d'une chaleur interne. On a beau se gorger d'eau, rien ne
rétablit la transpiration. On cherche en vain la fraîcheur; les corps
qui avaient coutume de la donner trompent la main qui les touche. Le
marbre, le fer, l'eau, quoique le soleil soit voilé, sont chauds. Alors
on déserte les rues, et le silence règne comme pendant la nuit. Les
habitants des villes et des villages s'enferment dans leurs maisons, et
ceux du désert dans leurs tentes ou dans les puits creusés en terre, où
ils attendent la fin de ce genre de tempête. Communément elle dure trois
jours: si elle passe, elle devient insupportable. Malheur aux voyageurs
qu'un tel vent surprend en route loin de tout asile! ils en subissent
tout l'effet, qui est quelquefois porté jusqu'à la mort. Le danger est
surtout au moment des rafales; alors la vitesse accroît la chaleur au
point de tuer subitement avec des circonstances singulières; car tantôt
un homme tombe frappé entre deux autres qui restent sains, et tantôt il
suffit de se porter un mouchoir aux narines, ou d'enfoncer le nez dans
un trou de sable, comme font les chameaux, ou de fuir au galop comme
font les Arabes qui sentent venir la _mofette_, nom qui paraît en effet
convenir à cet air: il est d'ailleurs constant qu'il est plus dangereux
de Mossul à Bagdad qu'en aucun autre lieu; ce que l'on attribue à la
qualité sulfureuse et minéralogique du pays qu'il parcourt depuis
l'Euphrate. Il est remarquable qu'il n'incommode pas les caravanes qui
sont alors sur la route de Damas à Alep; à Bagdad, il est mortel sur
les minarets, sur les terrasses, sur le pont, et non dans les lieux bas.
Si l'on ajoute qu'aussitôt après la mort il y a hémorrhagie par le nez
et par la bouche, que le cadavre demeure chaud, enfle, devient bleu, et
se déchire aisément, il paraîtra de plus en plus probable que cet air
meurtrier est un air inflammable, chargé dans certains cas d'acide
sulfureux.
Une autre qualité de ce vent est son extrême sécheresse; elle est telle,
que l'eau dont on arrose un appartement s'évapore en peu de minutes. Par
cette extrême aridité, il flétrit et dépouille les plantes; et en
pompant trop subitement l'émanation des corps animés, il crispe la peau,
ferme les pores, et cause cette chaleur fébrile qui accompagne toute
transpiration supprimée.
Ces vents chauds ne sont point particuliers à l'Égypte; ils ont lieu en
Syrie, plus cependant sur la côte et dans le désert que sur les
montagnes. Niebuhr les a trouvés en Arabie, à Bombai, dans le Diarbekr;
l'on en éprouve aussi en Perse, en Afrique, et même en Espagne: partout
leurs effets se ressemblent, mais leur direction diffère selon les
lieux. En Égypte, le plus violent vient du sud-sud-ouest; à la _Mekke_,
il vient de l'est; à _Surate_, du nord; à _Barsa_, du nord-ouest; à
_Bagdad_, de l'ouest; et en _Syrie_, du sud-est. Ce contraste, qui
embarrasse au premier coup d'oeil, devient à la réflexion le moyen de
résoudre l'énigme. En examinant les sites géographiques, on trouve que
c'est toujours des continents déserts que vient le vent chaud; et en
effet, il est naturel que l'air qui couvre les immenses plaines de la
Lybie et de l'Arabie, n'y trouvant ni ruisseaux, ni lacs, ni forêts, s'y
échauffe par l'action d'un soleil ardent, par la réflexion du sable, et
prenne le degré de chaleur et de sécheresse dont il est capable. S'il
survient une cause quelconque qui détermine un courant à cette masse,
elle s'y précipite, et porte avec elle les qualités étonnantes qu'elle a
acquises. Il est si vrai que ces qualités sont dues à l'action du soleil
sur les sables, que ces mêmes vents n'ont point dans toutes les saisons
la même intensité. En Égypte, par exemple, on assure que les vents du
sud, en décembre et janvier, sont aussi froids que le nord; et la raison
en est que le soleil, passé à l'autre tropique, n'embrase plus l'Afrique
septentrionale, et que l'Abissinie, si montueuse, est couverte de neige:
il faut que le soleil se soit rapproché de l'équateur pour produire ces
phénomènes. Par une raison semblable, le sud a un effet bien moindre en
Chypre, où il arrive rafraîchi par les vapeurs de la Méditerranée. Dans
cette île, c'est le nord qui le remplace; on s'y plaint qu'en été il est
d'une chaleur insupportable, pendant qu'il est glacial en hiver: ce qui
résulte évidemment de l'Asie mineure, qui, dans l'été, est embrasée,
pendant qu'en hiver elle est couverte de glaces. Au reste, ce sujet
offre une foule de problèmes faits pour piquer la curiosité d'un
physicien. Ne serait-il pas en effet intéressant de savoir:
1º D'où vient ce rapport des saisons et de la marche du soleil à
l'espèce des vents et aux régions d'où ils soufflent?
2º Pourquoi, sur toute la Méditerranée, les rumbs de nord sont les plus
habituels, au point que sur 12 mois on peut dire qu'ils en règnent 9?
3º Pourquoi les vents d'est reviennent si régulièrement après les
équinoxes, et pourquoi à cette époque il y a communément un coup de vent
plus fort?
4º Pourquoi les rosées sont plus abondantes en été qu'en hiver; et
pourquoi les nuages étant un effet de l'évaporation de la mer, et
l'évaporation étant plus forte l'été que l'hiver, il y a cependant plus
de nuages l'hiver que l'été?
5º Enfin pourquoi la pluie est si rare en Égypte, et pourquoi les nuages
se rendent de préférence en Abissinie?
Mais il est temps d'achever le tableau physique que j'ai commencé.
CHAPITRE V.
Du climat et de l'air.
Le climat de l'Égypte passe avec raison pour très-chaud, puisqu'en
juillet et août le thermomètre de Réaumur se soutient, dans les
appartements les plus tempérés, à 24 et 25 degrés au-dessus de la
glace[48]. Au Saïd, il monte encore plus haut, quoique je ne puisse rien
dire de précis à cet égard. Le voisinage du soleil, qui dans l'été est
presque perpendiculaire, est sans doute une cause première de cette
chaleur; mais quand on considère que d'autres pays, sous la même
latitude, sont plus frais, on juge qu'il en existe une seconde cause
aussi puissante que la première, laquelle est le niveau du terrain peu
élevé au-dessus de la mer. A raison de cette température, l'on ne doit
distinguer que deux saisons en Égypte, le printemps et l'été,
c'est-à-dire la fraîcheur et les chaleurs. Ce second état dure depuis
mars jusqu'en novembre, et même dès la fin de février le soleil, à neuf
heures du matin, n'est pas supportable pour un Européen. Dans toute
cette saison, l'air est embrasé, le ciel étincelant, et la chaleur
accablante pour les corps qui n'y sont pas habitués. Sous l'habit le
plus léger, et dans l'état du plus grand repos, on fond en sueur. Elle
devient même si nécessaire, que la moindre suppression est une maladie;
en sorte qu'au lieu du salut ordinaire, _Comment vous portez-vous?_ on
devrait dire: _Comment suez-vous?_ L'éloignement du soleil tempère un
peu ces chaleurs. Les vapeurs de la terre, abreuvée par le Nil, et
celles qu'apportent les vents d'ouest et du nord, absorbant le feu
répandu dans l'air, procurent une fraîcheur agréable, et même des froids
piquants, si l'on en voulait croire les naturels et quelques négociants
européens; mais les Égyptiens, presque nus et accoutumés à suer,
frissonnent à la moindre fraîcheur. Le thermomètre, qui se tient au plus
bas en février à 9 et 8 degrés de Réaumur au-dessus de la glace, fixe
nos idées à cet égard, et l'on peut dire que la neige et la grêle sont
des phénomènes que tel Égyptien de cinquante ans n'a jamais vus. Quant à
nos négociants, ils doivent leur sensibilité à l'abus des fourrures; il
est porté au point que dans l'hiver ils ont souvent deux ou trois
enveloppes de renard, et que dans les ardeurs de juin ils conservent
l'hermine ou le petit-gris; ils prétendent que la fraîcheur qu'on
éprouve à l'ombre en est une raison indispensable; et en effet les
courants du nord et d'ouest, qui règnent presque toujours, établissent
une assez grande fraîcheur partout où le soleil ne donne pas: mais le
noeud secret et plus véritable est que la pelisse est le galon de la
Turkie et l'objet favori du luxe; elle est l'enseigne de l'opulence,
l'étiquette de la dignité, parce que l'investiture des places
importantes est toujours constatée par le présent d'une pelisse, comme
si l'on voulait dire à l'homme qu'on revêt, qu'il est désormais assez
grand seigneur pour ne s'occuper qu'à transpirer.
Avec ces chaleurs et l'état marécageux qui dure trois mois, on pourrait
croire que l'Égypte est un pays malsain: ce fut ma première pensée en y
arrivant; et lorsque je vis au Kaire les maisons de nos négociants
assises le long du _Kalidi_, où l'eau croupit jusqu'en avril, je crus
que les exhalaisons devaient leur causer bien des maladies; mais leur
expérience trompe cette théorie: les émanations des eaux stagnantes, si
meurtrières en Chypre et à Alexandrette, n'ont point cet effet en
Égypte. La raison m'en paraît due à la siccité habituelle de l'air,
établie, et par le voisinage de l'Afrique et de l'Arabie, qui aspirent
sans cesse l'humidité, et par les courants perpétuels des vents qui
passent sans obstacle. Cette siccité est telle, que les viandes
exposées, même en été, au vent du nord, ne se putréfient point, mais se
dessèchent et se durcissent à l'égal du bois. Les déserts offrent des
cadavres ainsi desséchés, qui sont devenus si légers, qu'un homme
soulève aisément d'une seule main la charpente entière d'un chameau[49].
A cette sécheresse, l'air joint un état salin dont les preuves s'offrent
partout. Les pierres sont rongées de natron, et l'on en trouve dans les
lieux humides de longues aiguilles cristallisées que l'on prendrait pour
du salpêtre. Le mur du jardin des jésuites au Kaire, bâti avec des
briques et de la terre, est partout recouvert d'une croûte de ce natron,
épaisse comme un écu de 6 livres; et lorsqu'on a inondé les carrés de ce
jardin avec l'eau du _Kalidj_, on voit, à sa retraite, la terre
brillante de toutes parts de cristaux blancs que l'eau n'a certainement
pas apportés, puisqu'elle ne donne aucun indice de sel au goût et à la
distillation.
C'est sans doute cette propriété de l'air et de la terre, jointe à la
chaleur, qui donne à la végétation une activité presque incroyable dans
nos climats froids. Partout où les plantes ont de l'eau, leurs
développements se font avec une rapidité prodigieuse. Quiconque va au
Kaire ou à Rosette peut constater que l'espèce de courge appelée _qara_,
pousse en 24 heures des filons de près de 4 pouces de long. Mais une
observation importante, par laquelle je termine, est que ce sol paraît
exclusif et intolérant. Les plantes étrangères y dégénèrent rapidement:
ce fait est constaté par des observations journalières. Nos négociants
sont obligés de renouveler chaque année les graines, et de faire venir
de Malte des choux-fleurs, des betteraves, des carottes et des salsifis.
Ces graines semées réussissent d'abord très-bien; mais si l'on sème
ensuite les graines qu'elles produisent, il n'en résulte que des plantes
étiolées. Pareille chose est arrivée aux abricots, aux poires et aux
pêches qu'on a transportés à Rosette. La végétation de cette terre
paraît trop brusque pour bien nourrir des tissus spongieux et charnus;
il faudrait que la nature s'y fût accoutumée par gradation, et que le
climat se les fût appropriés par les soins de la culture.
ÉTAT POLITIQUE
DE
L'ÉGYPTE.
CHAPITRE PREMIER.
Des diverses races des habitants de l'Égypte.
Au milieu des révolutions qui n'ont cessé d'agiter la fortune des
peuples, il est peu de pays qui aient conservé purs et sans mélange leur
habitants naturels et primitifs. Partout cette même cupidité qui porte
les individus à empiéter sur leurs propriétés respectives, a suscité les
nations les unes contre les autres: l'issue de ce choc d'intérêts et de
forces a été d'introduire dans les états un étranger vainqueur, qui,
tantôt usurpateur insolent, a dépouillé la nation vaincue du domaine que
la nature lui avait accordé; et tantôt conquérant plus timide ou plus
civilisé, s'est contenté de participer à des avantages que son sol natal
lui avait refusés. Par-là se sont établies dans les états des races
diverses d'habitants, qui quelquefois, se rapprochant de moeurs et
d'intérêts, ont mêlé leur sang; mais qui, le plus souvent, divisés par
des préjugés politiques ou religieux, ont vécu rassemblés sur le même
sol sans jamais se confondre. Dans le premier cas, les races, perdant
par leur mélange les caractères qui les distinguaient, ont formé un
peuple homogène où l'on n'a plus aperçu les traces de la révolution.
Dans le second, demeurant distinctes, leurs différences perpétuées sont
devenues un monument qui a survécu aux siècles, et qui peut, en quelques
cas, suppléer au silence de l'histoire.
Tel est le cas de l'Égypte: enlevée depuis 23 siècles à ses
propriétaires naturels, elle a vu s'établir successivement dans son sein
des Perses, des Macédoniens, des Romains, des Grecs, des Arabes, des
Géorgiens, et enfin cette race de Tartares connus sous le nom de Turks
ottomans. Parmi tant de peuples, plusieurs y ont laissé des vestiges de
leur passage; mais comme dans leur succession ils se sont mêlés, il en
est résulté une confusion qui rend moins facile à connaître le caractère
de chacun. Cependant on peut encore distinguer dans la population de
l'Égypte quatre races principales d'habitants.
La 1^{re} et la plus répandue est celle des Arabes, qu'on doit diviser
en 3 classes: 1º La postérité de ceux qui, lors de l'invasion de ce pays
par Amrou, l'an 640, accoururent de l'Hedjâz et de toutes les parties
de l'Arabie s'établir dans ce pays justement vanté par son abondance.
Chacun s'empressa d'y posséder des terres, et bientôt le Delta fut
rempli de ces étrangers, au préjudice des Grecs vaincus. Cette première
race, qui s'est perpétuée dans la classe actuelle des _fellâhs ou
laboureurs_ et des artisans, a conservé sa physionomie originelle; mais
elle a pris une taille plus forte et plus élevée: effet naturel d'une
nourriture plus abondante que celle des déserts. En général les paysans
d'Égypte atteignent 5 pieds 4 pouces; plusieurs vont à 5 pieds 6 et 7;
leur corps est musculeux sans être gras, et robuste comme il convient à
des hommes endurcis à la fatigue. Leur peau hâlée par le soleil est
presque noire; mais leur visage n'a rien de choquant. La plupart ont la
tête d'un bel oval, le front large et avancé, et sous un sourcil noir un
oeil noir, enfoncé et brillant; le nez assez grand, sans être aquilin;
la bouche bien taillée et toujours de belles dents. Les habitans des
villes, plus mélangés, ont une physionomie moins uniforme, moins
prononcée. Ceux des villages, au contraire, ne s'alliant jamais que dans
leurs familles, ont des caractères plus généraux, plus constants, et
quelque chose de rude dans l'aspect, qui tire sa cause des passions
d'une ame sans cesse aigrie par l'état de guerre et de tyrannie qui les
environne.
2º Une deuxième classe d'Arabes est celle des Africains ou
Occidentaux[50], venus à diverses reprises et sous divers chefs se
réunir à la première; comme elle, ils descendent des conquérants
musulmans qui chassèrent les Grecs de la Mauritanie; comme elle, ils
exercent l'agriculture et les métiers; mais ils sont plus spécialement
répandus dans le _Saïd_, où ils ont des villages et même des princes
particuliers.
3º. La 3^{e} classe est celle des _Bedouins_ ou hommes des déserts[51],
connus des anciens sous le nom de _Scenites_, c'est-à-dire habitant sous
des tentes. Parmi ceux-là, les uns, dispersés par familles, habitent les
rochers, les cavernes, les ruines et les lieux écartés où il y a de
l'eau; les autres, réunis par tribus, campent sous des tentes basses et
enfumées, et passent leur vie dans un voyage perpétuel. Tantôt dans le
désert, tantôt sur les bords du fleuve, ils ne tiennent à la terre
qu'autant que l'intérêt de leur sûreté ou la subsistance de leurs
troupeaux les y attachent. Il est des tribus qui, chaque année, après
l'inondation, arrivent du sein de l'Afrique pour profiter des herbes
nouvelles, et qui au printemps se renfoncent dans le désert; d'autres
sont stables en Égypte, et y louent des terrains qu'ils ensemencent et
changent annuellement. Toutes observent entre elles des limites
convenues qu'elles ne franchissent point, sous peine de guerre. Toutes
ont à peu près le même genre de vie, les mêmes usages, les mêmes moeurs.
Ignorants et pauvres, les Bédouins conservent un caractère original,
distinct des nations qui les environnent. Pacifiques dans leur camp, ils
sont partout ailleurs dans un état habituel de guerre. Les laboureurs,
qu'ils pillent, les haïssent; les voyageurs, qu'ils dépouillent, en
médisent; les Turks, qui les craignent, les divisent et les corrompent.
On estime que leurs tribus en Égypte pourraient former trente mille
cavaliers; mais ces forces sont tellement dispersées et désunies, qu'on
les y traite comme des voleurs et des vagabonds.
Une seconde race d'habitants est celle des _Coptes_, appelés en arabe
_el Qoubt_. On en trouve plusieurs familles dans le Delta; mais le grand
nombre habitent le _Saïd_, où ils occupent quelquefois des villages
entiers. L'histoire et la tradition attestent qu'ils descendent du
peuple dépouillé par les Arabes, c'est-à-dire de ce mélange d'Égyptiens,
de Perses, et surtout de Grecs qui, sous les Ptolémées et les
Constantins, ont si long-temps possédé l'Égyte. Ils diffèrent des Arabes
par leur religion, qui est le christianisme; mais ils sont encore
distincts des chrétiens par leur secte, qui est celle d'Eutychès. Leur
adhésion aux opinions théologiques de cet homme leur a attiré de la part
des autres Grecs des persécutions qui les ont rendus irréconciliables.
Lorsque les Arabes conquirent le pays, ils en profitèrent pour les
affaiblir mutuellement. Les _Coptes_ ont fini par expulser leurs rivaux;
et comme ils connaissent de tout temps l'administration intérieure de
l'Égypte, ils sont devenus les dépositaires des registres des terres et
des tribus. Sous le nom d'_écrivains_, ils sont au Kaire les
_intendants_, les _secrétaires_ et les _traitants_ du gouvernement et
des beks. Ces _écrivains_, méprisés des _Turks_ qu'ils servent, et haïs
des paysans qu'ils vexent, forment une espèce de corps dont est chef
l'écrivain du _commandant_ principal. C'est lui qui dispose de tous les
emplois de cette partie, qu'il n'accorde, selon l'esprit de ce
gouvernement, qu'à prix d'argent.
On prétend que le nom de _Coptes_ leur vient de la ville de _Coptos_, où
ils se retirèrent, dit-on, lors des persécutions des Grecs; mais je lui
crois une origine plus naturelle et plus ancienne. Le terme arabe
_Qoubti_, un _Copte_, me semble une altération évidente du grec
_Ai-goupti-os_, un _Égyptien_; car on doit remarquer que _y_ était
prononcé _ou_ chez les anciens Grecs, et que les Arabes n'ayant, ni _g_
devant _a o u_, ni la lettre _p_, remplacent toujours ces lettres par
_q_ et _b_: les _Coptes_ sont donc proprement les représentans des
_Égyptiens_[52]; et il est un fait singulier qui rend cette acception
encore plus probable. En considérant le visage de beaucoup d'individus
de cette race, j'y ai trouvé un caractère particulier qui a fixé mon
attention: tous ont un ton de peau jaunâtre et fumeux, qui n'est ni grec
ni arabe; tous ont le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez écrasé, la
lèvre grosse; en un mot, une vraie figure de mulâtre. J'étais tenté de
l'attribuer au climat[53], lorsque, ayant été visiter le Sphinx, son
aspect me donna le mot de l'énigme. En voyant cette tête caractérisée
_nègre_ dans tous ses traits, je me rappelai ce passage remarquable
d'Hérodote, où il dit[54]: _Pour moi, j'estime que les Colches sont une
colonie des Égyptiens, parce que, comme eux, ils ont la peau noire et
les cheveux crépus_; c'est-à-dire, que les anciens Égyptiens étaient de
vrais nègres de l'espèce de tous les naturels d'Afrique[55]; et dès lors
on explique comment leur sang, allié depuis plusieurs siècles à celui
des Romains et des Grecs, a dû perdre l'intensité de sa première
couleur, en conservant cependant l'empreinte de son moule originel. On
peut même donner à cette observation une étendue très-générale, et poser
en principe que la physionomie est une sorte de monument propre en bien
des cas à constater ou éclaircir les témoignages de l'histoire, sur les
origines des peuples. Parmi nous, un laps de neuf cents ans n'a pu
effacer la nuance qui distinguait les habitans des Gaules, de ces
_hommes du Nord_, qui, sous Charles-le-Gros, vinrent occuper la plus
riche de nos provinces. Les voyageurs qui vont par mer de Normandie en
Danemarck, parlent avec surprise de la ressemblance fraternelle des
habitans de ces deux contrées, conservée malgré la distance des lieux et
des temps. La même observation se présente, quand on passe de Franconie
en Bourgogne; et si l'on parcourait avec attention la France,
l'Angleterre ou toute autre contrée, on y trouverait la trace des
émigrations écrite sur la face des habitans. Les Juifs n'en portent-ils
pas d'ineffaçables, en quelque lieu qu'ils soient établis? Dans les
états où la noblesse représente un peuple étranger introduit par
conquête, si cette noblesse ne s'est point alliée aux indigènes, ses
individus ont une empreinte particulière. Le sang kalmouque se distingue
encore dans l'Inde; et si quelqu'un avait étudié les diverses nations
de l'Europe et du nord de l'Asie, il retrouverait peut-être des
analogies qu'on a oubliées.
Mais en revenant à l'Égypte, le fait qu'elle rend à l'histoire offre
bien des réflexions à la philosophie. Quel sujet de méditation, de voir
la barbarie et l'ignorance actuelle des Coptes, issues de l'alliance du
génie profond des Égyptiens et de l'esprit brillant des Grecs; de penser
que cette race d'hommes noirs, aujourd'hui notre esclave et l'objet de
nos mépris, est celle-là même à laquelle nous devons nos arts, nos
sciences, et jusqu'à l'usage de la parole; d'imaginer enfin que c'est au
milieu des peuples qui se disent les plus amis de la liberté et de
l'humanité, que l'on a sanctionné le plus barbare des esclavages, et mis
en problème _si les hommes noirs ont une intelligence de l'espèce des
blancs_!
Le langage est un autre monument dont les indications ne sont pas moins
justes ni moins instructives. Celui dont usaient ci-devant les _Coptes_,
s'accorde à constater les faits que j'établis. D'un côté, la forme de
leurs lettres et la majeure partie de leurs mots démontrent que la
nation grecque, dans un séjour de mille ans, a imprimé fortement son
empreinte sur l'Égypte[56]; mais d'autre part, l'alphabet copte a cinq
lettres, et le dictionnaire beaucoup de mots qui sont comme les débris
et les restes de l'ancien égyptien. Ces mots, examinés avec critique,
ont une analogie sensible avec les idiomes des anciens peuples
adjacents, tels que les Arabes, les Éthiopiens, les Syriens et même les
riverains de l'Euphrate; et l'on peut établir comme un fait certain que
toutes ces langues ne furent que des dialectes dérivés d'un fonds
commun. Depuis plus de trois siècles, celui des Coptes est tombé en
désuétude; les Arabes conquérants, en dédaignant l'idiome des peuples
vaincus, leur ont imposé avec leur joug, l'obligation d'apprendre leur
langue. Cette obligation même devint une loi, lorsque, sur la fin du
premier siècle de l'_hedjire_, le kalife _Ouâled I^{er}_ prohiba la
langue grecque dans tout son empire: de ce moment l'arabe prit un
ascendant universel; et les autres langues, reléguées dans les livres,
ne subsistèrent plus que pour les savants qui les négligèrent. Tel a été
le sort du copte dans les livres de dévotion et d'église, les seuls
connus où il existe: les prêtres et les moines ne l'entendent plus; et
en Égypte comme en Syrie, musulman ou chrétien, tout parle arabe et
n'entend que cette langue.
Il se présente à ce sujet des observations qui, dans la géographie et
l'histoire, ne sont pas sans importance. Les voyageurs, en traitant des
pays qu'ils ont vus, sont dans l'usage et souvent dans l'obligation de
citer des mots de la langue qu'on y parle. C'est une obligation, par
exemple, s'il s'agit de noms propres de peuples, d'hommes, de villes, de
rivières et d'autres objets particuliers au pays; mais de là est survenu
l'abus, que transportant les mots d'une langue à l'autre, on les a
défigurés à les rendre méconnaissables. Ceci est arrivé surtout aux pays
dont je traite; et il en est résulté, dans les livres d'histoire et de
géographie, un chaos incroyable. Un Arabe qui saurait le français, ne
reconnaîtrait pas dans nos cartes dix mots de sa langue, et nous-mêmes
lorsque nous l'avons apprise, nous éprouvons le même inconvénient. Il a
plusieurs causes.
1º L'ignorance où sont la plupart des voyageurs de la langue arabe, et
surtout de sa prononciation; et cette ignorance a été cause que leur
oreille, novice à des sons étrangers, en a fait une comparaison vicieuse
aux sons de leur propre langue.
2º La nature de plusieurs prononciations qui n'ont point d'analogies
dans la langue où on les transporte. Nous l'éprouvons tous les jours
dans le _th_ des Anglais et dans le _jota_ des Espagnols: quiconque ne
les a pas entendus, ne peut s'en faire une idée; mais c'est bien pis
avec les Arabes, dont la langue a trois voyelles et sept à huit
consonnes étrangères aux Européens. Comment les peindre pour leur
conserver leur nature, et ne les pas confondre avec d'autres qui font
des sens différents[57]?
3º Enfin, une troisième cause de désordre est la conduite des écrivains
dans la rédaction des livres de cartes. En empruntant leurs
connaissances de tous les Européens qui ont voyagé en Orient, ils ont
adopté l'orthographe des noms propres, telle qu'ils l'ont trouvée dans
chacun; mais ils n'ont pas fait attention que les diverses nations de
l'Europe, en usant également des lettres romaines, leur donnent des
valeurs différentes. Par exemple, l'_u_ des Italiens n'est pas notre
_u_, mais _ou_; leur _gh_, n'est pas _gé_, mais _gué_; leur _c_, n'est
pas _cé_, mais _tché_: de là une diversité apparente de mots qui sont
cependant les mêmes. C'est ainsi que celui qu'on doit écrire en
français, _chaik_ ou _chêk_, est écrit tour à tour _schek_[58], _shekh_,
_schech_, _sciek_, selon qu'on l'a tiré de l'anglais, de l'allemand ou
de l'italien, chez qui ces combinaisons de _sh_, _sch_, _sc_, ne sont
que notre _che_. Les Polonais écriraient _szech_, et les Espagnols,
_chej_; cette différence de finale, _j_, _ch_, et _kh_, vient de ce que
la lettre arabe est le _jota_ espagnol, _ch_ allemand[59], qui n'existe
point chez les Anglais, les Français et les Italiens. C'est encore par
des raisons semblables, que les Anglais écrivent _Rooda_, l'île que les
Italiens écrivent _Ruda_, et que nous devons prononcer comme les Arabes,
_Rouda_; que Pocoke écrit _harammé_, pour _harâmi_, un _voleur_; que
Niebuhr écrit _dsjebel_, pour _djebel_, une _montagne_; que d'Anville,
qui a beaucoup usé de mémoires anglais, écrit _Shâm_ pour _Châm_, la
_Syrie_, _wadi_ pour _ouâdi_, une vallée, et mille autres exemples.
Par là, comme je l'ai dit, s'est introduit un désordre d'orthographe qui
confond tout; et si l'on n'y remédie, il en résultera pour le moderne,
l'inconvénient dont on se plaint pour l'ancien. C'est avec leur
ignorance des langues _barbares_, et avec leur manie d'en plier les sons
à leur gré, que les Grecs et les Romains nous ont fait perdre la trace
des noms originaux, et nous ont privés d'un moyen précieux de
reconnaître l'état ancien dans celui qui subsiste. Notre langue, comme
la leur, a cette délicatesse; elle dénature tout, et notre oreille
rejette comme barbare tout ce qui lui est inusité. Sans doute il est
inutile d'introduire des sons nouveaux; mais il serait à propos de nous
rapprocher de ceux que nous traduisons, et de leur assigner, pour
représentants, les plus rapprochés des nôtres, en leur ajoutant des
signes convenus. Si chaque peuple en faisait autant, la nomenclature
deviendrait une, comme ses modèles[60]; et ce serait un premier pas vers
une opération qui devient de jour en jour plus pressante et plus facile,
un alphabet général qui puisse convenir à toutes les langues, ou du
moins à celles de l'Europe. Dans le cours de cet ouvrage, je citerai le
moins qu'il me sera possible de mots arabes; mais lorsque j'y serai
obligé, qu'on ne s'étonne pas si je m'éloigne souvent de l'orthographe
de la plupart des voyageurs. A en juger par ce qu'ils ont écrit, il ne
paraît pas qu'aucun ait saisi les vrais éléments de l'alphabet arabe, ni
connu les principes à suivre dans la translation des mots à notre
écriture[61]. Je reviens à mon sujet.
Une troisième race d'habitants en Égypte est celle des _Turks_, qui sont
les maîtres du pays, ou qui du moins en ont le titre. Dans l'origine,
ce nom de Turk n'était point particulier à la nation à qui nous
l'appliquons; il désignait en général des peuples répandus à l'orient et
même au nord de la mer Caspienne, jusqu'au-delà du lac Aral, dans les
vastes contrées qui ont pris d'eux leur dénomination de
_Tourk-estân_[62]. Ce sont ces mêmes peuples dont les anciens Grecs ont
parlé sous le nom de Parthes, de Massagètes, et même de Scythes, auquel
nous avons substitué celui de _Tartares_. Pasteurs et vagabonds comme
les Arabes bedouins, ils se montrèrent, dans tous les temps, guerriers
farouches et redoutables. Ni Kyrus ni Alexandre ne purent les subjuguer;
mais les Arabes furent plus heureux. Environ quatre-vingts ans après
Mahomet, ils entrèrent, par ordre du kalife _Ouâled I_, dans les pays
des Turks, et leur firent connaître leur religion et leurs armes. Ils
leur imposèrent même des tributs; mais l'anarchie s'étant glissée dans
l'empire, les gouverneurs rebelles se servirent d'eux pour résister aux
_kalifes_, et ils furent mêlés dans toutes les affaires. Ils ne
tardèrent pas d'y prendre un ascendant qui dérivait de leur genre de
vie. En effet, toujours sous des tentes, toujours les armes à la main,
ils formaient un peuple guerrier, et une milice rompue à toutes les
manoeuvres des combats. Ils étaient divisés, comme les Bedouins, en
tribus ou _camps_, appelés dans leur langue _ordou_, dont nous avons
fait _horde_, pour désigner leurs peuplades. Ces tribus, alliées ou
divisées entre elles pour leurs intérêts, avaient sans cesse des guerres
plus ou moins générales; et c'est à raison de cet état, que l'on voit
dans leur histoire plusieurs peuples également nommés _Turks_,
s'attaquer, se détruire et s'expulser tour à tour. Pour éviter la
confusion, je réserverai le nom de _Turks_ propres à ceux de
Constantinople, et j'appellerai _Turkmans_ ceux qui les précédèrent.
Quelques hordes de _Turkmans_ ayant donc été introduites dans l'empire
arabe, elles parvinrent en peu de temps à faire la loi à ceux qui les
avaient appelées comme alliées ou comme stipendiaires. Les _kalifes_ en
firent eux-mêmes une expérience remarquable. _Motazzam_[63], frère et
successeur d'_Almamoun_, ayant pris pour sa garde un corps de Turkmans,
se vit contraint de quitter Bagdad à cause de leurs désordres. Après
lui, leur pouvoir et leur insolence s'accrurent au point qu'ils
devinrent les arbitres du trône et de la vie des princes; ils en
massacrèrent trois en moins de trois ans. Les kalifes, délivrés de cette
première tutelle, ne devinrent pas plus sages. Vers 935,
_Radi-b'ellah_[64] ayant encore déposé son autorité dans les mains d'un
Turkman, ses successeurs retombèrent dans les premières chaînes; et sous
la garde des _emirs-el-omara_, ils ne furent plus que des fantômes de
puissance. Ce fut dans les désordres de cette anarchie qu'une foule de
_hordes_ turkmanes pénétrèrent dans l'empire, et qu'elles fondèrent
divers états indépendants, plus ou moins passagers, dans le _Kerman_, le
_Korasan_, à _Iconium_, à _Alep_, à _Damas_ et en _Égypte_.
Jusqu'alors les Turks actuels, distingués par le nom d'_Ogouzians_,
étaient restés à l'orient de la Caspienne et vers le Djihoun; mais dans
les premières années du 13^{e} siècle, _Djenkiz-Kan_ ayant amené toutes
les tribus de la haute Tartarie contre les princes de _Balk_ et de
_Samarqand_, les Ogouzians ne jugèrent pas à propos d'attendre les
_Mogols_: ils partirent sous les ordres de leur chef _Soliman_, et
poussant devant eux leurs troupeaux, ils vinrent (en 1214) camper dans
l'_Aderbedjân_, au nombre de cinquante mille cavaliers. Les Mogols les y
suivirent, et les poussèrent plus à l'ouest dans l'Arménie. Soliman
s'étant noyé (en 1220) en voulant passer l'Euphrate à cheval, _Ertogrul_
son fils prit le commandement des hordes, et s'avança dans les plaines
de l'Asie mineure, où des pâturages abondants attiraient ses troupeaux.
La bonne conduite de ce chef lui procura dans ces contrées une force et
une considération qui firent rechercher son alliance par d'autres
princes. De ce nombre fut le Turkman _Ala-el-din_, sultan à Iconium. Cet
Ala-el-din se voyant vieux et inquiété par les Tartares de
_Djenkiz-Kan_, accorda des terres aux Turks d'Ertogrul, et le fit même
général de toutes ses troupes. Ertogrul répondit à la confiance du
sultan, battit les _Mogols_, acquit de plus en plus du crédit et de la
puissance, et les transmit à son fils _Osman_, qui reçut d'un
_Ala-el-din_, successeur du premier, le Qofetân, le tambour et les
queues de cheval, symboles du commandement chez tous les Tartares. Ce
fut cet _Osman_ qui, pour distinguer ses _Turks_ des autres, voulut
qu'ils portassent désormais son nom, et qu'on les appelât _Osmanlès_,
dont nous avons fait Ottomans[65]. Ce nouveau nom devint bientôt
redoutable aux Grecs de Constantinople, sur qui Osman envahit des
terrains assez considérables pour en faire un royaume puissant. Bientôt
il lui en donna le titre, en prenant lui-même, en 1300, la qualité de
_soltân_, qui signifie _souverain absolu_. On sait comment ses
successeurs, héritiers de son ambition et de son activité, continuèrent
de s'agrandir aux dépens des Grecs; comment de jour en jour, leur
enlevant des provinces en Europe et en Asie, ils les resserrèrent jusque
dans les murs de Constantinople; et comment enfin Mahomet II, fils
d'Amurat, ayant emporté cette ville en 1453, anéantit ce rejeton de
l'empire de Rome. Alors les Turks, se trouvant libres des affaires
d'Europe, reportèrent leur ambition sur les provinces du midi. Bagdâd,
subjuguée par les Tartares, n'avait plus de kalifes depuis deux cents
ans[66]; mais une nouvelle puissance formée en Perse, avait succédé à
une partie de leurs domaines. Une autre, formée dans l'Égypte, dès le
dixième siècle, et subsistant alors sous le nom de _Mamlouks_, en avait
détaché la Syrie et le Diarbekr. Les Turks se proposèrent de dépouiller
ces rivaux. _Bayazid_, fils de Mahomet, exécuta une partie de ce dessein
contre le _sofi_ de Perse, en s'emparant de l'Arménie; et Sélim son fils
le compléta contre les _Mamlouks_. Ce sultan les ayant attirés près
d'Alep en 1517, sous prétexte de l'aider dans la guerre de Perse, tourna
subitement ses armes contre eux, et leur enleva de suite la Syrie et
l'Égypte, où il les poursuivit. De ce moment le sang des Turks fut
introduit dans ce pays; mais il s'est peu répandu dans les villages. On
ne trouve presque qu'au Kaire des individus de cette nation: ils y
exercent les arts, et occupent les emplois de religion et de guerre.
Ci-devant ils y joignaient toutes les places du gouvernement; mais
depuis environ trente ans, il s'est fait une révolution tacite, qui,
sans leur ôter le titre, leur a dérobé la réalité du pouvoir.
Cette révolution a été l'ouvrage d'une quatrième et dernière race, dont
il nous reste à parler. Ses individus, nés tous au pied du Caucase, se
distinguent des autres habitans par la couleur blonde de leurs cheveux,
étrangère aux naturels de l'Égypte. C'est cette espèce d'hommes que nos
croisés y trouvèrent dans le treizième siècle, et qu'ils appelèrent
_Mamelus_, ou plus correctement _Mamlouks_. Après avoir demeuré presque
anéantis pendant deux cent trente ans sous la domination des Ottomans,
ils ont trouvé moyen de reprendre leur prépondérance. L'histoire de
cette milice, les faits qui l'amenèrent pour la première fois en Égypte,
la manière dont elle s'y est perpétuée et rétablie, enfin son genre de
gouvernement, sont des phénomènes politiques si bizarres, qu'il est
nécessaire de donner quelques pages à leur développement.
CHAPITRE II.
Précis de l'histoire des Mamlouks.
Les Grecs de Constantinople, avilis par un gouvernement despotique et
bigot, avaient vu, dans le cours du septième siècle, les plus belles
provinces de leur empire devenir la proie d'un peuple nouveau. Les
Arabes, exaltés par le fanatisme de _Mahomet_, et plus encore par le
délire de jouissances jusqu'alors inconnues, avaient conquis, en
quatre-vingts ans, tout le nord de l'Afrique jusqu'aux Canaries, et tout
le midi de l'Asie jusqu'à l'Indus et aux déserts tartares. Mais le livre
du _prophète_, qui enseignait la méthode des ablutions, des jeûnes et
des prières, n'avait point appris la science de la législation, ni ces
principes de la morale naturelle, qui sont la base des empires et des
sociétés. Les Arabes savaient vaincre et nullement gouverner: aussi
l'édifice informe de leur puissance ne tarda-t-il pas de s'écrouler. Le
vaste empire des _kalifes_, passé du despotisme à l'anarchie, se
démembra de toutes parts. Les gouverneurs temporels, désabusés de la
sainteté de leur chef spirituel, s'érigèrent partout en souverains, et
formèrent des états indépendants. L'Égypte ne fut pas la dernière à
suivre cet exemple; mais ce ne fut qu'en 969[67] qu'il s'y établit une
puissance régulière, dont les princes, sous le nom de _kalifes
fâtmîtes_, disputèrent à ceux de Bagdâd jusqu'au titre de leur dignité.
Ces derniers, à cette époque, privés de leur autorité par la milice
turkmane, n'étaient plus capables de réprimer ces prétentions. Ainsi les
_kalifes_ d'Égypte restèrent maîtres paisibles de ce riche pays, et ils
en eussent pu former un état puissant. Mais toute l'histoire des Arabes
s'accorde à prouver que cette nation n'a jamais connu _la science du
gouvernement_. Les souverains d'Égypte, despotes comme ceux de Bagdâd,
marchèrent par les mêmes routes à la même destinée. Ils se mêlèrent de
querelles de sectes, ils en firent même de nouvelles, et persécutèrent
pour avoir des prosélytes. L'un d'eux, nommé _Hâkem-b'amr-ellâh_[68],
eut l'extravagance de se faire reconnaître pour dieu incarné, et la
barbarie de mettre le feu au Kaire pour se désennuyer. D'autres
dissipèrent les fonds publics par un luxe bizarre. Le peuple foulé les
prit en aversion; et leurs courtisans, enhardis par leur faiblesse,
aspirèrent à les dépouiller. Tel fut le cas d'_Adhad-el-dîn_, dernier
rejeton de cette race. Après une invasion des croisés, qui lui avaient
imposé un tribut, un de ses généraux, déposé, le menaça de lui enlever
un pouvoir dont il se montrait peu digne. Se sentant incapable de
résister par lui-même, et sans espoir dans sa nation qu'il avait
aliénée, il eut recours aux étrangers. En vain le raisonnement et
l'expérience de tous les temps lui dictaient que ces étrangers,
dépositaires de sa personne, en seraient aussi les maîtres; une première
imprudence en nécessita une seconde: il appela une race de Turkmans et
de Kourdes qui s'étaient fait un état dans le nord de la Syrie, et il
implora _Nour-el-dîn_, souverain d'Alep, qui dévorant déja l'Égypte, se
hâta d'y envoyer une armée. Elle délivra effectivement _Adhad_ du tribut
des Francs et des prétentions de son général; mais le kalife ne fit que
changer d'ennemis: on ne lui laissa que l'ombre de la puissance; et
_Selâh-el-dîn_, qui prit, en 1171, le commandement des troupes, finit
par le faire étrangler. C'est ainsi que les Arabes d'Égypte furent
assujettis à des étrangers, dont les princes commencèrent une nouvelle
dynastie dans la personne de _Selâh-el-dîn_.
Pendant que ces choses se passaient en Égypte, pendant que les croisés
d'Europe se faisaient chasser de Syrie pour leurs désordres, des
mouvements extraordinaires préparaient d'autres révolutions dans la
haute Asie. Djenkiz-Kan, devenu seul chef de presque toutes les hordes
tartares, n'attendait que le moment d'envahir les états voisins: une
insulte faite à des marchands sous sa protection, détermina sa marche
contre le sultan de Balk et l'orient de la Perse. Alors, c'est-à-dire
vers 1218, ces contrées devinrent le théâtre d'une des plus sanglantes
calamités dont l'histoire des conquérants fasse mention. Les Mogols, le
fer et la flamme à la main, pillant, égorgeant, brûlant, sans
distinction d'âge ni de sexe, réduisirent tout le pays du Sihoun au
Tigre en un désert de cendres et d'ossements. Ayant passé au nord de la
Caspienne, ils poussèrent leurs ravages jusque dans la Russie et le
Cuban. Ce fut cette expédition, arrivée en 1227, dont les suites
introduisirent les Mamlouks en Égypte. Les Tartares, las d'égorger,
avaient ramené une foule de jeunes esclaves des deux sexes; leurs camps
et les marchés de l'Asie en étaient remplis. Les successeurs de
_Selâh-el-dîn_, qui, à titre de _Turkmans_, conservaient des
correspondances vers la Caspienne, virent dans cette rencontre une
occasion de se former à bon marché une milice dont ils connaissaient la
beauté et le courage. Vers l'an 1230, l'un d'eux fit acheter jusqu'à
12,000 jeunes gens qui se trouvèrent _Tcherkâsses_, _Mingreliens_ et
_Abazans_. Il les fit élever dans les exercices militaires, et en peu de
temps il eut une légion des plus beaux et des meilleurs soldats de
l'Asie, mais aussi des plus mutins, comme il ne tarda pas de
l'éprouver. Bientôt cette milice, semblable aux gardes prétoriennes,
lui fit la loi. Elle fut encore plus audacieuse sous son successeur,
qu'elle déposa. Enfin, en 1250, peu après le désastre de saint Louis,
ces soldats tuèrent le dernier prince _turkman_, et lui substituèrent un
de leurs chefs, avec le titre de _sultan_[69], en gardant pour eux celui
de _Mamlouks_, qui signifie un esclave militaire[70].
Telle est cette milice d'esclaves devenus despotes, qui depuis plusieurs
siècles régit les destins de l'Égypte. Dès l'origine, les effets
répondirent aux moyens: sans contrat social entre eux que l'intérêt du
moment, sans droit public avec la nation que celui de la conquête, les
Mamlouks n'eurent pour règle de conduite et de gouvernement que la
violence d'une soldatesque effrenée et grossière. Le premier chef qu'ils
élurent, ayant occupé cet esprit turbulent à la conquête de la Syrie, il
obtint un règne de 17 ans; mais depuis lui pas un seul n'est parvenu à
ce terme. Le fer, le cordon, le poison, le meurtre public ou
l'assassinat privé, ont été le sort d'une suite de tyrans, dont on
compte 47 dans une espace de 257 ans. Enfin, en 1517, Sélim, sultan des
Ottomans, ayant pris et fait pendre Toumâm-bek, leur dernier chef, mit
fin à cette dynastie[71].
Selon les principes de la politique turke, Sélim devait exterminer tout
le corps des Mamlouks; mais une vue plus raffinée le fit pour cette fois
déroger à l'usage. Il sentit, en établissant un pacha dans l'Égypte, que
l'éloignement de la capitale deviendrait une grande tentation de
révolte, s'il lui confiait la même autorité que dans les autres
provinces. Pour parer à cet inconvénient, il combina une forme
d'administration telle, que les pouvoirs, partagés entre plusieurs
corps, gardassent un équilibre qui les tînt tous dans sa dépendance: la
portion des Mamlouks échappés à son premier massacre lui parut propre à
ce dessein. Il établit donc un _diouân_, ou _conseil_ de régence, qui
fut composé du pacha et des chefs des 7 corps militaires. L'office du
pacha fut de notifier à ce conseil les ordres de la _Porte_, de faire
passer le tribut, de veiller à la sûreté du pays contre les ennemis
extérieurs, de s'opposer à l'agrandissement des divers partis; de leur
côté, les membres du conseil eurent le droit de rejeter les ordres du
pacha, en motivant les refus; de le déposer même, et de ratifier toutes
les ordonnances civiles ou politiques. Quant aux _Mamlouks_, il fut
arrêté qu'on prendrait parmi eux les 24 gouverneurs ou beks des
provinces: on leur confia le soin de contenir les Arabes, de veiller à
la perception des tributs et à toute la police intérieure; mais leur
autorité fut purement passive, et ils ne durent être que les instruments
des volontés du conseil. L'un d'eux, résidant au Kaire, eut le titre de
_chaik-el-beled_[72], qu'on doit traduire par _gouverneur de la ville_,
dans un sens purement civil, c'est-à-dire, sans aucun pouvoir militaire.
Le sultan établit aussi des tributs, dont une partie fut destinée à
soudoyer 20,000 hommes de pied et un corps de 12,000 cavaliers,
résidants sur le pays: l'autre, à procurer à la Mekke et à Médine des
provisions de blé dont elles manquent; et la troisième, à grossir le
kazné ou trésor de Constantinople, et à soutenir le luxe du _sérail_.
Du reste, le peuple, qui devait subvenir à ces dépenses, ne fut compté,
comme l'a très-bien observé Savary, que comme un agent passif, et resta
soumis comme auparavant à toute la rigueur d'un despotisme militaire.
Cette forme de gouvernement n'a pas mal répondu aux intentions de Sélim,
puisqu'elle a duré plus de 2 siècles; mais depuis 50 ans, la Porte
s'étant relâchée de sa vigilance, il s'est introduit des nouveautés dont
l'effet a été de multiplier les _Mamlouks_; de reporter en leurs mains
les richesses et le crédit, et enfin, de leur donner sur les Ottomans un
ascendant qui a réduit à peu de chose le pouvoir de ceux-ci. Pour
concevoir cette révolution, il faut connaître par quels moyens les
_Mamlouks_ se sont perpétués et multipliés en Égypte.
En les voyant subsister en ce pays depuis plusieurs siècles, on croirait
qu'ils s'y sont reproduits par la voie ordinaire de la génération; mais
si leur premier établissement fut un fait singulier, leur perpétuation
en est un autre qui n'est pas moins bizarre. Depuis 550 ans qu'il y a
des _Mamlouks_ en Égypte, pas un seul n'a donné lignée subsistante; il
n'en existe pas une famille à la seconde génération: tous leurs enfants
périssent dans le premier ou le second âge. Les Ottomans sont presque
dans le même cas, et l'on observe qu'ils ne s'en garantissent qu'en
épousant des femmes indigènes, ce que les _Mamlouks_ ont toujours
dédaigné[73]. Qu'on explique pourquoi des hommes bien constitués, mariés
à des femmes saines, ne peuvent naturaliser sur les bords du Nil un sang
formé aux pieds du Caucase, et qu'on se rappelle que les plantes
d'Europe refusent également d'y maintenir leur espèce; on pourra hésiter
de croire ce double phénomène; mais il n'en est pas moins constant, et
il ne paraît pas nouveau; les anciens ont des observations qui y sont
analogues: ainsi, lorsque Hippocrate[74] dit que chez les Scythes et les
Égyptiens, tous les individus se ressemblent, et que ces deux nations
ne ressemblent à aucune autre; lorsqu'il ajoute que dans le pays de ces
deux peuples, le climat, les saisons, les éléments et le terrain ont une
uniformité qu'ils n'ont point ailleurs, n'est-ce pas reconnaître cette
espèce d'intolérance dont je parle? Quand de tels pays impriment un
caractère si particulier à ce qui leur appartient, n'est-ce pas une
raison de repousser tout ce qui leur est étranger? Il semble alors que
le seul moyen de naturalisation pour les animaux et pour les plantes,
est de se ménager une affinité avec le climat, en s'alliant aux espèces
indigènes; et les _Mamlouks_, ainsi que je l'ai dit, s'y sont refusés.
Le moyen qui les a perpétués et multipliés est donc le même qui les y a
établis; c'est-à-dire qu'ils se sont régénérés par des esclaves
transportés de leur pays originel. Depuis les Mogols, ce commerce n'a
pas cessé sur les bords du Kuban et du Phase[75]; comme en Afrique, il
s'y entretient, et par les guerres que se font les nombreuses peuplades
de ces contrées, et par la misère des habitants qui vendent leurs
propres enfants pour vivre. Ces esclaves des deux sexes, transportés
d'abord à Constantinople, sont ensuite répandus dans tout l'empire, où
ils sont achetés par les gens riches. Les Turks, en s'emparant de
l'Égypte, auraient dû sans doute y prohiber cette dangereuse
marchandise: ne l'ayant pas fait, ils se sont attiré le revers qui
aujourd'hui les dépossède; ce revers a été préparé de longue main par
plusieurs abus. Depuis long-temps la Porte négligeait les affaires de
cette province. Pour contenir les pachas, elle avait laissé le divan
étendre son pouvoir, et les chefs des _janissaires_ et des _azâbs_
étaient devenus tout-puissants. Les soldats eux-mêmes, devenus citoyens
par les mariages qu'ils avaient contractés, n'étaient plus les créatures
de Constantinople. Un changement arrivé dans la discipline avait aggravé
le désordre. Dans l'origine, les sept corps militaires avaient des
caisses communes; et quoique la société fût riche, les particuliers, ne
disposant de rien, ne pouvaient rien. Les chefs, que cette disposition
gênait, eurent le crédit de la faire abolir, et ils obtinrent la
permission de posséder des propriétés foncières, des terres et des
villages. Or, comme ces terres et ces villages dépendaient des
gouverneurs _mamlouks_, il fallut les ménager, pour qu'ils ne les
grevassent point. De ce moment, les _beks_ acquirent une influence sur
les gens de guerre, qui jusqu'alors les avaient dédaignés; et cette
influence devint d'autant plus grande, que leur gestion leur procurait
des richesses considérables: ils les employèrent à se faire des amis et
des créatures; ils multiplièrent leurs esclaves, et après les avoir
affranchis, ils les poussèrent de tout leur crédit aux grades de la
milice et du gouvernement. Ces parvenus conservant pour leurs patrons un
respect que l'usage de l'Orient consacre, ils leur formèrent des
factions dévouées à toutes leurs volontés. Telle fut la marche par
laquelle _Ybrahim_, l'un des kiâyas[76] ou colonels vétérans des
_janissaires_, parvint vers 1746 à se saisir de tous les pouvoirs: il
avait tellement multiplié et avancé ses affranchis, que sur les 24 beks
que l'on devait compter, il y en avait 8 de sa _maison_. Il en retirait
une prépondérance d'autant plus certaine, que le pacha laissait toujours
des places vacantes pour en percevoir les émoluments. D'autre part, ses
largesses lui avaient attaché les officiers et les soldats de son corps.
Enfin l'association de _Rodoan_, le plus accrédité des colonels _azâbs_,
mettait le sceau à sa puissance. Le pacha, maîtrisé par cette faction,
ne fut plus qu'un fantôme, et les ordres du sultan s'évanouirent devant
ceux d'Ybrahim. A sa mort, arrivée en 1757, sa _maison_, c'est-à-dire
ses affranchis, divisés entre eux, mais réunis contre les autres,
continuèrent de faire la loi. Rodoan, qui avait succédé à son collègue,
ayant été chassé et tué par une cabale de jeunes _beks_, on vit divers
_commandants_ se succéder dans un assez court espace. Enfin, vers 1766,
un des principaux acteurs des troubles, _Ali-bek_, qui pendant plusieurs
années a fixé l'attention de l'Europe, prit un ascendant décidé sur ses
rivaux, et sous le titre d'_émir-hadj_ et de _chaik-el-beled_, parvint à
s'arroger toute la puissance. L'histoire des Mamlouks étant liée à la
sienne, nous allons continuer l'une en exposant l'autre.
CHAPITRE III.
Précis de l'histoire d'Ali-Bek[77].
La naissance d'Ali-bek est soumise aux mêmes incertitudes que celle de
la plupart des _Mamlouks_. Vendus en bas âge par leurs parents, ou
enlevés par des ennemis, ces enfants conservent peu le souvenir de leur
origine et de leur patrie, souvent même ils les cèlent. L'opinion là
plus accréditée sur Ali est qu'il naquit parmi les Abazans, l'un des
peuples qui habitent le Caucase, et dont les esclaves sont les plus
recherchés[78]. Les marchands qui font ce commerce le transportèrent,
dans l'une de leurs cargaisons annuelles, au Kaire: il y fut acheté par
les frères Isaac et Yousef, juifs douaniers, qui en firent présent à
Ybrahim Kiâya. On estime qu'il pouvait avoir alors 12 à 14 ans; mais les
Orientaux, tant musulmans que chrétiens, ne tenant point de registres de
naissance, on ne sait jamais leur âge précis. Ali, chez son nouveau
patron, remplit les fonctions des Mamlouks, qui sont presque en tout
celles des pages chez les princes. Il reçut l'éducation d'usage, qui
consiste à bien manier un cheval, à tirer la carabine et le pistolet, à
lancer le _djerid_, à frapper du sabre, et même un peu, à lire et à
écrire. Dans tous ces exercices, il montra une pétulance qui lui valut
le surnom turk de _djendâli_, c'est-à-dire, _fou_. Mais les soucis de
l'ambition parvinrent à le calmer. Vers l'âge de 18 à 20 ans, son patron
lui laissa croître la barbe, c'est-à-dire, qu'il l'affranchit; car chez
les Turks un visage sans moustaches et sans barbe n'appartient qu'aux
esclaves et aux femmes, et de là cette impression défavorable qu'ils
reçoivent du premier aspect de tout Européen. En l'affranchissant,
Ybrahim lui donna une femme, des revenus, et le promut au grade de
_kâchef_ ou _gouverneur_ de district; enfin il le mit au rang des 24
beks. Ces divers grades, le crédit et les richesses qu'il y acquit,
éveillèrent l'ambition d'Ali-bek. La mort de son patron, arrivée en
1757, ouvrit à ses projets une libre carrière. Il se mêla dans toutes
les intrigues qui se firent pour élever ou supplanter les commandants.
Rodoan Kiâya lui dut sa ruine. Après Rodoan, diverses factions portèrent
tour à tour leurs chefs à sa place. Celui qui l'occupait en 1762, était
Abd-el-Rahmân, peu puissant par lui-même, mais soutenu par plusieurs
maisons confédérées. Ali était alors _chaik-el-beled_; il saisit le
moment qu'Abd-el-Rahmân conduisait la caravane de la Mekke, pour le
faire exiler; mais lui-même eut bientôt son tour, et fut condamné à
passer à Gaze. Gaze, dépendant d'un pacha turk, n'était point un lieu
assez agréable ni assez sûr pour qu'il acceptât cet exil; aussi n'en
prit-il la route que par feinte, et dès le troisième jour il tourna vers
_Saïd_, où il fut rejoint par ses partisans. Ce fut à Djirdjé qu'un
séjour de 2 ans mûrit sa tête, et qu'il prépara les moyens d'obtenir et
d'assurer le pouvoir qu'il ambitionnait. Les amis que son argent lui fit
au Kaire l'ayant enfin rappelé en 1766, il parut subitement dans cette
ville, et en une seule nuit il tua 4 beks de ses ennemis, en exila 4
autres, et se trouva désormais chef du parti le plus nombreux. Devenu
dépositaire de toute l'autorité, il résolut de l'employer à s'agrandir
encore davantage. Son ambition ne se borna plus au simple titre de
_commandant_ ni de _quaiem-maquam_. La suzeraineté de Constantinople
offensa son orgueil, et il n'aspira pas moins qu'au titre de _sultan_
d'Égypte. Toutes ses démarches furent relatives à ce but: il chassa le
pacha, qui n'était plus qu'un être de représentation; il refusa le
tribut accoutumé; enfin, en 1768, il battit monnaie à son propre
coin[79]. La Porte ne vit pas sans indignation ces atteintes à son
autorité; mais pour les réprimer il eût fallu une guerre ouverte, et les
circonstances n'étaient pas favorables. L'Arabe _Dâher_, établi dans
_Acre_, tenait en échec la Syrie; et le divan de Constantinople, occupé
des affaires de la Pologne et des prétentions des Russes, n'avait
d'attention que pour le Nord. On tenta la voie usitée des capidjis; mais
le poison ou le poignard surent toujours prévenir le cordon qu'ils
portaient. _Ali-bek_, profitant des circonstances, poussa de plus en
plus ses entreprises et ses succès. Depuis plusieurs années, une partie
du Saïd était occupée par des chaiks arabes peu soumis. L'un d'eux,
nommé _Hammâm_, y formait une puissance capable d'inquiéter. Ali
commença par se délivrer de ce souci, et sous prétexte que ce chaik
recélait un dépôt confié par Ybrahim Kiâya, et qu'il accueillait des
rebelles, il envoya contre lui, en 1769, un corps, de Mamlouks commandé
par son favori Mohammad-bek qui détruisit en une seule journée Hammâm et
sa puissance.
La fin de cette même année vit une autre expédition dont les suites
devaient rejaillir jusque sur l'Europe. Ali-bek arma des vaisseaux à
_Suez_, et les chargeant de Mamlouks, il ordonna au bek _Hasan_ d'aller
occuper Djedda, port de la Mekke, pendant qu'un corps de cavalerie, sous
la conduite de _Mohammad-bek_, marcha par terre à la Mekke même, qui fut
prise sans coup férir et livrée au pillage. Son dessein était de faire
de Djedda l'entrepôt du commerce de l'Inde; et ce projet suggéré par un
jeune négociant vénitien[80] admis à sa confiance, devait faire
abandonner le trajet par le cap de Bonne-Espérance, et lui substituer
l'ancienne route de la Méditerranée et de la mer Rouge. Mais, sans
parler du revers qui termina cette entreprise[81], la suite des faits a
prouvé qu'on s'était trop pressé, et qu'avant d'introduire l'or dans un
pays, il faut y établir des lois.
Cependant Ali-bek, vainqueur d'un chaik du Saïd, et du chérif de la
Mekke, se crut fait désormais pour commander au monde entier. Ses
courtisans lui dirent qu'il était aussi puissant que le sultan de
Constantinople, et il le crut comme ses courtisans. Un peu de
raisonnement lui eût démontré que la proportion de l'Égypte au reste de
l'empire n'en fait qu'un bien petit état, et que 7 ou 8,000 cavaliers
qu'il commandait étaient peu de chose en comparaison de 100,000
janissaires dont le sultan pouvait disposer; mais les Mamlouks ne savent
point de géographie; et Ali, qui voyait l'Égypte de près, la trouvait
plus grande que la Turkie qu'il voyait de loin. Il résolut donc de
commencer le cours de ses conquêtes. La Syrie, qui était à sa porte, fut
naturellement la première qu'il se proposa: tout favorisait ses vues. La
guerre des Russes, ouverte en 1769, occupait toutes les forces des Turks
dans le Nord. Le chaik Dâher, révolté, était un allié puissant et
fidèle; enfin les concussions du pacha de Damas, en disposant les
esprits à la révolte, offraient la plus belle occasion d'envahir son
gouvernement, et de mériter le titre de libérateur des peuples. Ali
saisit très-bien cet ensemble, et il ne différa de se mettre en
mouvement, qu'autant que l'exigeaient les préparatifs nécessaires.
Toutes les mesures étant prises, il publia, en décembre 1770, un
manifeste contre _Osman_, pacha de Damas, et il envoya 500 Mamlouks
occuper Gaze, pour s'assurer l'entrée de la Palestine. Osman n'apprit
pas plus tôt l'invasion, qu'il accourut. Les Mamlouks, effrayés de sa
diligence et du nombre de ses troupes, se tinrent, la bride en main,
prêts à fuir au premier signal; mais _Dâher_, l'homme le plus diligent
qu'ait vu depuis long-temps la Syrie, _Dâher_ accourut d'Acre, et les
tira d'embarras. Osman, campé près de Yâfa, prit la fuite sans rendre de
combat. Dâher occupa Yâfa, Ramlé et toute la Palestine, et la route
resta ouverte à la grande armée qu'on attendait.
Elle arriva sur la fin de février 1771: les gazettes du temps, qui
comptèrent 60,000 hommes, ont fait croire en Europe que c'était une
armée semblable à celles de Russie ou d'Allemagne; mais les Turks, et
surtout ceux de l'Asie, diffèrent encore plus des Européens par l'état
militaire que par les usages et les moeurs. Il s'en faut beaucoup que
60,000 hommes, chez eux, soient 60,000 soldats comme les nôtres. L'armée
dont il s'agit en est un exemple: elle pouvait monter réellement à
40,000 têtes qu'il faut classer comme il suit; savoir, 5,000 Mamlouks,
tous à cheval, et c'était là véritablement l'armée; environ 1,500
Barbaresques à pied, et pas d'autre infanterie. Les Turks n'en
connaissent pas; chez eux, l'homme à cheval est tout. En outre, chaque
Mamlouk ayant à sa suite deux valets à pied armés d'un bâton, il en
résulte 10,000 valets; plus, un excédant de valets et de _serrâdjs_ ou
valets à cheval pour les beks et kâchefs, évalué 2,000, et tout le reste
vivandiers et goujats: voilà cette armée, telle que me l'ont dépeinte
en Palestine des personnes qui l'ont vue et suivie. Elle était commandée
par le favori d'_Ali-bek, Mohammad-bek_, surnommé _Aboudâhâb_, ou père
de l'or, à raison du luxe de sa tente et de ses harnais. Quant à l'ordre
et à la discipline, il n'en faut pas faire mention. Les armées des
Mamlouks et des Turks ne sont qu'un amas confus de cavaliers sans
uniformes, de chevaux de toute taille et de toutes couleurs, marchant
sans observer ni rangs, ni distributions. Cette foule s'achemina vers
Acre, laissant sur son passage les traces de son indiscipline et de sa
rapacité: là se fit la réunion des troupes du chaik Dâher, qui
consistaient en 1,500 _Safadiens_[82] à cheval, commandés par son fils
_Ali_; en 1,200 cavaliers _Mottouâlis_, ayant pour chef le chaik
_Nâsif_, et à peu près 1,000 Barbaresques à pied. Cette réunion opérée,
et le plan concerté, l'on marcha vers Damas dans le courant d'avril.
Osman, qui avait eu le loisir de se préparer, avait de son côté
rassemblé une armée nombreuse et aussi mal ordonnée. Les pachas de
Saïd[83], de Tripoli et d'Alep s'étaient joints à lui, et ils
attendaient l'ennemi sous les murs mêmes de Damas. Il ne faut pas
s'imaginer ici des mouvements combinés, tels que ceux qui, depuis 100
ans, ont fait de la guerre parmi nous une science de calcul et de
réflexion. Les Asiatiques n'ont pas les premiers éléments de cette
conduite. Leurs armées sont des _cohues_, leurs marches des pillages,
leurs campagnes des incursions, leurs batailles des batteries; le plus
fort ou le plus hardi va chercher l'autre, qui souvent fuit sans combat;
s'il attend de pied ferme, on s'aborde, on se mêle; on tire les
carabines, on rompt des lances, on se taille à coups de sabre; on n'a
presque jamais de canon, et lorsqu'il y en a, il est de peu de service.
La terreur se répand souvent sans raison: un parti fuit; l'autre le
presse, et crie victoire. Le vaincu subit la loi du vainqueur, et
souvent la campagne finit avec la bataille.
Tel fut en partie ce qui se passa en Syrie en 1771. L'armée d'Ali-bek et
de Dâher marcha contre Damas. Les pachas l'attendirent; on s'approcha,
et le 6 juin on en vint à une affaire décisive: les Mamlouks et les
Safadiens fondirent avec tant de fureur sur les Turks, que ceux-ci,
épouvantés du carnage, prirent la fuite; les pachas ne furent pas les
derniers à se sauver; les alliés, maîtres du terrain, s'emparèrent sans
effort de la ville qui n'avait ni soldats ni murs. Le château seul
résista. Ses murailles ruinées n'avaient pas un canon, encore moins de
canonniers; mais il y avait un fossé marécageux, et derrière les ruines
quelques fusiliers; et cela suffit pour arrêter cette armée de
cavaliers: cependant, comme les assiégés étaient vaincus par l'opinion,
ils capitulèrent le troisième jour, et la place devait être livrée le
lendemain, lorsque le point du jour amena la plus étrange des
révolutions. Au moment que l'on attendait le signal de la reddition,
Mohammad fait tout à coup crier la retraite, et tous ses cavaliers
tournent vers l'Égypte. En vain Ali-Dâher et Nâsif surpris, accourent et
demandent la cause d'un retour si incroyable: le _Mamlouk_ ne répond à
leurs instances que par une menace hautaine, et tout décampe en
confusion. Ce ne fut pas une retraite, mais une fuite; on eût dit que
l'ennemi les chassait l'épée dans les reins; la route de Damas au Kaire
fut couverte de piétons, de cavaliers épars, de munitions et de bagages
abandonnés. On attribua dans le temps cette aventure bizarre à un
prétendu bruit de la mort d'Ali-bek; mais le vrai noeud de l'énigme fut
une conférence secrète qui se passa de nuit dans la tente de
Mohammad-bek. Osman ayant vu que la force était sans succès, employa la
séduction. Il trouva moyen d'introduire chez le général égyptien un
agent délié qui, sous prétexte de traiter de pacification, tenta de
semer la révolte et la discorde. Il insinua à Mohammad que le rôle qu'il
jouait était aussi peu convenable à son honneur qu'à sa sûreté; qu'il se
trompait s'il croyait que le sultan dût laisser impunies les saillies
d'Ali-bek; que c'était un sacrilége de violer une ville sainte comme
Damas, l'une des deux portes de la _Kîabé_[84]; qu'il s'étonnait que lui
Mohammad préférât à la faveur du sultan celle d'un de ses esclaves, et
qu'il plaçât un second maître entre son souverain et lui; que d'ailleurs
on savait que ce maître, en l'exposant chaque jour à de nouveaux
dangers, le sacrifiait, et à son ambition personnelle, et à la jalousie
de son kiâya, le Copte _Rezq_. Ces raisons, et surtout ces deux
dernières, qui portaient sur des faits connus, frappèrent vivement
Mohammad et ses beks: aussitôt ils délibérèrent, et se lièrent par
serment sur le _sabre_ et le _Qôran_; ils décidèrent qu'on partirait
sans délai pour le Kaire. Ce fut en conséquence de ce dessein qu'ils
décampèrent si brusquement, en abandonnant leur conquête: ils marchèrent
avec tant de précipitation, que le bruit de leur arrivée ne les précéda
au Kaire que de six heures. Ali-bek en fut épouvanté, et il eût désiré
de punir sur-le-champ son général; mais Mohammad parut si bien
accompagné, qu'il n'y eut pas moyen de rien tenter contre sa personne:
il fallut dissimuler, et Ali-bek s'y soumit d'autant plus aisément,
qu'il devait sa fortune bien plus encore à cet art qu'à son courage.
Privé tout à coup des fruits d'une guerre dispendieuse, Ali-bek ne
renonça pas à ses projets. Il continua d'envoyer des secours à son
allié Dâher, et il prépara une seconde armée pour l'année 1772; mais la
fortune, lasse de faire pour lui plus que sa prudence, cessa de le
favoriser. Un premier revers fut la perte de plusieurs _cayâsses_ ou
bateaux qu'un corsaire russe enleva à la vue de Damiât, au moment qu'ils
portaient des riz à Dâher; mais un autre accident bien plus grave, fut
l'évasion de Mohammad-bek. Ali-bek avait de la peine à oublier l'affaire
de Damas; néanmoins, par un reste de cet amour que l'on a pour ceux à
qui l'on a fait du bien, il ne pouvait se décider à un coup violent,
quand un propos glissé par le négociant vénitien qui jouissait de sa
confiance, vint l'y déterminer. «Les sultans des Francs,» disait un jour
Ali-bek à cet Européen, de qui je le tiens, «les sultans des Francs
ont-ils des enfants aussi riches que mon fils Mohammad? Non, seigneur,
lui répondit le courtisan: ils s'en donnent bien de garde; car ils
prétendent que les enfants trop grands sont souvent pressés d'hériter de
leurs pères.» Ce mot pénétra comme un trait dans le coeur d'Ali-bek. De
ce moment il vit dans Mohammad un rival dangereux, et il résolut sa
perte. Pour l'effectuer sans risques, il envoya d'abord un ordre à
toutes les portes du Kaire de ne laisser sortir aucun Mamlouk dans la
soirée ou pendant la nuit; puis il fit signifier à Mohammad d'aller
sur-le-champ en exil au Saïd. Il comptait, par cette contradiction, que
Mohammad serait arrêté aux portes, et que les gardiens s'emparant de sa
personne, on en aurait bon marché; mais le hasard trompa ces mesures
vagues et timides. La fortune voulut que par un malentendu, on crût
Mohammad chargé d'ordres particuliers d'Ali. On le laissa passer avec sa
suite, et de ce moment tout fut perdu. Ali-bek, instruit de la méprise,
le fit poursuivre; mais Mohammad tint une contenance si menaçante, qu'on
n'osa l'attaquer. Il se retira au Saïd, frémissant de colère et plein du
désir de la vengeance. Un autre danger l'y attendait. Ayoub-bek,
lieutenant d'Ali, feignant d'entrer dans les ressentiments de l'exilé,
l'accueillit avec transport, et jura sur le sabre et le Qôran de faire
cause commune avec lui. Peu de temps après on surprit des lettres de cet
Ayoub à Ali, par lesquelles il lui promettait incessamment la tête de
son ennemi. Mohammad, ayant découvert la trame, fit saisir le traître;
et, après lui avoir coupé les poings et la langue, il l'envoya au Kaire
recevoir la récompense de son patron.
Cependant les Mamlouks, jaloux de la fortune et las des hauteurs
d'Ali-bek, désertèrent en foule vers son rival. Les Arabes de _Hammâm_,
par ressentiment et par espoir de butin, se joignirent à eux. En
quarante jours Mohammad se vit assez fort pour descendre du Saïd et
venir camper à 4 lieues du Kaire. Ali-bek, troublé de son approche,
hésita sur le parti qu'il devait prendre, et prit le plus mauvais.
Craignant de se voir trahi s'il marchait en personne, il fit avancer un
corps de troupes sous la conduite d'Ismaël-bek, dont il avait lieu de se
défier, et lui-même campa avec sa maison aux portes du Kaire. Ismaël,
qui avait trempé dans l'affaire de Damas, ne fut pas plus tôt en
présence de l'ennemi, qu'il passa de son côté; ses troupes,
déconcertées, se replièrent en fuyant vers le Kaire: pendant qu'elles se
rejoignaient au corps de réserve, les Arabes et les Mamlouks qui les
poursuivaient les attaquèrent si brusquement que la déroute devint
générale. Ali-bek perdant courage ne songea plus qu'à sauver ses trésors
et sa personne. Il rentra précipitamment dans la ville, et, pillant à la
hâte sa propre maison, il prit la fuite vers Gaze, suivi de 800 Mamlouks
qui s'attachèrent à sa fortune. Il voulait passer sur-le-champ jusqu'à
Acre, chez son allié Dâher; mais les habitants de Nâblous et de Yâfa lui
fermèrent la route. Il fallut que Dâher vînt lui-même lever les
obstacles. L'Arabe le reçut avec cette simplicité et cette franchise qui
de tout temps ont fait le caractère de sa nation, et il l'emmena à Acre.
Saïde alors assiégée par les troupes d'Osman et par les Druzes,
demandait des secours. Il alla les porter, et Ali l'y accompagna. Leurs
troupes réunies formaient environ 7,000 cavaliers. A leur approche les
Turks levèrent le siége, et se retirèrent à une lieue au nord de la
ville, sur la rivière d'_Aoula_. Ce fut là que se livra, en juillet
1772, la bataille la plus considérable et la plus méthodique de toute
cette guerre. L'armée turke, trois fois plus forte que celle des deux
alliés, fut complètement battue. Les sept pachas qui la commandaient
prirent la fuite, et Saïde resta à _Dâher_, et à son gouverneur
_Degnizlé_. De retour à _Acre_, Ali-bek et Dâher allèrent châtier les
habitants de Yâfa, qui s'étaient révoltés pour garder à leur profit un
dépôt de munitions et de vêtements qu'une flottille d'Ali y avait laissé
avant qu'il fût chassé du Kaire. La ville, occupée par un chaik de
_Nâblous_, ferma ses portes, et il fallut l'assiéger. Cette expédition
commença en juillet, et dura 8 mois, quoique Yâfa n'eût pour enceinte
qu'un vrai mur de jardin sans fossé; mais en Syrie et en Égypte on est
encore plus novice dans la guerre de siége que dans celle de campagne:
enfin les assiégés capitulèrent en février 1773. Ali, désormais libre,
ne songea plus qu'à repasser au Kaire. _Dâher_ lui offrait des secours;
les Russes, avec qui Ali avait contracté une alliance en traitant
l'affaire du corsaire, promettaient de le seconder: seulement il fallait
du temps pour rassembler ces moyens épars, et Ali s'impatientait. Les
promesses de Rezq, son oracle et son kiâya, irritaient encore sa
pétulance. Ce Copte ne cessait de lui dire que l'heure de son retour
était venue; que les astres en présentaient les signes les plus
favorables; que la perte de Mohammad était présagée de la manière la
plus certaine. Ali, qui, comme tous les Turks, croyait fermement à
l'astrologie, et qui se fiait d'autant plus à Rezq, que souvent ses
prédictions avaient réussi, ne pouvait plus supporter de délais. Les
nouvelles du Kaire achevèrent de lui faire perdre patience. Dans les
premiers jours d'avril on lui remit des lettres signées de ses amis, par
lesquelles ils lui marquaient qu'on était las de son ingrat esclave, et
qu'on n'attendait que sa présence pour le chasser. Sur-le-champ il
arrêta son départ, et sans donner aux Russes le temps d'arriver, il
partit avec ses Mamlouks et 1,500 Safadiens commandés par _Osman_, fils
de _Dâher_; mais il ignorait que les lettres du Kaire étaient une ruse
de Mohammad; que ce bek les avait exigées par violence pour le tromper
et l'attirer dans un piége qu'il lui tendait. En effet, Ali, s'étant
engagé dans le désert qui sépare Gaze de l'Égypte, rencontra près de
_Salêhie_ un corps de 1,000 Mamlouks d'élite qui l'attendaient. Ce corps
était conduit par le jeune bek _Mourâd_, qui, épris de la femme
d'Ali-bek, l'avait obtenue de Mohammad au cas qu'il livrât la tête de
cet illustre infortuné. A peine Mourâd eut-il aperçu la poussière qui
annonçait au loin les ennemis, que fondant sur eux avec sa troupe, il
les mit en désordre; pour comble de bonheur il rencontra Ali-bek dans la
mêlée, l'attaqua, le blessa au front d'un coup de sabre, le prit et le
conduisit à Mohammad. Celui-ci, campé deux lieues en arrière, reçut son
ancien maître avec ce respect exagéré si familier aux _Turks_ et cette
sensibilité que sait feindre la perfidie. Il lui donna une tente
magnifique, recommanda qu'on en prît le plus grand soin, se dit mille
fois _son esclave, baisant la poussière de ses pieds_; mais le troisième
jour ce spectacle se termina par la mort d'Ali-bek, due, selon les uns,
aux suites de sa blessure, selon les autres, au poison: les deux cas
sont si également probables, qu'on n'en peut rien décider.
Ainsi se termina la carrière de cet homme, qui, pendant quelque temps,
avait fixé l'attention de l'Europe, et donné à bien des politiques
l'espérance d'une grande révolution. On ne peut nier qu'il n'ait été un
homme extraordinaire; mais l'on s'en fait une idée exagérée, quand on le
met dans la classe des grands hommes: ce que racontent de lui des
témoins dignes de foi, prouve que s'il eut le germe des grandes
qualités, le défaut de culture les empêcha de prendre ce développement
qui en fait de grandes vertus. Passons sur sa crédulité en astrologie,
qui détermina plus souvent ses actions que des motifs réfléchis. Passons
aussi sur ses trahisons, ses parjures, l'assassinat même de ses
bienfaiteurs[85], par lesquels il acquit ou maintint sa puissance. Sans
doute, la morale d'une société anarchique est moins sévère que celle
d'une société paisible; mais en jugeant les ambitieux par leurs propres
principes, on trouvera qu'Ali-bek a mal connu ou mal suivi son plan
d'agrandissement, et qu'il a lui-même préparé sa perte. On a droit
surtout de lui reprocher trois fautes: 1º Cette imprudente passion de
conquêtes, qui épuisa sans fruit ses revenus et ses forces, et lui fit
négliger l'administration intérieure de son propre pays. 2º Le repos
précoce auquel il se livra, ne faisant plus rien que par ses
lieutenants; ce qui diminua parmi les Mamlouks le respect qu'on avait
pour lui, et enhardit les esprits à la révolte. 3º Enfin, les richesses
excessives qu'il entassa sur la tête de son favori, et qui lui
procurèrent le crédit dont il abusa. En supposant Mohammad vertueux, Ali
ne devait-il pas craindre la séduction des adulateurs, qui en tout pays
se rassemblent autour de l'opulence? Cependant il faut admirer dans
Ali-bek une qualité qui le distingue de la foule des tyrans qui ont
gouverné l'Égypte: si les vices d'une mauvaise éducation l'empêchèrent
de connaître la vraie gloire, il est du moins constant qu'il en eut le
désir; et ce désir ne fut jamais celui des âmes vulgaires. Il ne lui
manqua que d'être approché par des hommes qui en connussent les routes;
et parmi ceux qui commandent, il en est peu dont on puisse faire cet
éloge.
Je ne puis passer sous silence une observation que j'ai entendu faire
au Kaire. Ceux des négocians européens qui ont vu le règne d'Ali-bek et
sa ruine, après avoir vanté la bonté de son administration, son zèle
pour la justice et sa bienveillance pour les Francs, ajoutent avec
surprise que le peuple ne le regretta point; ils en prennent occasion de
répéter ces reproches d'inconstance et d'ingratitude qu'on a coutume de
faire au peuple; mais en examinant tous les accessoires, ce fait ne m'a
pas paru si bizarre qu'il en a l'apparence. En Égypte, comme en tous
pays, les jugements du peuple sont dictés par l'intérêt de sa
subsistance; c'est selon que ses gouverneurs la lui rendent aisée ou
difficile, qu'il les aime ou les hait, les blâme ou les approuve: et
cette manière de juger ne peut être ni aveugle ni injuste. En vain lui
diront-ils que l'honneur de l'empire, la gloire de la nation,
l'encouragement du commerce et des beaux-arts exigent telle ou telle
opération. Le besoin de vivre doit passer avant tout; et quand la
multitude manque de pain, elle a du moins le droit de refuser sa
reconnaissance et son admiration. Qu'importait au peuple d'Égypte
qu'Ali-bek conquît le Saïd, la Mekke et la Syrie, si ses conquêtes ne
rendaient pas son sort meilleur? Et il en devint pire; car ces guerres
aggravèrent les contributions par leurs frais. La seule expédition de la
Mekke coûta vingt-six millions de France. Les sorties de blé
qu'occasionnèrent les armées, jointes au monopole de quelques
négociants en faveur, causèrent une famine qui désola le pays pendant
tout le cours de 1770 et 1771. Or, quand les habitans du Kaire et les
paysans des villages mouraient de faim, avaient-ils tort de murmurer
contre Ali-bek? avaient-ils tort de condamner le commerce de l'Inde, si
tous ses avantages devaient se concentrer en quelques mains? Quand Ali
dépensait 225,000 livres pour l'inutile poignée d'un _kandjar_[86], si
les joailliers vantaient sa magnificence, le peuple n'avait-il pas le
droit de détester son luxe? Cette libéralité, que ses courtisans
appelaient vertu, le peuple, aux dépens de qui elle s'exerçait,
n'avait-il pas raison de l'appeler vice? Était-ce un mérite à cet homme
de prodiguer un or qui ne lui coûtait rien? Était-ce une justice de
satisfaire, aux dépens du public, ses affections ou ses obligations
particulières, comme il fit avec son panetier[87]? On ne peut le nier,
la plupart des actions d'Ali-bek offrent bien moins les principes
généraux de la justice et de l'humanité, que les motifs d'une ambition
et d'une vanité personnelles. L'Égypte n'était à ses yeux qu'un domaine,
et le peuple un troupeau dont il pouvait disposer à son gré. Doit-on
s'étonner après cela, si les hommes qu'il traita en maître impérieux,
l'ont jugé en mercenaires mécontents?
CHAPITRE IV.
Précis des événements arrivés depuis la mort d'Ali-bek jusqu'en 1785.
Depuis la mort d'Ali-bek, le sort des Égyptiens ne s'est pas amélioré:
ses successeurs n'ont pas même imité ce qu'il y avait de louable dans sa
conduite. _Mohammad-bek_, qui prit sa place au mois d'avril 1773, n'a
montré, pendant deux ans de règne, que les fureurs d'un brigand et les
noirceurs d'un traître. D'abord, pour colorer son ingratitude envers son
patron, il avait feint de n'être que le vengeur des droits du sultan, et
le ministre de ses volontés; en conséquence, il avait envoyé à
Constantinople le tribut interrompu depuis six ans, et le serment d'une
obéissance sans bornes. Il renouvela sa soumission à la mort d'Ali-bek;
et, sous prétexte de prouver son zèle pour le sultan, il demanda la
permission de faire la guerre à l'Arabe _Dâher_. La Porte, qui eût
elle-même sollicité cette démarche comme une faveur, se trouva trop
heureuse de l'accorder comme une grace: elle y ajouta le titre de pacha
du Kaire, et Mohammad ne songea plus qu'à cette expédition. On pourra
demander quel intérêt politique avait un gouverneur d'Égypte à détruire
l'Arabe _Dâher_, rebelle en Syrie. Mais ici la politique n'était pas
plus consultée qu'en d'autres occasions. Les mobiles étaient des
passions particulières, et entre autres un ressentiment personnel à
Mohammad-bek. Il ne pouvait oublier une lettre sanglante que _Dâher_ lui
avait écrite lors de la révolution de Damas, ni toutes les démarches
hostiles que le chaik avait faites contre lui en faveur d'Ali-bek.
D'ailleurs la cupidité se joignait à la haine. Le ministre de Dâher,
_Ybrahim-Sabbâr_[88], passait pour avoir entassé des trésors
extraordinaires, et l'Égyptien voyait, en perdant Dâher, le double
avantage de s'enrichir et de se venger. Il ne balança donc pas à
entreprendre cette guerre, et il en fit les préparatifs avec toute
l'activité que donne la haine. Il se munit d'un train d'artillerie
extraordinaire; il fit venir des canonniers étrangers, et il en confia
le commandement à l'Anglais Robinson; il fit transporter de Suez un
canon de 16 pieds de longueur, qui restait depuis long-temps inutile.
Enfin, au mois de février 1776, il parut en Palestine avec une armée
égale à celle qu'il avait menée contre Damas. A son approche, les gens
de Dâher qui occupaient _Gaze_, ne pouvant espérer de s'y soutenir, se
retirèrent; il s'en empara, et sans s'arrêter il marcha contre Yâfâ.
Cette ville, qui avait une garnison, et dont les habitants avaient tous
l'habitude de la guerre, se montra moins docile que Gaze, et il fallut
l'assiéger. L'histoire de ce siége serait un monument curieux de
l'ignorance de ces contrées dans l'art militaire; quelques faits
principaux en donneront une idée suffisante.
_Yâfâ_, l'ancienne Ioppé, est située sur un rivage dont le niveau
général est peu élevé au-dessus de la mer. Le seul emplacement de la
ville se trouve être une colline en pain de sucre, d'environ 130 pieds
perpendiculaires. Les maisons, distribuées sur la pente, offrent le coup
d'oeil pittoresque des gradins d'un amphithéâtre; sur la pointe est une
petite citadelle qui domine le tout; le bas de la colline est enceint
d'un mur sans rempart, de 12 à 14 pieds de haut, sur 2 ou 3
d'épaisseur. Les créneaux qui règnent sur son faîte sont les seuls
signes qui le distinguent d'un mur de jardin. Ce mur, qui n'a point de
fossé, est entouré de jardins, où les limons, les oranges et les
poncires acquièrent dans un sol léger une grosseur prodigieuse: voilà la
ville qu'attaquait Mohammad. Elle avait pour défenseurs 5 à 600
_Safadiens_ et autant d'habitants, qui, à la vue de l'ennemi, prirent
leur sabre et leur fusil à pierre et à mèche. Ils avaient quelques
canons de bronze de 24 livres de balles, sans affûts; il les élevèrent
tant bien que mal sur quelques charpentes faites à la hâte: et comptant
le courage et la haine pour la force, ils répondirent aux sommations de
l'ennemi par des menaces et des coups de fusil.
Mohammad, voyant qu'il fallait les emporter de vive force, vint asseoir
son camp devant la ville; mais le Mamlouk savait si peu les règles de
l'art, qu'il se plaça à demi-portée du canon; les boulets qui tombèrent
sur ses tentes l'avertirent de sa faute: il recula: nouvelle expérience,
nouvelle leçon; enfin il trouva la mesure, et se fixa: on planta sa
tente, où le luxe le plus effréné fut déployé de toutes parts: on dressa
tout autour et sans ordre, celles des Mamlouks; les Barbaresques firent
des huttes avec les troncs et les branches des orangers et des
limoniers; et la suite de l'armée s'arrangea comme elle put: on
distribua, tant bien que mal, quelques gardes, et, sans faire de
retranchements, on se réputa campé. Il fallait dresser des batteries; on
choisit un terrain un peu élevé vers le sud-est de la ville, et là,
derrière quelques murs de jardin, on pointa 8 pièces de gros canons à
200 pas de la ville, et l'on commença de tirer, malgré les fusiliers de
l'ennemi, qui, du haut des terrasses, tuèrent plusieurs canonniers. Tout
cet ordre paraîtra si étrange en Europe, que l'on sera tenté d'en
douter; mais ces faits n'ont pas 11 ans: j'ai vu les lieux, j'ai entendu
nombre de témoins oculaires, et je regarde comme un devoir de n'altérer
ni en bien ni en mal des faits sur lesquels l'esprit d'une nation doit
être jugé.
On sent qu'un mur de 3 pieds d'épaisseur et sans rempart fut bientôt
ouvert d'une large brèche; il fallut, non pas y monter, mais la
franchir. Les Mamlouks voulaient qu'on le fît à cheval; mais on leur fit
comprendre que cela était impossible; et, pour la première fois, ils
consentirent à marcher à pied. Ce dut être un spectacle curieux de les
voir avec leurs immenses culottes de _sailles_ de Venise, embarrassés de
leurs beniches retroussés, le sabre courbe à la main et le pistolet au
côté, avancer en trébuchant parmi les décombres d'une muraille. Ils
crurent avoir tout surmonté, quand ils eurent franchi cet obstacle; mais
les assiégés, qui jugeaient mieux, attendirent qu'ils eussent débouché
sur le terrain vide qui est entre la ville et le mur; là ils les
assaillirent, du haut des terrasses et des fenêtres des maisons, d'une
telle grêle de balles, que les Mamlouks n'eurent pas même l'envie de
mettre le feu; ils se retirèrent, persuadés que cet endroit était un
coupe-gorge impénétrable, puisqu'on n'y pouvait entrer à cheval.
Mourâd-bek les ramena plusieurs fois, toujours inutilement. Mohammad-bek
séchait de désespoir, de rage et de soucis: 46 jours se passèrent ainsi.
Cependant les assiégés, dont le nombre diminuait par les attaques
réitérées, et qui ne voyaient pas qu'on leur préparât des secours du
côté d'_Acre_, s'ennuyaient de soutenir seuls la cause de Dâher. Les
musulmans surtout se plaignaient que les chrétiens, occupés à prier, se
tenaient plus dans les églises qu'au champ de bataille. Quelques
personnes ouvrirent des pourparlers: on proposa d'abandonner la place si
les Égyptiens donnaient des sûretés: on arrêta des conditions, et l'on
pouvait regarder le traité comme conclu, lorsque dans la sécurité qu'il
occasionait, quelques Mamlouks entrèrent dans la ville. La foule les
suivit, ils voulurent piller, on voulut se défendre, et l'attaque
recommença; l'armée alors s'y précipita en foule, et la ville éprouva
les horreurs du sac; femmes, enfants, vieillards, hommes faits, tout fut
passé au fil du sabre; et Mohammad, aussi lâche que barbare, fit ériger
sous ses yeux, pour monument de sa victoire, une pyramide de toutes les
têtes de ces infortunés: on assure qu'elles passaient 1200. Cette
catastrophe, arrivée le 19 mai 1776, répandit la terreur dans tout le
pays. Le chaik Dâher même s'enfuit d'Acre, où son fils Ali le remplaça.
Cet Ali, dont la Syrie célèbre encore l'active intrépidité, mais qui en
a terni la gloire par ses révoltes perpétuelles contre son père; cet Ali
crut que Mohammad, avec qui il avait fait un traité, le respecterait;
mais le Mamlouk, arrivé aux portes d'Acre, lui déclara que, pour prix de
son amitié, il voulait la tête de Dâher même. Ali, trompé, rejeta le
parricide, et abandonna la ville aux Égyptiens; ils la pillèrent
complètement: à peine les négociants français furent-ils épargnés;
bientôt même ils se virent dans un danger affreux. Mohammad, instruit
qu'ils étaient dépositaires des richesses d'Ybrahim, Kiâya de Dâher,
leur déclara que s'ils ne les restituaient, il les ferait tous égorger.
Le dimanche suivant était assigné pour cette terrible recherche, quand
le hasard vint les délivrer, eux et la Syrie, de ce fléau. Mohammad,
saisi d'une fièvre maligne, périt en 2 jours à la fleur de l'âge[89].
Les chrétiens de Syrie sont persuadés que cette mort fut une punition du
prophète Élie, dont il viola l'église sur le Carmel. Ils racontent même
que, dans son agonie, il le vit plusieurs fois sous la forme d'un
vieillard, et qu'il s'écriait sans cesse: _Otez-moi ce vieillard qui
m'assiége et m'épouvante_. Mais ceux qui approchèrent de ce général dans
ses derniers moments, ont rapporté au Kaire, à des personnes dignes de
foi, que cette vision, effet du délire, avait son origine dans le
souvenir de meurtres particuliers, et que la mort de Mohammad fut due
aux causes bien naturelles d'un climat connu pour malsain, d'une chaleur
excessive, d'une fatigue immodérée et des soucis cuisants que lui avait
causés le siége de Yâfa. Il n'est pas hors de propos de remarquer à ce
sujet, que si l'on écrivait l'histoire des chrétiens de Syrie et
d'Égypte, elle serait aussi remplie de prodiges et d'apparitions qu'au
temps passé.
Cette mort ne fut pas plus tôt connue, que toute cette armée, par une
déroute semblable à celle de Damas, prit en tumulte le chemin de
l'Égypte. Mourâd-bek, à qui la faveur de Mohammad avait acquis un grand
crédit, se hâta de regagner le Kaire, pour y disputer le commandement à
Ybrahim-bek. Celui-ci, également affranchi et favori du mort, n'eut pas
plus tôt appris l'état des affaires, qu'il prit des mesures pour
s'assurer une autorité dont il était dépositaire depuis l'absence de son
patron. Tout annonçait une guerre ouverte; mais les deux rivaux,
mesurant chacun leurs moyens, se trouvèrent une égalité qui leur fit
craindre l'issue d'un combat. Ils prirent le parti de la paix, et ils
passèrent un accord, par lequel l'autorité resta indivise, à condition
cependant qu'Ybrahim conserverait le titre de _chaik-el-beled_, ou de
_commandant_: l'intérêt de leur sûreté commune décida surtout cet
arrangement. Depuis la mort d'Ali-bek, les beks et les kachefs, issus de
sa _maison_[90], frémissaient en secret de voir la puissance passée aux
mains d'une faction nouvelle; la supériorité de Mohammad, ci-devant leur
égal, avait blessé leurs prétentions; celle de ses esclaves leur parut
encore plus insupportable: ils résolurent de s'en affranchir; et ils
commencèrent des intrigues et des cabales qui aboutirent à former une
ligue contre Ybrahim et Mourâd. Elle eut pour chef cet Ismaël-bek qui
avait trahi Ali-bek, et qui restait seul bek de la création d'Ybrahim
Kiâfa. Il se conduisit avec tant d'artifice, que Mourâd et Ybrahim
furent obligés d'évacuer le Kaire de leur propre mouvement; ils se
réfugièrent sous la protection du château; mais Ismaël les y ayant
assiégés, ils prirent le parti de passer au Saïd. Peu après, la conduite
tyrannique de ce chef leur procura une foule de transfuges avec lesquels
ils revinrent l'attaquer, et ils le chassèrent à leur tour. Ismaël
dépossédé s'enfuit à Gaze, d'où il passa par mer à _Derné_ à l'ouest
d'Alexandrie, et se rendit par le désert au Saïd. D'autre part,
_Hasan-bek_, ci-devant gouverneur de Djedda, ayant été exilé du Kaire et
s'étant pareillement réfugié au Saïd, ces deux chefs s'unirent
d'intérêts, et formèrent un parti qui subsiste encore. Mourâd et
Ybrahim, inquiets de sa durée, ont tenté plusieurs fois de le détruire,
sans en pouvoir venir à bout. Ils avaient fini par accorder aux rebelles
un district au-dessus de Djirdjé; mais ces Mamlouks, qui ne soupirent
qu'après les délices du Kaire, ayant fait quelques mouvements en 1783,
Mourâd-bek crut devoir faire une tentative pour les exterminer:
j'arrivai dans le temps qu'il en faisait les préparatifs. Ses gens,
répandus sur le Nil, arrêtaient tous les bateaux qu'ils rencontraient,
et, le bâton à la main, forçaient les malheureux patrons de les suivre
au Kaire; chacun fuyait pour se dérober à une corvée qui ne devait
rapporter aucun salaire. Dans la ville, on avait imposé une contribution
de 500,000 dahlers[91] sur le commerce; on forçait les boulangers et les
divers marchands à fournir leurs denrées au-dessous du prix qu'elles
leur coûtaient, et toutes ces extorsions, si abhorrées en Europe,
étaient des choses d'usage. Tout fut prêt dans les premiers jours
d'avril, et Mourâd partit pour le Saïd. Les nouvelles de Constantinople
et celles d'Europe qui les répètent, peignirent dans le temps cette
expédition comme une guerre considérable, et l'armée de Mourâd comme une
puissante armée; elle l'était relativement à ses moyens et à l'état de
l'Égypte; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle ne passait pas 2,000
cavaliers. A voir l'altération habituelle des nouvelles de
Constantinople, il faut croire, ou que les Turks de la capitale
n'entendent rien aux affaires de l'Égypte et de la Syrie, ou qu'ils
veulent en imposer aux Européens. Le peu de communication qu'il y a
entre ces parties éloignées de l'empire, rend le premier cas plus
probable que le second. D'un autre côté, il semblerait que la résidence
de nos négociants dans les diverses échelles dût nous éclaircir; mais
les négociants, renfermés dans leurs _kans_ comme dans des prisons, ne
s'embarrassent que peu de tout ce qui est étranger à leur commerce, et
ils se contentent de rire des gazettes qu'on leur envoie d'Europe.
Quelquefois ils ont voulu les redresser; mais on a fait un si mauvais
emploi de leurs renseignements, qu'ils ont renoncé à un soin onéreux et
sans profit.
Mourâd, parti du Kaire, conduisit ses cavaliers à grandes journées le
long du fleuve; les équipages, les munitions, suivaient dans les
bateaux, et le vent du nord, qui règne le plus souvent, favorisait leur
diligence. Les exilés, au nombre d'environ 500, étaient placés
au-dessus de Djirdjé. Lorsqu'ils apprirent l'arrivée de l'ennemi, la
division se mit parmi eux: quelques-uns voulaient combattre, d'autres
voulaient capituler; plusieurs prirent ce dernier parti, et se rendirent
à Mourâd-bek; mais Hasan et Ismaël, toujours inébranlables, remontèrent
vers Asouan, suivis d'environ 250 cavaliers. Mourâd les poursuivit
jusque vers la cataracte, où ils s'établirent sur des lieux escarpés si
avantageux, que les Mamlouks, toujours ignorants dans la guerre de
poste, tinrent pour impossible de les forcer. D'ailleurs, craignant
qu'une trop longue absence du Kaire n'y fît éclore des nouveautés contre
lui-même, Mourâd se hâta d'y revenir, et les exilés, sortis d'embarras,
revinrent prendre possession de leur poste au Saïde, comme ci-devant.
Dans une société où les passions des particuliers ne sont point dirigées
vers un but général; où chacun, ne pensant qu'à soi, ne voit dans
l'incertitude du lendemain que l'intérêt du moment; où les chefs,
n'imprimant aucun sentiment de respect, ne peuvent maintenir la
subordination: dans une pareille société, un état fixe et constant est
une chose impossible; le choc tumultueux des parties incohérentes doit
donner une mobilité perpétuelle à la machine entière: c'est ce qui ne
cesse d'arriver dans la société des Mamlouks au Kaire. A peine Mourâd
fut-il de retour, que de nouvelles combinaisons d'intérêts excitèrent
de nouveaux troubles; outre sa faction et celles d'Ybrahim et de la
maison d'Ali-bek, il y avait encore au Kaire divers beks sortis d'autres
maisons étrangères à celles-là. Ces beks, que leur faiblesse
particulière faisait négliger par les factions dominantes, s'avisèrent,
au mois de juillet 1783, de réunir leurs forces, jusqu'alors isolées, et
de former un parti qui eût aussi ses prétentions au commandement. Le
hasard voulut que cette ligue fût éventée, et leurs chefs, au nombre de
5, se virent condamnés à l'improviste à passer en exil dans le Delta.
Ils feignirent de se soumettre; mais à peine furent-ils sortis de la
ville, qu'ils prirent la route du Saïde, refuge ordinaire et commode de
tous les mécontents: on les poursuivit inutilement pendant une journée
dans le désert des pyramides; ils échappèrent aux Mamlouks et aux
Arabes, et ils arrivèrent sans accident à Minié, où ils s'établirent. Ce
village, situé 40 lieues au-dessus du Kaire, et placé sur le bord du Nil
qu'il domine, était très-propre à leur dessein. Maîtres du fleuve, ils
pouvaient arrêter tout ce qui descendait du Saïde: ils surent en
profiter; l'envoi de blé que cette province fait chaque année en cette
saison était une circonstance favorable; ils la saisirent; et le Kaire,
frustré de son approvisionnement, se vit menacé de la famine. D'autre
part, les beks et les propriétaires dont les terres étaient dans le
_Faïoum_ et au-delà perdirent leurs revenus, parce que les exilés les
mirent à contribution. Ce double désordre exigeait une nouvelle
expédition. Mourâd-bek, fatigué de la précédente, refusa d'en faire une
autre; Ybrahim-bek s'en chargea. Dès le mois d'août, malgré le
_Ramâdan_, on en fit les préparatifs: comme à l'autre, on saisit tous
les bateaux et leurs patrons; on imposa des contributions; on
contraignit les fournisseurs. Enfin, dans les premiers jours d'octobre,
Ybrahim partit avec une armée qui passait pour formidable, parce qu'elle
était d'environ 3,000 cavaliers. La marche se fit par le Nil, attendu
que les eaux de l'inondation n'avaient pas encore évacué tout le pays,
et que le terrain restait fangeux. En peu de jours on fut en présence.
Ybrahim, qui n'a pas l'humeur si guerrière que Mourâd, n'attaqua point
les confédérés; il entra en négociation, et il conclut un traité verbal,
dont les conditions furent le retour des beks et leur rétablissement.
Mourâd, qui soupçonna quelque trame contre lui dans cet accord, en fut
très-mécontent: la défiance s'établit plus que jamais entre lui et son
rival. L'arrogance que les exilés montrèrent dans un divan général
acheva de l'alarmer: il se crut trahi; et, pour en prévenir l'effet, il
sortit du Kaire avec ses agents, et il se retira au Saïde. On crut qu'il
y avait une guerre ouverte; mais Ybrahim temporisa. Au bout de 4 mois,
Mourâd vint à Djizé, comme pour décider la querelle par une bataille:
pendant 25 jours, les deux partis, séparés par le fleuve, restèrent en
présence sans rien faire. On pourparla; mais Mourâd, mécontent des
conditions, et ne se trouvant pas assez fort pour en dicter de vive
force, retourna au Saïde. Il y fut suivi par des envoyés qui, après 4
mois de négociations, parvinrent enfin à le ramener au Kaire: les
conditions furent qu'il continuerait de partager l'autorité avec
Ybrahim, et que les 5 beks seraient dépouillés de leurs biens. Ces beks,
se voyant sacrifiés par Ybrahim, prirent la fuite; Mourâd les
poursuivit, et, les ayant fait prendre par les Arabes du désert, il les
ramena au Kaire pour les y garder à vue. Alors la paix sembla rétablie;
mais ce qui s'était passé entre les deux commandants leur avait trop
dévoilé à chacun leurs véritables intentions, pour qu'ils pussent
désormais vivre comme amis. Chacun d'eux, bien convaincu que son rival
n'épiait que l'occasion de le perdre, veilla pour éviter une surprise,
ou la préparer. Cette guerre sourde en vint au point d'obliger
Mourâd-bek de quitter le Kaire en 1784; mais, en se campant aux portes,
il y tint une si bonne contenance, qu'Ybrahim, effrayé à son tour,
s'enfuit avec ses gens au Saïde. Il y resta jusqu'en mars 1785, que, par
un nouvel accord, il est revenu au Kaire. Il y partage comme ci-devant
l'autorité avec son rival, en attendant que quelque nouvelle intrigue
lui fournisse l'occasion de prendre sa revanche. Tel est le sommaire
des révolutions qui ont agité l'Égypte dans ces dernières années. Je
n'ai point détaillé la foule d'incidents dont les événements ont été
compliqués, parce que, outre leur incertitude, ils ne portent ni intérêt
ni instruction: ce sont toujours des cabales, des intrigues, des
trahisons, des meurtres, dont la répétition finit par ennuyer; c'en est
assez si le lecteur saisit la chaîne des faits principaux, et en tire
des idées générales sur les moeurs et l'état politique du pays qu'il
étudie. Il nous reste à joindre sur ces deux objets de plus grands
éclaircissements.
CHAPITRE V.
État présent de L'Égypte.
Depuis la révolution d'Ybrahim Kiâya, et surtout depuis celle d'Ali-bek,
le pouvoir des Ottomans en Égypte est devenu plus précaire que dans
aucune autre province. Il est bien vrai que la Porte y conserve toujours
un pacha; mais ce pacha, resserré et gardé à vue dans le château du
Kaire, est plutôt le prisonnier des Mamlouks que le substitut du sultan.
On le dépose, on l'exile, on le chasse à volonté; et, sur la simple
sommation d'un héraut vêtu de noir[92], il _descend_ de son palais
comme le plus simple particulier. Quelques pachas, choisis à dessein par
la Porte, ont tenté, par des manéges secrets, de rétablir les pouvoirs
de leur dignité; mais les beks ont rendu ces intrigues si dangereuses,
qu'ils se bornent maintenant à passer tranquillement les trois ans que
doit durer leur captivité, et à manger en paix la pension qu'on leur
alloue.
Cependant les beks, dans la crainte de porter le divan à quelque parti
violent, n'osent déclarer leur indépendance. Tout continue de se faire
au nom du sultan: ses ordres sont reçus, comme l'on dit, _sur la tête et
sur les yeux_, c'est-à-dire avec le plus grand respect; mais cette
apparence illusoire n'est jamais suivie de l'exécution. Le tribut est
souvent suspendu, et il subit toujours des défalcations. On passe en
compte des dépenses, telles que le curage des canaux, le transport des
décombres du Kaire à la mer, le paiement des troupes, la réparation des
mosquées, etc., etc., qui sont autant de dépenses fausses et simulées.
On trompe sur le degré de l'inondation des terres: la crainte seule des
caravelles qui, chaque année, viennent à Damiât et à Alexandrie, fait
acquitter la contribution des riz et des blés; encore trouve-t-on le
moyen d'altérer les fournissements effectifs en capitulant avec ceux
qui les reçoivent. De son côté, la Porte, fidèle à sa politique
ordinaire, ferme les yeux sur tous ces abus; elle sent que, pour les
réprimer, il faudrait des efforts coûteux, et peut-être même une guerre
ouverte qui compromettrait sa dignité: d'ailleurs, depuis plusieurs
années, des intérêts plus pressants l'obligent de rassembler vers le
nord toutes ses forces; occupée de sa propre sûreté dans Constantinople,
elle laisse aux circonstances le soin de rétablir son pouvoir dans les
provinces éloignées: elle fomente les divisions des divers partis, pour
empêcher qu'aucun ne prenne consistance; et cette méthode, qui ne l'a
point encore trompée, est également avantageuse à ses grands officiers,
qui se font de gros revenus en vendant aux rebelles leur protection et
leur influence. L'amiral actuel, _Hasan-Pacha_, a su plus d'une fois
s'en prévaloir vis-à-vis de Mourâd et d'Ybrahim, de manière à en obtenir
des sommes considérables.
CHAPITRE VI.
Constitution de la Milice des Mamlouks.
En s'emparant du gouvernement de l'Égypte, les Mamlouks ont pris des
mesures qui semblent leur en assurer la possession. La plus efficace,
sans doute, est l'a précaution qu'ils ont eue d'avilir les corps
militaires des _azâbs_ et des _janissaires_. Ces deux corps, qui jadis
étaient la terreur du pacha, ne sont plus que des simulacres aussi vains
que lui-même. La Porte a encore cette faute à se reprocher: car, dès
avant l'instruction d'Ybrahim _Kiâya_, le nombre des troupes turkes, qui
devait être de 40,000 hommes, partie cavalerie, avait été réduit à plus
de moitié par l'avarice des commandants, qui détournaient les payes à
leur profit; après Ybrahim, Ali-bek compléta ce désordre. D'abord il se
défit de tous les chefs qui pouvaient lui faire ombrage; il laissa
vaquer les places sans les remplir; il ôta aux commandants toute
influence, et il avilit toutes les troupes turkes, au point
qu'aujourd'hui les janissaires, les azâbs et les 5 autres corps ne sont
qu'un ramas d'artisans, de goujats et de vagabonds qui gardent les
portes de qui les paie, et qui tremblent devant les Mamlouks comme la
populace du Kaire. C'est véritablement dans le corps de ces Mamlouks que
consiste toute la force militaire de l'Égypte: parmi eux, quelques
centaines sont répandues dans le pays et les villages pour y maintenir
l'autorité, y percevoir les tributs, et veiller aux exactions; mais la
masse est rassemblée au Kaire. D'après les supputations de personnes
instruites, leur nombre ne doit pas excéder 8,500 hommes, tant beks,
kâchefs, que simples affranchis et Mamlouks encore esclaves; dans ce
nombre, il y a une foule de jeunes gens qui n'ont pas atteint 20 et 22
ans. La plus forte maison est celle d'_Ybrahim-bek_, qui a environ 600
Mamlouks: après lui vient Mourâd, qui n'en a pas plus de 400, mais qui,
par son audace et sa prodigalité, fait contre-poids à l'opulence avare
de son rival; le reste des beks, au nombre de 18 à 20, en a depuis 50
jusqu'à 200. Il y a en outre un grand nombre de Mamlouks que l'on
pourrait appeler vagues, en ce qu'étant issus de maisons éteintes, ils
s'attachent à l'une ou à l'autre, selon leur intérêt, prêts à changer
pour qui leur donnera davantage. Il faut encore compter quelques
_Serrâdjes_, espèce de domestiques à cheval, qui portent les ordres des
beks, et remplissent les fonctions d'huissiers: le tout ensemble ne va
pas à 10,000 cavaliers. On ne doit point compter d'infanterie: elle
n'est point estimée en Turkie, et surtout dans les provinces d'Asie. Les
préjugés des anciens Perses et des Tartares règnent encore dans ces
contrées: la guerre n'y étant que l'art de fuir ou de poursuivre,
l'homme de cheval qui remplit le mieux ce double but est réputé le seul
homme de guerre; et comme chez les barbares, l'homme de guerre est le
seul homme distingué, il en est résulté, pour la marche à pied, quelque
chose d'avilissant qui l'a fait réserver au peuple. C'est à ce titre que
les Mamlouks ne permettent aux habitants de l'Égypte que les mulets et
les ânes, et qu'eux seuls ont le privilége d'aller à cheval; ils en
usent dans toute son étendue: à la ville, à la campagne, en visite, même
de porte en porte, on ne les voit jamais qu'à cheval. Leur habillement
est venu se joindre aux préjugés pour leur en imposer l'obligation. Cet
habillement, qui, pour la forme, ne diffère point de celui de tous les
gens aisés en Turkie, mérite d'être décrit.
§ I.
Vêtements des Mamlouks.
D'abord c'est une ample chemise de toile de coton claire et jaunâtre,
par-dessus laquelle on revêt une espèce de robe de chambre en toile des
Indes, ou en étoffes légères de Damas et d'Alep. Cette robe appelée
_antari_, tombe du cou aux chevilles, et croise sur le devant du corps
jusque vers les hanches, où elle se fixe par 2 cordons. Sur cette
première enveloppe vient une seconde, de la même forme, de la même
ampleur, et dont les larges manches tombent également jusqu'au bout des
doigts. Celle-ci s'appelle _coftân_; elle se fait ordinairement
d'étoffes de soie plus riches que la première. Une longue ceinture serre
ces deux vêtements à la taille, et partage le corps en deux paquets.
Par-dessus ces deux pièces en vient une 3^{e}, que l'on appelle
_djoubé_; elle est de drap sans doublure, elle a la même forme générale,
excepté que ses manches sont coupées au coude. Dans l'hiver, et souvent
même dans l'été, ce _djoubé_ est garni d'une fourrure, et devient
_pelisse_. Enfin on met par-dessus ces 3 enveloppes une dernière, que
l'on appelle _beniche_. C'est le manteau ou l'habit de cérémonie. Son
emploi est de couvrir exactement tout le corps, même le bout des doigts,
qu'il serait très-indécent de laisser paraître devant les grands. Sous
ce beniche, le corps a l'air d'un long sac d'où sortent un cou nu et une
tête sans cheveux, couverte d'un turban. Celui des Mamlouks, appelé
_qâouq_, est un cylindre jaune, garni en dehors d'un rouleau de
mousseline artistement compassé. Leurs pieds sont couverts d'un chausson
de cuir jaune qui remonte jusqu'aux talons, et d'une pantoufle sans
quartier, toujours prête à rester en chemin. Mais la pièce la plus
singulière de cet habillement est une espèce de pantalon dont l'ampleur
est telle, que dans sa hauteur, il arrive au menton, et que chacune de
ses jambes pourrait recevoir le corps entier: ajoutez que les Mamlouks
le font de ce drap de Venise qu'on appelle _saille_, qui, quoique aussi
moelleux que l'elbeuf, est plus épais que la bure; et que, pour marcher
plus à l'aise, ils y renferment, sous une ceinture à coulisse, toute la
partie pendante des vêtements dont nous avons parlé. Ainsi emmaillotés,
on conçoit que les Mamlouks ne sont pas des piétons agiles; mais ce que
l'on ne conçoit qu'après avoir vu les hommes de divers pays, est qu'ils
regardent leur habillement comme très-commode. En vain leur objecte-t-on
qu'à pied il empêche de marcher, qu'à cheval il charge inutilement, et
que tout cavalier démonté est un homme perdu; ils répondent: _C'est
l'usage_, et ce mot répond à tout.
§ II.
Équipage des Mamlouks.
Voyons si l'équipage de leur cheval est mieux raisonné. Depuis que l'on
a pris en Europe le bon esprit de se rendre compte des motifs de chaque
chose, on a senti que le cheval, pour exécuter ses mouvements sous le
cavalier, avait besoin d'être le moins chargé qu'il est possible, et
l'on a allégé son harnais autant que le permettait la solidité. Cette
révolution, que le 18^{e} siècle a vu éclore parmi nous, est encore bien
loin des Mamlouks, dont l'esprit est resté au 12^{e} siècle. Toujours
guidés par l'usage, ils donnent au cheval une selle dont la charpente
grossière est chargée de fer, de bois et de cuir. Sur cette selle
s'élève un troussequin de 8 pouces de hauteur, qui couvre le cavalier
jusqu'aux reins, pendant que, sur le devant, un pommeau, saillant de 4 à
5 pouces, menace sa poitrine quand il se penche. Sous la selle, au lieu
de coussins, ils étendent 3 épaisses couvertures de laine: le tout est
fixé par une sangle qui passe sur la selle, et s'attache, non par des
boucles à ardillon, mais par des noeuds de courroies peu solides et
très-compliqués. D'ailleurs, ces selles ont un large poitrail et
manquent de croupière, ce qui les jette trop sur les épaules du cheval.
Les étriers sont une plaque de cuivre plus longue et plus large que le
pied, et dont les côtés, relevés d'un pouce, viennent mourir à l'anse
d'où ils pendent. Les angles de cette plaque sont tranchants, et
servent, au lieu d'éperon, à ouvrir les flancs par de longues blessures.
Le poids ordinaire d'une paire de ces étriers est de 9 à 10 livres, et
souvent ils passent 12 et 13. La selle et les couvertures n'en pèsent
pas moins de 25; ainsi le cheval porte d'abord un poids de 36 livres, ce
qui est d'autant plus ridicule, que les chevaux d'Égypte sont
très-petits. La bride est aussi mal conçue dans son genre; elle est de
l'espèce qu'on appelle _à la genette_, sans articulation. La gourmette,
qui n'est qu'un anneau de fer, serre le menton, au point d'en couper la
peau; aussi tous ces chevaux ont les barres brisées, et manquent
absolument de _bouche_: c'est un effet nécessaire des pratiques des
Mamlouks, qui, au lieu de la ménager comme nous, la détruisent par des
saccades violentes; ils les emploient surtout pour une manoeuvre qui
leur est particulière: elle consiste à lancer le cheval à bride abattue,
puis à l'arrêter subitement au plus fort de la course; saisi par le
mords, le cheval roidit les jambes, plie les jarrets, et termine sa
carrière en glissant d'une seule pièce, comme un cheval de bois: on
conçoit combien cette manoeuvre répétée perd les jambes et la bouche;
mais les Mamlouks lui trouvent de la grace, et elle convient à leur
manière de combattre. Du reste, malgré leurs jambes en crochets, et les
perpétuels mouvements de leurs corps, on ne peut nier qu'ils ne soient
des cavaliers fermes et vigoureux, et qu'ils n'aient quelque chose de
guerrier qui flatte l'oeil même d'un étranger; il faut convenir aussi
qu'ils ont mieux raisonné le choix de leurs armes.
§ III.
Armes des Mamlouks.
La première est une carabine anglaise d'environ 30 pouces de longueur,
et d'un calibre tel, qu'elle peut lancer à la fois 10 à 12 balles, dont
l'effet, même sans adresse, est toujours meurtrier. En second lieu, ils
portent à la ceinture 2 grands pistolets qui tiennent au vêtement par
un cordon de soie. A l'arçon pend quelquefois une masse d'armes dont ils
se servent pour assommer; enfin, sur la cuisse gauche pend à une
bandoulière un sabre courbe, d'une espèce peu connue en Europe; sa lame,
prise en ligne droite, n'a pas plus de 24 pouces, mais, mesurée dans sa
courbure, elle en a 30. Cette forme, qui nous paraît bizarre, n'a pas
été adoptée sans motifs; l'expérience apprend que l'effet d'une lame
droite est borné au lieu et au moment de sa chute, parce qu'elle ne
coupe qu'en appuyant: une lame courbe, au contraire, présentant le
tranchant en retraite, glisse par l'effort du bras, et continue son
action dans un long espace. Les barbares, dont l'esprit s'exerce de
préférence sur les arts meurtriers, n'ont pas manqué cette observation,
et de là l'usage des cimeterres, si général et si ancien dans l'Orient.
Le commun des Mamlouks tire les siens de Constantinople et d'Europe;
mais les beks se disputent les lames de Perse et des anciennes fabriques
de Damas[93], qu'ils paient jusqu'à 40 et 50 louis. Les qualités qu'ils
en estiment sont la légèreté, la trempe égale et bien sonnante, les
ondulations du fer, et surtout la finesse du tranchant: il faut avouer
qu'elle est exquise; mais ces lames ont le défaut d'être fragiles comme
le verre.
§ IV.
Éducation et exercices des Mamlouks.
L'art de se servir de ces armes fait le sujet de l'éducation des
Mamlouks, et l'occupation de toute leur vie. Chaque jour, de grand
matin, la plupart se rendent dans une plaine hors du Kaire; et là,
courant à toute bride, ils s'exercent à sortir prestement la carabine de
la bandoulière, à la tirer juste, à la jeter sous la cuisse, pour saisir
un pistolet qu'ils tirent et jettent par-dessus l'épaule: puis un
second, dont ils font de même, se fiant au cordon qui les attache, sans
perdre de temps à les replacer. Les beks présents les encouragent; et
quiconque brise le vase de terre qui sert de but reçoit des éloges et de
l'argent. Ils s'exercent aussi à bien manier le sabre, et surtout à
donner le coup de revers, qui prend de bas en haut, et qui est le plus
difficile à parer. Leurs tranchants sont si bons, et leurs mains si
adroites, que plusieurs coupent une tête de coton mouillé, comme un pain
de beurre. Ils tirent aussi l'arc, quoiqu'ils l'aient banni des combats;
mais leur exercice favori est celui du _Djerid_: ce nom, qui signifie
proprement _roseau_, se donne en général à tout bâton qu'on lance à la
main selon des principes qui ont dû être ceux des Romains pour le
_pilum_; au lieu de bâton, les Mamlouks emploient des branches fraîches
de palmier effeuillées. Ces branches, qui ont la forme d'une tige
d'artichaut, ont 4 pieds de longueur, et pèsent 5 à 6 livres. Armés de
ce trait, les cavaliers entrent en lice, et courant à toute bride, ils
se le lancent d'assez loin. Sitôt lancé, l'agresseur tourne bride, et
celui qui fuit poursuit et jette à son tour. Les chevaux, dressés par
l'habitude, secondent si bien leurs maîtres, qu'on dirait qu'ils y
prennent autant de plaisir; mais ce plaisir est dangereux, car il y a
des bras qui lancent avec tant de roideur, que souvent le coup blesse,
et même devient mortel. Malheur à qui n'esquivait pas le djerid
d'Ali-bek! Ces jeux, qui nous semblent barbares, tiennent de près à
l'état politique des nations. Il n'y a pas 3 siècles qu'ils existaient
parmi nous, et leur extinction est bien moins due à l'accident de Henri
II, ou à un esprit philosophique, qu'à un état de paix intérieure qui
les a rendus inutiles. Chez les Turks, au contraire, et chez les
Mamlouks, ils se sont conservés, parce que l'anarchie de leur société a
continué de faire un besoin de tout ce qui est relatif à la guerre.
Voyons si leurs progrès dans cette partie sont proportionnés à leur
pratique.
§ V.
Art Militaire des Mamlouks.
Dans notre Europe, quand on parle de troupes et de guerre, on se figure
sur-le-champ une distribution d'hommes par compagnies, par bataillons,
par escadrons; des uniformes de tailles et de couleurs, des formations
par rangs et lignes, des combinaisons de manoeuvres particulières ou
d'évolutions générales; en un mot, tout un système d'opérations fondées
sur des principes réfléchis. Ces idées sont justes par rapport à nous;
mais quand on les transporte aux pays dont nous traitons, elles
deviennent autant d'erreurs. Les Mamlouks ne connaissent rien de notre
art militaire; ils n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni formation, ni
discipline, ni même de subordination. Leur réunion est un attroupement,
leur marche est une cohue, leur combat est un duel, leur guerre est un
brigandage; ordinairement elle se fait dans la ville même du Kaire: au
moment qu'on y pense le moins, une cabale éclate, des beks montent à
cheval, l'alarme se répand, leurs adversaires paraissent: on se charge
dans la rue le sabre à la main; quelques meurtres décident la querelle,
et le plus faible ou le plus timide est exilé. Le peuple n'est pour rien
dans ces combats; que lui importe que les tyrans s'égorgent? Mais on ne
doit pas le croire spectateur tranquille, au milieu des balles et des
coups de cimeterre; ce rôle est toujours dangereux: chacun fuit du champ
de bataille, jusqu'au moment où le calme se rétablit. Quelquefois la
populace pille les maisons des exilés, et les vainqueurs n'y mettent pas
d'obstacle. A ce sujet, il est bon d'observer que ces phrases usitées
dans les nouvelles d'Europe: _les beks ont fait des recrues, les beks
ont ameuté le peuple, le peuple a favorisé un parti_, sont peu propres à
donner des idées exactes. Dans les démêlés des Mamlouks, le peuple n'est
jamais qu'un acteur passif.
Quelquefois la guerre est transportée à la campagne, et les combattants
n'y déploient pas plus d'art. Le parti le plus fort ou le plus audacieux
poursuit l'autre; s'ils sont égaux en courage, ils s'attendent ou se
donnent un rendez-vous; et là, sans égard pour les avantages de
position, les deux troupes s'approchent en peloton, les plus hardis
marchent en tête; on s'aborde, on se défie, on s'attaque; chacun choisit
son homme: on tire, si l'on peut, et l'on passe vite au sabre; c'est là
que se déploient l'art du cavalier et la souplesse du cheval. Si
celui-ci tombe, l'autre est perdu. Dans les déroutes, les valets,
toujours présents, relèvent leur maître; et, s'il n'y a pas de témoins,
ils l'assomment pour prendre la ceinture de sequins qu'il a soin de
porter. Souvent la bataille se décide par la mort de 2 ou 3 personnes.
Depuis quelque temps surtout, les Mamlouks ont compris que leurs
patrons, étant les principaux intéressés, devaient courir les plus
grands risques, et ils leur en laissent l'honneur. S'ils ont l'avantage,
tant mieux pour tout le monde; s'ils sont vaincus, l'on capitule avec le
vainqueur, qui souvent a fait ses conditions d'avance. Il n'y a que
profit à rester tranquille; on est sûr de trouver un maître qui paie, et
l'on revient au Kaire vivre à ses dépens jusqu'à nouvelle fortune.
§ VI.
Discipline des Mamlouks.
Ce caractère, qui cause la mobilité de cette milice, est une suite
nécessaire de sa constitution. Le jeune paysan vendu en Mingrelie ou en
Géorgie n'a pas plus tôt mis le pied en Égypte, que ses idées subissent
une révolution. Une carrière immense s'ouvre à ses regards. Tout se
réunit pour éveiller son audace et son ambition; encore esclave, il se
sent destiné à devenir maître, et déja il prend l'esprit de sa future
condition. Il calcule le besoin qu'a de lui son patron, et il lui fait
acheter ses services et son zèle: il les mesure sur le salaire qu'il en
reçoit, ou sur celui qu'il en attend. Or, comme cette société ne connaît
pas d'autre mobile que l'argent, il en résulte que le soin principal
des maîtres est de satisfaire l'avidité de leurs serviteurs pour
maintenir leur attachement. De là cette prodigalité des beks, ruineuse à
l'Égypte qu'ils pillent; de là cette insubordination des Mamlouks,
fatale à leurs chefs qu'ils dépouillent; de là ces intrigues qui ne
cessent d'agiter les grands et les petits. A peine un esclave est-il
affranchi, qu'il porte déja ses regards sur les premiers emplois. Qui
pourrait arrêter ses prétentions? Rien dans ceux qui commandent ne lui
offre cette supériorité de talents qui imprime le respect. Il n'y voit
que des soldats comme lui, parvenus à la puissance _par les décrets du
sort_; et s'il plaît au sort de le favoriser, il parviendra de même, et
il ne sera pas moins habile dans l'art de gouverner, puisque cet art ne
consiste qu'à prendre de l'argent et à donner des coups de sabre. De cet
ordre de choses est encore né un luxe effréné qui, levant les barrières
à tous les besoins, a donné à la rapacité des grands une étendue sans
bornes. Ce luxe est tel, qu'il n'y a point de Mamlouk dont l'entretien
ne coûte par an 2,500 livres, et il en est beaucoup qui coûtent le
double. A chaque ramâdan, il faut un habillement neuf, il faut des draps
de France, des sailles de Venise, des étoffes de Damas et des Indes. Il
faut souvent renouveler les chevaux, les harnais. On veut des pistolets
et des sabres damasquinés, des étriers dorés d'or moulu, des selles et
des brides plaquées d'argent. Il faut aux chefs, pour les distinguer du
vulgaire, des bijoux, des pierres précieuses, des chevaux arabes de 2 et
300 louis, des châles de Kachemire[94] de 25 et 50 louis, et une foule
de pelisses, dont les moindres coûtent 500 livres[95]. Les femmes ont
rejeté, comme trop simple, l'ancien usage des garnitures de sequins sur
la tête et sur la poitrine; elles y ont substitué les diamants, les
émeraudes, les rubis, les perles fines; et, à la passion des châles et
des fourrures, elles ont joint celle des étoffes et des galons de Lyon.
Quand de tels besoins se trouvent dans une classe qui a en main toute
l'autorité, et qui ne connaît de droits ni de propriété, ni de vie,
qu'on juge des conséquences qu'ils doivent avoir, et pour les classes
obligées d'y fournir, et pour les moeurs mêmes de ceux qui les ont.
§ VII.
Moeurs des Mamlouks.
Les moeurs des Mamlouks sont telles, qu'il est à craindre, en conservant
les simples traits de la vérité, d'encourir le soupçon d'une
exagération passionnée. Nés la plupart dans le rit grec, et circoncis au
moment qu'on les achète, ils ne sont aux yeux des Turks mêmes que des
_renégats_, sans foi ni religion. Étrangers entre eux, ils ne sont point
liés par ces sentiments naturels qui unissent les autres hommes. Sans
parents, sans enfants, le passé n'a rien fait pour eux; ils ne font rien
pour l'avenir. Ignorants et superstitieux par éducation, ils deviennent
farouches par les meurtres, séditieux par les tumultes, perfides par les
cabales, lâches par la dissimulation, et corrompus par toute espèce de
débauche. Ils sont surtout adonnés à ce genre honteux qui fut de tout
temps le vice des Grecs et des Tartares; c'est la première leçon qu'ils
reçoivent de leur maître d'armes. On ne sait comment expliquer ce goût,
quand on considère qu'ils ont tous des femmes, à moins de supposer
qu'ils recherchent dans un sexe le piquant des refus dont ils ont
dépouillé l'autre; mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a pas un
seul Mamlouk sans tache; et leur contagion a dépravé les habitants du
Kaire, même les chrétiens de Syrie qui y demeurent.
§ VIII.
Gouvernement des Mamlouks.
Telle est l'espèce d'hommes qui fait en ce moment le sort de l'Égypte;
ce sont des esprits, de cette trempe qui sont à la tête du
gouvernement: quelques coups de sabre heureux, plus d'astuce ou d'audace
mènent à cette prééminence; mais on conçoit qu'en changeant de fortune,
les parvenus ne changent point de caractère, et qu'ils portent l'ame des
esclaves dans la condition des rois. La souveraineté n'est pas pour eux
l'art difficile de diriger vers un but commun les passions diverses
d'une société nombreuse, mais seulement un moyen d'avoir plus de femmes,
de bijoux, de chevaux, d'esclaves, et de satisfaire leurs fantaisies.
L'administration, à l'intérieur et à l'extérieur, est conduite dans cet
esprit. D'un côté, elle se réduit à manoeuvrer vis-à-vis de la cour de
Constantinople, pour éluder le tribut ou les menaces du sultan; de
l'autre, à acheter beaucoup d'esclaves, à multiplier les amis, à
prévenir les complots, à détruire les ennemis secrets par le fer ou le
poison; toujours dans les alarmes, les chefs vivent comme les anciens
tyrans de Syracuse. Mourâd et Ybrahim ne dorment qu'au milieu des
carabines et des sabres. Du reste, nulle idée de police ni d'ordre
public[96]. L'unique affaire est de se procurer de l'argent; et le
moyen employé comme le plus simple est de le saisir partout où il se
montre, de l'arracher par violence à quiconque en possède, d'imposer à
chaque instant des contributions arbitraires sur les villages et sur la
douane, qui les reverse sur le commerce.
CHAPITRE VII.
§ I.
État du peuple en Égypte.
On jugera aisément que, dans un tel pays, tout est analogue à un tel
régime. Là où le cultivateur ne jouit pas du fruit de ses peines, il ne
travaille que par contrainte, et l'agriculture est languissante: là où
il n'y a point de sûreté dans les jouissances, il n'y a point de cette
industrie qui les crée, et les arts sont dans l'enfance: là où les
connaissances ne mènent à rien, l'on ne fait rien pour les acquérir, et
les esprits sont dans la barbarie. Tel est l'état de l'Égypte. La
majeure partie des terres est aux mains des beks, des Mamlouks, des
gens de loi; le nombre des autres propriétaires est infiniment borné, et
leur propriété est sujette à mille charges. A chaque instant c'est une
contribution à payer, un dommage à réparer; nul droit de succession ni
d'héritage pour les immeubles; tout rentre au gouvernement, dont il faut
tout racheter. Les paysans y sont des manoeuvres à gages, à qui l'on ne
laisse pour vivre que ce qu'il faut pour ne pas mourir. Le riz et le blé
qu'ils cueillent passent à la table des maîtres, pendant qu'eux ne se
réservent que le _doura_, dont ils font un pain sans levain et sans
saveur quand il est froid. Ce pain, cuit à un feu formé de la fiente
séchée des buffles et des vaches[97], est, avec l'eau et les ognons
crus, leur nourriture de toute l'année: ils sont heureux s'ils y peuvent
ajouter de temps en temps du miel, du fromage, du lait aigre et des
dattes. La viande et la graisse, qu'ils aiment avec passion, ne
paraissent qu'aux plus grands jours de fête, et chez les plus aisés.
Tout leur vêtement consiste en une chemise de grosse toile bleue, et en
un manteau noir d'un tissu clair et grossier. Leur coiffure est une
toque d'une espèce de drap, sur laquelle ils roulent un long mouchoir de
laine rouge. Les bras, les jambes, la poitrine sont nus, et la plupart
ne portent pas de caleçon. Leurs habitations sont des huttes de terre,
où l'on étouffe de chaleur et de fumée, et où les maladies causées par
la malpropreté, l'humidité et les mauvais aliments, viennent souvent les
assiéger: enfin, pour combler la mesure, viennent se joindre à ces maux
physiques des alarmes habituelles, la crainte des pillages des Arabes,
des visites des Mamlouks, des vengeances des familles, et tous les
soucis d'une guerre civile continue. Ce tableau, commun à tous les
villages, n'est guère plus riant dans les villes. Au Kaire même,
l'étranger qui arrive est frappé d'un aspect général de ruine et de
misère; la foule qui se presse dans les rues n'offre à ses regards que
des haillons hideux et des nudités dégoûtantes. Il est vrai qu'on y
rencontre souvent des cavaliers richement vêtus; mais ce contraste de
luxe ne rend que plus choquant le spectacle de l'indigence. Tout ce que
l'on voit ou que l'on entend annonce que l'on est dans le pays de
l'esclavage et de la tyrannie. On ne parle que de troubles civils, que
de misère publique, que d'extorsions d'argent, que de bastonnades et de
meurtres. Nulle sûreté pour la vie ou la propriété. On verse le sang
d'un homme comme celui d'un boeuf. La justice même le verse sans
formalité. L'officier de nuit dans ses rondes, l'officier de jour dans
ses tournées, jugent, condamnent et font exécuter en un clin d'oeil et
sans appel. Des bourreaux les accompagnent, et au premier ordre la tête
d'un malheureux tombe dans le sac de cuir, où on la reçoit de peur de
souiller la place. Encore si l'apparence seule du délit exposait au
danger de la peine! mais souvent, sans autre motif que l'avidité d'un
homme puissant et la délation d'un ennemi, on cite devant un bek un
homme soupçonné d'avoir de l'argent; on exige de lui une somme; et s'il
la dénie, on le renverse sur le dos, on lui donne 2 et 300 coups de
bâton sur la plante des pieds, et quelquefois on l'assomme. Malheur à
qui est soupçonné d'avoir de l'aisance! Cent espions sont toujours prêts
à le dénoncer. Ce n'est que par les dehors de la pauvreté qu'il peut
échapper aux rapines de la puissance.
§ II.
Misère et famine des dernières années.
C'est surtout dans les trois dernières années que cette capitale et
l'Égypte entière ont offert le spectacle de la misère la plus
déplorable. Aux maux habituels d'une tyrannie effrénée, à ceux qui
résultaient des troubles des années précédentes, se sont joints des
fléaux naturels encore plus destructeurs. La peste, apportée de
Constantinople au mois de novembre 1783, exerça pendant l'hiver ses
ravages accoutumés; on compta jusqu'à 1,500 morts sortis dans un jour
par les portes du Kaire[98]. Par un effet ordinaire dans ce pays, l'été
vint la calmer. Mais à ce premier fléau en succéda bientôt un autre
aussi terrible. L'inondation de 1783 n'avait pas été complète; une
grande partie des terres n'avait pu être ensemencée faute d'arrosement;
une autre ne l'avait pas été faute de semences: le Nil n'ayant pas
encore atteint, en 1784, les termes favorables, la disette se déclara
sur-le-champ. Dès la fin de novembre, la famine enlevait au Kaire
presque autant de monde que la peste; les rues, qui d'abord étaient
pleines de mendiants, n'en offrirent bientôt pas un seul: tout périt ou
déserta. Les villages ne furent pas moins ravagés; un nombre infini de
malheureux, qui voulurent échapper à la mort, se répandirent dans les
pays voisins. J'en ai vu la Syrie inondée; en janvier 1785, les rues de
Saïde, d'Acre, et la Palestine étaient pleines d'Égyptiens,
reconnaissables partout à leur peau noirâtre; et il en a pénétré jusqu'à
Alep et à Diarbekr. L'on ne peut évaluer précisément la dépopulation de
ces 2 années, parce que les Turks ne tiennent pas des registres de
morts, de naissances, ni de dénombrement[99]; mais l'opinion commune
était que le pays avait perdu le sixième de ses habitants.
Dans ces circonstances, on a vu se renouveler tous ces tableaux dont le
récit fait frémir, et dont la vue imprime un sentiment d'horreur et de
tristesse qui s'efface difficilement. Ainsi que dans la famine arrivée
au Bengale, il y a quelques années, les rues et les places publiques
étaient jonchées de squelettes exténués et mourants; leurs voix
défaillantes imploraient en vain la pitié des passants; la crainte d'un
danger commun endurcissait les coeurs; ces malheureux expiraient adossés
aux maisons des beks, qu'ils savaient être approvisionnés de riz et de
blé, et souvent les Mamlouks, importunés par leurs cris, les chassaient
à coups de bâton. Aucun des moyens révoltants d'assouvir la rage de la
faim n'a été oublié; ce qu'il y a de plus immonde était dévoré; et je
n'oublierai jamais que, revenant de Syrie en France, au mois de mars
1785, j'ai vu sous les murs de l'ancienne Alexandrie, deux malheureux
assis sur le cadavre d'un chameau, et disputant aux chiens ses lambeaux
putrides.
Il se trouve parmi nous des ames énergiques qui, après avoir payé le
tribut de compassion dû à de si grands malheurs, passent, par un retour
d'indignation, à en faire un crime aux hommes qui les endurent. Ils
jugent dignes de la mort ces peuples qui n'ont pas le courage de la
repousser, ou qui la reçoivent sans se donner la consolation de la
vengeance. On va même jusqu'à prendre ces faits en preuve d'un paradoxe
moral témérairement avancé; et l'on veut en appuyer ce prétendu axiome,
_que les habitants des pays chauds, avilis par tempérament et par
caractère, sont destinés par la nature à n'être jamais que les esclaves
du despotisme_.
Mais a-t-on bien examiné si des faits semblables ne sont jamais arrivés
dans les climats qu'on veut honorer du privilége exclusif de la liberté?
A-t-on bien observé si les faits généraux dont on s'autorise, ne sont
point accompagnés de circonstances et d'accessoires qui en dénaturent
les résultats? Il en est de la politique comme de la médecine, où des
phénomènes isolés jettent dans l'erreur sur les vraies causes du mal. On
se presse trop d'établir en règles générales des cas particuliers: ces
principes universels qui plaisent tant à l'esprit ont presque toujours
le défaut d'être vagues. Il est si rare que les faits sur lesquels on
raisonne soient exacts, et l'observation en est si délicate, que l'on
doit souvent craindre d'élever des systèmes sur des bases imaginaires.
Dans le cas dont il s'agit, si l'on approfondit les causes de
l'accablement des Égyptiens, on trouvera que ce peuple, maîtrisé par des
circonstances cruelles, est bien plus digne de pitié que de mépris. En
effet, il n'en est pas de l'état politique de ce pays comme de celui de
notre Europe. Parmi nous, les traces des anciennes révolutions
s'affaiblissant chaque jour, les étrangers vainqueurs se sont rapprochés
des indigènes vaincus; et ce mélange a formé des corps de nations
identiques, qui n'ont plus eu que les mêmes intérêts. Dans l'Égypte, au
contraire, et dans presque toute l'Asie, les peuples indigènes, asservis
par des révolutions encore récentes à des conquérants étrangers, ont
formé des corps mixtes dont les intérêts sont tous opposés. L'état est
proprement divisé en deux factions: l'une, celle du peuple vainqueur,
dont les individus occupent tous les emplois de la puissance civile et
militaire; l'autre, celle du peuple vaincu, qui remplit toutes les
classes subalternes de la société. La faction gouvernante, s'attribuant
à titre de conquête le droit exclusif de toute propriété, ne traite la
faction gouvernée que comme un instrument passif de ses jouissances; et
celle-ci à son tour, dépouillée de tout intérêt personnel, ne rend à
l'autre que le moins qu'il lui est possible: c'est un esclave à qui
l'opulence de son maître est à charge, et qui s'affranchirait volontiers
de sa servitude, s'il en avait les moyens. Cette impuissance est un
autre caractère qui distingue cette constitution des nôtres. Dans les
états de l'Europe, les gouvernements, tirant du sein même des nations
les moyens de les gouverner, il ne leur est ni facile ni avantageux
d'abuser de leur puissance; mais si, par un cas supposé, ils se
formaient des intérêts personnels et distincts, ils n'en pourraient
porter l'usage qu'à la tyrannie. La raison en est qu'outre cette
multitude qu'on appelle _peuple_, qui, quoique forte par sa masse, est
toujours faible par sa désunion, il existe un ordre mitoyen, qui,
participant des qualités du peuple et du gouvernement, fait en quelque
sorte équilibre entre l'un et l'autre. Cet ordre est la classe de tous
ces citoyens opulents et aisés, qui, répandus dans les emplois de la
société, ont un intérêt commun qu'on respecte les droits de sûreté et de
propriété dont ils jouissent. Dans l'Égypte, au contraire, point d'état
mitoyen, point de ces classes nombreuses de nobles, de gens de robe ou
d'église, de négociants, de propriétaires, etc., qui sont en quelque
sorte un corps intermédiaire entre le peuple et le gouvernement. Là,
tout est militaire ou homme de loi, c'est-à-dire homme du gouvernement;
ou tout est laboureur, artisan, marchand, c'est-à-dire _peuple_; et le
_peuple_ manque surtout du premier moyen de combattre l'oppression,
l'art d'unir et de diriger ses forces. Pour détruire ou réformer les
Mamlouks, il faudrait une ligue générale des paysans, et elle est
impossible à former: le système d'oppression est méthodique; on dirait
que partout les tyrans en ont la science infuse. Chaque province, chaque
district a son gouverneur, chaque village a son _lieutenant_[100] qui
veille aux mouvements de la multitude. Seul contre tous, s'il paraît
faible, la puissance qu'il représente le rend fort. D'ailleurs,
l'expérience prouve que partout où un homme a le courage de se faire
maître, il en trouve qui ont la bassesse de le seconder. Ce lieutenant
communique de son autorité à quelques membres de la société qu'il
opprime, et ces individus deviennent ses appuis: jaloux les uns des
autres, ils se disputent sa faveur, et il se sert de chacun tour à tour
pour les détruire tous également. Les mêmes jalousies, et des haines
invétérées divisent aussi les villages; mais en supposant une réunion
déja si difficile, que pourrait, avec des bâtons ou même des fusils, une
troupe de paysans à pied et presque nus, contre des cavaliers exercés et
armés de pied en cap? Je désespère surtout du salut de l'Égypte, quand
je considère la nature du terrain trop propre à la cavalerie. Parmi
nous, si l'infanterie la mieux constituée redoute encore la cavalerie en
plaine, que sera-ce chez un peuple qui n'a pas les premières idées de la
tactique, qui ne peut même les acquérir, parce qu'elles sont le fruit de
la pratique, et que la pratique est impossible? Ce n'est que dans les
pays de montagnes que la liberté a de grandes ressources; c'est là qu'à
la faveur du terrain, une petite troupe supplée au nombre par
l'habileté. Unanime, parce qu'elle est d'abord peu nombreuse, elle
acquiert chaque jour de nouvelles forces par l'habitude de les employer.
L'oppresseur moins actif, parce qu'il est déja puissant, temporise; et
il arrive enfin que ces troupes de paysans ou de voleurs qu'il méprisait
deviennent des soldats aguerris qui lui disputent dans les plaines l'art
des combats et le prix de la victoire. Dans les pays plats, au
contraire, le moindre attroupement est dissipé, et le paysan novice, qui
ne sait pas même faire un retranchement, n'a de ressource que dans la
pitié de son maître et la continuation de son servage. Aussi, s'il était
un principe général à établir, nul ne serait plus vrai que celui-ci:
_que les pays de plaine sont le siége de l'indolence et de l'esclavage;
et les montagnes, la patrie de l'énergie et de la liberté_[101]. Dans la
situation présente des Égyptiens, il pourrait encore se faire qu'ils ne
montrassent point de courage, sans qu'on pût dire que le germe leur en
manque, et que le climat le leur a refusé. En effet, cet effort continu
de l'ame, qu'on appelle _courage_, est une qualité qui tient bien plus
au moral qu'au physique. Ce n'est point le plus ou le moins de chaleur
du climat, mais plutôt l'énergie des passions et la confiance en ses
forces qui donnent l'audace d'affronter les dangers. Si ces deux
conditions n'existent pas, le courage peut rester inerte; mais ce sont
les circonstances qui manquent, et non la faculté. D'ailleurs, s'il est
des hommes capables d'énergie, ce doit être ceux dont l'ame et le corps
trempés, si j'ose dire, par l'habitude de souffrir, ont pris une roideur
qui émousse les traits de la douleur; et tels sont les Égyptiens. On se
fait illusion quand on se les peint comme énervés par la chaleur, ou
amollis par le libertinage. Les habitants des villes et les gens aisés
peuvent avoir cette mollesse, qui dans tout climat est leur apanage;
mais les paysans si méprisés, sous le nom _fellâhs_, supportent des
fatigues étonnantes. On les voit passer des jours entiers à tirer de
l'eau du Nil, exposés nus à un soleil qui nous tuerait. Ceux d'entre eux
qui servent de valets aux Mamlouks font tous les mouvements du
cavalier. A la ville, à la campagne, à la guerre, partout ils le
suivent, et toujours à pied; ils passent des journées entières à courir
devant ou derrière les chevaux; et quand ils sont las, ils s'attachent à
leur queue, plutôt que de rester en arrière. Des traits moraux
fournissent des inductions analogues à ces traits physiques.
L'opiniâtreté que ces paysans montrent dans leurs haines et leurs
vengeances[102], leur acharnement dans les combats qu'ils se livrent
quelquefois de village à village, le point d'honneur qu'ils mettent à
souffrir la bastonnade sans déceler leur secret[103], leur barbarie même
à punir dans leurs femmes et leurs filles le moindre échec à la
pudeur[104], tout prouve que si le préjugé a su leur trouver de
l'énergie sur certains points, cette énergie n'a besoin que d'être
dirigée, pour devenir un courage redoutable. Les émeutes et les
séditions que leur patience lassée excite quelquefois, surtout dans la
province de _Charqié_, indiquent un feu couvert qui n'attend, pour faire
explosion, que des mains qui sachent l'agiter.
§ III.
États des arts et des esprits.
Mais un obstacle puissant à toute heureuse révolution en Égypte c'est
l'ignorance profonde de la nation; c'est cette ignorance qui, aveuglant
les esprits sur les causes des maux et sur leurs remèdes, les aveugle
aussi sur les moyens d'y remédier.
Me proposant de revenir à cet article qui, comme plusieurs des
précédents, est commun à toute la Turkie, je n'insiste pas sur les
détails. Il suffit d'observer que cette ignorance répandue sur toutes
les classes étend ses effets sur tous les genres de connaissances
morales et physiques, sur les sciences, sur les beaux-arts, même sur les
arts mécaniques. Les plus simples y sont encore dans une sorte
d'enfance. Les ouvrages de menuiserie, de serrurerie, d'arquebuserie, y
sont grossiers. Les merceries, les quincailleries, les canons de fusil
et de pistolet viennent tous de l'étranger. A peine trouve-t-on au Kaire
un horloger qui sache raccommoder une montre, et il est européen. Les
joailliers y sont plus communs qu'à Smyrne et Alep; mais ils ne savent
pas monter proprement la plus simple rose. On y fait de la poudre à
canon, mais elle est brute. Il y a des raffineries, mais le sucre est
plein de mélasse, et celui qui est blanc devient trop coûteux. Les seuls
objets qui aient quelque perfection sont les étoffes de soie; encore le
travail en est bien moins fini, et le prix beaucoup plus fort qu'en
Europe.
CHAPITRE VIII.
État du commerce.
Dans cette barbarie générale, on pourra s'étonner que le commerce ait
conservé l'activité qu'il déploie encore au Kaire; mais l'examen
attentif des sources d'où il la tire donne la solution du problème.
Deux causes principales font du Kaire le siége d'un grand commerce: la
première est la réunion de toutes les consommations de l'Égypte dans
l'enceinte de cette ville. Tous les grands propriétaires, c'est-à-dire
les Mamlouks et les gens de loi, y sont rassemblés, et ils y attirent
leurs revenus, sans rien rendre au pays qui les fournit.
La seconde est la position qui en fait un lieu de passage, un centre de
circulation dont les rameaux s'étendent par la mer Rouge dans l'Arabie
et dans l'Inde; par le Nil, dans l'Abissinie et l'intérieur de
l'Afrique; et par la Méditerranée, dans l'Europe et l'empire turk.
Chaque année il arrive au Kaire une caravane d'Abissinie, qui apporte
1,000 à 1,200 esclaves noirs, et des dents d'éléphant, de la poudre
d'or, des plumes d'autruche, des gommes, des perroquets et des
singes[105]. Une autre, formée aux extrémités de Maroc, et destinée pour
la Mekke, appelle les pèlerins, même des rives du Sénégal[106]. Elle
côtoie la Méditerranée en recueillant ceux d'Alger, de Tunis, de
Tripoli, etc., et arrive par le désert à Alexandrie, forte de 3 à 4,000
chameaux. De là elle va au Kaire, où elle se joint à la caravane
d'Égypte. Toutes deux de concert partent ensuite pour la Mekke, d'où
elles reviennent 100 jours après. Mais les pèlerins de Maroc, qui ont
encore 600 lieues à faire, n'arrivent chez eux qu'après une absence
totale de plus d'un an. Le chargement de ces caravanes consiste en
étoffes de l'Inde, en _châles_, en gommes, en parfums, en perles, et
surtout en cafés de l'_Yémen_. Ces mêmes objets arrivent par une autre
voie à Suez, où les vents de sud amènent en mai 26 à 28 voiles parties
du port de Djedda. Le Kaire ne garde pas la somme entière de ces
marchandises; mais, outre la portion qu'il en consomme, il profite
encore des droits de passage et des dépenses des pèlerins. D'autre part,
il vient de temps en temps de Damas de petites caravanes qui apportent
des étoffes de soie et de coton, des huiles et des fruits secs. Dans la
belle saison la rade de Damiât a toujours quelques vaisseaux qui
débarquent les tabacs à pipe de _Lataqîé_. La consommation de cette
denrée est énorme en Égypte. Ces vaisseaux prennent du riz en échange,
pendant que d'autres se succèdent sans cesse à Alexandrie, et apportent
de Constantinople des vêtements, des armes, des fourrures, des passagers
et des merceries. D'autres encore arrivent de Marseille, de Livourne et
de Venise, avec des draps, des cochenilles, des étoffes et des galons de
Lyon, des épiceries, du papier, du fer, du plomb, des sequins de Venise,
et des dahlers d'Allemagne. Tous ces objets, transportés par mer à
Rosette sur des bateaux qu'on appelle _djerm_[107], y sont d'abord
déposés, puis rembarqués sur le Nil et envoyés au Kaire. D'après ce
tableau, il n'est pas étonnant que le commerce offre un spectacle
imposant dans cette capitale[108]; mais si l'on examine en quels canaux
se versent ces richesses, si l'on considère qu'une grande partie des
marchandises de l'Inde, et du café, passe à l'étranger; que la dette en
est acquittée avec des marchandises d'Europe et de Turkie; que la
consommation du pays consiste presque toute en objets de luxe qui ont
reçu leur dernier travail; enfin, que les produits donnés en retour
sont, en grande partie, des matières brutes, l'on jugera que tout ce
commerce s'exécute sans qu'il en résulte beaucoup d'avantages pour la
richesse de l'Égypte et le bien-être de la nation.
CHAPITRE IX.
De l'isthme de Suez, et de la jonction de la Mer Rouge à la
Méditerranée.
J'ai parlé du commerce que le Kaire entretient avec l'Arabie et l'Inde
par la voie de Suez; ce sujet rappelle une question dont on s'occupe
assez souvent en Europe: savoir, s'il ne serait pas possible de couper
l'isthme qui sépare la mer Rouge de la Méditerranée, afin que les
vaisseaux pussent se rendre dans l'Inde par une route plus courte que
celle du cap de Bonne-Espérance. On est porté à croire cette opération
praticable, à raison du peu de largeur de l'isthme. Mais dans un voyage
que j'ai fait à Suez, il m'a semblé voir des raisons de penser le
contraire.
1º Il est bien vrai que l'espace qui sépare les deux mers n'est pas de
plus de 18 à 19 lieues communes; il est bien vrai encore que ce terrain
n'est point traversé par des montagnes, et que du haut des terrasses de
Suez l'on ne découvre avec la lunette d'approche sur une plaine nue et
rase, à perte de vue, qu'un seul rideau dans la partie du nord-ouest:
ainsi ce n'est point la différence des niveaux qui s'oppose à la
jonction[109]; mais le grand obstacle est que dans toute la partie où
la Méditerranée et la mer Rouge se répondent, le rivage de part et
d'autre est un sol bas et sablonneux, où les eaux forment des lacs et
des marais semés de grèves; en sorte que les vaisseaux ne peuvent
s'approcher de la côte qu'à une grande distance. Or, comment pratiquer
dans les sables mouvants un canal durable? D'ailleurs la plage manque de
ports, et il faudrait les construire de toutes pièces; enfin le terrain
manque absolument d'eau douce, et il faudrait pour une grande population
la tirer de fort loin, c'est-à-dire du Nil.
Le meilleur et le seul moyen de jonction est donc celui qu'on a déja
pratiqué plusieurs fois avec succès; savoir, de faire communiquer les
deux mers par l'intermède du fleuve même: le terrain s'y prête sans
effort; car le mont Moqattam, s'abaissant tout à coup à la hauteur du
Kaire, ne forme plus qu'une esplanade basse et demi-circulaire, autour
de laquelle règne une plaine d'un niveau égal depuis le bord du Nil
jusqu'à la pointe de la mer Rouge. Les anciens, qui saisirent de bonne
heure l'état de ce local, en prirent l'idée de joindre les deux mers par
un canal conduit au fleuve. Strabon observe que le premier fut construit
sous Sésostris, qui régnait du temps de la guerre de Troie[110]; et cet
ouvrage avait fait assez de sensation pour qu'on eût noté _qu'il avait
100 coudées (ou 170 pieds de large) sur une profondeur suffisante à un
grand vaisseau_. Après l'invasion des Grecs, les Ptolémées le
rétablirent. Sous l'empire des Romains, Trajan le renouvela. Enfin il
n'y a pas jusqu'aux Arabes qui n'aient suivi ces exemples. _Du temps
d'Omar ebn-el Kattab_ (en 640), dit l'historien el-Makin, _les villes de
la Mekke et de Médine souffrant de la disette, ce kalife ordonna au
gouverneur d'Égypte, Amrou, de tirer un canal du Nil à Qolzoum, afin de
faire passer désormais par cette voie les contributions de blé et d'orge
destinées à l'Arabie_. Cent trente-quatre ans après, le kalife
Abou-Djafar-al-Mansor le fit obstruer par le motif inverse de couper les
vivres à un descendant d'Ali révolté à Médine; et depuis ce temps il n'a
pas été rouvert. Ce canal est le même qui, de nos jours, passe au Kaire,
et qui va se perdre dans la campagne au nord-est de _Berket-el-Hadj_, ou
_lac des Pèlerins_. _Qolzoum_, le _Clysma_ des Grecs, où il aboutissait,
est ruiné depuis plusieurs siècles; mais le nom et l'emplacement
subsistent encore dans un monticule de sable, de briques et de pierres,
situé à 300 pas au nord de Suez, sur le bord de la mer, en face du gué
qui conduit à la source d'_el-Nabâ_. J'ai vu cet endroit comme Niebuhr,
et les Arabes m'ont dit, comme à lui, qu'il s'appelait _Qolzoum_; ainsi
d'Anville s'est trompé lorsque, sur une indication vicieuse de Ptolémée,
il a rejeté _Clysma_ 8 lieues plus au sud. Je le crois également en
erreur dans l'application qu'il fait de Suez à l'ancienne _Arsinoé_.
Cette ville ayant été, selon les Grecs et les Arabes, au nord de Clysma,
on doit en chercher les traces, d'après l'indication de Strabon[111],
_tout au fond du golfe, en tirant vers l'Égypte_, sans aller néanmoins,
comme Savary, jusqu'à _Adjeroud_, qui est trop dans l'ouest: l'on doit
se borner au terrain bas qui s'étend environ 2 lieues au bout du golfe
actuel, cet espace étant tout ce qu'on peut accorder de retraite à la
mer depuis 17 siècles. Jadis ces cantons étaient peuplés de villes qui
ont disparu avec l'eau du Nil; les canaux qui l'apportaient se sont
détruits, parce que dans ce terrain mouvant ils s'encombrent rapidement,
et par l'action du vent, et par la cavalerie des Arabes bedouins.
Aujourd'hui le commerce du Kaire avec Suez ne s'exerce qu'au moyen des
caravanes qui ont lieu lors de l'arrivée et du départ des vaisseaux,
c'est-à-dire sur la fin d'avril, ou au commencement de mai, et dans le
cours de juillet et d'août. Celle que j'accompagnai en 1783 était
composée d'environ 3,000 chameaux et de 5 à 6,000 hommes[112]. Le
chargement consistait en bois, voiles et cordages pour les vaisseaux de
Suez; en quelques ancres portées chacune par 4 chameaux; en barres de
fer, en étain, en plomb; en quelques ballots de draps et barils de
cochenille; en blés, orges, fèves, etc.; en piastres de Turkie, sequins
de Venise, et dahlers de l'Empire. Toutes ces marchandises étaient
destinées pour _Djedda_, la _Mekke_ et _Moka_, où elles acquittent la
dette des marchandises venues de l'Inde et du café d'Arabie, qui fait la
base des retours. Il y avait en outre une grande quantité de pèlerins,
qui préféraient la route de mer à celle de terre, et enfin les
provisions nécessaires, telles que le riz, la viande, le bois, et même
l'eau; car Suez est l'endroit du monde le plus dénué de tout. Du haut
des terrasses, la vue portée sur la plaine sablonneuse du nord et de
l'ouest, ou sur les rochers blanchâtres de l'Arabie à l'est, ou sur la
mer et le _Moqattam_ dans le sud, ne rencontre pas un arbre, pas un brin
de verdure où se reposer. Des sables jaunes, ou une plaine d'eau
verdâtre, voilà tout ce qu'offre le séjour de Suez; l'état de ruine des
maisons en augmente la tristesse. La seule eau potable des environs
vient de _el-Nabâ_, c'est-à-dire la _source_, située à 3 heures de
marche sur le rivage d'Arabie; elle est si saumâtre qu'il n'y a qu'un
mélange de _rum_ qui puisse la rendre supportable à des Européens. La
mer pourrait fournir quantité de poissons et de coquillages; mais les
Arabes pêchent peu et mal: aussi, lorsque les vaisseaux sont partis, ne
reste-t-il à Suez que le Mamlouk qui en est le gouverneur, et 12 à 15
personnes qui forment sa maison et la garnison. Sa forteresse est une
masure sans défense, que les Arabes regardent comme une citadelle, à
cause de 6 canons de bronze de 4 livres de balle, et de 2 canonniers
grecs qui tirent en détournant la tête. Le port est un mauvais quai, où
les plus petits bateaux ne peuvent aborder que dans la marée haute:
c'est là néanmoins qu'on prend les marchandises pour les conduire, à
travers les bancs de sable, aux vaisseaux qui mouillent dans la rade.
Cette rade, située à une lieue de la ville, en est séparée par une plage
découverte au temps du reflux; elle n'a aucune protection, en sorte
qu'on y attaquerait impunément les 28 bâtiments que j'y ai comptés. Ces
bâtiments, par eux-mêmes, sont incapables de résistance, n'ayant chacun
pour toute artillerie que 4 pierriers rouillés. Chaque année leur nombre
diminue, parce que, naviguant terre à terre sur une côte pleine
d'écueils, il en périt toujours au moins 1 sur 9. En 1783, l'un d'eux
ayant relâché à _el-Tor_ pour faire de l'eau, il fut surpris par les
Arabes pendant que l'équipage dormait à terre. Après en avoir débarqué
1,500 fardes de café, ils abandonnèrent le navire au vent, qui le jeta
sur la côte. Le chantier de Suez est peu propre à réparer ces pertes; on
y bâtit à peine une _cayasse_ en 3 ans. D'ailleurs, la mer, qui, par son
flux et reflux, accumule les sables sur cette plage, finira par
encombrer le _chenal_, et il arrivera à Suez ce qui est arrivé à
_Qolzoum_ et à _Arsinoé_. Si l'Égypte avait alors un bon gouvernement,
il profiterait de cet accident pour élever une autre ville dans la rade
même, où l'on pourrait l'exploiter par une chaussée de 7 à 8 pieds
d'élévation seulement, attendu que la marée ne monte pas à plus de 3 et
demi à l'ordinaire. Il réparerait ou recreuserait le canal du Nil, et il
économiserait les 500,000 livres que coûte chaque année l'escorte des
Arabes _Haouatât_ et _Ayaïdi_. Enfin, pour éviter la barre si dangereuse
du _Bogâz_ de Rosette, il rendrait navigable le canal d'Alexandrie, d'où
les marchandises se verseraient immédiatement dans le port. Mais de tels
soins ne seront jamais ceux du gouvernement actuel. Le peu de faveur
qu'il accorde au commerce n'est pas même fondé sur des motifs
raisonnables; s'il le tolère, ce n'est que parce qu'il y trouve un moyen
de satisfaire sa rapacité, une source où il puise sans s'embarrasser de
la tarir. Il ne sait pas même profiter du grand intérêt que les
Européens mettent à communiquer avec l'Inde. En vain les Anglais et les
Français ont essayé de prendre des arrangements avec lui pour s'ouvrir
cette route, il s'y est refusé, ou il les a rendus inutiles. L'on se
flatterait à tort de succès durables; car, lors même qu'on aurait conclu
des traités, les révolutions, qui du soir au matin changent le Kaire, en
annuleraient l'effet, comme il est arrivé au traité que le gouverneur du
Bengale avait conclu en 1775 avec Mohammad-bek. Telle est d'ailleurs
l'avidité et la mauvaise foi des _Mamlouks_, qu'ils trouveront toujours
des prétextes pour vexer les négociants, ou qu'ils augmenteront, contre
leur parole, les droits de douane. Ceux du café sont énormes en ce
moment. La balle ou _farde_ de cette denrée, pesant 370 à 375 livres, et
coûtant à _Moka_ 45 pataques[113], ou 236 livres tournois, paie à Suez
en droit de _bahr_ ou de mer 147 livres: plus, une addition de 69
livres, imposée en 1783[114]; en sorte que, si l'on y joint les 6 pour
100 perçus à _Djedda_, on trouvera que les droits égalent presque le
prix d'achat[115].
CHAPITRE X.
Des douanes et des impôts.
La régie des douanes forme en Égypte, comme par toute la Turquie, un des
principaux emplois du gouvernement. L'homme qui l'exerce est tout à la
fois contrôleur et fermier général. Tous les droits d'entrée, de sortie
et de circulation dépendent de lui. Il nomme tous les subalternes qu'il
lui plaît pour les percevoir. Il y joint les _paltes_ ou _priviléges_
exclusifs des natrons de Terâné, des soudes d'Alexandrie, de la casse de
Thébaïde, et des sénés de Nubie; en un mot, il est le despote du
commerce, qu'il règle à son gré. Son bail n'est jamais que pour un an.
Le prix de sa ferme, en 1783, était de 1,000 bourses, qui, à raison de
500 piastres la bourse, et de 2 livres 10 sous la piastre, font
1,250,000 livres. Il est vrai qu'on y peut joindre un casuel
d'_avanies_, ou de demandes accidentelles; c'est-à-dire, que lorsque
_Mourâd-bek_ ou _Ibrahim_ ont besoin de 500,000 livres, ils font venir
le douanier, qui ne se dispense jamais de les compter. Mais sur le
rescrit qu'ils lui délivrent, il a la faculté de reverser l'_avanie_ sur
le commerce, dont il taxe à l'amiable les divers corps ou nations, tels
que les Francs, les Barbaresques, les Turks, etc., et il arrive souvent
que cela même devient une aubaine pour lui. Dans quelques provinces de
Turkie, le douanier est aussi chargé de la perception du _miri_, espèce
d'impôt qui porte uniquement sur les terres. Mais en Égypte cette régie
est confiée aux écrivains coptes, qui l'exercent sous la direction du
secrétaire du commandant. Ces écrivains ont les registres de chaque
village, et sont chargés de recevoir les paiements, et de les compter au
trésor; souvent ils profitent de l'ignorance des paysans pour ne point
porter en reçu les à-compte, et les font payer deux fois: souvent ils
font vendre les boeufs, les buffles, et jusqu'à la natte de ces
malheureux: l'on peut dire qu'ils sont en tout des agents dignes de
leurs maîtres. La taxe ordinaire devrait revenir à 33 piastres par
_feddân_, c'est-à-dire, à près de 83 livres par couple de boeufs; mais
elle se trouve quelquefois portée, par abus, jusqu'à 200 livres. On
estime que la somme totale du _miri_, perçue tant en argent qu'en blés,
orges, fèves, riz, etc., peut se monter de 46 à 50 millions de France,
lorsque le pain se vend un _fadda_ le _rotle_, c'est-à-dire 5 liards la
livre de 14 onces.
Pour en revenir aux douanes, elles étaient ci-devant exercées, selon
l'ancien usage, par les Juifs; mais Ali-bek les ayant complètement
ruinés en 1769, par une avanie énorme, la douane a passé aux mains des
chrétiens de Syrie, qui la conservent encore. Ces chrétiens, venus de
Damas au Kaire il y a environ 50 ans, n'étaient d'abord que 2 ou 3
familles; leurs bénéfices en attirèrent d'autres, et le nombre s'en est
multiplié jusqu'à près de 500. Leur modestie et leur économie les mirent
à portée de s'emparer d'une branche de commerce, puis d'une autre; enfin
ils se trouvèrent en état d'affermer la douane lors du désastre des
Juifs; et de ce moment ils ont acquis une opulence et pris des
prétentions qui pourront finir par le sort des Juifs. On en crut le
moment venu, lorsque leur chef, Antoine _Farâouan_, déserta furtivement
l'Égypte (en 1784), et vint à Livourne chercher la sûreté nécessaire
pour jouir d'une fortune de 3 millions; mais cet événement, qui n'avait
pas d'exemple[116], n'a pas eu de suites.
Du commerce des Francs au Kaire.
Après ces chrétiens, le corps des négociants le plus considérable est
celui des Européens, connus dans le Levant sous le nom de _Francs_. Dès
long-temps les Vénitiens ont eu au Kaire des établissements où ils
avaient des sailles, des étoffes de soie, des glaces, des merceries,
etc. Les Anglais y ont aussi participé en envoyant des draps, des armes
et quincailleries qui ont conservé jusqu'à ce jour une réputation de
supériorité. Mais les Français, en fournissant des objets semblables à
bien meilleur marché, ont depuis 20 ans obtenu la préférence et donné
l'exclusion à leurs rivaux. Le pillage de la caravane qui voulut passer
de Suez au Kaire en 1779[117] a porté le dernier coup aux Anglais; et
depuis cette époque on n'a pas vu dans ces deux villes, même un seul
facteur de cette nation. La base du commerce des Français en Egypte
consiste, comme dans tout le Levant, en draps légers de Languedoc,
appelés _londrins_ premiers et _londrins_ seconds. Ils en débitent,
année commune, entre 900 et 1,000 ballots. Le bénéfice est de 35 et 40
pour cent; mais les retraits qu'ils font leur donnant une perte de 20 et
25, le produit net reste de 15 pour cent. Les autres objets
d'importation sont du fer, du plomb, des épiceries, 120 barils de
cochenille, quelques galons, des étoffes de Lyon, divers articles de
mercerie, enfin des dahlers et des sequins.
En échange, ils prennent des cafés d'Arabie, des gommes d'Afrique, des
toiles grossières de coton fabriquées à Manouf, et qu'on envoie en
Amérique; des cuirs crus, du safranon, du sel ammoniac et du riz[118].
Ces objets acquittent rarement la dette, et l'on est toujours embarrassé
pour les retours; ce n'est pas cependant faute de productions variées,
puisque l'Égypte rend du blé, du riz, du doura[119], du millet, du
sésame, du coton, du lin, du séné, de la casse, des cannes à sucre, du
nitre, du natron, du sel ammoniac, du miel et de la cire. L'on pourrait
avoir des soies et du vin; mais l'industrie et l'activité manquent,
parce que l'homme qui cultiverait n'en jouirait pas. On estime que
l'importation des Français peut s'élever de 2 millions et demi à 3
_millions de livres_. La France avait entretenu un consul jusqu'en 1777;
mais à cette époque, les dépenses qu'il causait engagèrent à le retirer:
on le transféra à Alexandrie, et les négociants, qui le laissèrent
partir sans réclamer d'indemnités, sont demeurés au Kaire à leur risques
et fortune. Leur situation, qui n'a pas changé, est à peu près celle des
Hollandais à Nangazaki, c'est-à-dire que, renfermés dans un grand
cul-de-sac, ils vivent entre eux sans beaucoup de communications au
dehors; ils les craignent même, et ne sortent que le moins qu'il est
possible, pour ne pas s'exposer aux insultes du peuple, qui hait le nom
des Francs, ou aux outrages des Mamlouks, qui les forcent dans les rues
de descendre de leurs ânes. Dans cette espèce de détention habituelle,
ils tremblent à chaque instant que la peste ne les oblige de se clore
dans leurs maisons, ou que quelque émeute n'expose leur _contrée_ au
pillage, ou que le commandant ne fasse quelque demande d'argent[120], ou
qu'enfin des beks ne les forcent à des fournissements toujours
dangereux. Leurs affaires ne leur causent pas moins de soucis. Obligés
de vendre à crédit, rarement sont-ils payés aux termes convenus. Les
lettres de change même n'ont aucune police, aucun recours en justice,
parce que la justice est un mal pire qu'une banqueroute: tout se fait
sur conscience, et cette conscience depuis quelque temps s'altère de
plus en plus: on leur diffère des payements pendant des années entières;
quelquefois on n'en fait pas du tout, presque toujours on les tronque.
Les chrétiens, qui sont leur principaux correspondants, sont à cet égard
plus infidèles que les Turks mêmes; et il est remarquable que, dans tout
l'empire, le caractère des chrétiens est très-inférieur à celui des
musulmans; cependant on s'est réduit à faire tout par leurs mains.
Ajoutez qu'on ne peut jamais réaliser les fonds, parce que l'on ne
recouvre sa dette qu'en s'engageant d'une créance plus considérable. Par
toutes ces raisons, le Kaire est l'échelle la plus précaire et la plus
désagréable de tout le Levant: il y a 15 ans, l'on y comptait 9 maisons
françaises; en 1785, elles étaient réduites à 3, et bientôt peut-être
n'en restera-t-il pas une seule. Les chrétiens qui se sont établis
depuis quelque temps à Livourne, portent une atteinte fatale à cet
établissement par la correspondance immédiate qu'ils entretiennent avec
leurs compatriotes; et le grand-duc de Toscane, qui les traite comme ses
sujets, concourt de tout son pouvoir à l'augmentation de leur commerce.
CHAPITRE XI.
De la ville du Kaire.
Le Kaire, dont j'ai déja beaucoup parlé, est une ville si célèbre, qu'il
convient de la faire encore mieux connaître par quelques détails. Cette
capitale de l'Égypte ne porte point dans le pays le nom d'_el-Qâhera_,
que lui donna son fondateur; les Arabes ne la connaissent que sous celui
de _Masr_, qui n'a pas de sens connu, mais qui paraît l'ancien nom
oriental de la basse Égypte[121]. Cette ville est située sur la rive
orientale du Nil, à un quart de lieue de ce fleuve, ce qui la prive d'un
grand avantage. Le canal qui l'y joint ne saurait l'en dédommager,
puisqu'il n'a d'eau courante que pendant l'inondation. A entendre parler
du _grand Kaire_, il semblerait que ce dût être une capitale au moins
semblable aux nôtres; mais si l'on observe que chez nous-mêmes les
villes n'ont commencé à se décorer que depuis 100 ans, on jugera que
dans un pays où tout est encore au 10^{e} siècle, elles doivent
participer à la barbarie commune. Aussi le Kaire n'a-t-il pas de ces
édifices publics ou particuliers, ni de ces places régulières, ni de ces
rues alignées, où l'architecture déploie ses beautés. Les environs sont
masqués par des collines poudreuses, formées des décombres qui
s'accumulent chaque jour[122]; et près d'elles la multitude des tombeaux
et l'infection des voiries choquent à la fois l'odorat et les yeux. Dans
l'intérieur, les rues sont étroites et tortueuses; et comme elles ne
sont point pavées, la foule des hommes, des chameaux, des ânes et des
chiens qui s'y pressent, élève une poussière incommode; souvent les
particuliers arrosent devant leurs portes, et à la poussière succèdent
la boue et des vapeurs mal odorantes. Contre l'usage ordinaire de
l'Orient, les maisons sont à deux et trois étages, terminés par une
terrasse pavée ou glaisée; la plupart sont en terre et en briques mal
cuites; le reste est en pierres molles d'un beau grain, que l'on tire du
mont Moqattam, qui est voisin; toutes ces maisons ont un air de prison,
parce qu'elles manquent de jour sur la rue. Il est trop dangereux en
pareil pays d'être éclairé; l'on a même la précaution de faire la porte
d'entrée fort basse; l'intérieur est mal distribué; cependant chez les
grands on trouve quelques ornements et quelques commodités; on doit
surtout y priser de vastes salles où l'eau jaillit dans des bassins de
marbre. Le pavé, formé d'une marqueterie de marbre et de faïence
colorés, est couvert de nattes, de matelas, et, par-dessus le tout, d'un
riche tapis sur lequel on s'assied jambes croisées. Autour du mur règne
une espèce de sofa chargé de coussins mobiles propres à appuyer le dos
ou les coudes. A 7 ou 8 pieds de hauteur, est un rayon de planches
garnies de porcelaines de la Chine et du Japon. Les murs, d'ailleurs
nus, sont bigarrés de sentences tirées du Qôran, et d'arabesques en
couleurs, dont on charge aussi le portail des beks. Les fenêtres n'ont
point de verres ni de châssis mobiles, mais seulement un treillage à
jour, dont la façon coûte quelquefois plus que nos glaces. Le jour
vient des cours intérieures, d'où les sycomores renvoient un reflet de
verdure qui plaît à l'oeil. Enfin, une ouverture au nord ou au sommet du
plancher, procure un air frais, pendant que, par une contradiction assez
bizarre, on s'environne de vêtements et de meubles chauds, tels que les
draps de laine et les fourrures. Les riches prétendent; par ces
précautions, écarter les maladies, mais le peuple, avec sa chemise bleue
et ses nattes dures, s'enrhume moins et se porte mieux.
Population du Kaire et de l'Égypte.
On fait souvent des questions sur la population du Kaire: si l'on en
veut croire le douanier Antoun _Farâoun_, cité par le baron de Tott,
elle approche de 700,000 ames, y compris _Boulâq_, faubourg et port
détaché de la ville; mais tous les calculs de population en Turkie sont
arbitraires, parce qu'on n'y tient point de registres de naissances, de
morts ou de mariages. Les musulmans ont même des préjugés superstitieux
contre les dénombrements. Les seuls chrétiens pourraient être recensés
au moyen des billets de leur capitation[123]. Tout ce qu'on peut dire de
certain, c'est que, d'après le plan géométrique de Niebuhr, levé en
1761, le Kaire a 3 lieues de circuit, c'est-à-dire à peu près le circuit
de Paris, pris par la ligne des boulevards. Dans cette enceinte il y a
quantité de jardins, de cours, de terrains vides et de ruines. Or, si
Paris, dans l'enceinte des boulevards, ne donne pas plus de 700,000
ames, quoique bâti à cinq étages, il est difficile de croire que le
Kaire, qui n'en a que deux, tienne plus de 250,000 ames. Il est
également impossible d'apprécier au juste la population de l'Égypte
entière. Néanmoins, puisqu'il est connu que le nombre des villes et des
villages ne passe pas 2,300[124], le nombre des habitants de chaque
lieu, ne pouvant s'évaluer l'un portant l'autre à plus de 1,000 âmes,
même en y confondant le Kaire, la population totale ne doit s'élever
qu'à 2,300,000 ames. La consistance des terres cultivables est, selon
d'Anville, de 2,000 et 100 lieues carrées: de là résulte, par chaque
lieue carrée, 1,142 habitants. Ce rapport, plus fort que celui de France
même, pourra faire croire que l'Égypte n'est pas si dépeuplée qu'on
l'imagine; mais si l'on observe que les terres ne se reposent jamais,
et qu'elles sont toutes fécondes, on conviendra que cette population est
très-faible en comparaison de ce qu'elle a été, et de ce qu'elle
pourrait être.
Parmi les singularités qui frappent un étranger au Kaire, on peut citer
la quantité prodigieuse de chiens hideux qui vaguent dans les rues, et
de milans, qui planent sur les maisons, en jetant des cris importuns et
lugubres. Les musulmans ne tuent ni les uns ni les autres, quoiqu'ils
les réputent également immondes[125]; au contraire, ils leur jettent
souvent les débris des tables, et les dévots font pour les chiens des
fondations d'eau et de pain. Ces animaux ont d'ailleurs la ressource des
voiries, qui, à la vérité, n'empêche pas qu'ils n'endurent quelquefois
la faim et la soif; mais ce qui doit étonner, c'est que ces extrémités
ne sont jamais suivies de la rage. _Prosper Alpin_ en a déja fait la
remarque dans son _Traité de la médecine des Égyptiens_. La rage est
également inconnue en Syrie; cependant le nom de cette maladie existe
dans la langue arabe, et n'y a point une origine étrangère.
CHAPITRE XII.
Des maladies de l'Égypte.
§ I.
De la perte de la vue.
Ce phénomène dans le genre des maladies n'est pas le seul remarquable en
Égypte; il en est plusieurs autres qui méritent d'être rapportés.
Le plus frappant de tous est la quantité prodigieuse des vues perdues ou
gâtées; elle est au point que, marchant dans les rues du Kaire, j'ai
souvent rencontré, sur 100 personnes, 20 aveugles, 18 borgnes, et 20
autres dont les yeux étaient rouges, purulents ou tachés. Presque tout
le monde porte des bandeaux, indice d'une ophthalmie naissante ou
convalescente; ce qui ne m'a pas moins étonné est le sang-froid ou
l'apathie avec laquelle on supporte un si grand malheur. _C'était
écrit,_ dit le musulman; _louange à Dieu! Dieu l'a voulu,_ dit le
chrétien; _qu'il soit béni!_ Cette résignation est sans doute ce qu'il y
a de mieux à faire quand le mal est arrivé; mais par un abus funeste, en
empêchant de rechercher les causes, elle en devient une elle-même.
Parmi nous, quelques médecins ont traité cette question; mais n'ayant
point connu toutes les circonstances du fait, ils n'en ont pu parler que
vaguement. J'en vais faire un tableau général, afin que l'on puisse en
tirer la solution du problème.
1º Les fluxions des yeux et leurs suites ne sont point particulières à
l'Égypte; on les retrouve également en Syrie, avec cette différence
qu'elles y sont moins répandues; et il est remarquable que la côte de la
mer y est seule sujette.
2º La ville du Kaire, toujours pleine d'immondices, y est plus sujette
que tout le reste de l'Égypte[126]; le peuple, plus que les gens aisés;
les naturels, plus que les étrangers: rarement les Mamlouks en sont-ils
attaqués. Enfin, les paysans du Delta y sont plus sujets que les Arabes
bedouins.
3º Les fluxions n'ont pas de saison bien marquée, quoi qu'en ait dit
_Prosper Alpin;_ c'est une endémie commune à tous les mois et à tous les
âges.
En raisonnant sur ces éléments, il m'a semblé que l'on ne pouvait pas
admettre pour cause principale les vents du midi, parce qu'alors
l'épidémie devrait être propre au mois d'avril, et que les bedouins en
seraient affectés comme les paysans: on ne peut admettre non plus la
poussière fine répandue dans l'air, parce que les paysans y sont plus
exposés que les habitants de la ville: l'habitude de dormir sur les
terrasses a plus de réalité, mais cette cause n'est point unique ni
simple; car dans les pays intérieurs et loin de la mer, tels que la
vallée du Balbek, le Diarbekr, les plaines de Haurân et dans les
montagnes, on dort sur les terrasses, sans que la vue en soit affectée.
Si donc au Kaire, dans tout le Delta et sur les côtes de la Syrie, il
est dangereux de dormir à l'air, il faut que cet air prenne du voisinage
de la mer une qualité nuisible: cette qualité, sans doute, est
l'humidité jointe à la chaleur, qui devient alors un principe premier de
maladies. La salinité de cet air, si marquée dans le Delta, y contribue
encore par l'irritation et les démangeaisons qu'elle cause aux yeux,
ainsi que je l'ai éprouvé; enfin, le régime des Égyptiens me paraît
lui-même un agent puissant. Le fromage, le lait aigre, le miel, le
raisiné, les fruits verts, les légumes crus, qui sont la nourriture
ordinaire du peuple, produisent dans le bas-ventre un trouble qui, selon
l'observation des praticiens, se porte sur la vue; les oignons crus
surtout, dont ils abusent, ont pour l'échauffer une vertu que les moines
de Syrie m'ont fait remarquer sur moi-même. Des corps ainsi nourris
abondent en humeurs corrompues qui cherchent sans cesse un écouloir.
Détournées des voies internes par la sueur habituelle, elles viennent à
l'extérieur, et s'établissent où elles trouvent moins de résistance.
Elles doivent préférer la tête, parce que les Égyptiens, en la rasant
toutes les semaines, et en la couvrant d'une coiffure prodigieusement
chaude, en font un foyer principal de sueur. Or, pour peu que cette tête
reçoive une impression de froid en se découvrant, la transpiration se
supprime et se jette sur les dents, ou plus volontiers sur les yeux,
comme partie moins résistante. A chaque fluxion l'organe s'affaiblit et
il finit par se détruire. Cette disposition, transmise par la
génération, devient une nouvelle cause de maladie: de là vient que les
naturels y sont plus exposés que les étrangers. L'excessive
transpiration de la tête est un agent d'autant plus probable, que les
anciens Égyptiens, qui la portaient nue, n'ont point été cités par les
médecins pour être si affligés d'ophthalmies[127]; et les Arabes du
désert qui se la couvrent peu, surtout dans le bas âge, en sont de même
exempts.
§ II.
De la petite-vérole.
Une grande partie des cécités en Égypte est causée par les suites de la
petite-vérole. Cette maladie, qui y est très-meurtrière, n'y est point
traitée selon une bonne méthode: dans les 3 premiers jours on y donne
aux malades du _debs_ ou raisiné, du miel et du sucre; et dès le 7^{e}
on leur permet le laitage et le poisson salé, comme en pleine santé:
dans la dépuration, on ne les purge jamais, et l'on évite surtout de
leur laver les yeux, encore qu'ils les aient pleins de pus, et que les
paupières soient collées par la sérosité desséchée: ce n'est qu'au bout
de 40 jours que l'on fait cette opération, et alors le séjour du pus, en
irritant le globe, y a déterminé un cautère qui ronge l'oeil entier. Ce
n'est pas que l'inoculation y soit inconnue, mais on s'en sert peu. Les
Syriens et les habitants de _l'Anadolie_, qui la connaissent depuis
long-temps, n'en usent guère davantage[128].
L'on doit regarder ces vices de régime comme des agents plus pernicieux
que le climat, qui n'a rien de malsain[129]; c'est à la mauvaise
nourriture surtout que l'on doit attribuer et les hideuses formes des
mendiants, et l'air misérable et avorté des enfants du Kaire. Ces
petites créatures n'offrent nulle part ailleurs un extérieur si
affligeant; l'oeil creux, le teint hâve et bouffi, le ventre gonflé
d'obstructions, les extrémités maigres et la peau jaunâtre, ils ont
l'air de lutter sans cesse contre la mort. Leurs mères ignorantes
prétendent que c'est _le regard malfaisant_ de quelque envieux qui les
ensorcelle, et ce préjugé ancien[130] est encore général et enraciné
dans la Turkie; mais la vraie cause est dans la mauvaise nourriture.
Aussi, malgré les talismans[131], en périt-il une quantité incroyable;
et cette ville possède, plus qu'aucune capitale, la funeste propriété
d'engloutir la population.
Une maladie très-répandue au Kaire est celle que le vulgaire y appelle
_mal bénit_, et que nous nommons assez improprement _mal de Naples_: la
moitié du Kaire en est attaquée. La plupart des habitants croient que ce
mal leur vient par _frayeur_, par _maléfice_ ou par _malpropreté_.
Quelques-uns se doutent de la vraie cause; mais comme elle tient à un
article sur lequel ils sont infiniment réservés, ils n'osent s'en
vanter. Ce mal bénit est très-difficile à guérir: le mercure, sous
quelque forme qu'il soit, échoue ordinairement; les végétaux
sudorifiques réussissent mieux, sans cependant être infaillibles;
heureusement que le virus est peu actif, à raison de la grande
transpiration naturelle et artificielle. L'on voit, comme en Espagne,
des vieillards le porter jusqu'à 80 ans. Mais ses effets sont funestes
aux enfants qui en naissent infectés. Le danger est imminent pour
quiconque le rapporte dans un pays froid; il y fait des progrès rapides,
et se montre toujours plus rebelle dans cette transplantation. En Syrie,
à Damas et dans les montagnes, il est plus dangereux, parce que l'hiver
y est plus rigoureux: faute de soins, il s'y termine avec tous les
symptômes qu'on lui connaît, ainsi que j'en ai vu deux exemples.
Une incommodité particulière au climat d'Égypte, est une éruption à la
peau, qui revient toutes les années. Vers la fin de juin ou le
commencement de juillet, le corps se couvre de rougeurs et de boutons
dont la cuisson est très-importune. Les médecins, qui se sont aperçus
que cet effet venait constamment à la suite de l'eau nouvelle, lui en
ont rapporté la cause. Plusieurs ont pensé qu'elle dépendait des sels
dont ils ont supposé cette eau chargée; mais l'existence de ces sels
n'est point démontrée, et il paraît que cet accident a une raison plus
simple. J'ai dit que les eaux du Nil se corrompaient vers la fin d'avril
dans le lit du fleuve. Les corps qui s'en abreuvent depuis ce moment
forment des humeurs d'une mauvaise qualité. Lorsque l'eau nouvelle
arrive, il se fait dans le sang une espèce de fermentation, dont l'issue
est de séparer les humeurs vicieuses et de les chasser vers la peau, où
la transpiration les appelle: c'est une vraie dépuration purgative, et
toujours salutaire.
Un autre mal encore trop commun au Kaire est une enflure de bourses, qui
souvent devient une énorme _hydrocèle_. On observe qu'il attaque de
préférence les Grecs et les Coptes; et par là, le soupçon de sa cause
tombe sur l'abus de l'huile dont ils usent plus des deux tiers de
l'année. L'on soupçonne aussi que les bains chauds y concourent, et leur
usage immodéré a d'autres effets qui ne sont pas moins nuisibles[132].
Je remarquerai, à cette occasion, que, dans la Syrie comme dans
l'Égypte, une expérience constante a prouvé que l'eau-de-vie tirée des
figues ordinaires, ou de celles des sycomores, ainsi que l'eau-de-vie
des dattes et des fruits de _nopal_, a un effet très-prompt sur les
bourses, qu'elle rend douloureuses et dures dès le 3^{e} ou 4^{e} jour
que l'on a commencé d'en boire; et si l'on n'en cesse pas l'usage, le
mal dégénère en hydrocèle complète.
L'eau-de-vie des raisins secs n'a pas le même inconvénient; elle est
toujours anisée et très-violente, parce qu'on la distille jusqu'à 3
fois. Les chrétiens de Syrie et les coptes d'Égypte en font beaucoup
d'usage; ces derniers, surtout, en boivent des pintes entières à leur
souper: j'avais taxé ce fait d'exagération; mais il a fallu me rendre
aux preuves de l'évidence, sans cesser néanmoins de m'étonner que de
pareils excès ne tuent pas sur-le-champ, ou ne procurent pas du moins
les symptômes de la profonde ivresse.
Le printemps, qui dans l'Égypte est l'été de nos climats, amène des
fièvres malignes dont l'issue est toujours très-prompte. Un médecin
français qui en a traité beaucoup a remarqué que le kina, donné dans les
rémissions à la dose de 2 et 3 onces, a fréquemment sauvé des malades
aux portes de la mort[133]. Sitôt que le mal se déclare, il faut
s'astreindre rigoureusement au régime végétal acide; on s'interdit la
viande, le poisson, et surtout les oeufs; ils sont une espèce de poison
en Égypte. Dans ce pays comme en Syrie, les observations constatent que
la saignée est toujours plus nuisible qu'avantageuse, même lorsqu'elle
paraît le mieux indiquée: la raison en est que les corps nourris
d'aliments malsains, tels que les fruits verts, les légumes crus, le
fromage, les olives, ont peu de sang et beaucoup d'humeurs; leur
tempérament est généralement bilieux, ainsi que l'annoncent leurs yeux
et leurs soucils noirs, leur teint brun, et leurs corps maigres. Leur
maladie habituelle est le mal d'estomac; presque tous se plaignent
d'âcretés à la gorge et de nausées acides; aussi l'émétique et la crême
de tartre ont-ils du succès dans presque tous les cas.
Les fièvres malignes deviennent quelquefois épidémiques, et alors on les
prendrait volontiers pour la peste, dont il me reste à parler.
§ III.
De la peste.
Quelques personnes ont voulu établir parmi nous l'opinion que la peste
était originaire d'Égypte; mais cette opinion, fondée sur des préjugés
vagues, paraît démentie par les faits. Nos négociants établis depuis
longues années à Alexandrie assurent, de concert avec les Égyptiens, que
la peste ne vient jamais de l'intérieur du pays[134], mais qu'elle
paraît d'abord sur la côte à Alexandrie; d'Alexandrie elle passe à
Rosette, de Rosette au Kaire, du Kaire à Damiât et dans le reste du
Delta. Ils observent encore qu'elle est toujours précédée de l'arrivée
de quelque bâtiment venant de Smyrne ou de Constantinople, et que si la
peste a été violente dans l'une de ces villes pendant l'été, le danger
est plus grand pour la leur pendant l'hiver qui suit. Il paraît constant
que son vrai foyer est Constantinople; qu'elle s'y perpétue par
l'aveugle négligence des Turks; elle est au point que l'on vend
publiquement les effets des morts pestiférés. Les vaisseaux qui viennent
ensuite à Alexandrie, ne manquent jamais d'apporter des fournitures et
des habits de laine qui sortent de ces ventes, et ils les débitent au
bazar de la ville, où ils jettent d'abord la contagion. Les Grecs, qui
font ce commerce, en sont presque toujours les premières victimes. Peu à
peu l'épidémie gagne Rosette, et enfin le Kaire, en suivant la route
journalière des marchandises. Aussitôt qu'elle est constatée, les
négociants européens s'enferment dans leur _kan_ ou _contrée,_ eux et
leurs domestiques, et ils ne communiquent plus au dehors. Leurs vivres,
déposés à la porte du _kan,_ y sont reçus par un portier, qui les prend
avec des tenailles de fer, et les plonge dans une tonne d'eau destinée à
cet usage. Si l'on veut leur parler, ils observent toujours une distance
qui empêche tout contact de vêtements ou d'haleine; par ce moyen ils se
préservent du fléau, à moins qu'il n'arrive quelque infraction à la
police. Il y a quelques années qu'un chat, passé par les terrasses chez
nos négociants du Kaire, porta la peste à deux d'entre eux, dont l'un
mourut.
L'on conçoit combien cet emprisonnement est ennuyeux: il dure jusqu'à 3
et 4 mois, pendant lesquels les amusements se réduisent à se promener le
soir sur les terrasses, et à jouer aux cartes.
La peste offre plusieurs phénomènes très-remarquables. A Constantinople,
elle règne pendant l'été, et s'affaiblit ou se détruit pendant l'hiver.
En Égypte, au contraire, elle règne pendant l'hiver, et juin ne manque
jamais de la détruire. Cette bizarrerie apparente s'explique par un même
principe. L'hiver détruit la peste à Constantinople, parce que le froid
y est très-rigoureux. L'été l'allume, parce que la chaleur y est humide,
à raison des mers, des forêts et des montagnes voisines. En Égypte,
l'hiver fomente la peste, parce qu'il est humide et doux; l'été la
détruit, parce qu'il est chaud et sec. Il agit sur elle comme sur les
viandes, qu'il ne laisse pas pourrir. La chaleur n'est malfaisante
qu'autant qu'elle se joint à l'humidité[135]. L'Égypte est affligée de
la peste tous les 4 ou 5 ans; les ravagés qu'elle y cause devraient la
dépeupler, si les étrangers qui y affluent sans cesse de tout l'empire
ne réparaient une grande partie de ses pertes.
En Syrie, la peste est beaucoup plus rare: il y a 25 ans qu'on ne l'y a
ressentie. La raison en est sans doute la rareté des vaisseaux venant en
droiture de Constantinople. D'ailleurs on observe qu'elle ne se
naturalise pas aisément dans cette province. Transportée de l'Archipel,
ou même de Damiât, dans les rades de Lataqîé, Saïd ou Acre, elle n'y
prend point racine; elle veut des circonstances préliminaires et une
route combinée: il faut qu'elle passe du Kaire, en droiture à Damiât:
alors toute la Syrie est sûre d'en être infectée.
L'opinion enracinée du fatalisme, et bien plus encore la barbarie du
gouvernement, ont empêché jusqu'ici les Turks de se mettre en garde
contre ce fléau meurtrier: cependant le succès des soins qu'ils ont vu
prendre aux Francs a fait depuis quelque temps impression sur plusieurs
d'entre eux. Les chrétiens du pays qui traitent avec nos négociants
seraient disposés à s'enfermer comme eux; mais il faudrait qu'ils y
fussent autorisés par la Porte. Il paraît qu'en ce moment elle s'occupe
de cet objet, s'il est vrai qu'elle ait publié l'année dernière un édit
pour établir un lazaret à Constantinople, et 3 autres dans l'empire;
savoir, à Smyrne, en Candie et à Alexandrie. Le gouvernement de Tunis a
pris ce sage parti depuis quelques années; mais la police turke est
partout si mauvaise, qu'on doit espérer peu de succès de ces
établissements, malgré leur extrême importance pour le commerce, et pour
la sûreté des états de la Méditerranée[136].
CHAPITRE XIII.
Tableau résumé de l'Égypte.
L'Égypte fournirait encore matière à beaucoup d'autres observations;
mais comme elles sont étrangères à mon objet, ou qu'elles rentrent dans
celles que j'aurai occasion de faire sur la Syrie, je ne m'étendrai pas
davantage.
Si l'on se rappelle ce que j'ai exposé de la nature et de l'aspect du
sol; si l'on se peint un pays plat, coupé de canaux, inondé pendant 3
mois, fangeux et verdoyant pendant 3 autres, poudreux et gercé le reste
de l'année; si l'on se figure sur ce terrain des villages de boue et de
briques ruinés, des paysans nus et hâlés, des buffles, des chameaux,
des sycomores, des dattiers clair-semés, des lacs, des champs cultivés,
et de grands espaces vides; si l'on y joint un soleil étincelant sur
l'azur d'un ciel presque toujours sans nuages, des vents plus ou moins
forts, mais perpétuels: l'on aura pu se former une idée rapprochée de
l'état physique du pays[137]. On a pu juger de l'état civil des
habitants, par leurs divisions en races, en sectes, en conditions; par
la nature d'un gouvernement qui ne connaît ni propriété, ni sûreté de
personnes, et par l'image d'un pouvoir illimité confié à une soldatesque
licencieuse et grossière: enfin l'on peut apprécier la force de ce
gouvernement en résumant son état militaire, la qualité de ses troupes;
en observant que dans toute l'Égypte et sur les frontières il n'y a ni
fort, ni redoute, ni artillerie, ni ingénieurs, et que, pour la marine,
on ne compte que les 28 vaisseaux et cayasses de Suez, armés chacun de 4
pierriers rouillés, et montés par des marins qui ne connaissent pas la
boussole. C'est au lecteur à établir sur ces faits l'opinion qu'il doit
prendre d'un tel pays. S'il trouvait, par hasard, que je le lui présente
sous un point de vue différent de quelques autres relations, cette
diversité ne devrait point l'étonner. Rien de moins unanime que les
jugements des voyageurs sur les pays qu'ils ont vus: souvent
contradictoires entre eux, celui-ci déprime ce que celui-là vante; et
tel peint comme un lieu de délices ce qui pour tel autre n'est qu'un
lieu fort ordinaire. On leur reproche cette contradiction; mais ils la
partagent avec leurs censeurs mêmes, puisqu'elle est dans la nature des
choses. Quoi que nous puissions faire, nos jugements sont biens moins
fondés sur les qualités réelles des objets, que sur les affections que
nous recevons, ou que nous portons déja en les voyant. Une expérience
journalière prouve qu'il s'y mêle toujours des idées étrangères, et de
là vient que le même pays qui nous a paru beau dans un temps nous paraît
quelquefois désagréable dans un autre. D'ailleurs, le préjugé des
habitudes premières est tel, que jamais l'on ne peut s'en dégager.
L'habitant des montagnes hait les plaines; l'habitant des plaines
déprise les montagnes. L'Espagnol veut un ciel ardent; le Danois un
temps brumeux. Nous aimons la verdure des forêts; le Suédois préfère la
blancheur des neiges: le Lapon, transporté de sa chaumière enfumée dans
les bosquets de Chantilly, y est mort de chaleur et de mélancolie.
Chacun a ses goûts, et juge en conséquence. Je conçois que, pour un
Égyptien, l'Égypte est et sera toujours le plus beau pays du monde,
quoiqu'il n'ait vu que celui-là. Mais, s'il m'est permis d'en dire mon
avis comme témoin oculaire, j'avoue que je n'en ai pas pris une idée si
avantageuse. Je rends justice à son extrême fertilité, à la variété de
ses produits, à l'avantage de sa position pour le commerce: je conviens
que l'Égypte est peu sujette aux intempéries qui font manquer nos
récoltes; que les ouragans de l'Amérique y sont inconnus; que les
tremblements qui de nos jours ont dévasté le Portugal et l'Italie y sont
très-rares, quoique non pas sans exemples[138]; je conviens même que la
chaleur qui accable les Européens n'est pas un inconvénient pour les
naturels: mais c'en est un grave que ces vents meurtriers de sud; c'en
est un autre que ce vent de nord-est qui donne des maux de tête
violents; c'en est encore un que cette multitude de scorpions, de
cousins, et surtout de mouches, telle que l'on ne peut manger sans
courir risque d'en avaler. D'ailleurs, nul pays d'un aspect plus
monotone; toujours une plaine nue à perte de vue; toujours un horizon
plat et uniforme[139]; des dattiers sur leur tige maigre, ou des huttes
de terre sur des chaussées: jamais cette richesse de paysages, où la
variété des objets, où la diversité des sites occupent l'esprit et les
yeux par des scènes et des sensations renaissantes: nul pays n'est moins
pittoresque, moins propre aux pinceaux des peintres et des poètes: on
n'y trouve rien de ce qui fait le charme et la richesse de leurs
tableaux; et il est remarquable que ni les Arabes ni les anciens ne font
mention des poètes d'Égypte. En effet, que chanterait l'Égyptien sur le
chalumeau de Gessner et de Théocrite? Il n'a ni clairs ruisseaux, ni
frais gazons, ni antres solitaires; il ne connaît ni les vallons, ni les
coteaux, ni les roches pendantes. Thompson n'y trouverait ni le
sifflement des vents dans les forêts, ni les roulements du tonnerre dans
les montagnes, ni la paisible majesté des bois antiques, ni l'orage
imposant, ni le calme touchant qui lui succède: un cercle éternel des
mêmes opérations ramène toujours les gras troupeaux, les champs
fertiles, le fleuve boueux, la mer d'eau douce, et les villages
semblables aux îles. Que si la pensée se porte à l'horizon qu'embrasse
la vue, elle s'effraie de n'y trouver que des déserts sauvages, où le
voyageur égaré, épuisé de soif et de fatigue, se décourage devant
l'espace immense qui le sépare du monde; il implore en vain la terre et
le ciel; ses cris, perdus sur une plaine rase, ne lui sont pas même
rendus par des échos: dénué de tout, et seul dans l'univers, il périt de
rage et de désespoir devant une nature morne, sans la consolation même
de voir verser une larme sur son malheur. Ce contraste si voisin est
sans doute ce qui donne tant de prix au sol de l'Égypte. La nudité du
désert rend plus saillante l'abondance du fleuve, et l'aspect des
privations ajoute au charme des jouissances: elles ont pu être
nombreuses dans les temps passés, et elles pourraient renaître sous
l'influence d'un bon gouvernement; mais, dans l'état actuel, la richesse
de la nature y est sans effet et sans fruit. En vain célèbre-t-on les
jardins de Rosette et du Kaire; l'art des jardins, cet art si cher aux
peuples policés, est ignoré des Turks, qui méprisent les champs et la
culture. Dans tout l'empire les jardins ne sont que des vergers sauvages
où les arbres, jetés sans soin, n'ont pas même le mérite du désordre. En
vain se récrie-t-on sur les orangers et les cédrats qui croissent en
plein air: on fait illusion à notre esprit, accoutumé d'allier à ces
arbres les idées d'opulence et de culture qui chez nous les
accompagnent. En Égypte, arbres vulgaires, ils s'associent à la misère
des cabanes qu'ils couvrent, et ne rappellent que l'idée de l'abandon et
de la pauvreté. En vain peint-on le Turk mollement couché sous leur
ombre, heureux de fumer sa pipe sans penser: l'ignorance et la sottise
ont sans doute leurs jouissances, comme l'esprit et le savoir; mais, je
l'avoue, je n'ai pu envier le repos des esclaves, ni appeler bonheur
l'apathie des automates. Je ne concevrais pas même d'où peut venir
l'enthousiasme que des voyageurs témoignent pour l'Égypte, si
l'expérience ne m'en eût dévoilé les causes secrètes.
Des exagérations des voyageurs.
On a dès long-temps remarqué dans les voyageurs une affectation
particulière à vanter le théâtre de leurs voyages, et les bons esprits,
qui souvent ont reconnu l'exagération de leurs récits, ont averti, par
un proverbe, de se tenir en garde contre leur prestige[140]; mais l'abus
subsiste, parce qu'il tient à des causes renaissantes. Chacun de nous en
porte le germe; et souvent le reproche appartient à ceux mêmes qui
l'adressent. En effet, qu'on examine un arrivant de pays lointains,
dans une société oisive et curieuse: la nouveauté de ses récits attire
l'attention sur lui; elle mène jusqu'à la bienveillance pour sa
personne; on l'aime parce qu'il amuse, et parce que ses prétentions sont
d'un genre qui ne peut choquer. De son côté, il ne tarde pas de sentir
qu'il n'intéresse qu'autant qu'il excite des sensations nouvelles. Le
besoin de soutenir, l'envie même d'augmenter l'intérêt, l'engagent à
donner des couleurs plus fortes à ses tableaux; il peint les objets plus
grands pour qu'ils frappent davantage: les succès qu'il obtient
l'encouragent; l'enthousiasme qu'il produit se réfléchit sur lui-même;
et bientôt il s'établit entre ses auditeurs et lui une émulation et un
commerce par lequel il rend en étonnement ce qu'on lui paie en
admiration. Le merveilleux de ce qu'il a vu rejaillit d'abord sur
lui-même; puis, par une seconde gradation, sur ceux qui l'ont entendu,
et qui à leur tour le racontent: ainsi la vanité, qui se mêle à tout,
devient une des causes de ce penchant que nous avons tous, soit pour
croire, soit pour raconter les prodiges. D'ailleurs, nous voulons moins
être instruits qu'amusés, et c'est par ces raisons que les faiseurs de
contes, en tout genre, ont toujours occupé un rang distingué dans
l'estime des hommes et dans la classe des écrivains.
Il est pour les voyageurs une autre cause d'enthousiasme: loin des
objets dont elle a joui, l'imagination privée s'enflamme; l'absence
rallume les désirs, et la satiété de ce qui nous environne prête un
charme à ce qui est hors de notre portée. On regrette un pays d'où l'on
désira souvent de sortir, et l'on se peint en beau les lieux dont la
présence pourrait être encore à charge. Les voyageurs qui ne font que
passer en Égypte ne sont pas dans cette classe, parce qu'ils n'ont pas
le temps de perdre l'illusion de la nouveauté; mais quiconque y séjourne
peut y être rangé. Nos négociants le savent, et ils ont fait à ce sujet
une observation qu'on doit citer: ils ont remarqué que ceux même d'entre
eux qui ont le plus senti les désagréments de cette demeure ne sont pas
plus tôt retournés en France, que tout s'efface de leur mémoire; leurs
souvenirs prennent de riantes couleurs; en sorte que 2 ans après on
n'imaginerait pas qu'ils y eussent jamais été. «Comment pensez-vous
encore à nous?» m'écrivait dernièrement un résident au Kaire; «comment
conservez-vous les idées vraies de ce lieu de misère[141], lorsque nous
avons éprouvé que tous ceux qui repassent les oublient au point de nous
étonner nous-mêmes?» Je l'avoue, des causes si générales et si
puissantes n'eussent pas été sans effet sur moi-même; mais j'ai pris un
soin particulier de m'en défendre, et de conserver mes impressions
premières, pour donner à mes récits le seul mérite qu'ils pussent avoir,
celui de la vérité. Il est temps de les reporter sur des objets d'un
intérêt plus vaste; mais comme le lecteur ne me pardonnerait pas de
quitter l'Égypte sans parler des ruines et des pyramides, j'en dirai
deux mots.
CHAPITRE XIV.
Des ruines et des pyramides[142].
J'ai déja exposé comment la difficulté habituelle des voyages en Égypte,
devenue plus grande en ces dernières années, s'opposait aux recherches
sur les antiquités. Faute de moyens, et surtout de circonstances
propres, on est réduit à ne voir que ce que d'autres ont vu, et à ne
dire que ce qu'ils ont déja publié. Par cette raison, je ne répéterai
pas ce qui se trouve déja répété plus d'une fois dans _Paul Luca_,
_Maillet_, _Siccard_, _Pocoke_, _Graves_, _Norden_, _Niebuhr_, et
récemment dans les Lettres de Savary. Je me bornerai à quelques
considérations générales.
Les pyramides de Djizé sont un exemple frappant de cette difficulté
d'observer dont j'ai fait mention. Quoique situées à 4 lieues seulement
du Kaire, où il réside des Francs, quoique visitées par une foule de
voyageurs, on n'est point encore d'accord sur leurs dimensions. On a
mesuré plusieurs fois leur hauteur par les procédés géométriques, et
chaque opération a donné un résultat différent[143]. Pour décider la
question, il faudrait une nouvelle mesure solennelle, faite par des
personnes connues; mais en attendant, on doit taxer d'erreur tous ceux
qui donnent à la grande pyramide autant d'élévation que de base, attendu
que son triangle est très-sensiblement écrasé. La connaissance de cette
base me paraît d'autant plus intéressante, que je lui crois du rapport
à l'une des mesures carrées des Égyptiens; et dans la coupe des pierres,
si l'on trouvait des dimensions revenant souvent les mêmes, peut-être en
pourrait-on déduire leurs autres mesures.
On se plaint ordinairement de ne point comprendre la description de
l'intérieur de la pyramide; et en effet, à moins d'être versé dans l'art
des plans, on a peine à se reconnaître sur la gravure. Le meilleur moyen
de s'en faire une idée, serait d'exécuter en terre crue ou cuite, une
pyramide dans des proportions réduites, par exemple, d'un pouce par
toise. Cette masse aurait 8 pieds 4 pouces de base, et à peu près 7 et
demi de hauteur: en la coupant en 2 portions de haut en bas, on y
pratiquerait le premier canal qui descend obliquement, la galerie qui
remonte de même, et la chambre sépulcrale qui est à son extrémité.
Norden fournirait les meilleurs détails; mais il faudrait un artiste
habitué à ce genre d'ouvrages.
La ligne du rocher sur lequel sont assises les pyramides ne s'élève pas
au-dessus du niveau de la plaine de plus de 40 à 50 pieds. La pierre
dont il est formé, est, comme je l'ai dit, une pierre calcaire
blanchâtre, d'un grain pareil au beau moellon, ou à cette pierre connue
dans quelques provinces sous le nom de _rairie_. Celle des pyramides est
d'une nature semblable. Au commencement du siècle, on croyait, sur
l'autorité d'Hérodote, que les matériaux en avaient été transportés
d'ailleurs; mais des voyageurs, observant la ressemblance dont nous
parlons, ont trouvé plus naturel de les faire tirer du rocher même; et
l'on traite aujourd'hui de fable le récit d'Hérodote, et d'absurdité
cette translation de pierres. On calcule que l'aplanissement du rocher
en a dû fournir la majeure partie; et, pour le reste, on suppose des
souterrains invisibles, que l'on agrandit autant qu'il est besoin. Mais
si l'opinion ancienne a des invraisemblances, la moderne n'a que des
suppositions. Ce n'est point un motif suffisant de juger, que de dire:
_Il est incroyable que l'on ait transporté des carrières éloignées_; _il
est absurde d'avoir multiplié des frais qui deviennent énormes_, _etc._
Dans les choses qui tiennent aux opinions et aux gouvernements des
peuples anciens, la mesure des probabilités est délicate à saisir:
aussi, quelque invraisemblable que paraisse le fait dont il s'agit, si
l'on observe que l'historien qui le rapporte a puisé dans les archives
originales; qu'il est très-exact dans tous ceux que l'on peut vérifier;
que le rocher libyque n'offre en aucun endroit des élévations semblables
à celles qu'on veut supposer, et que les souterrains sont encore à
connaître; si l'on se rappelle les immenses carrières qui s'étendent de
Saouâdi à Manfalout, dans un espace de 25 lieues; enfin, si l'on
considère que leurs pierres, qui sont de la même espèce, n'ont aucun
autre emploi apparent[144]; on sera porté tout au moins à suspendre son
jugement, en attendant une évidence qui le détermine. Pareillement
quelques écrivains se sont lassés de l'opinion que les pyramides étaient
des tombeaux, et ils en ont voulu faire des temples ou des
observatoires; ils ont regardé comme absurde qu'une nation sage et
policée fît une affaire d'état du sépulcre de son chef, et comme
extravagant qu'un monarque écrasât son peuple de corvées, pour enfermer
un squelette de 5 pieds dans une montagne de pierres: mais, je le
répète, on juge mal les peuples anciens, quand on prend pour terme de
comparaison nos opinions, nos usages. Les motifs qui les ont animés
peuvent nous paraître extravagants, peuvent l'être même aux yeux de la
raison, sans avoir été moins puissants, moins efficaces. On se donne des
entraves gratuites de contradictions, en leur supposant une sagesse
conforme à nos principes; nous raisonnons trop d'après nos idées, et pas
assez d'après les leurs. En suivant ici, soit les unes, soit les autres,
on jugera que les pyramides ne peuvent avoir été des observatoires
d'astronomie[145]; parce que le mont Moqattam en offrait un plus élevé,
et qui borne ceux-là; parce que tout observatoire élevé est inutile en
Égypte, où le sol est très-plat, et où les vapeurs dérobent les étoiles
plusieurs degrés au-dessus de l'horizon; parce qu'il est impossible de
monter sur la plupart des pyramides; enfin, parce qu'il était inutile de
rassembler 11 observatoires aussi voisins que le sont les pyramides,
grandes et petites, que l'on découvre du local de Djizé. D'après ces
considérations, on pensera que Platon, qui a fourni l'idée en question,
n'a pu avoir en vue que des cas accidentels; ou qu'il n'a ici que son
mérite ordinaire d'éloquent orateur. Si, d'autre part, on pèse les
témoignages des anciens et les circonstances des lieux, si l'on fait
attention qu'auprès des pyramides il se trouve 30 à 40 moindres
monuments, offrant des ébauches de la même figure pyramidale; que ce
lieu stérile, écarté de la terre cultivable, a la qualité requise des
Égyptiens pour être un cimetière, et que près de là était celui de toute
la ville de Memphis, la plaine des Momies; on sera persuadé que les
pyramides ne sont que des tombeaux. L'on croira que les despotes d'un
peuple superstitieux ont pu mettre de l'importance et de l'orgueil à
bâtir pour leur squelette une demeure impénétrable, quand on saura que,
dès avant Moïse, il était de dogme à Memphis que les ames reviendraient
au bout de 6,000 ans habiter les corps qu'elles avaient quittés:
c'était par cette raison que l'on prenait tant de soin de préserver ces
mêmes corps de la dissolution, et que l'on s'efforçait d'en conserver
les formes au moyen des aromates, des bandelettes et des sarcophages.
Celui qui est encore dans la chambre sépulcrale de la grande pyramide
est précisément dans les dimensions naturelles; et cette chambre, si
obscure et si étroite[146], n'a jamais pu convenir qu'à loger un mort.
On veut trouver du mystère à ce conduit souterrain qui descend
perpendiculairement dans le dessous de la pyramide; mais on oublie que
l'usage de toute l'antiquité fut de ménager des communications avec
l'intérieur des tombeaux, pour y pratiquer, aux jours prescrits par la
religion, les cérémonies funèbres, telles que les libations et les
offrandes d'aliments aux morts. Il faut donc revenir à l'opinion, toute
vieille qu'elle peut être, que les pyramides sont des tombeaux[147]; et
cet emploi, indiqué par toutes les circonstances locales, l'est encore
par un usage des Hébreux, qui, comme l'on sait, ont presque en tout
imité les Égyptiens, et qui, à ce titre, donnèrent la forme pyramidale
aux tombeaux d'Absalon et de Zakarie, que l'on voit encore dans la
vallée de Josaphat: enfin, il est constaté par le nom même de ces
monuments, qui, selon une analyse conforme à tous les principes de la
science, me donne mot à mot, _chambre_ ou _caveau_ du _mort_[148].
La grande pyramide n'est pas la seule qui ait été ouverte. Il y en a une
autre à _Saqâra_ qui offre les mêmes détails intérieurs. Depuis quelques
années, un bek a tenté d'ouvrir la 3^{e} en grandeur du local de Djizé,
pour en tirer le trésor supposé. Il l'a attaquée par le même côté et à
la même hauteur que la grande est ouverte; mais après avoir arraché 2 ou
300 pierres, avec des peines et une dépense considérable, il a quitté
sans succès son avaricieuse entreprise. L'époque de la construction de
la plupart des pyramides n'est pas connue; mais celle de la grande est
si évidente, qu'on n'eût jamais dû la contester. Hérodote l'attribue à
_Cheops_, avec un détail de circonstances qui prouve que ses auteurs
étaient bien instruits[149]. Or ce Cheops, dans sa liste, la meilleure
de toutes, se trouve le second roi après _Protée_[150], qui fut
contemporain de la guerre de Troie; et il en résulte, par l'ordre des
faits, que sa pyramide fut construite vers les années 140 et 160 de la
fondation du temple de Salomon, c'est-à-dire, 850 ans avant
Jésus-Christ.
La main du temps, et plus encore celle des hommes, qui ont ravagé tous
les monuments de l'antiquité, n'ont rien pu jusqu'ici contre les
pyramides. La solidité de leur construction, et l'énormité de leur
masse, les ont garanties de toute atteinte, et semblent leur assurer une
durée éternelle. Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme, et cet
enthousiasme n'est point exagéré. L'on commence à voir ces montagnes
factices 10 lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'éloigner à mesure
qu'on s'en approche; on en est encore à une lieue, et déja elles
dominent tellement sur la terre, qu'on croit être à leur pied; enfin
l'on y touche, et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on
y éprouve[151]: la hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente;
l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire des
temps qu'elles rappellent; le calcul du travail qu'elles ont coûté,
l'idée que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme si petit et si
faible, qui rampe à leurs pieds; tout saisit à la fois le coeur et
l'esprit d'étonnement, de terreur, d'humiliation, d'admiration, de
respect: mais, il faut l'avouer, un autre sentiment succède à ce premier
transport. Après avoir pris une si grande opinion de la puissance de
l'homme, quand on vient à méditer l'objet de son emploi, on ne jette
plus qu'un oeil de regret sur son ouvrage; on s'afflige de penser que,
pour construire un vain tombeau, il a fallu tourmenter 20 ans une nation
entière; on gémit sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont dû
coûter les corvées onéreuses et du transport, et de la coupe, et de
l'entassement de tant de matériaux. On s'indigne contre l'extravagance
des despotes qui ont commandé ces barbares ouvrages; ce sentiment
revient plus d'une fois en parcourant les monuments de l'Égypte: ces
labyrinthes, ces temples, ces pyramides, dans leur massive structure,
attestent bien moins le génie d'un peuple opulent et ami des arts, que
la servitude d'une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres.
Alors on pardonne à l'avarice, qui, violant leurs tombeaux, a frustré
leur espoir; on en accorde moins de pitié à ces ruines; et tandis que
l'amateur des arts s'indigne dans Alexandrie de voir scier les colonnes
des palais, pour en faire des _meules_ de moulin, le philosophe, après
cette première émotion que cause la perte de toute belle chose, ne peut
s'empêcher de sourire à la justice secrète du sort, qui rend au peuple
ce qui lui coûta tant de peines, et qui soumet au plus humble de ses
besoins l'orgueil d'un luxe inutile.
C'est l'intérêt de ce peuple, sans doute, plus que celui des monuments,
qui doit dicter le souhait de voir passer en d'autres mains l'Égypte;
mais, ne fût-ce que sous cet aspect, cette révolution serait toujours
très-désirable. Si l'Égypte était possédée par une nation amie des
beaux-arts, on y trouverait, pour la connaissance de l'antiquité, des
ressources que désormais le reste de la terre nous refuse; peut-être y
découvrirait-on même des livres. Il n'y a pas 3 ans qu'on déterra près
de Damiât plus de 100 _volumes_ écrits en langue inconnue[152]; ils
furent incontinent brûlés sur la décision des chaiks du Kaire. A la
vérité le Delta n'offre plus de ruines bien intéressantes, parce que les
habitants ont tout détruit par besoin ou par superstition. Mais le Saïd
moins peuplé, mais la lisière du désert moins fréquentée en ont encore
d'intactes. On en doit surtout espérer dans les _Oasis_; dans ces îles
séparées du monde par une mer de sable, où nul voyageur connu n'a
pénétré depuis Alexandre. Ces cantons, qui jadis avaient des villes et
des temples, n'ayant point subi les dévastations des barbares, ont dû
garder leurs monuments, par cela même que leur population a dépéri ou
s'est anéantie; et ces monuments, enfouis dans les sables, s'y
conservent comme en dépôt pour la génération future. C'est à ce temps,
moins éloigné peut-être qu'on ne pense, qu'il faut remettre nos souhaits
et notre espoir. C'est alors qu'on pourra fouiller de toutes parts la
terre du Nil et les sables de la Libye; qu'on pourra ouvrir la petite
pyramide de Djizé, qui, pour être démolie de fond en comble, ne
coûterait pas 50,000 livres: c'est peut-être encore à cette époque qu'il
faut remettre la solution des hiéroglyphes, quoique les secours actuels
me paraissent suffisants pour y arriver.
Mais c'en est assez sur des sujets de conjectures: il est temps de
passer à l'examen d'une autre contrée qui, sous les rapports de l'état
ancien et de l'état moderne, n'est pas moins intéressante que l'Égypte
elle-même.
NOTE.
Le premier des deux manuscrits arabes dont j'ai parlé, page 85, est
numéroté 786. Il paraît avoir été composé vers l'an 1620, par un homme
de loi, le chaik Merèï, fils de Yousef le Hanbalite.
C'est une espèce de chronique à la manière des Orientaux, qui trace de
suite, mais sans cohérence de discours, les événements saillants des
règnes des princes, leur avénement au trône, leurs guerres, leurs
fondations pieuses, leur mort et quelques traits de leur caractère.
L'auteur en conduit la série depuis les premiers kalifes, sous qui se
fit la conquête de l'Égypte, jusqu'au pacha turk qui de son temps y
était vice-roi du sultan de Constantinople. Un extrait détaillé de cet
ouvrage serait à la fois étranger à mon sujet et trop long. Il me
suffira d'en donner les résultats principaux qui sont--que, depuis
l'invasion d'_Amrou_, lieutenant du kalife Omar, l'Égypte fut gouvernée
par les vice-rois des kalifes ses successeurs, dont le siége fut d'abord
à Damas, puis à Bagdad.--Que l'un de ces kalifes (_Maimoun_) s'étant
composé une garde d'esclaves turkmans, cette soldatesque finit par
envahir tous les emplois militaires de l'empire, et le gouvernement des
provinces.--Qu'un fils de ces soldats esclaves, nommé Ahmed-Ben-Touloun,
se rendit indépendant en Égypte vers 872, et forma un empire qui
s'étendit depuis Rahbé, près de Moussel, jusqu'en Barbarie.--(Le tribut
de l'Égypte passait 41,111,111 tournois, et il y avait 7,000 juments de
race dans les haras d'Ahmed)--Qu'après 30 ans, l'Égypte retourna aux
kalifes, qui ne furent pas plus prudents.--Qu'en 934, un soldat de
fortune, nommé Akchid, se déclara encore indépendant, et entretint
jusqu'à 400,000 hommes.--Qu'à sa mort, un esclave noir, appelé Kafour,
saisit le sceptre et régna avec un talent transcendant.--Qu'après lui,
en 968, les descendants de Fatime et d'Ali, reconnus pour kalifes en
Barbarie, s'emparèrent de l'Égypte, où ils régnèrent sous le nom de
fatimites.--Que l'un d'eux fonda en 969 la ville du Kaire actuel.--Que
cette famille régna jusqu'en 1200 dans une suite de princes qui, selon
la remarque de Merèï, furent tous des fous furieux ou stupides.--Sous
eux, l'Égypte tomba dans un gouffre de calamités, de pestes et de
famines, dont une dura 7 ans. L'auteur à cette occasion recense les
famines et les pestes, et en trouve 21 depuis 635 jusqu'en 1440.
Les kalifes d'Égypte, comme ceux de Bagdad, s'étant formé une garde
d'étrangers, en devinrent comme eux la victime. Selah-el-din, Kourde
d'extraction, vizir du dernier fatimite, dépose son maître, et fonde la
dynastie dite d'Aïoub, du nom de son père.--Ce fut lui qui fit
construire le puits à escalier en limaçon, appelé puits de Josef. Son
armée était surtout composée de _cavaliers_ nommés en arabe _serrâdjin_,
dont les croisés firent leur mot _Sarrazins_. Cette dynastie régna 85
ans sous 10 sultans.
L'armée, alors composée de Mamlouks turkmans, ayant tué le dernier
aïoubite, un Turkman, nommé Ibek, saisit le sceptre, et établit la
dynastie des _Mamlouks_ turkmans.--Sous le court règne du fils d'Ibek,
Holagou-Kan et ses Mogols détruisent Bagdad et le kalifat en 1258.--Le
dixième sultan turkman, Qalaoun, s'étant formé une garde de 12,000
Mamlouks tcherkasses, achetés dans les marchés de l'Asie, cette milice
devient la maîtresse, élit les princes, les dépose, les étrangle,
etc.--Un chef de ce corps, nommé Barqouq, est élu et ouvre la dynastie
des Mamlouks tcherkasses; il laissa en monnaie 25,000,000 tournois et
14,000,000 en meubles.--Le 23^{e} de cette dynastie fut attaqué par
Sélim II, qui, l'ayant tué dans une bataille livrée près d'Alep,
poursuivit en Égypte son successeur Toumâmbek, en qui finit le premier
empire des Mamlouks.--Résumant la série de ces princes, il se trouve que
48 sultans, dont 24 Turkmans et 24 Tcherkasses, n'ont régné que 263 ans:
que, sur les 24 Turkmans, 11 furent assassinés et 6 déposés: que sur
les 24 Tcherkasses, 6 furent assassinés et 11 déposés, et que nombre
d'entre eux n'ont régné que quelques mois: que tous ces princes ne
surent que faire la guerre, piller, ravager, et faire ensuite des
fondations pieuses de mosquées, d'écoles, etc.: que, sous le 11^{e} de
la race turkmane, on fut au moment de détourner le Nil dans la mer
Rouge, par le pied du mont Moqattam, et que les frais furent évalués
2,250,000 fr. Enfin Merèï donne la série des pachas, qui est de peu
d'intérêt, et termine par les principes du gouvernement musulman, qui
sont purement le despotisme de droit divin.
Le second manuscrit, numéroté 695, est un _miroir_ ou tableau de
l'empire des Mamlouks, sultans d'Égypte, composé par Kalil, fils de
Châhin el Zâher, vizir du sultan Malek-el-_acheraf_ (8^{e} de la
dynastie tcherkasse).
Cet ouvrage, d'un genre dont je ne connais aucun exemple parmi les
Arabes, est une espèce de statistique de l'empire des Mamlouks, au temps
de l'écrivain; on dirait, en le lisant, qu'il a décrit la cour de Louis
XIV. La table seule des chapitres en donnera une idée capable de le
faire apprécier, et j'y joindrai quelques-uns des détails qui m'ont paru
les plus curieux et les plus instructifs.
Après une préface très-emphatique, selon l'usage musulman, après avoir
attesté qu'il n'y a qu'un Dieu, que Mahomet est son seul prophète,
Châhin décrit les qualités éminentes qui doivent composer le caractère
de tout mortel à qui _la plume du destin a tracé sur ses tables
indélébiles_ une carrière glorieuse; il prévient qu'ayant d'abord fait
un gros livre, il a ensuite trouvé plus sage de le réduire et de le
faire très-petit (ce qui est digne d'imitation), et il procède à la
table méthodique des chapitres.
CHAPITRE I^{er}. Des titres qui assurent à l'Égypte la supériorité sur
les autres empires de la terre.--De ses lieux de dévotion et de
pèlerinage.--De ses monuments merveilleux, tant anciens que
modernes.--De ses limites.--De ses villes.--De ses frontières.--Des
provinces et des pays où s'étend sa domination.
CHAPITRE II. Du pouvoir souverain.--Des qualités nécessaires à un
sultan.--De ses devoirs.--Des jours de _gala_ et de cérémonies
publiques.--Des habits d'uniforme de chaque classe d'officiers attachés
au sultan.
CHAPITRE III. Du commandant des fidèles; de son rang; de son état.--Des
grands qâdis (juges) auxquels appartient de _lier_ et de _délier_.--Des
imâms.--Des gens de loi et des qâdis particuliers.
CHAPITRE IV. Du vizir, à la fois premier ministre et surintendant des
finances de la maison du sultan.--Du trésor du sultan et de ses
administrateurs.--Des secrétaires d'état, ayant le département de la
chambre et des dépêches.--De l'inspecteur général des armées.--Du
parleur (ou grand avocat) du divan (conseil).--Du premier maître de la
bouche (maître d'hôtel) du sultan, ayant l'administration du trésor
particulier et du domaine, et généralement de tous les bureaux établis
pour l'administration des finances.
CHAPITRE V. Des enfants du sultan régnant, et des princes du sang
royal.--Du régent.--Du vicaire de l'empire.--Du maître des écuries (ou
connétable).--Des émirs commandant à 1,000 Mamlouks.--Des émirs de la
musique guerrière, commandant à 40 Mamlouks; et des émirs inférieurs,
commandant à 20, à 10 et à 5 Mamlouks.
CHAPITRE VI. Des grands officiers de la couronne, et généralement de
tous ceux qui remplissent des fonctions publiques et particulières
auprès du sultan.--Des officiers kavanis et des officiers khassekis,
tirés des Mamlouks affranchis, et faisant dans le palais l'office de
chambellans et de gardes du corps.--De leurs services et des places de
garnison où ils sont établis.--Des colombiers affectés à l'entretien des
pigeons messagers.--Du transport de la neige de la Syrie en Égypte, et
des postes royales établies dans tout l'empire.
CHAPITRE VII. Des maisons des princesses, et du sous-intendant des
harems.--Des eunuques et des domestiques libres, faisant le service du
sérail.--Du garde-meuble de la couronne.--De la salle d'armes.--Des
magasins du sultan.--Des deux grands greniers royaux, et de tout ce qui
est relatif à cette administration, tant pour l'entrée que pour la
sortie des grains.
CHAPITRE VIII. Des officiers du palais.--De la cuisine.--Des
écuries.--De la fauconnerie.--Des parties de chasse du sultan, et des
lieux affectés à l'entrepôt des filets et au logement des oiseleurs pour
la chasse des oiseaux aquatiques.
CHAPITRE IX. Des inspecteurs du terrain, chargés de faire construire et
réparer les ponts, creuser les canaux, élever les digues et les
chaussées, et de présider à tous les travaux publics pendant la crue et
la diminution des eaux du Nil.--Des gouverneurs des provinces de
l'Égypte.--Des commandants particuliers.--Des gens en place dans les
villes et dans les villages, et du régime établi pour la perception des
impôts.
CHAPITRE X. Des vice-rois préposés au gouvernement des 8 provinces de
Syrie.--Des grands qâdis.--Des émirs.--Des administrateurs et des autres
officiers employés dans les capitales de ces provinces.--Du nombre des
giundis et halqâ qui y sont en garnison, et des commandants particuliers
des villes et des châteaux répandus dans cet empire.
CHAPITRE XI. Des émirs et des cheiks arabes.--Des émirs turkmans et
curdes, au service de l'état.--Des expéditions militaires.--Des camps
volants.--De la conquête de l'Yemen, du Diarbekr et de l'île de Cypre,
sous le règne du sultan _Malek-el-Acheraf_.
CHAPITRE XII. Recueil de quelques faits historiques qu'il convient à
chacun de connaître et de méditer, pour en tirer des principes de
conduite. Ce chapitre est terminé par quelques morceaux de poésie
morale, composés par Malek-el-Kiâmel, prince souverain de la forteresse
de Heifa; et par une réponse de Malek-el-Acheraf à Mirza-Chah-Rok (fils
de Tamerlan.)
CHAPITRE I^{er}. SECTION V. _Limites de l'Égypte._--Au sud, les limites
de l'Égypte partent des rives de la mer de _Qolzoum_ (mer Rouge), près
de la ville d'_Aidab_, et embrassant le pays des Haribs de Nubie, lequel
commence à la grande Cataracte, derrière le mont Djenadel, elles
s'étendent jusqu'aux monts d'Aden et aux rochers de _Habeche_
(Abissinie). A l'est, ses bornes sont la mer Rouge, dont la côte est
aride et pleine de rochers. Depuis Suez, cette côte s'élargit vers
l'est. Sa plus grande largeur est depuis l'étang de Gorandel jusqu'au
_Tih_. Là est la frontière de Syrie.
Au nord, elle est bornée par la mer, depuis les villes de Zàqat, de
Refah et d'Amedj, plus connue sous le nom d'_el-Arich_, frontière de
Syrie sur le golfe de Gaze.
A l'ouest, elle comprend le territoire d'Alexandrie, le pays de Loïounet
et d'_el-Amidain_, jusqu'à l'_Acabé_ inclusivement (jadis _Catabathmus
magnus_, ou la grande descente); là, se détournant et resserrant les
deux Oasis, la ligne se rapproche du _Saïd_ (haute Égypte), pour se
joindre aux frontières du sud.
Le Nil prend sa source au pied des monts de la Lune.--Pendant 60
journées de marche, il coule en des pays habités.--Pendant 10 autres, en
des terres stériles.--Arrivé en Nubie, il y coule 60 journées, puis il
passe en des déserts 120 journées; enfin il rentre dans une terre
fertile jusqu'à la mer, où il se jette par les deux embouchures de
Damiette et de Rosette.
SECTION VII. _Du Kaire et de ses faubourgs._--Le nouveau Kaire
(Masr-el-Qâhera) a 12 milles (ou 4 lieues) de long, depuis
_Târ-el-nabi_, jusqu'à _Sebààt-oudjouh_. Cet espace comprend le vieux
Kaire (_Masr-el-Qadim_), et 7 grands faubourgs. L'auteur entre dans de
longs détails de colléges, de mosquées, de palais, de parcs, et il
compare chaque faubourg à une grande ville de l'empire; l'un équivaut à
_Alep_; un autre, à _Alexandrie_; un troisième, à _Hems_; un quatrième,
à _Acre_: et il conclut 700,000 ames de population (ce qui me paraît
l'origine de l'opinion qui a subsisté depuis; mais les temps sont bien
changés.)
Le vieux Kaire est le port de la haute Égypte. Sous le sultan
Nadjm-el-din, l'on y compta 1,800 bateaux.
SECTION IX. _Division de l'Égypte._--L'Égypte se divise en 14 provinces:
7 au midi, et 7 au nord. Chaque province a 360 villages et plusieurs
villes.
_Miniet_ est le nom général des ports et abords du Nil.
_Monfalout_, territoire détaché de la province d'Ousiout, avec 30
villages, fait de l'indigo superbe (en 1442). L'on y dépose le tribut de
cette province, qui se monte à 1,150,000 _ardeb_ de grains (l'ardeb de
192 livres.)
A 3 journées ouest d'Ousiout, par un désert sablonneux et pierreux, est
_el-Ouah_ (oasis), ainsi nommé de son chef-lieu.
Une autre oasis _du milieu_ a 2 villages, appelés _el-Qasr_, et
_el-Hindan_.
Une troisième oasis, plus voisine de la haute Égypte, s'appelle _Dakilé_
(intérieure), et a 2 villages dont les habitants vivent d'orge, de maïs
et de dattes.
SECTION XI. _De la ville d'Alexandrie._--Alexandrie est le port le plus
fréquenté des étrangers; les nations franques y ont des consuls, gens
distingués, qui servent d'otages au sultan. Lorsqu'une de ces nations
fait tort à l'islamisme, on prend à partie son représentant, et on
l'oblige de réparer le mal.--La douane rend 1,000 dinars. Hors de la
ville se voit la fameuse colonne appelée _el-Saouâri_, ou le grand mât.
(Abulfeda a dit la même chose; et c'est ce mot _Saouâri_ que
quelques-uns ont pris pour _Sévère_, _empereur_.) J'ai ouï dire qu'une
personne avait trouvé le moyen de monter dessus et de s'asseoir sur son
chapiteau.
CHAPITRE IV. _Du vizir ou grand ministre._--Le vizir est un ministre qui
a la prééminence sur tous les grands officiers.--Il est d'institution
divine. Aaron fut le vizir de Moïse.
Le vizir surveille toutes les parties du gouvernement, tous les agents
de l'administration; il les établit et les dépose; les punit et les
récompense.
Il tient le registre des recettes et des dépenses de l'état; il en
accroît le revenu, non par tyrannie, mais par sagesse et économie.
Les revenus de l'empire consistent en revenus fixes, en revenus casuels,
et en droits seigneuriaux sur les cultivateurs. Les revenus fixes sont
la taxe en deniers comptants sur les terres productives; la douane, de
10 pour 100 en nature, sur le commerce d'importation et exportation; le
tribut des peuples conquis, la capitation des non-musulmans dite
_karadje_; les fermes de monopoles, dits _paltes_; les dîmes sur les
fruits de la terre; les impositions sur les fabriques et boutiques, et
la 5^{e} partie du butin légal.
Les revenus casuels sont le 20^{e} sur les héritages collatéraux; les
amendes; le prix du sang versé; les impôts extraordinaires et les
investitures; le droit d'aubaine; les épaves; les trésors découverts; la
dîme sur les troupeaux _paissants_ et _passants_, et non sur les animaux
domestiques.
Les droits seigneuriaux sur les cultivateurs sont: 1º droit d'arpentage;
2º droit de partage d'une terre léguée à divers cohéritiers; 3º droit
d'accroissement des terres et pâturages par l'effet du Nil; 4º droit de
bornage, ou limites de propriétés; 5º droit sur les machines à eau,
élevées sur le Nil pour les arrosages.
Voilà les revenus légaux: on les lève selon des usages fixes, et ils ont
une destination utile à l'état, de manière que le sultan n'en est que le
dépositaire.
De même que le vizir surveille les officiers, le sultan doit surveiller
le vizir; et le vizir conseiller le sultan, l'avertir et même le
reprendre.
SECTION II. Le trésor royal est un département chargé d'une foule de
recettes grosses et petites.
1º Droits sur la frontière d'Égypte vers la Syrie.
2º Droits d'entrée sur tout ce qui entre au Kaire et en Égypte, excepté
sur ce qui est attribué au trésor privé.
3º Aubaine sur les successions des étrangers.
4º Régies et fermes du Kaire, telles que les boucheries, les cuirs, les
moulins à huile, à _sucre_; droits sur l'entrée des comestibles.
Droits sur les natrons de Terrâné.
Droit de Monfalout.
Droits d'investiture, et redevances des fiefs affermés ou des pays
protégés.
Droit de curage des canaux que doivent faire plusieurs provinces.
Produit des cannes à sucre et des colqâz, cultivées pour le compte du
sultan.
Produit des métairies et jardins du sultan, enrichis par les puits à
roue.
Sur ces revenus le trésor paie et défraie:
1º L'orge des écuries du sultan.
2º La nourriture des écuries des courriers.
3º La table du palais.
4º Les réparations des maisons royales.
5º La viande et toute la cuisine des Mamlouks du sultan; celle de tout
son domestique.
6º L'entretien de ses offices.
7º Les pensions de charité assignées sur l'aubaine.
8º L'entretien des boeufs des métairies.--Le transport des trèfles et
pailles pour les écuries.
Sous le sultan Barqoûq, tous ces frais se montaient par mois à 50,000
dinars ou sequins de 7 livres.
Le trésor est régi par un chef et une quantité de subalternes. Ce
département a pour huissiers et sbires une compagnie de Maures qui
portent les ordres et les exécutent.