SECTION II. Le trésor royal est un département chargé d'une foule de

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VOYAGE

EN ÉGYPTE ET EN SYRIE,

PENDANT

LES ANNÉES 1783, 1784 ET 1785,

SUIVI

DE CONSIDÉRATIONS SUR LA GUERRE DES RUSSES ET DES TURKS,

PUBLIÉES EN 1788 ET 1789.

PAR C. F. VOLNEY,

COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,

HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.

TOME PREMIER.

[Illustration: colophon]

PARIS,

PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.

FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.

M DCCC XXV.

OEUVRES

DE C. F. VOLNEY.

DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.

TOME II.

IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

RUE JACOB, Nº 24.

ÉTAT PHYSIQUE

DE

L'ÉGYPTE.

CHAPITRE PREMIER.

De l'Égypte en général, et de la ville d'Alexandrie.

C'est en vain que l'on se prépare, par la lecture des livres, au

spectacle des usages et des moeurs des nations; il y aura toujours loin

de l'effet des récits sur l'esprit à celui des objets sur les sens. Les

images tracées par des sons n'ont point assez de correction dans le

dessin, ni de vivacité dans le coloris; leurs tableaux conservent

quelque chose de nébuleux, qui ne laisse qu'une empreinte fugitive et

prompte à s'effacer. Nous l'éprouvons surtout, si les objets que l'on

veut nous peindre nous sont étrangers; car l'imagination ne trouvant pas

alors des termes de comparaison tout formés, elle est obligée de

rassembler des membres épars pour en composer des corps nouveaux; et

dans ce travail prescrit vaguement et fait à la hâte, il est difficile

qu'elle ne confonde pas les traits et n'altère pas les formes. Doit-on

s'étonner si, venant ensuite à voir les modèles, elle n'y reconnaît pas

les copies qu'elle s'en est tracées, et si elle en reçoit des

impressions qui ont tout le caractère de la nouveauté?

Tel est le cas d'un Européen qui arrive, transporté par mer, en Turkie.

Vainement a-t-il lu les histoires et les relations; vainement, sur leurs

descriptions, a-t-il essayé de se peindre l'aspect des terrains, l'ordre

des villes, les vêtements, les manières des habitants; il est neuf à

tous ces objets, leur variété l'éblouit; ce qu'il en avait pensé se

dissout et s'échappe, il reste livré aux sentiments de la surprise et de

l'admiration.

Parmi les lieux propres à produire ce double effet, il en est peu qui

réunissent autant de moyens qu'Alexandrie en Égypte. Le nom de cette

ville, qui rappelle le génie d'un homme si étonnant; le nom du pays, qui

tient à tant de faits et d'idées; l'aspect du lieu, qui présente un

tableau si pittoresque; ces palmiers qui s'élèvent en parasol; ces

maisons à terrasse, qui semblent dépourvues de toit; ces flèches grêles

des minarets, qui portent une balustrade dans les airs, tout avertit le

voyageur qu'il est dans un autre monde. Descend-il à terre, une foule

d'objets inconnus l'assaille par tous ses sens; c'est une langue dont

les sons barbares et l'accent âcre et guttural effraient, son oreille;

ce sont des habillements d'une forme bizarre, des figures d'un

caractère étrange. Au lieu de nos visages nus, de nos têtes enflées de

cheveux, de nos coiffures triangulaires, et de nos habits courts et

serrés, il regarde avec surprise ces visages brûlés, armés de barbe et

de moustaches; cet amas d'étoffe roulée en plis sur une tête rase; ce

long vêtement qui, tombant du cou aux talons, voile le corps plutôt

qu'il ne l'habille; et ces pipes de six pieds; et ces longs chapelets

dont toutes les mains sont garnies; et ces hideux chameaux qui portent

l'eau dans des sacs de cuir; et ces ânes sellés et bridés, qui

transportent légèrement leur cavalier en pantoufles; et ce marché mal

fourni de dattes et de petits pains ronds et plats; et cette foule

immonde de chiens errants dans les rues; et ces espèces de fantômes

ambulants qui, sous une draperie d'une seule pièce, ne montrent d'humain

que deux yeux de femme. Dans ce tumulte, tout entier à ses sens, son

esprit est nul pour la réflexion; ce n'est qu'après être arrivé au gîte

si désiré quand on vient de la mer, que, devenu plus calme, il considère

avec réflexion ces rues étroites et sans pavé, ces maisons basses et

dont les jours rares sont masqués de treillages, ce peuple maigre et

noirâtre, qui marche nu-pieds, et n'a pour tout vêtement qu'une chemise

bleue, ceinte d'un cuir ou d'un mouchoir rouge. Déjà l'air général de

misère qu'il voit sur les hommes, et le mystère qui enveloppe les

maisons, lui font soupçonner la rapacité de la tyrannie, et la défiance

de l'esclavage. Mais un spectacle qui bientôt attire toute son

attention, ce sont les vastes ruines qu'il aperçoit du côté de la terre.

Dans nos contrées, les ruines sont un objet de curiosité: à peine

trouve-t-on, aux lieux écartés, quelque vieux château dont le

délabrement annonce plutôt la désertion du maître, que la misère du

lieu. Dans Alexandrie, au contraire, à peine sort-on de la ville neuve

dans le continent, que l'on est frappé de l'aspect d'un vaste terrain

tout couvert de ruines. Pendant deux heures de marche, on suit une

double ligne de murs et de tours, qui formaient l'enceinte de l'ancienne

Alexandrie. La terre est couverte des débris de leurs sommets; des pans

entiers sont écroulés; les voûtes enfoncées, les créneaux dégradés, et

les pierres rongées et défigurées par le salpêtre. On parcourt un vaste

intérieur sillonné de fouilles, percé de puits, distribué par des murs à

demi enfouis, semé de quelques colonnes anciennes, de tombeaux modernes,

de palmiers, de nopals[1], et où l'on ne trouve de vivant, que des

chacals, des éperviers et des hiboux. Les habitants, accoutumés à ce

spectacle, n'en reçoivent aucune impression; mais l'étranger, en qui les

souvenirs qu'il rappelle s'exaltent par l'effet de la nouveauté,

éprouve une émotion qui souvent passe jusqu'aux larmes, et qui donne

lieu à des réflexions dont la tristesse attache autant le coeur que leur

majesté élève l'ame.

Je ne répéterai point les descriptions faites par tous les voyageurs,

des antiquités remarquables d'Alexandrie. On trouve dans Norden, Pocoke,

Niebhur, et dans les lettres que vient de publier Savary, tous les

détails sur les bains de Cléopâtre, sur ses deux obélisques, sur les

catacombes, les citernes, et sur la colonne mal appelée de Pompée[2].

Ces noms ont de la majesté; mais les objets vus en original perdent de

l'illusion des gravures. La seule colonne, par la hardiesse de son

élévation, par le volume de sa circonférence, et par la solitude qui

l'environne, imprime un vrai sentiment de respect et d'admiration.

Dans son état moderne, Alexandrie est l'entrepôt d'un commerce assez

considérable. Elle est la porte de toutes les denrées qui sortent de

l'Égypte vers la Méditerranée, les riz de Damiât exceptés. Les Européens

y ont des comptoirs, où des facteurs traitent de nos marchandises par

échanges. On y trouve toujours des vaisseaux de Marseille, de Livourne,

de Venise, de Raguse et des états du grand-seigneur; mais l'hivernage y

est dangereux. Le port neuf, le seul où l'on reçoive les Européens,

s'est tellement rempli de sable, que dans les tempêtes les vaisseaux

frappent le fond avec la quille; de plus, ce fond étant de roche, les

câbles des ancres sont bientôt coupés par le frottement; et alors un

premier vaisseau chassé sur un second le pousse sur un troisième, et de

l'un à l'autre ils se perdent tous. On en eut un exemple funeste il y a

16 à 18 ans; 42 vaisseaux furent brisés contre le môle, dans un coup de

vent du nord-ouest; et depuis cette époque, on a de temps à autre essuyé

des pertes de 14, de 8, de 6, etc. Le port vieux, dont l'entrée est

ouverte par la bande de terre appelée cap des Figues[3], n'est pas sujet

à ce désastre; mais les Turks n'y reçoivent que des bâtiments musulmans.

Pourquoi, dira-t-on en Europe, ne réparent-ils pas le port neuf? C'est

qu'en Turkie l'on détruit sans jamais réparer. On détruira aussi le port

vieux, où l'on jette depuis 200 ans le lest des bâtiments. L'esprit turk

est de ruiner les travaux du passé et l'espoir de l'avenir; parce que

dans la barbarie d'un despotisme ignorant, il n'y a point de lendemain.

Considérée comme ville de guerre, Alexandrie n'est rien. On n'y voit

aucun ouvrage de fortification; le _phare_ même, avec ses hautes tours,

n'en est pas un. Il n'a pas quatre canons en état, et pas un canonnier

qui sache pointer. Les 500 janissaires qui doivent former sa garnison,

réduits à moitié, sont des ouvriers qui ne savent que fumer la pipe. Les

Turks sont heureux que les _Francs_ soient intéressés à ménager cette

ville. Une frégate de Malte ou de Russie suffirait pour la mettre en

cendres: mais cette conquête serait inutile. Un étranger ne pourrait s'y

maintenir, parce que le terrain est sans eau. Il faut la tirer du Nil

par un _kalidj_[4], ou un canal de 12 lieues, qui l'amène chaque année

lors de l'inondation. Elle remplit les souterrains ou citernes creusés

sous l'ancienne ville, et cette provision doit durer jusqu'à l'année

suivante. L'on sent que si un étranger voulait s'y établir, le canal lui

serait fermé.

C'est par ce canal seulement qu'Alexandrie tient à l'Égypte; car, par sa

position hors du Delta, et par la nature de son sol, elle appartient

réellement au désert d'Afrique: ses environs sont une campagne de sable,

plate, stérile, sans arbres, sans maisons, où l'on ne trouve que la

plante[5] qui donne la soude, et une ligne de palmiers qui suit la trace

des eaux du Nil par le _kalidj_.

Ce n'est qu'à Rosette, appelée dans le pays _Rachid_, que l'on entre

vraiment en Égypte: là, l'on quitte les sables blanchâtres qui sont

l'attribut de la plage, pour entrer sur un terreau noir, gras et léger,

qui fait le caractère distinctif de l'Égypte; alors, aussi pour la

première fois, on voit les eaux de ce Nil si fameux: son lit, encaissé

dans deux rives à pic, ressemble assez bien à la Seine entre Auteuil et

Passy. Les bois de palmiers qui le bordent, les vergers que ses eaux

arrosent, les limoniers, les orangers, les bananiers, les pêchers et

d'autres arbres, donnent par leur verdure perpétuelle, un agrément à

Rosette, qui tire surtout son illusion du contraste d'Alexandrie et de

la mer que l'on quitte. Ce que l'on rencontre de là au Kaire est encore

propre à la fortifier.

Dans ce voyage, qui se fait en remontant par le fleuve, on commence à

prendre une idée générale du sol, du climat et des productions de ce

pays si célèbre. Rien n'imite mieux son aspect, que les marais de la

basse Loire, ou les plaines de la Flandre; mais il faut en supprimer la

foule des maisons de campagne et des arbres, et y substituer quelques

bois clairs de palmiers et de sycomores, et quelques villages de terre

sur des élévations factices. Tout ce terrain est d'un niveau si égal et

si bas, que lorsqu'on arrive par mer, on n'est pas à trois lieues de la

côte, au moment où l'on découvre à l'horizon les palmiers et le sable

qui les supporte; de là, en remontant le fleuve, on s'élève par une

pente si douce, qu'elle ne fait pas parcourir à l'eau plus d'une lieue à

l'heure. Quant au tableau de la campagne, il varie peu; ce sont toujours

des palmiers isolés ou réunis, plus rares à mesure que l'on avance; des

villages bâtis en terre et d'un aspect ruiné; une plaine sans bornes,

qui, selon les saisons, est une mer d'eau douce, un marais fangeux, un

tapis de verdure ou un champ de poussière; de toutes parts un horizon

lointain et vaporeux, où les yeux se fatiguent et s'ennuient; enfin,

vers la jonction des deux bras du fleuve, l'on commence à découvrir dans

l'est les montagnes du Kaire, et dans le sud tirant vers l'ouest, trois

masses isolées que l'on reconnaît à leur forme angulaire pour les

pyramides. De ce moment, l'on entre dans une vallée qui remonte au midi,

entre deux chaînes de hauteurs parallèles. Celle d'orient, qui s'étend

jusqu'à la mer Rouge, mérite le nom de montagne par son élévation

brusque, et celui de désert par son aspect nu et sauvage; mais celle du

couchant n'est qu'une crête de rocher couvert de sable, que l'on a bien

définie en l'appelant digue ou chaussée naturelle. Pour se peindre en

deux mots l'Égypte, que l'on se représente d'un côté une mer étroite et

des rochers; de l'autre d'immenses plaines de sable, et au milieu, un

fleuve coulant dans une vallée longue de 150 lieues, large de 3 à 7,

lequel, parvenu à 30 lieues de la mer, se divise en deux branches, dont

les rameaux s'égarent sur un terrain libre d'obstacles, et presque sans

pente.

Le goût de l'histoire naturelle, ce goût si répandu à l'honneur du

siècle, demandera sans doute des détails sur la nature du sol et des

minéraux de ce grand terrain; mais malheureusement la manière dont on y

voyage est peu propre à satisfaire sur cette partie. Il n'en est pas de

la Turkie comme de l'Europe; chez nous, les voyages sont des promenades

agréables; là, ils sont des travaux pénibles et dangereux. Ils sont tels

surtout pour les Européens, qu'un peuple superstitieux s'opiniâtre à

regarder comme des sorciers, qui viennent enlever par magie des trésors

gardés sous les ruines par des génies. Cette opinion ridicule, mais

enracinée, jointe à l'état de guerre et de trouble habituel, ôte toute

sûreté et s'oppose à toute découverte. On ne peut s'écarter seul dans

les terres; on ne peut pas même s'y faire accompagner. On est donc borné

aux rivages du fleuve, et à une route connue de tout le monde; et cette

marche n'apprend rien de neuf. Ce n'est qu'en rassemblant ce que l'on a

vu par soi-même et ce que d'autres ont observé, que l'on peut acquérir

quelques idées générales. D'après un pareil travail, on est porté à

établir que la charpente de l'Égypte entière, depuis _Asouan_ (ancienne

Syène) jusqu'à la Méditerranée, est un lit de pierre calcaire,

blanchâtre et peu dure, tenant des coquillages dont les analogues se

trouvent dans les deux mers voisines[6]. Elle a cette qualité dans les

pyramides et dans le rocher libyque qui les supporte. On la retrouve la

même dans les citernes, dans les catacombes d'Alexandrie, et dans les

écueils de la côte où elle se prolonge. On la retrouve, encore dans la

montagne de l'Est, à la hauteur du Kaire et les matériaux de cette ville

en sont composés. Enfin, c'est cette même pierre calcaire, qui forme les

immenses carrières qui s'étendent de _Saouâdi_ à _Manfaloût_, dans un

espace de plus de 25 lieues, selon le témoignage de Siccard. Ce

missionnaire nous apprend aussi que l'on trouve des marbres dans la

vallée des _Chariots_, au pied des montagnes qui bordent la mer Rouge,

et dans les montagnes au nord-est d'_Asouan_. Entre cette ville et la

cataracte, sont les principales carrières de granit rouge; mais il doit

en exister d'autres plus bas, puisque sur la rive opposée de la mer

Rouge, les montagnes d'Oreb, de Sinaï, et leurs dépendances, à deux

journées vers le nord, en sont formées[7]. Non loin d'_Asouan_, vers-le

nord-est, est une carrière de pierre serpentine, employée brute par les

habitants à faire des vases qui vont au feu. Dans la même ligne, sur la

mer Rouge, était jadis une mine d'émeraudes dont on a perdu la trace. Le

cuivre est le seul métal dont les anciens aient fait mention pour ces

contrées. La route de Suez est le local où l'on trouve le plus de

cailloux dits d'Égypte, quoique le fonds soit une pierre calcaire, dure

et sonnante: c'est aussi là qu'on a recueilli des pierres que leur forme

a fait prendre pour du bois pétrifié. En effet, elles ressemblent à des

bûches taillées en biseau par les bouts, et sont percées de petits trous

que l'on prendrait volontiers pour des trachées; mais le hasard, en

m'offrant une veine considérable de cette espèce, dans la route des

Arabes Haouatât[8], m'a prouvé que c'était un vrai minéral[9].

Des objets plus intéressants sont les deux lacs de Natron, décrits par

le même Siccard; ils sont situés dans le désert de _Chaïat_ ou de

Saint-Macaire, à l'ouest du Delta. Leur lit est une espèce de fosse

naturelle, de 3 à 4 lieues de long, sur un quart de large; le fond en

est solide et pierreux. Il est sec pendant 9 mois de l'année; mais en

hiver il transsude de la terre une eau d'un rouge violet, qui remplit

le lac à 5 ou 6 pieds de hauteur; le retour des chaleurs la faisant

évaporer, il reste une couche de sel épaisse de 2 pieds, et très-dure,

que l'on détache à coups de barre de fer. On en retire jusqu'à 36,000

quintaux par an. Ce phénomène, qui indique un sol imprégné de sel, est

répété dans toute l'Égypte. Partout où l'on creuse, on trouve de l'eau

saumâtre, contenant du natron, du sel marin et un peu de nitre. Lors

même qu'on inonde les jardins pour les arroser, on voit, après

l'évaporation et l'absorption de l'eau, le sel effleurir à la surface de

la terre; et ce sol, comme tout le continent de l'Afrique et de

l'Arabie, semble être de sel, ou le former.

Au milieu de ces minéraux de diverses qualités, au milieu de ce sable

fin et rougeâtre, propre à l'Afrique, la terre de la vallée du Nil se

présente avec des attributs qui en font une classe distincte. Sa couleur

noirâtre, sa qualité argileuse et liante, tout annonce son origine

étrangère; et en effet, c'est le fleuve qui l'apporte du sein de

l'Abissinie: l'on dirait que la nature s'est plu à former par art une

île habitable dans une contrée à qui elle avait tout refusé. Sans ce

limon gras et léger, jamais l'Égypte n'eût rien produit: lui seul semble

contenir les germes de la végétation et de la fécondité; encore ne les

doit-il qu'au fleuve qui le dépose.

CHAPITRE II.

Du Nil, et de l'extension du Delta.

Toute l'existence physique et politique de l'Égypte dépend du Nil: lui

seul subvient à ce premier besoin des êtres organisés, le besoin de

l'eau, si fréquemment senti dans les climats chauds, si vivement irrité

par la privation de cet élément. Le Nil seul, sans le secours d'un ciel

avare de pluie, porte partout l'aliment de la végétation; par un séjour

de trois mois sur la terre, il l'imbibe d'une somme d'eau capable de lui

suffire le reste de l'année. Sans son débordement, on ne pourrait

cultiver qu'un terrain très-borné, et avec des soins très-dispendieux;

et l'on a raison de dire qu'il est la mesure de l'abondance, de la

prospérité, de la vie. Si le Portugais Albukerque eût pu exécuter son

projet de le dériver de l'Éthiopie dans la mer Rouge, cette contrée si

riche ne serait qu'un désert aussi sauvage que les solitudes qui

l'environnent. A voir l'usage que l'homme fait de ses forces, doit-on

reprocher à la nature de ne lui en avoir pas accordé davantage?

C'est donc à juste titre que les Égyptiens ont eu dans tous les temps,

et conservent même de nos jours, un respect religieux pour le Nil[10];

mais il faut pardonner à un Européen, si, lorsqu'il les entend vanter la

beauté de ses eaux, il sourit de leur ignorance. Jamais ces eaux

troubles et fangeuses n'auront pour lui le charme des claires fontaines

et des ruisseaux limpides; jamais, à moins d'un sentiment exalté par la

privation, le corps d'une Égyptienne, hâlé et ruisselant d'une eau

jaunâtre, ne lui rappellera les Naïades sortant du bain. Six mois de

l'année l'eau du fleuve est si bourbeuse, qu'il faut la faire déposer

pour la boire[11]: pendant les trois mois qui précèdent l'inondation,

réduite à une petite profondeur, elle s'échauffe dans son lit, devient

verdâtre, fétide et remplie de vers; et il faut recourir à celle que

l'on a reçue et conservée dans les citernes. Dans toutes les saisons,

les gens délicats ont soin de la parfumer. Au reste, l'on ne fait en

aucun pays un aussi grand usage d'eau. Dans les maisons, dans les rues,

partout, le premier objet qui se présente est un vase d'eau, et le

premier mouvement d'un Égyptien est de le saisir et d'en boire un grand

trait, qui n'incommode point, grace à l'extrême transpiration. Ces

vases, qui sont de terre cuite non vernissée, laissent filtrer l'eau au

point qu'ils se vident en quelques heures. L'objet que l'on se propose

par ce mécanisme est d'entretenir l'eau bien fraîche, et l'on y parvient

d'autant mieux qu'on l'expose à un courant d'air plus vif. Dans quelques

lieux de la Syrie l'on boit l'eau qui a transsudé; mais en Égypte l'on

boit celle qui reste dans le vase.

Depuis quelques années, l'action du Nil sur le terrain de l'Égypte est

devenue un problème qui partage les savants et les naturalistes. En

considérant la quantité de limon que le fleuve dépose, et en rapprochant

les témoignages des anciens des observations des modernes, plusieurs

pensent que le Delta a pris un accroissement considérable tant en

élévation qu'en étendue. Savary vient de donner plus de poids à cette

opinion, dans les Lettres qu'il a publiées sur l'Égypte; mais comme les

faits et les autorités qu'il allègue me donnent des résultats différents

des siens, je crois devoir porter nos contradictions au tribunal du

public. La discussion en devient d'autant plus nécessaire que ce

voyageur ayant demeuré deux ans sur les lieux, son témoignage ne

tarderait pas de passer en loi: établissons les questions, et traitons

d'abord de l'agrandissement du Delta.

Un historien grec, qui a dit sur l'Égypte ancienne presque tout ce que

nous en savons, et ce que chaque jour constate, Hérodote d'Halicarnasse,

écrivait, il y a 22 siècles:

«L'Égypte, où abordent les Grecs (le Delta), est une terre acquise, un

don du fleuve, ainsi que tout le pays marécageux qui s'étend en

remontant jusqu'à trois jours de navigation»[12].

Les raisons qu'il allègue de cette assertion prouvent qu'il ne la

fondait pas sur des préjugés. «En effet, ajoute-t-il, le terrain de

l'Égypte, qui est un limon noir et gras, diffère absolument, et du sol

de l'Afrique, qui est de sable rouge, et de celui de l'Arabie, qui est

argileux et rocailleux... Ce limon est apporté de l'Éthiopie par le

Nil... et les coquillages que l'on trouve dans le désert prouvent assez

que jadis la mer s'étendait plus avant dans les terres.»

En reconnaissant cet empiètement du fleuve si conforme à la nature,

Hérodote n'en a pas déterminé les proportions. Savary a cru pouvoir le

suppléer: examinons son raisonnement.

_En croissant en hauteur_, «l'Égypte[13] s'est aussi augmentée en

longueur; entre plusieurs faits que l'histoire présente, j'en choisirai

un seul. Sous le règne de Psammétique, les Milésiens abordèrent avec

trente vaisseaux à l'embouchure Bolbitine, aujourd'hui celle de Rosette,

et s'y fortifièrent. Ils bâtirent une ville qu'ils nommèrent _Metelis_

(_Strabo_, lib. XVII): c'est la même que _Faoué_, qui, dans les

vocabulaires coptes, a conservé le nom de _Messil_. Cette ville,

autrefois port de mer, s'en trouve actuellement éloignée de 9 lieues:

c'est l'espace dont le Delta s'est prolongé depuis Psammétique jusqu'à

nous.»

Rien de si précis au premier aspect que ce raisonnement; mais en

recourant à l'original, dont Savary s'autorise, on trouve que le fait

principal manque. Voici le texte de Strabon, traduit à la lettre[14].

«Après l'embouchure Bolbitine, est un cap sablonneux et bas, appelé

_Corne de l'Agneau_, lequel s'étend assez loin (en mer); puis vient la

_Guérite de Persée_ et le _Mur des Milésiens_: car les Milésiens, au

temps de Kyaxares, roi des Mèdes, qui fut aussi le temps de Psammétique,

roi d'Égypte, ayant abordé avec trente vaisseaux à l'embouchure

Bolbitine, ils descendirent à terre, et construisirent l'ouvrage qui

porte leur nom. Quelque temps après, s'étant avancés vers le nome de

Saïs, et ayant battu les troupes d'_Inarès_ dans un combat sur le

fleuve, ils fondèrent la ville de _Naucratis_, un peu au-dessous de

_Schedia_. Après le _Mur des Milésiens_, en allant vers l'embouchure

Sebennytique, sont des lacs, tels que celui de Rutos, etc.»

Tel est le passage de Strabon au sujet des Milésiens; on n'y voit pas la

moindre mention de _Metelis_, dont le nom même n'existe pas dans son

ouvrage. C'est Ptolomée qui l'a fourni à d'Anville[15], sans le

rapporter aux Milésiens: et à moins que Savary ne prouve l'identité de

_Metelis_ et du _mur Milésien_ par des recherches faites sur les lieux,

on ne doit pas admettre ses conclusions.

Il a pensé qu'Homère lui offrait un témoignage analogue dans les

passages où il parle de la distance de l'île du Phare à l'Égypte: le

lecteur va juger s'il est plus fondé. Je cite la traduction de madame

Dacier[16], moins brillante, mais plus littérale qu'aucune autre; et ici

le littéral nous importe le plus.

«Dans la mer d'Égypte, vis-à-vis du Nil,» raconte Ménélas, «il y a une

certaine île qu'on appelle le Phare; elle est éloignée d'une des

embouchures de ce fleuve, d'autant de chemin qu'en peut faire en un jour

un vaisseau qui a le vent en poupe.» Et plus bas, Protée dit à Ménélas:

«Le destin inflexible ne vous permet pas de revoir votre patrie.... que

vous ne soyez retourné encore dans le fleuve Égyptus, et que vous n'ayez

offert des hécatombes parfaites aux immortels.

«Il dit,» reprend Ménélas, «et mon coeur fut saisi de douleur et de

tristesse, parce que ce dieu m'ordonnait de rentrer dans le fleuve

Égyptus, dont le chemin est difficile et dangereux.»

De ces passages, et surtout du premier, Savary veut induire que le

Phare, aujourd'hui joint au rivage, en était jadis très-éloigné: mais

lorsque Homère parle de la distance de cette île, il ne l'applique pas à

ce _rivage_ en face, comme l'a traduit le voyageur; il l'applique _à la

terre d'Égypte_, au _fleuve du Nil_. En second lieu, par _journée de

navigation_, on aurait tort d'entendre l'espace indéfini que pouvaient

parcourir les vaisseaux ou, pour mieux dire, les bateaux des anciens. En

usitant ce terme, les Grecs lui attribuaient une valeur fixe de 540

stades. Hérodote[17], qui nous apprend expressément ce fait, en donne

un exemple quand il dit que le Nil a empiété sur la mer le terrain qui

va en remontant jusqu'à trois jours de navigation; et les 1,620 stades

qui en résultent, reviennent au calcul plus précis de 1,500 stades,

qu'il compte ailleurs d'Héliopolis à la mer. Or, en prenant avec

d'Anville les 540 stades pour 27,000 toises, ou près d'un

demi-degré[18], on trouve, par le compas, que cette mesure est la

distance du Phare au Nil même; elle s'applique surtout à deux tiers de

lieue au-dessus de Rosette, dans un local où l'on a quelque droit de

placer la ville qui donnait son nom à l'embouchure Bolbitine; et il est

remarquable que c'était celle que fréquentaient les Grecs, et où

abordèrent les Milesiens, un siècle et demi après Homère. Rien ne prouve

donc l'empiètement du Delta ou du continent aussi rapide qu'on le

suppose; et si l'on voulait le soutenir, il resterait à expliquer

comment ce rivage, qui n'a pas gagné une demi-lieue depuis Alexandre, en

gagna 11 dans le temps infiniment moindre qui s'écoula de Ménélas à ce

conquérant[19].»

Il existait un moyen plus authentique d'évaluer cet empiètement; c'est

la mesure positive de l'Égypte, donnée par Hérodote. Voici son texte:

«La largeur de l'Égypte sur la mer, depuis le golfe Plintinite jusqu'au

marais Serbonide, près du Casius, est de 3,600 stades; et sa longueur de

la mer à Héliopolis est de 1,500 stades.»

Ne parlons que de ce dernier article, le seul qui nous intéresse. Par

des comparaisons faites avec cette sagacité qui lui était propre,

d'Anville a prouvé que le stade d'Hérodote doit s'évaluer entre 50 et 51

toises de France. En prenant ce dernier terme, les 1,500 stades

équivalent à 76,000 toises, qui, à raison de 57,000 au degré sous ce

parallèle, donnent un degré et près de 20 minutes et demie. Or, d'après

les observations astronomiques de Niebuhr, voyageur du roi de Danemarck

en 1761[20], la différence de latitude entre Héliopolis (aujourd'hui la

Matarée) et la mer, étant d'un degré 29 minutes sous Damiât, et d'un

degré 24 minutes sous Rosette, il en résulte d'un côté 3 minutes et

demie, ou une lieue et demie d'empiètement; et 8 minutes et demie, ou 3

lieues et demie de l'autre: c'est-à-dire que l'ancien rivage répond à

11,800 toises au-dessous de Rosette; ce qui s'éloigne peu du sens que je

trouve au passage d'Homère, tandis que, sur la branche de Damiât,

l'application tombe 950 toises au-dessous de cette ville. Il est vrai

qu'en mesurant immédiatement par le compas, la ligne du rivage remonte

environ 3 lieues plus haut du côté de Rosette, et tombe sur Damiât même;

ce qui vient du triangle opéré par la différence de longitude. Mais

alors _Bolbitine_, mentionnée par Hérodote, est hors de limite; et il

n'est plus vrai que Busiris (Abousir) soit, comme le dit Hérodote[21],

au milieu du Delta. On ne doit pas le dissimuler; ce que les anciens

rapportent, et ce que nous connaissons du local, n'est point assez

précis pour déterminer rigoureusement les empiètements successifs. Pour

raisonner sûrement, il faudrait des recherches semblables à celles de

Choiseul-Gouffier sur le Méandre[22], il faudrait des fouilles sur le

terrain; et de pareils travaux exigent une réunion de moyens qui n'est

donnée qu'à peu de voyageurs. Il y a surtout ici cette difficulté que le

terrain sablonneux qui forme le bas Delta, subit d'un jour à l'autre de

grands changements. Le Nil et la mer n'en sont pas les seuls agents; le

vent lui-même en est un puissant: tantôt il comble des canaux et

repousse le fleuve, comme il a fait pour l'ancien bras Canopique; tantôt

il entasse le sable et ensevelit les ruines, au point d'en faire perdre

le souvenir. Niebuhr en cite un exemple remarquable. Pendant qu'il était

à Rosette (en 1762), le hasard fit découvrir dans les collines de sable

qui sont au sud de la ville, diverses ruines anciennes, et entre autres

vingt belles colonnes de marbre d'un travail grec, sans que la tradition

pût dire quel avait été le nom du lieu[23]. Tout le désert adjacent m'a

paru dans le même cas. Cette partie jadis coupée de grands canaux et

remplie de villes, n'offre plus que des collines d'un sable jaunâtre,

très-fin, que le vent entasse au pied de tout obstacle, et qui souvent

submerge les palmiers. Aussi, malgré le travail de d'Anville, ne peut-on

se tenir assuré de l'application qu'il a faite de plusieurs lieux

anciens au local actuel.

Savary a été beaucoup plus exact dans ce qu'il rapporte d'une de ces

révolutions du Nil[24], par laquelle il paraît que jadis ce fleuve coula

tout entier dans la Libye, au sud de Memphis. Mais le récit d'Hérodote

lui-même, dont il tire ce fait, souffre des difficultés. Ainsi, lorsque

cet historien dit, d'après les prêtres d'Héliopolis, que Menès, premier

roi d'Égypte, barra le coude que faisait le fleuve, deux lieues et quart

(cent stades) au-dessus de Memphis[25], et qu'il creusa un lit nouveau à

l'orient de cette ville, ne s'ensuit-il pas que Memphis avait été

jusqu'alors dans un désert aride, loin de toute eau; cette hypothèse

peut-elle s'admettre? Peut-on croire littéralement à ces immenses

travaux de _Menès_, qui aurait fondé une ville citée comme existante

avant lui; qui aurait creusé des canaux et des lacs, jeté des ponts,

construit des palais, des temples, des quais, etc.: et tout cela dans

l'origine première d'une nation, et dans l'enfance de tous les arts? Ce

Menès lui-même est-il un être historique, et les récits des prêtres sur

cette antiquité ne sont-ils pas tous mythologiques? Je suis donc porté à

croire que le cours barré par Menès était seulement une dérivation

nuisible à l'arrosement du Delta; et cette conjecture paraît d'autant

plus probable, que, malgré le témoignage d'Hérodote, cette partie de la

vallée, vue des pyramides, n'offre aucun étranglement qui fasse croire à

un ancien obstacle. D'ailleurs, il me semble que Savary a trop pris sur

lui de faire aboutir à la digue mentionnée au-dessus de Memphis, le

grand ravin appelé _bahr bela ma_, ou _fleuve sans eau_, comme indiquant

l'ancien lit du Nil. Tous les voyageurs cités par d'Anville le font

aboutir au Faïoume, dont il paraît une suite plus naturelle[26]. Pour

établir ce fait nouveau, il faudrait avoir vu les lieux; et je n'ai

jamais ouï dire au Kaire que Savary se soit avancé plus au sud que les

pyramides de _Djizé_. La formation du Delta, qu'il déduit de ce

changement, répugne également à se concevoir; car, _dans cette

révolution subite_, comment imaginer _que le poids énorme des eaux, qui

vint se jeter à l'entrée du golfe[27], fit refluer celles de la mer_? Le

choc de deux masses liquides ne produit qu'un mélange, dont il résulte

bientôt un niveau commun; en faisant abonder plus d'eau, on dut couvrir

davantage. Il est vrai que le voyageur ajoute: _Les sables et le limon

que le Nil entraîne s'y amoncelèrent; l'île du Delta, peu considérable

d'abord, sortit des eaux de la mer, dont elle recula les limites_. Mais

comment une île sort-elle de la mer? Les eaux courantes aplanissent

bien plus qu'elles n'amoncellent: ceci nous conduit à la question de

l'exhaussement.

CHAPITRE III.

De l'exhaussement du Delta.

Hérodote, qui l'a connue aussi bien que la précédente, ne s'est pas

expliqué davantage sur ses proportions; mais il a rapporté un fait dont

Savary s'appuie pour tirer des conséquences positives. Voici le précis

de son raisonnement:

«Du temps de Moeris, qui vivait 500 ans avant la guerre de Troie[28], 8

coudées suffisaient pour inonder le Delta (_Hérod._, lib. II) dans toute

son étendue. Lorsque Hérodote vint en Égypte, il en fallait 15; sous

l'empire des Romains, 16; sous les Arabes, 17: aujourd'hui le terme

favorable est 18, et le Nil croît jusqu'à 22. Voilà donc, dans l'espace

de 3,284 ans, le Delta élevé de quatorze coudées.»

Oui, si l'on admet les faits tels qu'ils sont présentés; mais en les

reprenant dans leurs sources, on trouve des accessoires qui dénaturent

et les principes et les conséquences. Citons d'abord le texte

d'Hérodote.

«Les prêtres égyptiens,» dit cet auteur[29], rapportent qu'au temps du

roi Moeris, le Nil inondait le Delta, en s'élevant seulement à 8

coudées. De nos jours, s'il n'en atteint 16 ou au moins 15, il ne se

répand pas sur le pays. Or, depuis la mort de Moeris jusqu'à ce moment,

il ne s'est pas encore écoulé 900 ans.»

Calculons: de Moeris à Hérodote, 900 ans.

d'Hérodote à l'an 1777, 2,237, ou,

si l'on veut, 2,240

______

TOTAL 3,140

Pourquoi cette différence de 144 ans en excès dans le calcul de Savary?

pourquoi suit-il d'autres comptes que ceux de son auteur? Mais passons

sur la chronologie.

Du temps d'Hérodote, il fallait 16 coudées, ou au moins 15 pour inonder

le Delta. Du temps des Romains, il n'en fallait pas davantage: 15 et 16

sont toujours le terme désigné:

_Avant Pétrone_, dit Strabon[30], _l'abondance ne régnait en Égypte que

quand le Nil s'élevait à quatorze coudées_. Mais ce gouverneur obtenant

par art ce que refusait la nature, on a vu _sous sa préfecture

l'abondance régner à_ 12. Les Arabes ne s'expriment pas autrement. Il

existe un livre en leur langue qui contient le tableau de toutes les

crues du Nil, depuis la 27^{e} année de l'hégire (622) jusqu'à la

875^{e} (1470); et cet ouvrage constate que, dans les époques les plus

récentes, toutes les fois que le Nil a 14 coudées de profondeur dans son

lit, il y a récolte et provision pour une année; que s'il en a 16, il y

a provision pour deux ans; mais au-dessous de 14 et arrivant à 18, il y

a disette; ce qui revient exactement au récit d'Hérodote. Le livre que

je cite est arabe, mais ses résultats sont aux mains de tout le monde;

il suffit de consulter le mot _Nil_ dans la Bibliothèque orientale de

d'Herbelot, ou les _extraits_ de Kâlkâchenda, dans le _Voyage_ du

docteur Shaw.

La nature des coudées ne peut faire équivoque. Fréret, d'Anville et

Bailly ont prouvé que la coudée égyptienne, toujours définie 24 doigts,

égalait 20 et demi de nos pouces[31]; et la coudée actuelle, appelée

_drâa masri_, est précisément divisée en 24 doigts, et revient à 20 et

demi de nos pouces. Mais les colonnes employées pour mesurer la hauteur

du fleuve ont subi une altération qu'il importe de ne pas omettre.

«Dans les premiers temps que les Arabes occupèrent l'Égypte,» a dit

_Kâlkâchenda_, «ils s'aperçurent que, lorsque le Nil n'atteignait pas le

terme de l'abondance, chacun s'empressait de faire sa provision pour

l'année; ce qui troublait incontinent l'ordre public. On en porta

plainte au kalif Omar, qui donna ordre à _Amrou_ d'examiner la chose; et

voici ce qu'Amrou lui manda: Ayant fait les recherches que vous nous

avez prescrites, nous avons trouvé que quand le Nil monte à 14 coudées,

il procure une récolte _suffisante_ pour l'année; que s'il atteint 16

coudées, elle est _abondante_; mais qu'à 12 et à 18 elle est mauvaise.

Or, ce fait étant connu du peuple par les proclamations d'usage, il

s'ensuit des mesures qui portent du trouble dans le commerce.»

Omar, pour remédier à cet abus, eût peut-être voulu abolir les

proclamations; mais la chose n'étant pas praticable, il imagina, sur

l'avis d'Abou-taaleb, un expédient qui vint au même but. Jusqu'alors la

_colonne de mesure_, dite _nilomètre_[32], avait été divisée par coudées

de 24 doigts; Omar la fit détruire, et, lui en substituant une autre

qu'il établit dans l'île de Rouda, il prescrivit que les 12 coudées

inférieures fussent composées de 28 doigts au lieu de 24, pendant que

les coudées supérieures resteraient comme auparavant à 24. De là il

arriva que désormais, lorsque le Nil marqua 12 coudées sur la colonne,

il en avait réellement 14; car ces 12 coudées ayant chacune 4 doigts en

excès, il en résultait une surabondance de 48 doigts ou deux coudées.

Alors, quand on proclama 14 coudées, terme d'une récolte _suffisante_,

l'inondation était réellement au degré _d'abondance_: la multitude,

partout trompée par les mots, s'en laissa imposer. Mais cette altération

n'a pu échapper aux historiens arabes; et ils ajoutèrent que les

colonnes du _Said_ ou haute Égypte continuèrent d'être divisées par 24

doigts; que le terme 18 (vieux style) fut toujours nuisible; que 19

était très-rare, et 20 presqu'un prodige[33].

Rien n'est donc moins constant que la progression alléguée, et nous

pouvons établir contre elle un premier fait: que dans une période connue

de 18 siècles, l'état du Nil n'a pas changé. Comment arrive-t-il donc

aujourd'hui qu'il se montre si différent? Comment, depuis l'an 1473,

a-t-il passé si subitement de 15 à 22? Ce problème me paraît facile à

résoudre. Je n'en chercherai pas l'explication dans les faits physiques,

mais dans les accessoires de la chose. Ce n'est point le Nil qui a

changé; c'est la colonne, ce sont ses dimensions. Le mystère dont les

Turcs l'enveloppent empêche la plupart des voyageurs de s'en assurer;

mais Pocoke, qui parvint à la voir en 1739, rapporte que tout était

confus et inégal dans l'échelle des coudées. Il observe même qu'elle lui

parut neuve, et cette circonstance fait penser que les Turks, à

l'imitation d'Omar, se sont permis une nouvelle altération. Enfin, il

est un fait qui lève tout doute à cet égard: Niebuhr[34], qu'on ne

suspectera pas d'avoir imaginé une observation, ayant mesuré en 1762 les

vestiges de l'inondation sur un mur de Djizé, a trouvé que, le 1^{er}

juin, le Nil avait baissé de vingt-quatre pieds de France. Or

vingt-quatre pieds réduits en coudées, à raison de vingt pouces et demi

chacune, font précisément quatorze coudées un pouce. Il est vrai qu'il

reste encore dix-huit jours de décroissance; mais en les portant à une

demi-coudée par une estimation dont Pocoke fournit les termes de

comparaison,[35] on n'a que quatorze coudées et demie, qui reviennent

exactement au calcul ancien.

Il est un dernier fait allégué par Savary, auquel je ne puis non plus

souscrire sans restrictions. «_Depuis mon séjour en Égypte_,» dit-il,

lettre 1^{re}, p. 14, j'ai fait deux fois le tour du Delta, je l'ai même

traversé par le canal de Menoufe. Le fleuve coulait à pleines rives dans

les grandes branches de Rosette, de Damiette, et dans celles qui

traversent l'intérieur du pays; mais il ne débordait pas sur la terre,

excepté dans les lieux bas, où l'on saignait les digues pour arroser les

campagnes couvertes de riz.»

_De là il conclut_ «que le Delta est actuellement dans la situation la

plus favorable pour l'agriculture, parce qu'en perdant l'inondation,

cette île a gagné, chaque année, les trois mois que la Thébaïde reste

sous les eaux.» Il faut l'avouer, rien de plus étrange que ce gain. Si

le Delta a gagné à n'être plus inondé, pourquoi désira-t-on si fort de

tout temps l'inondation?--_Les saignées y suppléent._--Mais on a tort de

comparer le Delta aux marais de la Seine. L'eau n'est à fleur de terre

que vers la mer; partout ailleurs, elle est inférieure au niveau du sol,

et le rivage s'élève d'autant plus qu'on remonte davantage. Enfin, si

je dois citer mon témoignage, j'atteste que descendant du Kaire à

Rosette par le canal de Menoufe, j'ai observé, les 26, 27 et 28

septembre 1783, que, quoique les eaux se retirassent depuis plus de

quinze jours, les campagnes étaient encore submergées en partie, et

qu'elles portaient aux lieux découverts les traces de l'inondation. Le

fait allégué par Savary ne peut donc être attribué qu'à une mauvaise

inondation; et l'on ne doit point croire que l'exhaussement ait changé

l'état du Delta[36], ni que les Égyptiens soient réduits à n'avoir plus

d'eau que par des moyens mécaniques, aussi dispendieux que bornés.[37]

Il nous reste à résoudre la difficulté des huit coudées de Moeris, et je

ne pense pas qu'elle ait des causes d'une autre nature. Il paraît

qu'après ce prince, il arriva une révolution dans les mesures, et que

d'une coudée l'on en fit deux. Cette conjecture est d'autant plus

probable, que du temps de Moeris, l'Égypte ne formait pas un même

royaume; il y en avait au moins trois d'Asouan à la mer. Sésostris, qui

fut postérieur à Moeris, les réunit par conquête. Mais après ce prince,

ils rentrèrent dans leur division, qui dura jusqu'à Psammetik. Cette

révolution dans les mesures conviendrait très-bien à Sésostris qui en

opéra une générale dans le gouvernement. C'est lui qui établit des lois

et une administration nouvelles; qui fit élever des digues et des

chaussées pour asseoir les villes et les villages, et creuser une

quantité de canaux telle, dit Hérodote,[38] que l'Égypte abandonna les

chariots dont elle avait jusqu'alors fait usage.

Au reste, il est bon d'observer que les degrés de l'inondation ne sont

pas les mêmes par toute l'Égypte. Ils suivent au contraire une règle de

diminution graduelle, à mesure que le fleuve descend. A Asouan, le

débordement est d'un sixième plus fort qu'au Kaire; et lorsque dans

cette dernière ville on compte vingt-sept pieds, à peine en a-t-on

quatre à Rosette et à Damiât. La raison en est qu'outre la masse d'eau

qu'absorbent les terrains, le fleuve resserré dans un seul lit et dans

une vallée étroite, s'élève davantage: quand au contraire il a passé le

Kaire, n'étant plus contenu par les montagnes, et se divisant en mille

rameaux, il arrive nécessairement que sa nappe perd en profondeur ce

qu'elle gagne en surface.

On jugera sans doute, d'après ce que j'ai dit, que l'on s'est trop tôt

flatté de connaître les termes précis de l'agrandissement et de

l'exhaussement du Delta. Mais en rejetant des circonstances illusoires,

je ne prétends pas nier le fond même des faits; leur existence est trop

bien attestée par le raisonnement et par l'inspection du terrain. Par

exemple, l'exhaussement du sol me paraît prouvé par un fait sur lequel

on a peu insisté. Quand on va de Rosette au Kaire, dans les eaux basses,

comme en mars, on remarque, à mesure que l'on remonte, que le rivage

s'élève graduellement au-dessus de l'eau; en sorte que si à Rosette il

en excède de deux pieds de niveau, il l'excède de trois et quatre dès

Faoué, et de plus de douze au Kaire[39]: or, en raisonnant sur ce fait,

on en peut tirer la preuve d'un exhaussement par dépôt; car la couche du

limon étant en proportion avec l'épaisseur des nappes d'eau qui la

déposent, elle doit être plus forte ou plus faible, selon que ces

nappes sont plus ou moins profondes, et nous ayons vu qu'elles observent

une gradation analogue d'Asouan à la mer.

D'un autre côté, l'accroissement du Delta s'annonce d'une manière

frappante par la forme de l'Égypte sur la Méditerranée. Quand on en

considère la projection sur une carte, on voit que le terrain qui est

dans la ligne du fleuve, ce terrain formé d'une matière étrangère, a

pris une saillie demi-circulaire, et que les lignes du rivage d'Arabie

et d'Afrique qu'il déborde, ont une direction rentrante vers le fond du

Delta, qui décèle que jadis ce terrain fut un golfe que le temps a

rempli.

Ce comblement, commun à tous les fleuves, s'est exécuté par un mécanisme

qui leur est également commun: les eaux des pluies et des neiges roulant

des montagnes dans les vallées, ne cessent d'entraîner les terres

qu'elles arrachent par leur chute. La partie pesante de ces débris,

comme les cailloux et les sables, s'arrête bientôt, si un courant rapide

ne la chasse. Mais si les eaux ne trouvent qu'un terreau fin et léger,

elles s'en chargent en abondance, et en roulent les bancs avec facilité.

Le Nil, qui a trouvé de pareils matériaux dans l'Abissinie et l'Afrique

intérieure, s'en est servi pour hâter ses travaux; ses eaux s'en sont

chargées, son lit s'en est rempli; souvent même il s'en embarrasse au

point d'être gêné dans son cours. Mais quand l'inondation lui rend ses

forces, il chasse ces bancs vers la mer, en même temps qu'il en amène

d'autres pour la saison suivante: arrivées à son embouchure, les boues

s'entassent et forment des grèves, parce que la pente ne donne plus

assez d'action au courant, et parce que la mer forme un équilibre de

résistance. La stagnation qui s'ensuit force la partie ténue, qui

jusqu'alors avait surnagé, à se déposer, et elle se dépose surtout aux

lieux où il y a moins de mouvement, tels que les rivages. Ainsi la côte

s'enrichit peu à peu des débris du pays supérieur du Delta même; car si

le Nil enlève à l'Abissinie pour donner à la Thébaïde, il enlève à la

Thébaïde pour porter au Delta, et au Delta pour porter à la mer. Partout

où ses eaux ont un courant, il dépouille le même sol qu'il enrichit.

Quand on remonte au Kaire dans les eaux basses, on voit partout les

bords taillés à pic, s'écrouler par pans. Le Nil qui les mine par le

pied, privant d'appui leur terre légère, elle tombe dans son lit. Dans

les grandes eaux, elle s'imbibe, se délaye; et lorsque le soleil et la

sécheresse reviennent, elle se gerce et s'écroule encore par grands pans

que le Nil entraîne. C'est ainsi que plusieurs canaux se sont comblés,

et que d'autres se sont élargis, en élevant sans cesse le lit du fleuve.

Le plus fréquenté de nos jours, celui qui vient de _Nadir_ à la branche

de Damiât, est dans ce cas. Ce canal, creusé d'abord de main d'homme,

est devenu semblable à la Seine en plusieurs endroits. Il supplée même

à la branche-mère qui va de _Batn el Baqara_ à _Nadir_, et qui se comble

au point que si on ne la dégorge pas, elle finira par devenir terre

ferme: la raison en est que le fleuve tend sans cesse à la ligne droite

dans laquelle il a plus de force; c'est par cette même raison qu'il a

préféré la branche Bolbitine, qui n'était d'abord qu'un canal factice, à

la branche Canopique[40].

De ce mécanisme du fleuve, il résulte encore que les principaux

comblemens doivent se faire sur la ligne des plus grandes embouchures et

du plus fort courant; l'aspect du terrain est conforme à cette théorie.

En jetant l'oeil sur la carte, on s'aperçoit que la saillie des terres

est surtout dans la direction des branches de Rosette et de Damiât. Le

terrain latéral et l'intermédiaire sont demeurés lac et marais indivis

entre le continent et la mer, parce que les petits canaux qui s'y

rendent n'ont pu opérer qu'un comblement imparfait. Ce n'est qu'avec la

plus grande lenteur que les dépôts et les limons s'élèvent; sans doute

même ce moyen ne parviendrait jamais à les porter au-dessus des eaux,

s'il ne s'y joignait un autre agent plus actif qui est la mer. C'est

elle qui travaille sans relâche à élever le niveau des rives basses

au-dessus de ses propres eaux. En effet, les flots venant expirer sur

le rivage, poussent le sable et le limon qu'ils rencontrent en arrivant;

leur battement accumule ensuite cette digue légère, et lui donne un

exhaussement qu'elle n'eût jamais pris dans les eaux tranquilles. Ce

fait est sensible pour quiconque marche au bord de la mer, sur un rivage

bas et mouvant: mais il faut que la mer n'ait pas de courant sur la

plage; car si elle perd aux lieux où elle est en _remous_, elle gagne à

ceux où elle est en mouvement. Quand les grèves sont enfin à fleur

d'eau, la main des hommes s'en empare. Mais au lieu de dire qu'elle en

élève le niveau au-dessus de l'eau, on devrait dire qu'elle abaisse le

niveau de l'eau au-dessous, vu que les canaux que l'on creuse,

rassemblent en de petits espaces les nappes qui étaient répandues sur de

plus grands[41]. C'est ainsi que le Delta a dû se former avec une

lenteur qui a demandé plus de siècles que nous n'en connaissons; mais le

temps ne manque pas à la nature[42].

Il reste certainement beaucoup d'observations à faire ou à recommencer

dans ce pays; mais, comme je l'ai déja dit, elles ont de grandes

difficultés. Pour les vaincre, il faudrait du temps, de l'adresse et de

la dépense; à bien des égards même, les obstacles accessoires sont plus

graves que ceux du fond. M. le baron de Tott en a fait une épreuve

récente pour le nilomètre. En vain a-t-il tenté de séduire les gardiens;

en vain a-t-il donné et promis des sequins aux _crieurs_, pour en

obtenir les vraies hauteurs du Nil; leurs rapports contradictoires ont

prouvé leur mauvaise foi ou leur ignorance commune. On dira peut-être

qu'il faudrait établir des colonnes dans des maisons particulières; mais

ces opérations, simples en théorie, sont impossibles en pratique: on

s'exposerait à des risques trop graves. Cette curiosité même que les

Francs portent avec eux, chagrine de plus en plus les Turks. Ils pensent

que l'on en veut à leur pays; et ce qui se passe de la part des Russes,

joint à des préjugés répandus, affermit leurs soupçons. C'est un bruit

général dans l'empire à ce moment, que _les temps prédits sont arrivés;

que la puissance et la religion des Musulmans vont être détruites; que

le roi Jaune va venir établir un empire nouveau, etc._ Mais il est temps

de reprendre nos idées.

Je passe légèrement sur la saison[43] du débordement, assez connue; sur

sa gradation insensible et non subite comme celle de nos rivières; sur

ses diversités qui le montrent tantôt faible et tantôt fort, quelquefois

même nul: cas très-rare, mais dont on cite deux ou trois exemples. Tous

ces objets sont trop connus pour les répéter; on sait également que les

causes de ces phénomènes qui furent une énigme pour les anciens[44],

n'en sont plus une pour les Européens. Depuis que leurs voyageurs leur

ont appris que l'Abissinie et la partie adjacente de l'Afrique sont

inondées de pluie en mai, juin et juillet, ils ont conclu, avec raison,

que ce sont ces pluies qui, par la disposition du terrain, affluant de

mille rivières, se rassemblent dans une même vallée, pour venir sur des

rives lointaines offrir le spectacle imposant d'une masse d'eau qui

emploie trois mois à s'écouler. On laisse aux physiciens grecs cette

action des vents de nord ou étésiens, qui, par une prétendue pression,

arrêtaient le cours du fleuve; il est même étonnant qu'ils aient jamais

admis cette explication; car le vent n'agissant que sur la surface de

l'eau, il n'empêche point le fond d'obéir à la pente. En vain des

modernes ont allégué l'exemple de la Méditerranée, qui, par la durée des

vents d'est, découvre la côte de Syrie d'un pied ou un pied et demi,

pour recouvrir de la même quantité celles d'Espagne et de Provence, et

qui, par les vents d'ouest, opère l'inverse: il n'y a aucune comparaison

entre une mer sans pente et un fleuve, entre la nappe de la Méditerranée

et celle du Nil, entre vingt-six pieds et dix-huit pouces.

CHAPITRE IV.

Des vents et de leurs phénomènes.

Ces vents du nord, dont le retour a lieu chaque année aux mêmes époques,

ont un emploi plus vrai, celui de porter en Abissinie une prodigieuse

quantité de nuages. Depuis avril jusqu'en juillet, on ne cesse d'en

voir remonter vers le sud, et l'on serait quelquefois tenté d'en

attendre de la pluie; mais cette terre brûlée leur demande en vain un

bienfait qui doit lui revenir sous une autre forme. Jamais il ne pleut

dans le Delta en été; dans tout le cours de l'année même, il y pleut

rarement, et en petite quantité. L'année 1761, observée par Niebuhr, fut

un cas extraordinaire que l'on cite encore. Les accidens que les pluies

causèrent dans la basse Égypte, dont une foule de villages, bâtis en

terre, s'écroulèrent, prouvent assez qu'on y regarde comme rare cette

abondance d'eau. Il faut d'ailleurs observer qu'il pleut d'autant moins

que l'on s'élève davantage vers le Saïd. Ainsi, il pleut plus souvent à

Alexandrie et à Rosette qu'au Kaire, et au Kaire qu'à _Minié_. La pluie

est presque un prodige à _Djirdjé_. Nous autres habitants de contrées

humides, nous ne concevons pas comment un pays peut subsister sans

pluie[45]; mais dans l'Égypte, outre la somme d'eau dont la terre fait

provision lors de l'inondation, les rosées qui tombent dans les nuits

d'été suffisent à la végétation. Les melons d'eau, connus à Marseille

sous le nom de _pastèques_, du mot arabe _battik_, en sont une preuve

sensible; car souvent ils n'ont au pied qu'une poussière sèche; et

cependant leurs feuilles ne manquent pas de fraîcheur. Ces rosées ont de

commun avec les pluies qu'elles sont plus abondantes vers la mer, et

plus faibles à mesure qu'elles s'en éloignent; et elles en diffèrent en

ce qu'elles sont moindres l'hiver, et plus fortes l'été. A Alexandrie,

dès le coucher du soleil, en avril, les vêtements et les terrasses sont

trempés comme s'il avait plu. Comme les pluies encore, ces rosées sont

fortes ou faibles, à raison de l'espèce du vent qui souffle. Le sud et

le sud-est n'en donnent point; le nord en apporte beaucoup, et l'ouest

encore davantage. On explique aisément ces différences, quand on observe

que les deux premiers viennent des déserts de l'Afrique et de l'Arabie,

où ils ne trouvent pas une goutte d'eau; que le nord, au contraire, et

l'ouest chassent sur l'Égypte l'évaporation de la Méditerranée, qu'ils

traversent, l'un dans sa largeur, et l'autre dans toute sa longueur. Je

trouve même, en comparant mes observations à ce sujet en Provence, en

Syrie et en Égypte, à celles de Niebuhr en Arabie et à Bombai, que cette

position respective des mers et des continents est la cause des diverses

qualités d'un même vent qui se montre pluvieux dans un pays, pendant

qu'il est toujours sec dans l'autre; ce qui dérange beaucoup les

systèmes des astrologues anciens et modernes, sur les influences des

planètes.

Un autre phénomène aussi remarquable, est le retour périodique de chaque

vent, et son appropriation, pour ainsi dire, à certaines saisons de

l'année. L'Égypte et la Syrie offrent en ce genre une régularité digne

de fixer l'attention.

En Égypte, lorsque le soleil se rapproche de nos zones, les vents qui se

tenaient dans les parties de l'est, passent aux rumbs de nord, et s'y

fixent. Pendant juin, ils soufflent constamment nord et nord-ouest;

aussi est-ce la vraie saison du passage au Levant, et un vaisseau peut

espérer de jeter l'ancre en Cypre ou à Alexandrie, le quatorzième et

quelquefois le onzième jour de son départ de Marseille. Les vents

continuent en juillet de souffler nord, variant à droite et à gauche du

nord-ouest au nord-est. Sur la fin de juillet, dans tout le cours d'août

et la moitié de septembre, ils se fixent nord pur, et ils sont modérés,

plus vifs le jour, plus calmes la nuit; alors même il règne sur la

Méditerranée une bonace générale, qui prolonge les retours en France

jusqu'à soixante-dix et quatre-vingt jours.

Sur la fin de septembre, lorsque le soleil repasse la ligne, les vents

reviennent vers l'est, et sans y être fixés, ils en soufflent plus que

d'aucun autre rumb, le nord seul excepté. Les vaisseaux profitent de

cette saison, qui dure tout octobre et une partie de novembre, pour

revenir en Europe, et les traversées pour Marseille sont de trente à

trente-cinq jours. A mesure que le soleil passe à l'autre tropique, les

vents deviennent plus variables, plus tumultueux; leurs régions les plus

constantes sont le nord, le nord-ouest et l'ouest. Ils se maintiennent

tels en décembre, janvier et février, qui, pour l'Égypte comme pour

nous, sont la saison d'hiver. Alors les vapeurs de la Méditerranée,

entassées et appesanties par le froid de l'air, se rapprochent de la

terre, et forment les brouillards et les pluies. Sur la fin de février

et en mars, quand le soleil revient vers l'équateur, les vents tiennent

plus que dans aucun autre temps des rumbs du midi. C'est dans ce dernier

mois, et pendant celui d'avril, qu'on voit régner le sud-est, le sud pur

et le sud-ouest. Ils sont mêlés d'ouest, de nord et d'est; celui-ci

devient le plus habituel sur la fin d'avril; et pendant mai, il partage

avec le nord l'empire de la mer, et rend les retours en France encore

plus courts que dans l'autre équinoxe.

DU VENT CHAUD, OU KAMSÎN.

Ces vents du sud dont je viens de parler, ont en Égypte le nom générique

de vents de _cinquante_ (jours)[46], non qu'ils durent cinquante jours

de suite, mais parce qu'ils paraissent plus fréquemment dans les 50

jours qui entourent l'équinoxe. Les voyageurs les ont fait connaître en

Europe sous le nom de vents _empoisonnés_[47], ou, plus correctement,

_vents chauds du désert_. Telle est en effet leur propriété; elle est

portée à un point si excessif, qu'il est difficile de s'en faire une

idée sans l'avoir éprouvée; mais on en peut comparer l'impression à

celle qu'on reçoit de la bouche d'un four banal, au moment qu'on en tire

le pain. Quand ces vents commencent à souffler, l'air prend un aspect

inquiétant. Le ciel, toujours si pur en ces climats, devient trouble; le

soleil perd son éclat, et n'offre plus qu'un disque violacé. L'air n'est

pas nébuleux, mais gris et poudreux, et réellement il est plein d'une

poussière très-déliée qui ne se dépose pas et qui pénètre partout. Ce

vent, toujours léger et rapide, n'est pas d'abord très-chaud; mais à

mesure qu'il prend de la durée, il croît en intensité. Les corps animés

le reconnaissent promptement au changement qu'ils éprouvent. Le poumon,

qu'un air trop raréfié ne remplit plus, se contracte et se tourmente. La

respiration devient courte, laborieuse; la peau est sèche, et l'on est

dévoré d'une chaleur interne. On a beau se gorger d'eau, rien ne

rétablit la transpiration. On cherche en vain la fraîcheur; les corps

qui avaient coutume de la donner trompent la main qui les touche. Le

marbre, le fer, l'eau, quoique le soleil soit voilé, sont chauds. Alors

on déserte les rues, et le silence règne comme pendant la nuit. Les

habitants des villes et des villages s'enferment dans leurs maisons, et

ceux du désert dans leurs tentes ou dans les puits creusés en terre, où

ils attendent la fin de ce genre de tempête. Communément elle dure trois

jours: si elle passe, elle devient insupportable. Malheur aux voyageurs

qu'un tel vent surprend en route loin de tout asile! ils en subissent

tout l'effet, qui est quelquefois porté jusqu'à la mort. Le danger est

surtout au moment des rafales; alors la vitesse accroît la chaleur au

point de tuer subitement avec des circonstances singulières; car tantôt

un homme tombe frappé entre deux autres qui restent sains, et tantôt il

suffit de se porter un mouchoir aux narines, ou d'enfoncer le nez dans

un trou de sable, comme font les chameaux, ou de fuir au galop comme

font les Arabes qui sentent venir la _mofette_, nom qui paraît en effet

convenir à cet air: il est d'ailleurs constant qu'il est plus dangereux

de Mossul à Bagdad qu'en aucun autre lieu; ce que l'on attribue à la

qualité sulfureuse et minéralogique du pays qu'il parcourt depuis

l'Euphrate. Il est remarquable qu'il n'incommode pas les caravanes qui

sont alors sur la route de Damas à Alep; à Bagdad, il est mortel sur

les minarets, sur les terrasses, sur le pont, et non dans les lieux bas.

Si l'on ajoute qu'aussitôt après la mort il y a hémorrhagie par le nez

et par la bouche, que le cadavre demeure chaud, enfle, devient bleu, et

se déchire aisément, il paraîtra de plus en plus probable que cet air

meurtrier est un air inflammable, chargé dans certains cas d'acide

sulfureux.

Une autre qualité de ce vent est son extrême sécheresse; elle est telle,

que l'eau dont on arrose un appartement s'évapore en peu de minutes. Par

cette extrême aridité, il flétrit et dépouille les plantes; et en

pompant trop subitement l'émanation des corps animés, il crispe la peau,

ferme les pores, et cause cette chaleur fébrile qui accompagne toute

transpiration supprimée.

Ces vents chauds ne sont point particuliers à l'Égypte; ils ont lieu en

Syrie, plus cependant sur la côte et dans le désert que sur les

montagnes. Niebuhr les a trouvés en Arabie, à Bombai, dans le Diarbekr;

l'on en éprouve aussi en Perse, en Afrique, et même en Espagne: partout

leurs effets se ressemblent, mais leur direction diffère selon les

lieux. En Égypte, le plus violent vient du sud-sud-ouest; à la _Mekke_,

il vient de l'est; à _Surate_, du nord; à _Barsa_, du nord-ouest; à

_Bagdad_, de l'ouest; et en _Syrie_, du sud-est. Ce contraste, qui

embarrasse au premier coup d'oeil, devient à la réflexion le moyen de

résoudre l'énigme. En examinant les sites géographiques, on trouve que

c'est toujours des continents déserts que vient le vent chaud; et en

effet, il est naturel que l'air qui couvre les immenses plaines de la

Lybie et de l'Arabie, n'y trouvant ni ruisseaux, ni lacs, ni forêts, s'y

échauffe par l'action d'un soleil ardent, par la réflexion du sable, et

prenne le degré de chaleur et de sécheresse dont il est capable. S'il

survient une cause quelconque qui détermine un courant à cette masse,

elle s'y précipite, et porte avec elle les qualités étonnantes qu'elle a

acquises. Il est si vrai que ces qualités sont dues à l'action du soleil

sur les sables, que ces mêmes vents n'ont point dans toutes les saisons

la même intensité. En Égypte, par exemple, on assure que les vents du

sud, en décembre et janvier, sont aussi froids que le nord; et la raison

en est que le soleil, passé à l'autre tropique, n'embrase plus l'Afrique

septentrionale, et que l'Abissinie, si montueuse, est couverte de neige:

il faut que le soleil se soit rapproché de l'équateur pour produire ces

phénomènes. Par une raison semblable, le sud a un effet bien moindre en

Chypre, où il arrive rafraîchi par les vapeurs de la Méditerranée. Dans

cette île, c'est le nord qui le remplace; on s'y plaint qu'en été il est

d'une chaleur insupportable, pendant qu'il est glacial en hiver: ce qui

résulte évidemment de l'Asie mineure, qui, dans l'été, est embrasée,

pendant qu'en hiver elle est couverte de glaces. Au reste, ce sujet

offre une foule de problèmes faits pour piquer la curiosité d'un

physicien. Ne serait-il pas en effet intéressant de savoir:

1º D'où vient ce rapport des saisons et de la marche du soleil à

l'espèce des vents et aux régions d'où ils soufflent?

2º Pourquoi, sur toute la Méditerranée, les rumbs de nord sont les plus

habituels, au point que sur 12 mois on peut dire qu'ils en règnent 9?

3º Pourquoi les vents d'est reviennent si régulièrement après les

équinoxes, et pourquoi à cette époque il y a communément un coup de vent

plus fort?

4º Pourquoi les rosées sont plus abondantes en été qu'en hiver; et

pourquoi les nuages étant un effet de l'évaporation de la mer, et

l'évaporation étant plus forte l'été que l'hiver, il y a cependant plus

de nuages l'hiver que l'été?

5º Enfin pourquoi la pluie est si rare en Égypte, et pourquoi les nuages

se rendent de préférence en Abissinie?

Mais il est temps d'achever le tableau physique que j'ai commencé.

CHAPITRE V.

Du climat et de l'air.

Le climat de l'Égypte passe avec raison pour très-chaud, puisqu'en

juillet et août le thermomètre de Réaumur se soutient, dans les

appartements les plus tempérés, à 24 et 25 degrés au-dessus de la

glace[48]. Au Saïd, il monte encore plus haut, quoique je ne puisse rien

dire de précis à cet égard. Le voisinage du soleil, qui dans l'été est

presque perpendiculaire, est sans doute une cause première de cette

chaleur; mais quand on considère que d'autres pays, sous la même

latitude, sont plus frais, on juge qu'il en existe une seconde cause

aussi puissante que la première, laquelle est le niveau du terrain peu

élevé au-dessus de la mer. A raison de cette température, l'on ne doit

distinguer que deux saisons en Égypte, le printemps et l'été,

c'est-à-dire la fraîcheur et les chaleurs. Ce second état dure depuis

mars jusqu'en novembre, et même dès la fin de février le soleil, à neuf

heures du matin, n'est pas supportable pour un Européen. Dans toute

cette saison, l'air est embrasé, le ciel étincelant, et la chaleur

accablante pour les corps qui n'y sont pas habitués. Sous l'habit le

plus léger, et dans l'état du plus grand repos, on fond en sueur. Elle

devient même si nécessaire, que la moindre suppression est une maladie;

en sorte qu'au lieu du salut ordinaire, _Comment vous portez-vous?_ on

devrait dire: _Comment suez-vous?_ L'éloignement du soleil tempère un

peu ces chaleurs. Les vapeurs de la terre, abreuvée par le Nil, et

celles qu'apportent les vents d'ouest et du nord, absorbant le feu

répandu dans l'air, procurent une fraîcheur agréable, et même des froids

piquants, si l'on en voulait croire les naturels et quelques négociants

européens; mais les Égyptiens, presque nus et accoutumés à suer,

frissonnent à la moindre fraîcheur. Le thermomètre, qui se tient au plus

bas en février à 9 et 8 degrés de Réaumur au-dessus de la glace, fixe

nos idées à cet égard, et l'on peut dire que la neige et la grêle sont

des phénomènes que tel Égyptien de cinquante ans n'a jamais vus. Quant à

nos négociants, ils doivent leur sensibilité à l'abus des fourrures; il

est porté au point que dans l'hiver ils ont souvent deux ou trois

enveloppes de renard, et que dans les ardeurs de juin ils conservent

l'hermine ou le petit-gris; ils prétendent que la fraîcheur qu'on

éprouve à l'ombre en est une raison indispensable; et en effet les

courants du nord et d'ouest, qui règnent presque toujours, établissent

une assez grande fraîcheur partout où le soleil ne donne pas: mais le

noeud secret et plus véritable est que la pelisse est le galon de la

Turkie et l'objet favori du luxe; elle est l'enseigne de l'opulence,

l'étiquette de la dignité, parce que l'investiture des places

importantes est toujours constatée par le présent d'une pelisse, comme

si l'on voulait dire à l'homme qu'on revêt, qu'il est désormais assez

grand seigneur pour ne s'occuper qu'à transpirer.

Avec ces chaleurs et l'état marécageux qui dure trois mois, on pourrait

croire que l'Égypte est un pays malsain: ce fut ma première pensée en y

arrivant; et lorsque je vis au Kaire les maisons de nos négociants

assises le long du _Kalidi_, où l'eau croupit jusqu'en avril, je crus

que les exhalaisons devaient leur causer bien des maladies; mais leur

expérience trompe cette théorie: les émanations des eaux stagnantes, si

meurtrières en Chypre et à Alexandrette, n'ont point cet effet en

Égypte. La raison m'en paraît due à la siccité habituelle de l'air,

établie, et par le voisinage de l'Afrique et de l'Arabie, qui aspirent

sans cesse l'humidité, et par les courants perpétuels des vents qui

passent sans obstacle. Cette siccité est telle, que les viandes

exposées, même en été, au vent du nord, ne se putréfient point, mais se

dessèchent et se durcissent à l'égal du bois. Les déserts offrent des

cadavres ainsi desséchés, qui sont devenus si légers, qu'un homme

soulève aisément d'une seule main la charpente entière d'un chameau[49].

A cette sécheresse, l'air joint un état salin dont les preuves s'offrent

partout. Les pierres sont rongées de natron, et l'on en trouve dans les

lieux humides de longues aiguilles cristallisées que l'on prendrait pour

du salpêtre. Le mur du jardin des jésuites au Kaire, bâti avec des

briques et de la terre, est partout recouvert d'une croûte de ce natron,

épaisse comme un écu de 6 livres; et lorsqu'on a inondé les carrés de ce

jardin avec l'eau du _Kalidj_, on voit, à sa retraite, la terre

brillante de toutes parts de cristaux blancs que l'eau n'a certainement

pas apportés, puisqu'elle ne donne aucun indice de sel au goût et à la

distillation.

C'est sans doute cette propriété de l'air et de la terre, jointe à la

chaleur, qui donne à la végétation une activité presque incroyable dans

nos climats froids. Partout où les plantes ont de l'eau, leurs

développements se font avec une rapidité prodigieuse. Quiconque va au

Kaire ou à Rosette peut constater que l'espèce de courge appelée _qara_,

pousse en 24 heures des filons de près de 4 pouces de long. Mais une

observation importante, par laquelle je termine, est que ce sol paraît

exclusif et intolérant. Les plantes étrangères y dégénèrent rapidement:

ce fait est constaté par des observations journalières. Nos négociants

sont obligés de renouveler chaque année les graines, et de faire venir

de Malte des choux-fleurs, des betteraves, des carottes et des salsifis.

Ces graines semées réussissent d'abord très-bien; mais si l'on sème

ensuite les graines qu'elles produisent, il n'en résulte que des plantes

étiolées. Pareille chose est arrivée aux abricots, aux poires et aux

pêches qu'on a transportés à Rosette. La végétation de cette terre

paraît trop brusque pour bien nourrir des tissus spongieux et charnus;

il faudrait que la nature s'y fût accoutumée par gradation, et que le

climat se les fût appropriés par les soins de la culture.

ÉTAT POLITIQUE

DE

L'ÉGYPTE.

CHAPITRE PREMIER.

Des diverses races des habitants de l'Égypte.

Au milieu des révolutions qui n'ont cessé d'agiter la fortune des

peuples, il est peu de pays qui aient conservé purs et sans mélange leur

habitants naturels et primitifs. Partout cette même cupidité qui porte

les individus à empiéter sur leurs propriétés respectives, a suscité les

nations les unes contre les autres: l'issue de ce choc d'intérêts et de

forces a été d'introduire dans les états un étranger vainqueur, qui,

tantôt usurpateur insolent, a dépouillé la nation vaincue du domaine que

la nature lui avait accordé; et tantôt conquérant plus timide ou plus

civilisé, s'est contenté de participer à des avantages que son sol natal

lui avait refusés. Par-là se sont établies dans les états des races

diverses d'habitants, qui quelquefois, se rapprochant de moeurs et

d'intérêts, ont mêlé leur sang; mais qui, le plus souvent, divisés par

des préjugés politiques ou religieux, ont vécu rassemblés sur le même

sol sans jamais se confondre. Dans le premier cas, les races, perdant

par leur mélange les caractères qui les distinguaient, ont formé un

peuple homogène où l'on n'a plus aperçu les traces de la révolution.

Dans le second, demeurant distinctes, leurs différences perpétuées sont

devenues un monument qui a survécu aux siècles, et qui peut, en quelques

cas, suppléer au silence de l'histoire.

Tel est le cas de l'Égypte: enlevée depuis 23 siècles à ses

propriétaires naturels, elle a vu s'établir successivement dans son sein

des Perses, des Macédoniens, des Romains, des Grecs, des Arabes, des

Géorgiens, et enfin cette race de Tartares connus sous le nom de Turks

ottomans. Parmi tant de peuples, plusieurs y ont laissé des vestiges de

leur passage; mais comme dans leur succession ils se sont mêlés, il en

est résulté une confusion qui rend moins facile à connaître le caractère

de chacun. Cependant on peut encore distinguer dans la population de

l'Égypte quatre races principales d'habitants.

La 1^{re} et la plus répandue est celle des Arabes, qu'on doit diviser

en 3 classes: 1º La postérité de ceux qui, lors de l'invasion de ce pays

par Amrou, l'an 640, accoururent de l'Hedjâz et de toutes les parties

de l'Arabie s'établir dans ce pays justement vanté par son abondance.

Chacun s'empressa d'y posséder des terres, et bientôt le Delta fut

rempli de ces étrangers, au préjudice des Grecs vaincus. Cette première

race, qui s'est perpétuée dans la classe actuelle des _fellâhs ou

laboureurs_ et des artisans, a conservé sa physionomie originelle; mais

elle a pris une taille plus forte et plus élevée: effet naturel d'une

nourriture plus abondante que celle des déserts. En général les paysans

d'Égypte atteignent 5 pieds 4 pouces; plusieurs vont à 5 pieds 6 et 7;

leur corps est musculeux sans être gras, et robuste comme il convient à

des hommes endurcis à la fatigue. Leur peau hâlée par le soleil est

presque noire; mais leur visage n'a rien de choquant. La plupart ont la

tête d'un bel oval, le front large et avancé, et sous un sourcil noir un

oeil noir, enfoncé et brillant; le nez assez grand, sans être aquilin;

la bouche bien taillée et toujours de belles dents. Les habitans des

villes, plus mélangés, ont une physionomie moins uniforme, moins

prononcée. Ceux des villages, au contraire, ne s'alliant jamais que dans

leurs familles, ont des caractères plus généraux, plus constants, et

quelque chose de rude dans l'aspect, qui tire sa cause des passions

d'une ame sans cesse aigrie par l'état de guerre et de tyrannie qui les

environne.

2º Une deuxième classe d'Arabes est celle des Africains ou

Occidentaux[50], venus à diverses reprises et sous divers chefs se

réunir à la première; comme elle, ils descendent des conquérants

musulmans qui chassèrent les Grecs de la Mauritanie; comme elle, ils

exercent l'agriculture et les métiers; mais ils sont plus spécialement

répandus dans le _Saïd_, où ils ont des villages et même des princes

particuliers.

3º. La 3^{e} classe est celle des _Bedouins_ ou hommes des déserts[51],

connus des anciens sous le nom de _Scenites_, c'est-à-dire habitant sous

des tentes. Parmi ceux-là, les uns, dispersés par familles, habitent les

rochers, les cavernes, les ruines et les lieux écartés où il y a de

l'eau; les autres, réunis par tribus, campent sous des tentes basses et

enfumées, et passent leur vie dans un voyage perpétuel. Tantôt dans le

désert, tantôt sur les bords du fleuve, ils ne tiennent à la terre

qu'autant que l'intérêt de leur sûreté ou la subsistance de leurs

troupeaux les y attachent. Il est des tribus qui, chaque année, après

l'inondation, arrivent du sein de l'Afrique pour profiter des herbes

nouvelles, et qui au printemps se renfoncent dans le désert; d'autres

sont stables en Égypte, et y louent des terrains qu'ils ensemencent et

changent annuellement. Toutes observent entre elles des limites

convenues qu'elles ne franchissent point, sous peine de guerre. Toutes

ont à peu près le même genre de vie, les mêmes usages, les mêmes moeurs.

Ignorants et pauvres, les Bédouins conservent un caractère original,

distinct des nations qui les environnent. Pacifiques dans leur camp, ils

sont partout ailleurs dans un état habituel de guerre. Les laboureurs,

qu'ils pillent, les haïssent; les voyageurs, qu'ils dépouillent, en

médisent; les Turks, qui les craignent, les divisent et les corrompent.

On estime que leurs tribus en Égypte pourraient former trente mille

cavaliers; mais ces forces sont tellement dispersées et désunies, qu'on

les y traite comme des voleurs et des vagabonds.

Une seconde race d'habitants est celle des _Coptes_, appelés en arabe

_el Qoubt_. On en trouve plusieurs familles dans le Delta; mais le grand

nombre habitent le _Saïd_, où ils occupent quelquefois des villages

entiers. L'histoire et la tradition attestent qu'ils descendent du

peuple dépouillé par les Arabes, c'est-à-dire de ce mélange d'Égyptiens,

de Perses, et surtout de Grecs qui, sous les Ptolémées et les

Constantins, ont si long-temps possédé l'Égyte. Ils diffèrent des Arabes

par leur religion, qui est le christianisme; mais ils sont encore

distincts des chrétiens par leur secte, qui est celle d'Eutychès. Leur

adhésion aux opinions théologiques de cet homme leur a attiré de la part

des autres Grecs des persécutions qui les ont rendus irréconciliables.

Lorsque les Arabes conquirent le pays, ils en profitèrent pour les

affaiblir mutuellement. Les _Coptes_ ont fini par expulser leurs rivaux;

et comme ils connaissent de tout temps l'administration intérieure de

l'Égypte, ils sont devenus les dépositaires des registres des terres et

des tribus. Sous le nom d'_écrivains_, ils sont au Kaire les

_intendants_, les _secrétaires_ et les _traitants_ du gouvernement et

des beks. Ces _écrivains_, méprisés des _Turks_ qu'ils servent, et haïs

des paysans qu'ils vexent, forment une espèce de corps dont est chef

l'écrivain du _commandant_ principal. C'est lui qui dispose de tous les

emplois de cette partie, qu'il n'accorde, selon l'esprit de ce

gouvernement, qu'à prix d'argent.

On prétend que le nom de _Coptes_ leur vient de la ville de _Coptos_, où

ils se retirèrent, dit-on, lors des persécutions des Grecs; mais je lui

crois une origine plus naturelle et plus ancienne. Le terme arabe

_Qoubti_, un _Copte_, me semble une altération évidente du grec

_Ai-goupti-os_, un _Égyptien_; car on doit remarquer que _y_ était

prononcé _ou_ chez les anciens Grecs, et que les Arabes n'ayant, ni _g_

devant _a o u_, ni la lettre _p_, remplacent toujours ces lettres par

_q_ et _b_: les _Coptes_ sont donc proprement les représentans des

_Égyptiens_[52]; et il est un fait singulier qui rend cette acception

encore plus probable. En considérant le visage de beaucoup d'individus

de cette race, j'y ai trouvé un caractère particulier qui a fixé mon

attention: tous ont un ton de peau jaunâtre et fumeux, qui n'est ni grec

ni arabe; tous ont le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez écrasé, la

lèvre grosse; en un mot, une vraie figure de mulâtre. J'étais tenté de

l'attribuer au climat[53], lorsque, ayant été visiter le Sphinx, son

aspect me donna le mot de l'énigme. En voyant cette tête caractérisée

_nègre_ dans tous ses traits, je me rappelai ce passage remarquable

d'Hérodote, où il dit[54]: _Pour moi, j'estime que les Colches sont une

colonie des Égyptiens, parce que, comme eux, ils ont la peau noire et

les cheveux crépus_; c'est-à-dire, que les anciens Égyptiens étaient de

vrais nègres de l'espèce de tous les naturels d'Afrique[55]; et dès lors

on explique comment leur sang, allié depuis plusieurs siècles à celui

des Romains et des Grecs, a dû perdre l'intensité de sa première

couleur, en conservant cependant l'empreinte de son moule originel. On

peut même donner à cette observation une étendue très-générale, et poser

en principe que la physionomie est une sorte de monument propre en bien

des cas à constater ou éclaircir les témoignages de l'histoire, sur les

origines des peuples. Parmi nous, un laps de neuf cents ans n'a pu

effacer la nuance qui distinguait les habitans des Gaules, de ces

_hommes du Nord_, qui, sous Charles-le-Gros, vinrent occuper la plus

riche de nos provinces. Les voyageurs qui vont par mer de Normandie en

Danemarck, parlent avec surprise de la ressemblance fraternelle des

habitans de ces deux contrées, conservée malgré la distance des lieux et

des temps. La même observation se présente, quand on passe de Franconie

en Bourgogne; et si l'on parcourait avec attention la France,

l'Angleterre ou toute autre contrée, on y trouverait la trace des

émigrations écrite sur la face des habitans. Les Juifs n'en portent-ils

pas d'ineffaçables, en quelque lieu qu'ils soient établis? Dans les

états où la noblesse représente un peuple étranger introduit par

conquête, si cette noblesse ne s'est point alliée aux indigènes, ses

individus ont une empreinte particulière. Le sang kalmouque se distingue

encore dans l'Inde; et si quelqu'un avait étudié les diverses nations

de l'Europe et du nord de l'Asie, il retrouverait peut-être des

analogies qu'on a oubliées.

Mais en revenant à l'Égypte, le fait qu'elle rend à l'histoire offre

bien des réflexions à la philosophie. Quel sujet de méditation, de voir

la barbarie et l'ignorance actuelle des Coptes, issues de l'alliance du

génie profond des Égyptiens et de l'esprit brillant des Grecs; de penser

que cette race d'hommes noirs, aujourd'hui notre esclave et l'objet de

nos mépris, est celle-là même à laquelle nous devons nos arts, nos

sciences, et jusqu'à l'usage de la parole; d'imaginer enfin que c'est au

milieu des peuples qui se disent les plus amis de la liberté et de

l'humanité, que l'on a sanctionné le plus barbare des esclavages, et mis

en problème _si les hommes noirs ont une intelligence de l'espèce des

blancs_!

Le langage est un autre monument dont les indications ne sont pas moins

justes ni moins instructives. Celui dont usaient ci-devant les _Coptes_,

s'accorde à constater les faits que j'établis. D'un côté, la forme de

leurs lettres et la majeure partie de leurs mots démontrent que la

nation grecque, dans un séjour de mille ans, a imprimé fortement son

empreinte sur l'Égypte[56]; mais d'autre part, l'alphabet copte a cinq

lettres, et le dictionnaire beaucoup de mots qui sont comme les débris

et les restes de l'ancien égyptien. Ces mots, examinés avec critique,

ont une analogie sensible avec les idiomes des anciens peuples

adjacents, tels que les Arabes, les Éthiopiens, les Syriens et même les

riverains de l'Euphrate; et l'on peut établir comme un fait certain que

toutes ces langues ne furent que des dialectes dérivés d'un fonds

commun. Depuis plus de trois siècles, celui des Coptes est tombé en

désuétude; les Arabes conquérants, en dédaignant l'idiome des peuples

vaincus, leur ont imposé avec leur joug, l'obligation d'apprendre leur

langue. Cette obligation même devint une loi, lorsque, sur la fin du

premier siècle de l'_hedjire_, le kalife _Ouâled I^{er}_ prohiba la

langue grecque dans tout son empire: de ce moment l'arabe prit un

ascendant universel; et les autres langues, reléguées dans les livres,

ne subsistèrent plus que pour les savants qui les négligèrent. Tel a été

le sort du copte dans les livres de dévotion et d'église, les seuls

connus où il existe: les prêtres et les moines ne l'entendent plus; et

en Égypte comme en Syrie, musulman ou chrétien, tout parle arabe et

n'entend que cette langue.

Il se présente à ce sujet des observations qui, dans la géographie et

l'histoire, ne sont pas sans importance. Les voyageurs, en traitant des

pays qu'ils ont vus, sont dans l'usage et souvent dans l'obligation de

citer des mots de la langue qu'on y parle. C'est une obligation, par

exemple, s'il s'agit de noms propres de peuples, d'hommes, de villes, de

rivières et d'autres objets particuliers au pays; mais de là est survenu

l'abus, que transportant les mots d'une langue à l'autre, on les a

défigurés à les rendre méconnaissables. Ceci est arrivé surtout aux pays

dont je traite; et il en est résulté, dans les livres d'histoire et de

géographie, un chaos incroyable. Un Arabe qui saurait le français, ne

reconnaîtrait pas dans nos cartes dix mots de sa langue, et nous-mêmes

lorsque nous l'avons apprise, nous éprouvons le même inconvénient. Il a

plusieurs causes.

1º L'ignorance où sont la plupart des voyageurs de la langue arabe, et

surtout de sa prononciation; et cette ignorance a été cause que leur

oreille, novice à des sons étrangers, en a fait une comparaison vicieuse

aux sons de leur propre langue.

2º La nature de plusieurs prononciations qui n'ont point d'analogies

dans la langue où on les transporte. Nous l'éprouvons tous les jours

dans le _th_ des Anglais et dans le _jota_ des Espagnols: quiconque ne

les a pas entendus, ne peut s'en faire une idée; mais c'est bien pis

avec les Arabes, dont la langue a trois voyelles et sept à huit

consonnes étrangères aux Européens. Comment les peindre pour leur

conserver leur nature, et ne les pas confondre avec d'autres qui font

des sens différents[57]?

3º Enfin, une troisième cause de désordre est la conduite des écrivains

dans la rédaction des livres de cartes. En empruntant leurs

connaissances de tous les Européens qui ont voyagé en Orient, ils ont

adopté l'orthographe des noms propres, telle qu'ils l'ont trouvée dans

chacun; mais ils n'ont pas fait attention que les diverses nations de

l'Europe, en usant également des lettres romaines, leur donnent des

valeurs différentes. Par exemple, l'_u_ des Italiens n'est pas notre

_u_, mais _ou_; leur _gh_, n'est pas _gé_, mais _gué_; leur _c_, n'est

pas _cé_, mais _tché_: de là une diversité apparente de mots qui sont

cependant les mêmes. C'est ainsi que celui qu'on doit écrire en

français, _chaik_ ou _chêk_, est écrit tour à tour _schek_[58], _shekh_,

_schech_, _sciek_, selon qu'on l'a tiré de l'anglais, de l'allemand ou

de l'italien, chez qui ces combinaisons de _sh_, _sch_, _sc_, ne sont

que notre _che_. Les Polonais écriraient _szech_, et les Espagnols,

_chej_; cette différence de finale, _j_, _ch_, et _kh_, vient de ce que

la lettre arabe est le _jota_ espagnol, _ch_ allemand[59], qui n'existe

point chez les Anglais, les Français et les Italiens. C'est encore par

des raisons semblables, que les Anglais écrivent _Rooda_, l'île que les

Italiens écrivent _Ruda_, et que nous devons prononcer comme les Arabes,

_Rouda_; que Pocoke écrit _harammé_, pour _harâmi_, un _voleur_; que

Niebuhr écrit _dsjebel_, pour _djebel_, une _montagne_; que d'Anville,

qui a beaucoup usé de mémoires anglais, écrit _Shâm_ pour _Châm_, la

_Syrie_, _wadi_ pour _ouâdi_, une vallée, et mille autres exemples.

Par là, comme je l'ai dit, s'est introduit un désordre d'orthographe qui

confond tout; et si l'on n'y remédie, il en résultera pour le moderne,

l'inconvénient dont on se plaint pour l'ancien. C'est avec leur

ignorance des langues _barbares_, et avec leur manie d'en plier les sons

à leur gré, que les Grecs et les Romains nous ont fait perdre la trace

des noms originaux, et nous ont privés d'un moyen précieux de

reconnaître l'état ancien dans celui qui subsiste. Notre langue, comme

la leur, a cette délicatesse; elle dénature tout, et notre oreille

rejette comme barbare tout ce qui lui est inusité. Sans doute il est

inutile d'introduire des sons nouveaux; mais il serait à propos de nous

rapprocher de ceux que nous traduisons, et de leur assigner, pour

représentants, les plus rapprochés des nôtres, en leur ajoutant des

signes convenus. Si chaque peuple en faisait autant, la nomenclature

deviendrait une, comme ses modèles[60]; et ce serait un premier pas vers

une opération qui devient de jour en jour plus pressante et plus facile,

un alphabet général qui puisse convenir à toutes les langues, ou du

moins à celles de l'Europe. Dans le cours de cet ouvrage, je citerai le

moins qu'il me sera possible de mots arabes; mais lorsque j'y serai

obligé, qu'on ne s'étonne pas si je m'éloigne souvent de l'orthographe

de la plupart des voyageurs. A en juger par ce qu'ils ont écrit, il ne

paraît pas qu'aucun ait saisi les vrais éléments de l'alphabet arabe, ni

connu les principes à suivre dans la translation des mots à notre

écriture[61]. Je reviens à mon sujet.

Une troisième race d'habitants en Égypte est celle des _Turks_, qui sont

les maîtres du pays, ou qui du moins en ont le titre. Dans l'origine,

ce nom de Turk n'était point particulier à la nation à qui nous

l'appliquons; il désignait en général des peuples répandus à l'orient et

même au nord de la mer Caspienne, jusqu'au-delà du lac Aral, dans les

vastes contrées qui ont pris d'eux leur dénomination de

_Tourk-estân_[62]. Ce sont ces mêmes peuples dont les anciens Grecs ont

parlé sous le nom de Parthes, de Massagètes, et même de Scythes, auquel

nous avons substitué celui de _Tartares_. Pasteurs et vagabonds comme

les Arabes bedouins, ils se montrèrent, dans tous les temps, guerriers

farouches et redoutables. Ni Kyrus ni Alexandre ne purent les subjuguer;

mais les Arabes furent plus heureux. Environ quatre-vingts ans après

Mahomet, ils entrèrent, par ordre du kalife _Ouâled I_, dans les pays

des Turks, et leur firent connaître leur religion et leurs armes. Ils

leur imposèrent même des tributs; mais l'anarchie s'étant glissée dans

l'empire, les gouverneurs rebelles se servirent d'eux pour résister aux

_kalifes_, et ils furent mêlés dans toutes les affaires. Ils ne

tardèrent pas d'y prendre un ascendant qui dérivait de leur genre de

vie. En effet, toujours sous des tentes, toujours les armes à la main,

ils formaient un peuple guerrier, et une milice rompue à toutes les

manoeuvres des combats. Ils étaient divisés, comme les Bedouins, en

tribus ou _camps_, appelés dans leur langue _ordou_, dont nous avons

fait _horde_, pour désigner leurs peuplades. Ces tribus, alliées ou

divisées entre elles pour leurs intérêts, avaient sans cesse des guerres

plus ou moins générales; et c'est à raison de cet état, que l'on voit

dans leur histoire plusieurs peuples également nommés _Turks_,

s'attaquer, se détruire et s'expulser tour à tour. Pour éviter la

confusion, je réserverai le nom de _Turks_ propres à ceux de

Constantinople, et j'appellerai _Turkmans_ ceux qui les précédèrent.

Quelques hordes de _Turkmans_ ayant donc été introduites dans l'empire

arabe, elles parvinrent en peu de temps à faire la loi à ceux qui les

avaient appelées comme alliées ou comme stipendiaires. Les _kalifes_ en

firent eux-mêmes une expérience remarquable. _Motazzam_[63], frère et

successeur d'_Almamoun_, ayant pris pour sa garde un corps de Turkmans,

se vit contraint de quitter Bagdad à cause de leurs désordres. Après

lui, leur pouvoir et leur insolence s'accrurent au point qu'ils

devinrent les arbitres du trône et de la vie des princes; ils en

massacrèrent trois en moins de trois ans. Les kalifes, délivrés de cette

première tutelle, ne devinrent pas plus sages. Vers 935,

_Radi-b'ellah_[64] ayant encore déposé son autorité dans les mains d'un

Turkman, ses successeurs retombèrent dans les premières chaînes; et sous

la garde des _emirs-el-omara_, ils ne furent plus que des fantômes de

puissance. Ce fut dans les désordres de cette anarchie qu'une foule de

_hordes_ turkmanes pénétrèrent dans l'empire, et qu'elles fondèrent

divers états indépendants, plus ou moins passagers, dans le _Kerman_, le

_Korasan_, à _Iconium_, à _Alep_, à _Damas_ et en _Égypte_.

Jusqu'alors les Turks actuels, distingués par le nom d'_Ogouzians_,

étaient restés à l'orient de la Caspienne et vers le Djihoun; mais dans

les premières années du 13^{e} siècle, _Djenkiz-Kan_ ayant amené toutes

les tribus de la haute Tartarie contre les princes de _Balk_ et de

_Samarqand_, les Ogouzians ne jugèrent pas à propos d'attendre les

_Mogols_: ils partirent sous les ordres de leur chef _Soliman_, et

poussant devant eux leurs troupeaux, ils vinrent (en 1214) camper dans

l'_Aderbedjân_, au nombre de cinquante mille cavaliers. Les Mogols les y

suivirent, et les poussèrent plus à l'ouest dans l'Arménie. Soliman

s'étant noyé (en 1220) en voulant passer l'Euphrate à cheval, _Ertogrul_

son fils prit le commandement des hordes, et s'avança dans les plaines

de l'Asie mineure, où des pâturages abondants attiraient ses troupeaux.

La bonne conduite de ce chef lui procura dans ces contrées une force et

une considération qui firent rechercher son alliance par d'autres

princes. De ce nombre fut le Turkman _Ala-el-din_, sultan à Iconium. Cet

Ala-el-din se voyant vieux et inquiété par les Tartares de

_Djenkiz-Kan_, accorda des terres aux Turks d'Ertogrul, et le fit même

général de toutes ses troupes. Ertogrul répondit à la confiance du

sultan, battit les _Mogols_, acquit de plus en plus du crédit et de la

puissance, et les transmit à son fils _Osman_, qui reçut d'un

_Ala-el-din_, successeur du premier, le Qofetân, le tambour et les

queues de cheval, symboles du commandement chez tous les Tartares. Ce

fut cet _Osman_ qui, pour distinguer ses _Turks_ des autres, voulut

qu'ils portassent désormais son nom, et qu'on les appelât _Osmanlès_,

dont nous avons fait Ottomans[65]. Ce nouveau nom devint bientôt

redoutable aux Grecs de Constantinople, sur qui Osman envahit des

terrains assez considérables pour en faire un royaume puissant. Bientôt

il lui en donna le titre, en prenant lui-même, en 1300, la qualité de

_soltân_, qui signifie _souverain absolu_. On sait comment ses

successeurs, héritiers de son ambition et de son activité, continuèrent

de s'agrandir aux dépens des Grecs; comment de jour en jour, leur

enlevant des provinces en Europe et en Asie, ils les resserrèrent jusque

dans les murs de Constantinople; et comment enfin Mahomet II, fils

d'Amurat, ayant emporté cette ville en 1453, anéantit ce rejeton de

l'empire de Rome. Alors les Turks, se trouvant libres des affaires

d'Europe, reportèrent leur ambition sur les provinces du midi. Bagdâd,

subjuguée par les Tartares, n'avait plus de kalifes depuis deux cents

ans[66]; mais une nouvelle puissance formée en Perse, avait succédé à

une partie de leurs domaines. Une autre, formée dans l'Égypte, dès le

dixième siècle, et subsistant alors sous le nom de _Mamlouks_, en avait

détaché la Syrie et le Diarbekr. Les Turks se proposèrent de dépouiller

ces rivaux. _Bayazid_, fils de Mahomet, exécuta une partie de ce dessein

contre le _sofi_ de Perse, en s'emparant de l'Arménie; et Sélim son fils

le compléta contre les _Mamlouks_. Ce sultan les ayant attirés près

d'Alep en 1517, sous prétexte de l'aider dans la guerre de Perse, tourna

subitement ses armes contre eux, et leur enleva de suite la Syrie et

l'Égypte, où il les poursuivit. De ce moment le sang des Turks fut

introduit dans ce pays; mais il s'est peu répandu dans les villages. On

ne trouve presque qu'au Kaire des individus de cette nation: ils y

exercent les arts, et occupent les emplois de religion et de guerre.

Ci-devant ils y joignaient toutes les places du gouvernement; mais

depuis environ trente ans, il s'est fait une révolution tacite, qui,

sans leur ôter le titre, leur a dérobé la réalité du pouvoir.

Cette révolution a été l'ouvrage d'une quatrième et dernière race, dont

il nous reste à parler. Ses individus, nés tous au pied du Caucase, se

distinguent des autres habitans par la couleur blonde de leurs cheveux,

étrangère aux naturels de l'Égypte. C'est cette espèce d'hommes que nos

croisés y trouvèrent dans le treizième siècle, et qu'ils appelèrent

_Mamelus_, ou plus correctement _Mamlouks_. Après avoir demeuré presque

anéantis pendant deux cent trente ans sous la domination des Ottomans,

ils ont trouvé moyen de reprendre leur prépondérance. L'histoire de

cette milice, les faits qui l'amenèrent pour la première fois en Égypte,

la manière dont elle s'y est perpétuée et rétablie, enfin son genre de

gouvernement, sont des phénomènes politiques si bizarres, qu'il est

nécessaire de donner quelques pages à leur développement.

CHAPITRE II.

Précis de l'histoire des Mamlouks.

Les Grecs de Constantinople, avilis par un gouvernement despotique et

bigot, avaient vu, dans le cours du septième siècle, les plus belles

provinces de leur empire devenir la proie d'un peuple nouveau. Les

Arabes, exaltés par le fanatisme de _Mahomet_, et plus encore par le

délire de jouissances jusqu'alors inconnues, avaient conquis, en

quatre-vingts ans, tout le nord de l'Afrique jusqu'aux Canaries, et tout

le midi de l'Asie jusqu'à l'Indus et aux déserts tartares. Mais le livre

du _prophète_, qui enseignait la méthode des ablutions, des jeûnes et

des prières, n'avait point appris la science de la législation, ni ces

principes de la morale naturelle, qui sont la base des empires et des

sociétés. Les Arabes savaient vaincre et nullement gouverner: aussi

l'édifice informe de leur puissance ne tarda-t-il pas de s'écrouler. Le

vaste empire des _kalifes_, passé du despotisme à l'anarchie, se

démembra de toutes parts. Les gouverneurs temporels, désabusés de la

sainteté de leur chef spirituel, s'érigèrent partout en souverains, et

formèrent des états indépendants. L'Égypte ne fut pas la dernière à

suivre cet exemple; mais ce ne fut qu'en 969[67] qu'il s'y établit une

puissance régulière, dont les princes, sous le nom de _kalifes

fâtmîtes_, disputèrent à ceux de Bagdâd jusqu'au titre de leur dignité.

Ces derniers, à cette époque, privés de leur autorité par la milice

turkmane, n'étaient plus capables de réprimer ces prétentions. Ainsi les

_kalifes_ d'Égypte restèrent maîtres paisibles de ce riche pays, et ils

en eussent pu former un état puissant. Mais toute l'histoire des Arabes

s'accorde à prouver que cette nation n'a jamais connu _la science du

gouvernement_. Les souverains d'Égypte, despotes comme ceux de Bagdâd,

marchèrent par les mêmes routes à la même destinée. Ils se mêlèrent de

querelles de sectes, ils en firent même de nouvelles, et persécutèrent

pour avoir des prosélytes. L'un d'eux, nommé _Hâkem-b'amr-ellâh_[68],

eut l'extravagance de se faire reconnaître pour dieu incarné, et la

barbarie de mettre le feu au Kaire pour se désennuyer. D'autres

dissipèrent les fonds publics par un luxe bizarre. Le peuple foulé les

prit en aversion; et leurs courtisans, enhardis par leur faiblesse,

aspirèrent à les dépouiller. Tel fut le cas d'_Adhad-el-dîn_, dernier

rejeton de cette race. Après une invasion des croisés, qui lui avaient

imposé un tribut, un de ses généraux, déposé, le menaça de lui enlever

un pouvoir dont il se montrait peu digne. Se sentant incapable de

résister par lui-même, et sans espoir dans sa nation qu'il avait

aliénée, il eut recours aux étrangers. En vain le raisonnement et

l'expérience de tous les temps lui dictaient que ces étrangers,

dépositaires de sa personne, en seraient aussi les maîtres; une première

imprudence en nécessita une seconde: il appela une race de Turkmans et

de Kourdes qui s'étaient fait un état dans le nord de la Syrie, et il

implora _Nour-el-dîn_, souverain d'Alep, qui dévorant déja l'Égypte, se

hâta d'y envoyer une armée. Elle délivra effectivement _Adhad_ du tribut

des Francs et des prétentions de son général; mais le kalife ne fit que

changer d'ennemis: on ne lui laissa que l'ombre de la puissance; et

_Selâh-el-dîn_, qui prit, en 1171, le commandement des troupes, finit

par le faire étrangler. C'est ainsi que les Arabes d'Égypte furent

assujettis à des étrangers, dont les princes commencèrent une nouvelle

dynastie dans la personne de _Selâh-el-dîn_.

Pendant que ces choses se passaient en Égypte, pendant que les croisés

d'Europe se faisaient chasser de Syrie pour leurs désordres, des

mouvements extraordinaires préparaient d'autres révolutions dans la

haute Asie. Djenkiz-Kan, devenu seul chef de presque toutes les hordes

tartares, n'attendait que le moment d'envahir les états voisins: une

insulte faite à des marchands sous sa protection, détermina sa marche

contre le sultan de Balk et l'orient de la Perse. Alors, c'est-à-dire

vers 1218, ces contrées devinrent le théâtre d'une des plus sanglantes

calamités dont l'histoire des conquérants fasse mention. Les Mogols, le

fer et la flamme à la main, pillant, égorgeant, brûlant, sans

distinction d'âge ni de sexe, réduisirent tout le pays du Sihoun au

Tigre en un désert de cendres et d'ossements. Ayant passé au nord de la

Caspienne, ils poussèrent leurs ravages jusque dans la Russie et le

Cuban. Ce fut cette expédition, arrivée en 1227, dont les suites

introduisirent les Mamlouks en Égypte. Les Tartares, las d'égorger,

avaient ramené une foule de jeunes esclaves des deux sexes; leurs camps

et les marchés de l'Asie en étaient remplis. Les successeurs de

_Selâh-el-dîn_, qui, à titre de _Turkmans_, conservaient des

correspondances vers la Caspienne, virent dans cette rencontre une

occasion de se former à bon marché une milice dont ils connaissaient la

beauté et le courage. Vers l'an 1230, l'un d'eux fit acheter jusqu'à

12,000 jeunes gens qui se trouvèrent _Tcherkâsses_, _Mingreliens_ et

_Abazans_. Il les fit élever dans les exercices militaires, et en peu de

temps il eut une légion des plus beaux et des meilleurs soldats de

l'Asie, mais aussi des plus mutins, comme il ne tarda pas de

l'éprouver. Bientôt cette milice, semblable aux gardes prétoriennes,

lui fit la loi. Elle fut encore plus audacieuse sous son successeur,

qu'elle déposa. Enfin, en 1250, peu après le désastre de saint Louis,

ces soldats tuèrent le dernier prince _turkman_, et lui substituèrent un

de leurs chefs, avec le titre de _sultan_[69], en gardant pour eux celui

de _Mamlouks_, qui signifie un esclave militaire[70].

Telle est cette milice d'esclaves devenus despotes, qui depuis plusieurs

siècles régit les destins de l'Égypte. Dès l'origine, les effets

répondirent aux moyens: sans contrat social entre eux que l'intérêt du

moment, sans droit public avec la nation que celui de la conquête, les

Mamlouks n'eurent pour règle de conduite et de gouvernement que la

violence d'une soldatesque effrenée et grossière. Le premier chef qu'ils

élurent, ayant occupé cet esprit turbulent à la conquête de la Syrie, il

obtint un règne de 17 ans; mais depuis lui pas un seul n'est parvenu à

ce terme. Le fer, le cordon, le poison, le meurtre public ou

l'assassinat privé, ont été le sort d'une suite de tyrans, dont on

compte 47 dans une espace de 257 ans. Enfin, en 1517, Sélim, sultan des

Ottomans, ayant pris et fait pendre Toumâm-bek, leur dernier chef, mit

fin à cette dynastie[71].

Selon les principes de la politique turke, Sélim devait exterminer tout

le corps des Mamlouks; mais une vue plus raffinée le fit pour cette fois

déroger à l'usage. Il sentit, en établissant un pacha dans l'Égypte, que

l'éloignement de la capitale deviendrait une grande tentation de

révolte, s'il lui confiait la même autorité que dans les autres

provinces. Pour parer à cet inconvénient, il combina une forme

d'administration telle, que les pouvoirs, partagés entre plusieurs

corps, gardassent un équilibre qui les tînt tous dans sa dépendance: la

portion des Mamlouks échappés à son premier massacre lui parut propre à

ce dessein. Il établit donc un _diouân_, ou _conseil_ de régence, qui

fut composé du pacha et des chefs des 7 corps militaires. L'office du

pacha fut de notifier à ce conseil les ordres de la _Porte_, de faire

passer le tribut, de veiller à la sûreté du pays contre les ennemis

extérieurs, de s'opposer à l'agrandissement des divers partis; de leur

côté, les membres du conseil eurent le droit de rejeter les ordres du

pacha, en motivant les refus; de le déposer même, et de ratifier toutes

les ordonnances civiles ou politiques. Quant aux _Mamlouks_, il fut

arrêté qu'on prendrait parmi eux les 24 gouverneurs ou beks des

provinces: on leur confia le soin de contenir les Arabes, de veiller à

la perception des tributs et à toute la police intérieure; mais leur

autorité fut purement passive, et ils ne durent être que les instruments

des volontés du conseil. L'un d'eux, résidant au Kaire, eut le titre de

_chaik-el-beled_[72], qu'on doit traduire par _gouverneur de la ville_,

dans un sens purement civil, c'est-à-dire, sans aucun pouvoir militaire.

Le sultan établit aussi des tributs, dont une partie fut destinée à

soudoyer 20,000 hommes de pied et un corps de 12,000 cavaliers,

résidants sur le pays: l'autre, à procurer à la Mekke et à Médine des

provisions de blé dont elles manquent; et la troisième, à grossir le

kazné ou trésor de Constantinople, et à soutenir le luxe du _sérail_.

Du reste, le peuple, qui devait subvenir à ces dépenses, ne fut compté,

comme l'a très-bien observé Savary, que comme un agent passif, et resta

soumis comme auparavant à toute la rigueur d'un despotisme militaire.

Cette forme de gouvernement n'a pas mal répondu aux intentions de Sélim,

puisqu'elle a duré plus de 2 siècles; mais depuis 50 ans, la Porte

s'étant relâchée de sa vigilance, il s'est introduit des nouveautés dont

l'effet a été de multiplier les _Mamlouks_; de reporter en leurs mains

les richesses et le crédit, et enfin, de leur donner sur les Ottomans un

ascendant qui a réduit à peu de chose le pouvoir de ceux-ci. Pour

concevoir cette révolution, il faut connaître par quels moyens les

_Mamlouks_ se sont perpétués et multipliés en Égypte.

En les voyant subsister en ce pays depuis plusieurs siècles, on croirait

qu'ils s'y sont reproduits par la voie ordinaire de la génération; mais

si leur premier établissement fut un fait singulier, leur perpétuation

en est un autre qui n'est pas moins bizarre. Depuis 550 ans qu'il y a

des _Mamlouks_ en Égypte, pas un seul n'a donné lignée subsistante; il

n'en existe pas une famille à la seconde génération: tous leurs enfants

périssent dans le premier ou le second âge. Les Ottomans sont presque

dans le même cas, et l'on observe qu'ils ne s'en garantissent qu'en

épousant des femmes indigènes, ce que les _Mamlouks_ ont toujours

dédaigné[73]. Qu'on explique pourquoi des hommes bien constitués, mariés

à des femmes saines, ne peuvent naturaliser sur les bords du Nil un sang

formé aux pieds du Caucase, et qu'on se rappelle que les plantes

d'Europe refusent également d'y maintenir leur espèce; on pourra hésiter

de croire ce double phénomène; mais il n'en est pas moins constant, et

il ne paraît pas nouveau; les anciens ont des observations qui y sont

analogues: ainsi, lorsque Hippocrate[74] dit que chez les Scythes et les

Égyptiens, tous les individus se ressemblent, et que ces deux nations

ne ressemblent à aucune autre; lorsqu'il ajoute que dans le pays de ces

deux peuples, le climat, les saisons, les éléments et le terrain ont une

uniformité qu'ils n'ont point ailleurs, n'est-ce pas reconnaître cette

espèce d'intolérance dont je parle? Quand de tels pays impriment un

caractère si particulier à ce qui leur appartient, n'est-ce pas une

raison de repousser tout ce qui leur est étranger? Il semble alors que

le seul moyen de naturalisation pour les animaux et pour les plantes,

est de se ménager une affinité avec le climat, en s'alliant aux espèces

indigènes; et les _Mamlouks_, ainsi que je l'ai dit, s'y sont refusés.

Le moyen qui les a perpétués et multipliés est donc le même qui les y a

établis; c'est-à-dire qu'ils se sont régénérés par des esclaves

transportés de leur pays originel. Depuis les Mogols, ce commerce n'a

pas cessé sur les bords du Kuban et du Phase[75]; comme en Afrique, il

s'y entretient, et par les guerres que se font les nombreuses peuplades

de ces contrées, et par la misère des habitants qui vendent leurs

propres enfants pour vivre. Ces esclaves des deux sexes, transportés

d'abord à Constantinople, sont ensuite répandus dans tout l'empire, où

ils sont achetés par les gens riches. Les Turks, en s'emparant de

l'Égypte, auraient dû sans doute y prohiber cette dangereuse

marchandise: ne l'ayant pas fait, ils se sont attiré le revers qui

aujourd'hui les dépossède; ce revers a été préparé de longue main par

plusieurs abus. Depuis long-temps la Porte négligeait les affaires de

cette province. Pour contenir les pachas, elle avait laissé le divan

étendre son pouvoir, et les chefs des _janissaires_ et des _azâbs_

étaient devenus tout-puissants. Les soldats eux-mêmes, devenus citoyens

par les mariages qu'ils avaient contractés, n'étaient plus les créatures

de Constantinople. Un changement arrivé dans la discipline avait aggravé

le désordre. Dans l'origine, les sept corps militaires avaient des

caisses communes; et quoique la société fût riche, les particuliers, ne

disposant de rien, ne pouvaient rien. Les chefs, que cette disposition

gênait, eurent le crédit de la faire abolir, et ils obtinrent la

permission de posséder des propriétés foncières, des terres et des

villages. Or, comme ces terres et ces villages dépendaient des

gouverneurs _mamlouks_, il fallut les ménager, pour qu'ils ne les

grevassent point. De ce moment, les _beks_ acquirent une influence sur

les gens de guerre, qui jusqu'alors les avaient dédaignés; et cette

influence devint d'autant plus grande, que leur gestion leur procurait

des richesses considérables: ils les employèrent à se faire des amis et

des créatures; ils multiplièrent leurs esclaves, et après les avoir

affranchis, ils les poussèrent de tout leur crédit aux grades de la

milice et du gouvernement. Ces parvenus conservant pour leurs patrons un

respect que l'usage de l'Orient consacre, ils leur formèrent des

factions dévouées à toutes leurs volontés. Telle fut la marche par

laquelle _Ybrahim_, l'un des kiâyas[76] ou colonels vétérans des

_janissaires_, parvint vers 1746 à se saisir de tous les pouvoirs: il

avait tellement multiplié et avancé ses affranchis, que sur les 24 beks

que l'on devait compter, il y en avait 8 de sa _maison_. Il en retirait

une prépondérance d'autant plus certaine, que le pacha laissait toujours

des places vacantes pour en percevoir les émoluments. D'autre part, ses

largesses lui avaient attaché les officiers et les soldats de son corps.

Enfin l'association de _Rodoan_, le plus accrédité des colonels _azâbs_,

mettait le sceau à sa puissance. Le pacha, maîtrisé par cette faction,

ne fut plus qu'un fantôme, et les ordres du sultan s'évanouirent devant

ceux d'Ybrahim. A sa mort, arrivée en 1757, sa _maison_, c'est-à-dire

ses affranchis, divisés entre eux, mais réunis contre les autres,

continuèrent de faire la loi. Rodoan, qui avait succédé à son collègue,

ayant été chassé et tué par une cabale de jeunes _beks_, on vit divers

_commandants_ se succéder dans un assez court espace. Enfin, vers 1766,

un des principaux acteurs des troubles, _Ali-bek_, qui pendant plusieurs

années a fixé l'attention de l'Europe, prit un ascendant décidé sur ses

rivaux, et sous le titre d'_émir-hadj_ et de _chaik-el-beled_, parvint à

s'arroger toute la puissance. L'histoire des Mamlouks étant liée à la

sienne, nous allons continuer l'une en exposant l'autre.

CHAPITRE III.

Précis de l'histoire d'Ali-Bek[77].

La naissance d'Ali-bek est soumise aux mêmes incertitudes que celle de

la plupart des _Mamlouks_. Vendus en bas âge par leurs parents, ou

enlevés par des ennemis, ces enfants conservent peu le souvenir de leur

origine et de leur patrie, souvent même ils les cèlent. L'opinion là

plus accréditée sur Ali est qu'il naquit parmi les Abazans, l'un des

peuples qui habitent le Caucase, et dont les esclaves sont les plus

recherchés[78]. Les marchands qui font ce commerce le transportèrent,

dans l'une de leurs cargaisons annuelles, au Kaire: il y fut acheté par

les frères Isaac et Yousef, juifs douaniers, qui en firent présent à

Ybrahim Kiâya. On estime qu'il pouvait avoir alors 12 à 14 ans; mais les

Orientaux, tant musulmans que chrétiens, ne tenant point de registres de

naissance, on ne sait jamais leur âge précis. Ali, chez son nouveau

patron, remplit les fonctions des Mamlouks, qui sont presque en tout

celles des pages chez les princes. Il reçut l'éducation d'usage, qui

consiste à bien manier un cheval, à tirer la carabine et le pistolet, à

lancer le _djerid_, à frapper du sabre, et même un peu, à lire et à

écrire. Dans tous ces exercices, il montra une pétulance qui lui valut

le surnom turk de _djendâli_, c'est-à-dire, _fou_. Mais les soucis de

l'ambition parvinrent à le calmer. Vers l'âge de 18 à 20 ans, son patron

lui laissa croître la barbe, c'est-à-dire, qu'il l'affranchit; car chez

les Turks un visage sans moustaches et sans barbe n'appartient qu'aux

esclaves et aux femmes, et de là cette impression défavorable qu'ils

reçoivent du premier aspect de tout Européen. En l'affranchissant,

Ybrahim lui donna une femme, des revenus, et le promut au grade de

_kâchef_ ou _gouverneur_ de district; enfin il le mit au rang des 24

beks. Ces divers grades, le crédit et les richesses qu'il y acquit,

éveillèrent l'ambition d'Ali-bek. La mort de son patron, arrivée en

1757, ouvrit à ses projets une libre carrière. Il se mêla dans toutes

les intrigues qui se firent pour élever ou supplanter les commandants.

Rodoan Kiâya lui dut sa ruine. Après Rodoan, diverses factions portèrent

tour à tour leurs chefs à sa place. Celui qui l'occupait en 1762, était

Abd-el-Rahmân, peu puissant par lui-même, mais soutenu par plusieurs

maisons confédérées. Ali était alors _chaik-el-beled_; il saisit le

moment qu'Abd-el-Rahmân conduisait la caravane de la Mekke, pour le

faire exiler; mais lui-même eut bientôt son tour, et fut condamné à

passer à Gaze. Gaze, dépendant d'un pacha turk, n'était point un lieu

assez agréable ni assez sûr pour qu'il acceptât cet exil; aussi n'en

prit-il la route que par feinte, et dès le troisième jour il tourna vers

_Saïd_, où il fut rejoint par ses partisans. Ce fut à Djirdjé qu'un

séjour de 2 ans mûrit sa tête, et qu'il prépara les moyens d'obtenir et

d'assurer le pouvoir qu'il ambitionnait. Les amis que son argent lui fit

au Kaire l'ayant enfin rappelé en 1766, il parut subitement dans cette

ville, et en une seule nuit il tua 4 beks de ses ennemis, en exila 4

autres, et se trouva désormais chef du parti le plus nombreux. Devenu

dépositaire de toute l'autorité, il résolut de l'employer à s'agrandir

encore davantage. Son ambition ne se borna plus au simple titre de

_commandant_ ni de _quaiem-maquam_. La suzeraineté de Constantinople

offensa son orgueil, et il n'aspira pas moins qu'au titre de _sultan_

d'Égypte. Toutes ses démarches furent relatives à ce but: il chassa le

pacha, qui n'était plus qu'un être de représentation; il refusa le

tribut accoutumé; enfin, en 1768, il battit monnaie à son propre

coin[79]. La Porte ne vit pas sans indignation ces atteintes à son

autorité; mais pour les réprimer il eût fallu une guerre ouverte, et les

circonstances n'étaient pas favorables. L'Arabe _Dâher_, établi dans

_Acre_, tenait en échec la Syrie; et le divan de Constantinople, occupé

des affaires de la Pologne et des prétentions des Russes, n'avait

d'attention que pour le Nord. On tenta la voie usitée des capidjis; mais

le poison ou le poignard surent toujours prévenir le cordon qu'ils

portaient. _Ali-bek_, profitant des circonstances, poussa de plus en

plus ses entreprises et ses succès. Depuis plusieurs années, une partie

du Saïd était occupée par des chaiks arabes peu soumis. L'un d'eux,

nommé _Hammâm_, y formait une puissance capable d'inquiéter. Ali

commença par se délivrer de ce souci, et sous prétexte que ce chaik

recélait un dépôt confié par Ybrahim Kiâya, et qu'il accueillait des

rebelles, il envoya contre lui, en 1769, un corps, de Mamlouks commandé

par son favori Mohammad-bek qui détruisit en une seule journée Hammâm et

sa puissance.

La fin de cette même année vit une autre expédition dont les suites

devaient rejaillir jusque sur l'Europe. Ali-bek arma des vaisseaux à

_Suez_, et les chargeant de Mamlouks, il ordonna au bek _Hasan_ d'aller

occuper Djedda, port de la Mekke, pendant qu'un corps de cavalerie, sous

la conduite de _Mohammad-bek_, marcha par terre à la Mekke même, qui fut

prise sans coup férir et livrée au pillage. Son dessein était de faire

de Djedda l'entrepôt du commerce de l'Inde; et ce projet suggéré par un

jeune négociant vénitien[80] admis à sa confiance, devait faire

abandonner le trajet par le cap de Bonne-Espérance, et lui substituer

l'ancienne route de la Méditerranée et de la mer Rouge. Mais, sans

parler du revers qui termina cette entreprise[81], la suite des faits a

prouvé qu'on s'était trop pressé, et qu'avant d'introduire l'or dans un

pays, il faut y établir des lois.

Cependant Ali-bek, vainqueur d'un chaik du Saïd, et du chérif de la

Mekke, se crut fait désormais pour commander au monde entier. Ses

courtisans lui dirent qu'il était aussi puissant que le sultan de

Constantinople, et il le crut comme ses courtisans. Un peu de

raisonnement lui eût démontré que la proportion de l'Égypte au reste de

l'empire n'en fait qu'un bien petit état, et que 7 ou 8,000 cavaliers

qu'il commandait étaient peu de chose en comparaison de 100,000

janissaires dont le sultan pouvait disposer; mais les Mamlouks ne savent

point de géographie; et Ali, qui voyait l'Égypte de près, la trouvait

plus grande que la Turkie qu'il voyait de loin. Il résolut donc de

commencer le cours de ses conquêtes. La Syrie, qui était à sa porte, fut

naturellement la première qu'il se proposa: tout favorisait ses vues. La

guerre des Russes, ouverte en 1769, occupait toutes les forces des Turks

dans le Nord. Le chaik Dâher, révolté, était un allié puissant et

fidèle; enfin les concussions du pacha de Damas, en disposant les

esprits à la révolte, offraient la plus belle occasion d'envahir son

gouvernement, et de mériter le titre de libérateur des peuples. Ali

saisit très-bien cet ensemble, et il ne différa de se mettre en

mouvement, qu'autant que l'exigeaient les préparatifs nécessaires.

Toutes les mesures étant prises, il publia, en décembre 1770, un

manifeste contre _Osman_, pacha de Damas, et il envoya 500 Mamlouks

occuper Gaze, pour s'assurer l'entrée de la Palestine. Osman n'apprit

pas plus tôt l'invasion, qu'il accourut. Les Mamlouks, effrayés de sa

diligence et du nombre de ses troupes, se tinrent, la bride en main,

prêts à fuir au premier signal; mais _Dâher_, l'homme le plus diligent

qu'ait vu depuis long-temps la Syrie, _Dâher_ accourut d'Acre, et les

tira d'embarras. Osman, campé près de Yâfa, prit la fuite sans rendre de

combat. Dâher occupa Yâfa, Ramlé et toute la Palestine, et la route

resta ouverte à la grande armée qu'on attendait.

Elle arriva sur la fin de février 1771: les gazettes du temps, qui

comptèrent 60,000 hommes, ont fait croire en Europe que c'était une

armée semblable à celles de Russie ou d'Allemagne; mais les Turks, et

surtout ceux de l'Asie, diffèrent encore plus des Européens par l'état

militaire que par les usages et les moeurs. Il s'en faut beaucoup que

60,000 hommes, chez eux, soient 60,000 soldats comme les nôtres. L'armée

dont il s'agit en est un exemple: elle pouvait monter réellement à

40,000 têtes qu'il faut classer comme il suit; savoir, 5,000 Mamlouks,

tous à cheval, et c'était là véritablement l'armée; environ 1,500

Barbaresques à pied, et pas d'autre infanterie. Les Turks n'en

connaissent pas; chez eux, l'homme à cheval est tout. En outre, chaque

Mamlouk ayant à sa suite deux valets à pied armés d'un bâton, il en

résulte 10,000 valets; plus, un excédant de valets et de _serrâdjs_ ou

valets à cheval pour les beks et kâchefs, évalué 2,000, et tout le reste

vivandiers et goujats: voilà cette armée, telle que me l'ont dépeinte

en Palestine des personnes qui l'ont vue et suivie. Elle était commandée

par le favori d'_Ali-bek, Mohammad-bek_, surnommé _Aboudâhâb_, ou père

de l'or, à raison du luxe de sa tente et de ses harnais. Quant à l'ordre

et à la discipline, il n'en faut pas faire mention. Les armées des

Mamlouks et des Turks ne sont qu'un amas confus de cavaliers sans

uniformes, de chevaux de toute taille et de toutes couleurs, marchant

sans observer ni rangs, ni distributions. Cette foule s'achemina vers

Acre, laissant sur son passage les traces de son indiscipline et de sa

rapacité: là se fit la réunion des troupes du chaik Dâher, qui

consistaient en 1,500 _Safadiens_[82] à cheval, commandés par son fils

_Ali_; en 1,200 cavaliers _Mottouâlis_, ayant pour chef le chaik

_Nâsif_, et à peu près 1,000 Barbaresques à pied. Cette réunion opérée,

et le plan concerté, l'on marcha vers Damas dans le courant d'avril.

Osman, qui avait eu le loisir de se préparer, avait de son côté

rassemblé une armée nombreuse et aussi mal ordonnée. Les pachas de

Saïd[83], de Tripoli et d'Alep s'étaient joints à lui, et ils

attendaient l'ennemi sous les murs mêmes de Damas. Il ne faut pas

s'imaginer ici des mouvements combinés, tels que ceux qui, depuis 100

ans, ont fait de la guerre parmi nous une science de calcul et de

réflexion. Les Asiatiques n'ont pas les premiers éléments de cette

conduite. Leurs armées sont des _cohues_, leurs marches des pillages,

leurs campagnes des incursions, leurs batailles des batteries; le plus

fort ou le plus hardi va chercher l'autre, qui souvent fuit sans combat;

s'il attend de pied ferme, on s'aborde, on se mêle; on tire les

carabines, on rompt des lances, on se taille à coups de sabre; on n'a

presque jamais de canon, et lorsqu'il y en a, il est de peu de service.

La terreur se répand souvent sans raison: un parti fuit; l'autre le

presse, et crie victoire. Le vaincu subit la loi du vainqueur, et

souvent la campagne finit avec la bataille.

Tel fut en partie ce qui se passa en Syrie en 1771. L'armée d'Ali-bek et

de Dâher marcha contre Damas. Les pachas l'attendirent; on s'approcha,

et le 6 juin on en vint à une affaire décisive: les Mamlouks et les

Safadiens fondirent avec tant de fureur sur les Turks, que ceux-ci,

épouvantés du carnage, prirent la fuite; les pachas ne furent pas les

derniers à se sauver; les alliés, maîtres du terrain, s'emparèrent sans

effort de la ville qui n'avait ni soldats ni murs. Le château seul

résista. Ses murailles ruinées n'avaient pas un canon, encore moins de

canonniers; mais il y avait un fossé marécageux, et derrière les ruines

quelques fusiliers; et cela suffit pour arrêter cette armée de

cavaliers: cependant, comme les assiégés étaient vaincus par l'opinion,

ils capitulèrent le troisième jour, et la place devait être livrée le

lendemain, lorsque le point du jour amena la plus étrange des

révolutions. Au moment que l'on attendait le signal de la reddition,

Mohammad fait tout à coup crier la retraite, et tous ses cavaliers

tournent vers l'Égypte. En vain Ali-Dâher et Nâsif surpris, accourent et

demandent la cause d'un retour si incroyable: le _Mamlouk_ ne répond à

leurs instances que par une menace hautaine, et tout décampe en

confusion. Ce ne fut pas une retraite, mais une fuite; on eût dit que

l'ennemi les chassait l'épée dans les reins; la route de Damas au Kaire

fut couverte de piétons, de cavaliers épars, de munitions et de bagages

abandonnés. On attribua dans le temps cette aventure bizarre à un

prétendu bruit de la mort d'Ali-bek; mais le vrai noeud de l'énigme fut

une conférence secrète qui se passa de nuit dans la tente de

Mohammad-bek. Osman ayant vu que la force était sans succès, employa la

séduction. Il trouva moyen d'introduire chez le général égyptien un

agent délié qui, sous prétexte de traiter de pacification, tenta de

semer la révolte et la discorde. Il insinua à Mohammad que le rôle qu'il

jouait était aussi peu convenable à son honneur qu'à sa sûreté; qu'il se

trompait s'il croyait que le sultan dût laisser impunies les saillies

d'Ali-bek; que c'était un sacrilége de violer une ville sainte comme

Damas, l'une des deux portes de la _Kîabé_[84]; qu'il s'étonnait que lui

Mohammad préférât à la faveur du sultan celle d'un de ses esclaves, et

qu'il plaçât un second maître entre son souverain et lui; que d'ailleurs

on savait que ce maître, en l'exposant chaque jour à de nouveaux

dangers, le sacrifiait, et à son ambition personnelle, et à la jalousie

de son kiâya, le Copte _Rezq_. Ces raisons, et surtout ces deux

dernières, qui portaient sur des faits connus, frappèrent vivement

Mohammad et ses beks: aussitôt ils délibérèrent, et se lièrent par

serment sur le _sabre_ et le _Qôran_; ils décidèrent qu'on partirait

sans délai pour le Kaire. Ce fut en conséquence de ce dessein qu'ils

décampèrent si brusquement, en abandonnant leur conquête: ils marchèrent

avec tant de précipitation, que le bruit de leur arrivée ne les précéda

au Kaire que de six heures. Ali-bek en fut épouvanté, et il eût désiré

de punir sur-le-champ son général; mais Mohammad parut si bien

accompagné, qu'il n'y eut pas moyen de rien tenter contre sa personne:

il fallut dissimuler, et Ali-bek s'y soumit d'autant plus aisément,

qu'il devait sa fortune bien plus encore à cet art qu'à son courage.

Privé tout à coup des fruits d'une guerre dispendieuse, Ali-bek ne

renonça pas à ses projets. Il continua d'envoyer des secours à son

allié Dâher, et il prépara une seconde armée pour l'année 1772; mais la

fortune, lasse de faire pour lui plus que sa prudence, cessa de le

favoriser. Un premier revers fut la perte de plusieurs _cayâsses_ ou

bateaux qu'un corsaire russe enleva à la vue de Damiât, au moment qu'ils

portaient des riz à Dâher; mais un autre accident bien plus grave, fut

l'évasion de Mohammad-bek. Ali-bek avait de la peine à oublier l'affaire

de Damas; néanmoins, par un reste de cet amour que l'on a pour ceux à

qui l'on a fait du bien, il ne pouvait se décider à un coup violent,

quand un propos glissé par le négociant vénitien qui jouissait de sa

confiance, vint l'y déterminer. «Les sultans des Francs,» disait un jour

Ali-bek à cet Européen, de qui je le tiens, «les sultans des Francs

ont-ils des enfants aussi riches que mon fils Mohammad? Non, seigneur,

lui répondit le courtisan: ils s'en donnent bien de garde; car ils

prétendent que les enfants trop grands sont souvent pressés d'hériter de

leurs pères.» Ce mot pénétra comme un trait dans le coeur d'Ali-bek. De

ce moment il vit dans Mohammad un rival dangereux, et il résolut sa

perte. Pour l'effectuer sans risques, il envoya d'abord un ordre à

toutes les portes du Kaire de ne laisser sortir aucun Mamlouk dans la

soirée ou pendant la nuit; puis il fit signifier à Mohammad d'aller

sur-le-champ en exil au Saïd. Il comptait, par cette contradiction, que

Mohammad serait arrêté aux portes, et que les gardiens s'emparant de sa

personne, on en aurait bon marché; mais le hasard trompa ces mesures

vagues et timides. La fortune voulut que par un malentendu, on crût

Mohammad chargé d'ordres particuliers d'Ali. On le laissa passer avec sa

suite, et de ce moment tout fut perdu. Ali-bek, instruit de la méprise,

le fit poursuivre; mais Mohammad tint une contenance si menaçante, qu'on

n'osa l'attaquer. Il se retira au Saïd, frémissant de colère et plein du

désir de la vengeance. Un autre danger l'y attendait. Ayoub-bek,

lieutenant d'Ali, feignant d'entrer dans les ressentiments de l'exilé,

l'accueillit avec transport, et jura sur le sabre et le Qôran de faire

cause commune avec lui. Peu de temps après on surprit des lettres de cet

Ayoub à Ali, par lesquelles il lui promettait incessamment la tête de

son ennemi. Mohammad, ayant découvert la trame, fit saisir le traître;

et, après lui avoir coupé les poings et la langue, il l'envoya au Kaire

recevoir la récompense de son patron.

Cependant les Mamlouks, jaloux de la fortune et las des hauteurs

d'Ali-bek, désertèrent en foule vers son rival. Les Arabes de _Hammâm_,

par ressentiment et par espoir de butin, se joignirent à eux. En

quarante jours Mohammad se vit assez fort pour descendre du Saïd et

venir camper à 4 lieues du Kaire. Ali-bek, troublé de son approche,

hésita sur le parti qu'il devait prendre, et prit le plus mauvais.

Craignant de se voir trahi s'il marchait en personne, il fit avancer un

corps de troupes sous la conduite d'Ismaël-bek, dont il avait lieu de se

défier, et lui-même campa avec sa maison aux portes du Kaire. Ismaël,

qui avait trempé dans l'affaire de Damas, ne fut pas plus tôt en

présence de l'ennemi, qu'il passa de son côté; ses troupes,

déconcertées, se replièrent en fuyant vers le Kaire: pendant qu'elles se

rejoignaient au corps de réserve, les Arabes et les Mamlouks qui les

poursuivaient les attaquèrent si brusquement que la déroute devint

générale. Ali-bek perdant courage ne songea plus qu'à sauver ses trésors

et sa personne. Il rentra précipitamment dans la ville, et, pillant à la

hâte sa propre maison, il prit la fuite vers Gaze, suivi de 800 Mamlouks

qui s'attachèrent à sa fortune. Il voulait passer sur-le-champ jusqu'à

Acre, chez son allié Dâher; mais les habitants de Nâblous et de Yâfa lui

fermèrent la route. Il fallut que Dâher vînt lui-même lever les

obstacles. L'Arabe le reçut avec cette simplicité et cette franchise qui

de tout temps ont fait le caractère de sa nation, et il l'emmena à Acre.

Saïde alors assiégée par les troupes d'Osman et par les Druzes,

demandait des secours. Il alla les porter, et Ali l'y accompagna. Leurs

troupes réunies formaient environ 7,000 cavaliers. A leur approche les

Turks levèrent le siége, et se retirèrent à une lieue au nord de la

ville, sur la rivière d'_Aoula_. Ce fut là que se livra, en juillet

1772, la bataille la plus considérable et la plus méthodique de toute

cette guerre. L'armée turke, trois fois plus forte que celle des deux

alliés, fut complètement battue. Les sept pachas qui la commandaient

prirent la fuite, et Saïde resta à _Dâher_, et à son gouverneur

_Degnizlé_. De retour à _Acre_, Ali-bek et Dâher allèrent châtier les

habitants de Yâfa, qui s'étaient révoltés pour garder à leur profit un

dépôt de munitions et de vêtements qu'une flottille d'Ali y avait laissé

avant qu'il fût chassé du Kaire. La ville, occupée par un chaik de

_Nâblous_, ferma ses portes, et il fallut l'assiéger. Cette expédition

commença en juillet, et dura 8 mois, quoique Yâfa n'eût pour enceinte

qu'un vrai mur de jardin sans fossé; mais en Syrie et en Égypte on est

encore plus novice dans la guerre de siége que dans celle de campagne:

enfin les assiégés capitulèrent en février 1773. Ali, désormais libre,

ne songea plus qu'à repasser au Kaire. _Dâher_ lui offrait des secours;

les Russes, avec qui Ali avait contracté une alliance en traitant

l'affaire du corsaire, promettaient de le seconder: seulement il fallait

du temps pour rassembler ces moyens épars, et Ali s'impatientait. Les

promesses de Rezq, son oracle et son kiâya, irritaient encore sa

pétulance. Ce Copte ne cessait de lui dire que l'heure de son retour

était venue; que les astres en présentaient les signes les plus

favorables; que la perte de Mohammad était présagée de la manière la

plus certaine. Ali, qui, comme tous les Turks, croyait fermement à

l'astrologie, et qui se fiait d'autant plus à Rezq, que souvent ses

prédictions avaient réussi, ne pouvait plus supporter de délais. Les

nouvelles du Kaire achevèrent de lui faire perdre patience. Dans les

premiers jours d'avril on lui remit des lettres signées de ses amis, par

lesquelles ils lui marquaient qu'on était las de son ingrat esclave, et

qu'on n'attendait que sa présence pour le chasser. Sur-le-champ il

arrêta son départ, et sans donner aux Russes le temps d'arriver, il

partit avec ses Mamlouks et 1,500 Safadiens commandés par _Osman_, fils

de _Dâher_; mais il ignorait que les lettres du Kaire étaient une ruse

de Mohammad; que ce bek les avait exigées par violence pour le tromper

et l'attirer dans un piége qu'il lui tendait. En effet, Ali, s'étant

engagé dans le désert qui sépare Gaze de l'Égypte, rencontra près de

_Salêhie_ un corps de 1,000 Mamlouks d'élite qui l'attendaient. Ce corps

était conduit par le jeune bek _Mourâd_, qui, épris de la femme

d'Ali-bek, l'avait obtenue de Mohammad au cas qu'il livrât la tête de

cet illustre infortuné. A peine Mourâd eut-il aperçu la poussière qui

annonçait au loin les ennemis, que fondant sur eux avec sa troupe, il

les mit en désordre; pour comble de bonheur il rencontra Ali-bek dans la

mêlée, l'attaqua, le blessa au front d'un coup de sabre, le prit et le

conduisit à Mohammad. Celui-ci, campé deux lieues en arrière, reçut son

ancien maître avec ce respect exagéré si familier aux _Turks_ et cette

sensibilité que sait feindre la perfidie. Il lui donna une tente

magnifique, recommanda qu'on en prît le plus grand soin, se dit mille

fois _son esclave, baisant la poussière de ses pieds_; mais le troisième

jour ce spectacle se termina par la mort d'Ali-bek, due, selon les uns,

aux suites de sa blessure, selon les autres, au poison: les deux cas

sont si également probables, qu'on n'en peut rien décider.

Ainsi se termina la carrière de cet homme, qui, pendant quelque temps,

avait fixé l'attention de l'Europe, et donné à bien des politiques

l'espérance d'une grande révolution. On ne peut nier qu'il n'ait été un

homme extraordinaire; mais l'on s'en fait une idée exagérée, quand on le

met dans la classe des grands hommes: ce que racontent de lui des

témoins dignes de foi, prouve que s'il eut le germe des grandes

qualités, le défaut de culture les empêcha de prendre ce développement

qui en fait de grandes vertus. Passons sur sa crédulité en astrologie,

qui détermina plus souvent ses actions que des motifs réfléchis. Passons

aussi sur ses trahisons, ses parjures, l'assassinat même de ses

bienfaiteurs[85], par lesquels il acquit ou maintint sa puissance. Sans

doute, la morale d'une société anarchique est moins sévère que celle

d'une société paisible; mais en jugeant les ambitieux par leurs propres

principes, on trouvera qu'Ali-bek a mal connu ou mal suivi son plan

d'agrandissement, et qu'il a lui-même préparé sa perte. On a droit

surtout de lui reprocher trois fautes: 1º Cette imprudente passion de

conquêtes, qui épuisa sans fruit ses revenus et ses forces, et lui fit

négliger l'administration intérieure de son propre pays. 2º Le repos

précoce auquel il se livra, ne faisant plus rien que par ses

lieutenants; ce qui diminua parmi les Mamlouks le respect qu'on avait

pour lui, et enhardit les esprits à la révolte. 3º Enfin, les richesses

excessives qu'il entassa sur la tête de son favori, et qui lui

procurèrent le crédit dont il abusa. En supposant Mohammad vertueux, Ali

ne devait-il pas craindre la séduction des adulateurs, qui en tout pays

se rassemblent autour de l'opulence? Cependant il faut admirer dans

Ali-bek une qualité qui le distingue de la foule des tyrans qui ont

gouverné l'Égypte: si les vices d'une mauvaise éducation l'empêchèrent

de connaître la vraie gloire, il est du moins constant qu'il en eut le

désir; et ce désir ne fut jamais celui des âmes vulgaires. Il ne lui

manqua que d'être approché par des hommes qui en connussent les routes;

et parmi ceux qui commandent, il en est peu dont on puisse faire cet

éloge.

Je ne puis passer sous silence une observation que j'ai entendu faire

au Kaire. Ceux des négocians européens qui ont vu le règne d'Ali-bek et

sa ruine, après avoir vanté la bonté de son administration, son zèle

pour la justice et sa bienveillance pour les Francs, ajoutent avec

surprise que le peuple ne le regretta point; ils en prennent occasion de

répéter ces reproches d'inconstance et d'ingratitude qu'on a coutume de

faire au peuple; mais en examinant tous les accessoires, ce fait ne m'a

pas paru si bizarre qu'il en a l'apparence. En Égypte, comme en tous

pays, les jugements du peuple sont dictés par l'intérêt de sa

subsistance; c'est selon que ses gouverneurs la lui rendent aisée ou

difficile, qu'il les aime ou les hait, les blâme ou les approuve: et

cette manière de juger ne peut être ni aveugle ni injuste. En vain lui

diront-ils que l'honneur de l'empire, la gloire de la nation,

l'encouragement du commerce et des beaux-arts exigent telle ou telle

opération. Le besoin de vivre doit passer avant tout; et quand la

multitude manque de pain, elle a du moins le droit de refuser sa

reconnaissance et son admiration. Qu'importait au peuple d'Égypte

qu'Ali-bek conquît le Saïd, la Mekke et la Syrie, si ses conquêtes ne

rendaient pas son sort meilleur? Et il en devint pire; car ces guerres

aggravèrent les contributions par leurs frais. La seule expédition de la

Mekke coûta vingt-six millions de France. Les sorties de blé

qu'occasionnèrent les armées, jointes au monopole de quelques

négociants en faveur, causèrent une famine qui désola le pays pendant

tout le cours de 1770 et 1771. Or, quand les habitans du Kaire et les

paysans des villages mouraient de faim, avaient-ils tort de murmurer

contre Ali-bek? avaient-ils tort de condamner le commerce de l'Inde, si

tous ses avantages devaient se concentrer en quelques mains? Quand Ali

dépensait 225,000 livres pour l'inutile poignée d'un _kandjar_[86], si

les joailliers vantaient sa magnificence, le peuple n'avait-il pas le

droit de détester son luxe? Cette libéralité, que ses courtisans

appelaient vertu, le peuple, aux dépens de qui elle s'exerçait,

n'avait-il pas raison de l'appeler vice? Était-ce un mérite à cet homme

de prodiguer un or qui ne lui coûtait rien? Était-ce une justice de

satisfaire, aux dépens du public, ses affections ou ses obligations

particulières, comme il fit avec son panetier[87]? On ne peut le nier,

la plupart des actions d'Ali-bek offrent bien moins les principes

généraux de la justice et de l'humanité, que les motifs d'une ambition

et d'une vanité personnelles. L'Égypte n'était à ses yeux qu'un domaine,

et le peuple un troupeau dont il pouvait disposer à son gré. Doit-on

s'étonner après cela, si les hommes qu'il traita en maître impérieux,

l'ont jugé en mercenaires mécontents?

CHAPITRE IV.

Précis des événements arrivés depuis la mort d'Ali-bek jusqu'en 1785.

Depuis la mort d'Ali-bek, le sort des Égyptiens ne s'est pas amélioré:

ses successeurs n'ont pas même imité ce qu'il y avait de louable dans sa

conduite. _Mohammad-bek_, qui prit sa place au mois d'avril 1773, n'a

montré, pendant deux ans de règne, que les fureurs d'un brigand et les

noirceurs d'un traître. D'abord, pour colorer son ingratitude envers son

patron, il avait feint de n'être que le vengeur des droits du sultan, et

le ministre de ses volontés; en conséquence, il avait envoyé à

Constantinople le tribut interrompu depuis six ans, et le serment d'une

obéissance sans bornes. Il renouvela sa soumission à la mort d'Ali-bek;

et, sous prétexte de prouver son zèle pour le sultan, il demanda la

permission de faire la guerre à l'Arabe _Dâher_. La Porte, qui eût

elle-même sollicité cette démarche comme une faveur, se trouva trop

heureuse de l'accorder comme une grace: elle y ajouta le titre de pacha

du Kaire, et Mohammad ne songea plus qu'à cette expédition. On pourra

demander quel intérêt politique avait un gouverneur d'Égypte à détruire

l'Arabe _Dâher_, rebelle en Syrie. Mais ici la politique n'était pas

plus consultée qu'en d'autres occasions. Les mobiles étaient des

passions particulières, et entre autres un ressentiment personnel à

Mohammad-bek. Il ne pouvait oublier une lettre sanglante que _Dâher_ lui

avait écrite lors de la révolution de Damas, ni toutes les démarches

hostiles que le chaik avait faites contre lui en faveur d'Ali-bek.

D'ailleurs la cupidité se joignait à la haine. Le ministre de Dâher,

_Ybrahim-Sabbâr_[88], passait pour avoir entassé des trésors

extraordinaires, et l'Égyptien voyait, en perdant Dâher, le double

avantage de s'enrichir et de se venger. Il ne balança donc pas à

entreprendre cette guerre, et il en fit les préparatifs avec toute

l'activité que donne la haine. Il se munit d'un train d'artillerie

extraordinaire; il fit venir des canonniers étrangers, et il en confia

le commandement à l'Anglais Robinson; il fit transporter de Suez un

canon de 16 pieds de longueur, qui restait depuis long-temps inutile.

Enfin, au mois de février 1776, il parut en Palestine avec une armée

égale à celle qu'il avait menée contre Damas. A son approche, les gens

de Dâher qui occupaient _Gaze_, ne pouvant espérer de s'y soutenir, se

retirèrent; il s'en empara, et sans s'arrêter il marcha contre Yâfâ.

Cette ville, qui avait une garnison, et dont les habitants avaient tous

l'habitude de la guerre, se montra moins docile que Gaze, et il fallut

l'assiéger. L'histoire de ce siége serait un monument curieux de

l'ignorance de ces contrées dans l'art militaire; quelques faits

principaux en donneront une idée suffisante.

_Yâfâ_, l'ancienne Ioppé, est située sur un rivage dont le niveau

général est peu élevé au-dessus de la mer. Le seul emplacement de la

ville se trouve être une colline en pain de sucre, d'environ 130 pieds

perpendiculaires. Les maisons, distribuées sur la pente, offrent le coup

d'oeil pittoresque des gradins d'un amphithéâtre; sur la pointe est une

petite citadelle qui domine le tout; le bas de la colline est enceint

d'un mur sans rempart, de 12 à 14 pieds de haut, sur 2 ou 3

d'épaisseur. Les créneaux qui règnent sur son faîte sont les seuls

signes qui le distinguent d'un mur de jardin. Ce mur, qui n'a point de

fossé, est entouré de jardins, où les limons, les oranges et les

poncires acquièrent dans un sol léger une grosseur prodigieuse: voilà la

ville qu'attaquait Mohammad. Elle avait pour défenseurs 5 à 600

_Safadiens_ et autant d'habitants, qui, à la vue de l'ennemi, prirent

leur sabre et leur fusil à pierre et à mèche. Ils avaient quelques

canons de bronze de 24 livres de balles, sans affûts; il les élevèrent

tant bien que mal sur quelques charpentes faites à la hâte: et comptant

le courage et la haine pour la force, ils répondirent aux sommations de

l'ennemi par des menaces et des coups de fusil.

Mohammad, voyant qu'il fallait les emporter de vive force, vint asseoir

son camp devant la ville; mais le Mamlouk savait si peu les règles de

l'art, qu'il se plaça à demi-portée du canon; les boulets qui tombèrent

sur ses tentes l'avertirent de sa faute: il recula: nouvelle expérience,

nouvelle leçon; enfin il trouva la mesure, et se fixa: on planta sa

tente, où le luxe le plus effréné fut déployé de toutes parts: on dressa

tout autour et sans ordre, celles des Mamlouks; les Barbaresques firent

des huttes avec les troncs et les branches des orangers et des

limoniers; et la suite de l'armée s'arrangea comme elle put: on

distribua, tant bien que mal, quelques gardes, et, sans faire de

retranchements, on se réputa campé. Il fallait dresser des batteries; on

choisit un terrain un peu élevé vers le sud-est de la ville, et là,

derrière quelques murs de jardin, on pointa 8 pièces de gros canons à

200 pas de la ville, et l'on commença de tirer, malgré les fusiliers de

l'ennemi, qui, du haut des terrasses, tuèrent plusieurs canonniers. Tout

cet ordre paraîtra si étrange en Europe, que l'on sera tenté d'en

douter; mais ces faits n'ont pas 11 ans: j'ai vu les lieux, j'ai entendu

nombre de témoins oculaires, et je regarde comme un devoir de n'altérer

ni en bien ni en mal des faits sur lesquels l'esprit d'une nation doit

être jugé.

On sent qu'un mur de 3 pieds d'épaisseur et sans rempart fut bientôt

ouvert d'une large brèche; il fallut, non pas y monter, mais la

franchir. Les Mamlouks voulaient qu'on le fît à cheval; mais on leur fit

comprendre que cela était impossible; et, pour la première fois, ils

consentirent à marcher à pied. Ce dut être un spectacle curieux de les

voir avec leurs immenses culottes de _sailles_ de Venise, embarrassés de

leurs beniches retroussés, le sabre courbe à la main et le pistolet au

côté, avancer en trébuchant parmi les décombres d'une muraille. Ils

crurent avoir tout surmonté, quand ils eurent franchi cet obstacle; mais

les assiégés, qui jugeaient mieux, attendirent qu'ils eussent débouché

sur le terrain vide qui est entre la ville et le mur; là ils les

assaillirent, du haut des terrasses et des fenêtres des maisons, d'une

telle grêle de balles, que les Mamlouks n'eurent pas même l'envie de

mettre le feu; ils se retirèrent, persuadés que cet endroit était un

coupe-gorge impénétrable, puisqu'on n'y pouvait entrer à cheval.

Mourâd-bek les ramena plusieurs fois, toujours inutilement. Mohammad-bek

séchait de désespoir, de rage et de soucis: 46 jours se passèrent ainsi.

Cependant les assiégés, dont le nombre diminuait par les attaques

réitérées, et qui ne voyaient pas qu'on leur préparât des secours du

côté d'_Acre_, s'ennuyaient de soutenir seuls la cause de Dâher. Les

musulmans surtout se plaignaient que les chrétiens, occupés à prier, se

tenaient plus dans les églises qu'au champ de bataille. Quelques

personnes ouvrirent des pourparlers: on proposa d'abandonner la place si

les Égyptiens donnaient des sûretés: on arrêta des conditions, et l'on

pouvait regarder le traité comme conclu, lorsque dans la sécurité qu'il

occasionait, quelques Mamlouks entrèrent dans la ville. La foule les

suivit, ils voulurent piller, on voulut se défendre, et l'attaque

recommença; l'armée alors s'y précipita en foule, et la ville éprouva

les horreurs du sac; femmes, enfants, vieillards, hommes faits, tout fut

passé au fil du sabre; et Mohammad, aussi lâche que barbare, fit ériger

sous ses yeux, pour monument de sa victoire, une pyramide de toutes les

têtes de ces infortunés: on assure qu'elles passaient 1200. Cette

catastrophe, arrivée le 19 mai 1776, répandit la terreur dans tout le

pays. Le chaik Dâher même s'enfuit d'Acre, où son fils Ali le remplaça.

Cet Ali, dont la Syrie célèbre encore l'active intrépidité, mais qui en

a terni la gloire par ses révoltes perpétuelles contre son père; cet Ali

crut que Mohammad, avec qui il avait fait un traité, le respecterait;

mais le Mamlouk, arrivé aux portes d'Acre, lui déclara que, pour prix de

son amitié, il voulait la tête de Dâher même. Ali, trompé, rejeta le

parricide, et abandonna la ville aux Égyptiens; ils la pillèrent

complètement: à peine les négociants français furent-ils épargnés;

bientôt même ils se virent dans un danger affreux. Mohammad, instruit

qu'ils étaient dépositaires des richesses d'Ybrahim, Kiâya de Dâher,

leur déclara que s'ils ne les restituaient, il les ferait tous égorger.

Le dimanche suivant était assigné pour cette terrible recherche, quand

le hasard vint les délivrer, eux et la Syrie, de ce fléau. Mohammad,

saisi d'une fièvre maligne, périt en 2 jours à la fleur de l'âge[89].

Les chrétiens de Syrie sont persuadés que cette mort fut une punition du

prophète Élie, dont il viola l'église sur le Carmel. Ils racontent même

que, dans son agonie, il le vit plusieurs fois sous la forme d'un

vieillard, et qu'il s'écriait sans cesse: _Otez-moi ce vieillard qui

m'assiége et m'épouvante_. Mais ceux qui approchèrent de ce général dans

ses derniers moments, ont rapporté au Kaire, à des personnes dignes de

foi, que cette vision, effet du délire, avait son origine dans le

souvenir de meurtres particuliers, et que la mort de Mohammad fut due

aux causes bien naturelles d'un climat connu pour malsain, d'une chaleur

excessive, d'une fatigue immodérée et des soucis cuisants que lui avait

causés le siége de Yâfa. Il n'est pas hors de propos de remarquer à ce

sujet, que si l'on écrivait l'histoire des chrétiens de Syrie et

d'Égypte, elle serait aussi remplie de prodiges et d'apparitions qu'au

temps passé.

Cette mort ne fut pas plus tôt connue, que toute cette armée, par une

déroute semblable à celle de Damas, prit en tumulte le chemin de

l'Égypte. Mourâd-bek, à qui la faveur de Mohammad avait acquis un grand

crédit, se hâta de regagner le Kaire, pour y disputer le commandement à

Ybrahim-bek. Celui-ci, également affranchi et favori du mort, n'eut pas

plus tôt appris l'état des affaires, qu'il prit des mesures pour

s'assurer une autorité dont il était dépositaire depuis l'absence de son

patron. Tout annonçait une guerre ouverte; mais les deux rivaux,

mesurant chacun leurs moyens, se trouvèrent une égalité qui leur fit

craindre l'issue d'un combat. Ils prirent le parti de la paix, et ils

passèrent un accord, par lequel l'autorité resta indivise, à condition

cependant qu'Ybrahim conserverait le titre de _chaik-el-beled_, ou de

_commandant_: l'intérêt de leur sûreté commune décida surtout cet

arrangement. Depuis la mort d'Ali-bek, les beks et les kachefs, issus de

sa _maison_[90], frémissaient en secret de voir la puissance passée aux

mains d'une faction nouvelle; la supériorité de Mohammad, ci-devant leur

égal, avait blessé leurs prétentions; celle de ses esclaves leur parut

encore plus insupportable: ils résolurent de s'en affranchir; et ils

commencèrent des intrigues et des cabales qui aboutirent à former une

ligue contre Ybrahim et Mourâd. Elle eut pour chef cet Ismaël-bek qui

avait trahi Ali-bek, et qui restait seul bek de la création d'Ybrahim

Kiâfa. Il se conduisit avec tant d'artifice, que Mourâd et Ybrahim

furent obligés d'évacuer le Kaire de leur propre mouvement; ils se

réfugièrent sous la protection du château; mais Ismaël les y ayant

assiégés, ils prirent le parti de passer au Saïd. Peu après, la conduite

tyrannique de ce chef leur procura une foule de transfuges avec lesquels

ils revinrent l'attaquer, et ils le chassèrent à leur tour. Ismaël

dépossédé s'enfuit à Gaze, d'où il passa par mer à _Derné_ à l'ouest

d'Alexandrie, et se rendit par le désert au Saïd. D'autre part,

_Hasan-bek_, ci-devant gouverneur de Djedda, ayant été exilé du Kaire et

s'étant pareillement réfugié au Saïd, ces deux chefs s'unirent

d'intérêts, et formèrent un parti qui subsiste encore. Mourâd et

Ybrahim, inquiets de sa durée, ont tenté plusieurs fois de le détruire,

sans en pouvoir venir à bout. Ils avaient fini par accorder aux rebelles

un district au-dessus de Djirdjé; mais ces Mamlouks, qui ne soupirent

qu'après les délices du Kaire, ayant fait quelques mouvements en 1783,

Mourâd-bek crut devoir faire une tentative pour les exterminer:

j'arrivai dans le temps qu'il en faisait les préparatifs. Ses gens,

répandus sur le Nil, arrêtaient tous les bateaux qu'ils rencontraient,

et, le bâton à la main, forçaient les malheureux patrons de les suivre

au Kaire; chacun fuyait pour se dérober à une corvée qui ne devait

rapporter aucun salaire. Dans la ville, on avait imposé une contribution

de 500,000 dahlers[91] sur le commerce; on forçait les boulangers et les

divers marchands à fournir leurs denrées au-dessous du prix qu'elles

leur coûtaient, et toutes ces extorsions, si abhorrées en Europe,

étaient des choses d'usage. Tout fut prêt dans les premiers jours

d'avril, et Mourâd partit pour le Saïd. Les nouvelles de Constantinople

et celles d'Europe qui les répètent, peignirent dans le temps cette

expédition comme une guerre considérable, et l'armée de Mourâd comme une

puissante armée; elle l'était relativement à ses moyens et à l'état de

l'Égypte; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle ne passait pas 2,000

cavaliers. A voir l'altération habituelle des nouvelles de

Constantinople, il faut croire, ou que les Turks de la capitale

n'entendent rien aux affaires de l'Égypte et de la Syrie, ou qu'ils

veulent en imposer aux Européens. Le peu de communication qu'il y a

entre ces parties éloignées de l'empire, rend le premier cas plus

probable que le second. D'un autre côté, il semblerait que la résidence

de nos négociants dans les diverses échelles dût nous éclaircir; mais

les négociants, renfermés dans leurs _kans_ comme dans des prisons, ne

s'embarrassent que peu de tout ce qui est étranger à leur commerce, et

ils se contentent de rire des gazettes qu'on leur envoie d'Europe.

Quelquefois ils ont voulu les redresser; mais on a fait un si mauvais

emploi de leurs renseignements, qu'ils ont renoncé à un soin onéreux et

sans profit.

Mourâd, parti du Kaire, conduisit ses cavaliers à grandes journées le

long du fleuve; les équipages, les munitions, suivaient dans les

bateaux, et le vent du nord, qui règne le plus souvent, favorisait leur

diligence. Les exilés, au nombre d'environ 500, étaient placés

au-dessus de Djirdjé. Lorsqu'ils apprirent l'arrivée de l'ennemi, la

division se mit parmi eux: quelques-uns voulaient combattre, d'autres

voulaient capituler; plusieurs prirent ce dernier parti, et se rendirent

à Mourâd-bek; mais Hasan et Ismaël, toujours inébranlables, remontèrent

vers Asouan, suivis d'environ 250 cavaliers. Mourâd les poursuivit

jusque vers la cataracte, où ils s'établirent sur des lieux escarpés si

avantageux, que les Mamlouks, toujours ignorants dans la guerre de

poste, tinrent pour impossible de les forcer. D'ailleurs, craignant

qu'une trop longue absence du Kaire n'y fît éclore des nouveautés contre

lui-même, Mourâd se hâta d'y revenir, et les exilés, sortis d'embarras,

revinrent prendre possession de leur poste au Saïde, comme ci-devant.

Dans une société où les passions des particuliers ne sont point dirigées

vers un but général; où chacun, ne pensant qu'à soi, ne voit dans

l'incertitude du lendemain que l'intérêt du moment; où les chefs,

n'imprimant aucun sentiment de respect, ne peuvent maintenir la

subordination: dans une pareille société, un état fixe et constant est

une chose impossible; le choc tumultueux des parties incohérentes doit

donner une mobilité perpétuelle à la machine entière: c'est ce qui ne

cesse d'arriver dans la société des Mamlouks au Kaire. A peine Mourâd

fut-il de retour, que de nouvelles combinaisons d'intérêts excitèrent

de nouveaux troubles; outre sa faction et celles d'Ybrahim et de la

maison d'Ali-bek, il y avait encore au Kaire divers beks sortis d'autres

maisons étrangères à celles-là. Ces beks, que leur faiblesse

particulière faisait négliger par les factions dominantes, s'avisèrent,

au mois de juillet 1783, de réunir leurs forces, jusqu'alors isolées, et

de former un parti qui eût aussi ses prétentions au commandement. Le

hasard voulut que cette ligue fût éventée, et leurs chefs, au nombre de

5, se virent condamnés à l'improviste à passer en exil dans le Delta.

Ils feignirent de se soumettre; mais à peine furent-ils sortis de la

ville, qu'ils prirent la route du Saïde, refuge ordinaire et commode de

tous les mécontents: on les poursuivit inutilement pendant une journée

dans le désert des pyramides; ils échappèrent aux Mamlouks et aux

Arabes, et ils arrivèrent sans accident à Minié, où ils s'établirent. Ce

village, situé 40 lieues au-dessus du Kaire, et placé sur le bord du Nil

qu'il domine, était très-propre à leur dessein. Maîtres du fleuve, ils

pouvaient arrêter tout ce qui descendait du Saïde: ils surent en

profiter; l'envoi de blé que cette province fait chaque année en cette

saison était une circonstance favorable; ils la saisirent; et le Kaire,

frustré de son approvisionnement, se vit menacé de la famine. D'autre

part, les beks et les propriétaires dont les terres étaient dans le

_Faïoum_ et au-delà perdirent leurs revenus, parce que les exilés les

mirent à contribution. Ce double désordre exigeait une nouvelle

expédition. Mourâd-bek, fatigué de la précédente, refusa d'en faire une

autre; Ybrahim-bek s'en chargea. Dès le mois d'août, malgré le

_Ramâdan_, on en fit les préparatifs: comme à l'autre, on saisit tous

les bateaux et leurs patrons; on imposa des contributions; on

contraignit les fournisseurs. Enfin, dans les premiers jours d'octobre,

Ybrahim partit avec une armée qui passait pour formidable, parce qu'elle

était d'environ 3,000 cavaliers. La marche se fit par le Nil, attendu

que les eaux de l'inondation n'avaient pas encore évacué tout le pays,

et que le terrain restait fangeux. En peu de jours on fut en présence.

Ybrahim, qui n'a pas l'humeur si guerrière que Mourâd, n'attaqua point

les confédérés; il entra en négociation, et il conclut un traité verbal,

dont les conditions furent le retour des beks et leur rétablissement.

Mourâd, qui soupçonna quelque trame contre lui dans cet accord, en fut

très-mécontent: la défiance s'établit plus que jamais entre lui et son

rival. L'arrogance que les exilés montrèrent dans un divan général

acheva de l'alarmer: il se crut trahi; et, pour en prévenir l'effet, il

sortit du Kaire avec ses agents, et il se retira au Saïde. On crut qu'il

y avait une guerre ouverte; mais Ybrahim temporisa. Au bout de 4 mois,

Mourâd vint à Djizé, comme pour décider la querelle par une bataille:

pendant 25 jours, les deux partis, séparés par le fleuve, restèrent en

présence sans rien faire. On pourparla; mais Mourâd, mécontent des

conditions, et ne se trouvant pas assez fort pour en dicter de vive

force, retourna au Saïde. Il y fut suivi par des envoyés qui, après 4

mois de négociations, parvinrent enfin à le ramener au Kaire: les

conditions furent qu'il continuerait de partager l'autorité avec

Ybrahim, et que les 5 beks seraient dépouillés de leurs biens. Ces beks,

se voyant sacrifiés par Ybrahim, prirent la fuite; Mourâd les

poursuivit, et, les ayant fait prendre par les Arabes du désert, il les

ramena au Kaire pour les y garder à vue. Alors la paix sembla rétablie;

mais ce qui s'était passé entre les deux commandants leur avait trop

dévoilé à chacun leurs véritables intentions, pour qu'ils pussent

désormais vivre comme amis. Chacun d'eux, bien convaincu que son rival

n'épiait que l'occasion de le perdre, veilla pour éviter une surprise,

ou la préparer. Cette guerre sourde en vint au point d'obliger

Mourâd-bek de quitter le Kaire en 1784; mais, en se campant aux portes,

il y tint une si bonne contenance, qu'Ybrahim, effrayé à son tour,

s'enfuit avec ses gens au Saïde. Il y resta jusqu'en mars 1785, que, par

un nouvel accord, il est revenu au Kaire. Il y partage comme ci-devant

l'autorité avec son rival, en attendant que quelque nouvelle intrigue

lui fournisse l'occasion de prendre sa revanche. Tel est le sommaire

des révolutions qui ont agité l'Égypte dans ces dernières années. Je

n'ai point détaillé la foule d'incidents dont les événements ont été

compliqués, parce que, outre leur incertitude, ils ne portent ni intérêt

ni instruction: ce sont toujours des cabales, des intrigues, des

trahisons, des meurtres, dont la répétition finit par ennuyer; c'en est

assez si le lecteur saisit la chaîne des faits principaux, et en tire

des idées générales sur les moeurs et l'état politique du pays qu'il

étudie. Il nous reste à joindre sur ces deux objets de plus grands

éclaircissements.

CHAPITRE V.

État présent de L'Égypte.

Depuis la révolution d'Ybrahim Kiâya, et surtout depuis celle d'Ali-bek,

le pouvoir des Ottomans en Égypte est devenu plus précaire que dans

aucune autre province. Il est bien vrai que la Porte y conserve toujours

un pacha; mais ce pacha, resserré et gardé à vue dans le château du

Kaire, est plutôt le prisonnier des Mamlouks que le substitut du sultan.

On le dépose, on l'exile, on le chasse à volonté; et, sur la simple

sommation d'un héraut vêtu de noir[92], il _descend_ de son palais

comme le plus simple particulier. Quelques pachas, choisis à dessein par

la Porte, ont tenté, par des manéges secrets, de rétablir les pouvoirs

de leur dignité; mais les beks ont rendu ces intrigues si dangereuses,

qu'ils se bornent maintenant à passer tranquillement les trois ans que

doit durer leur captivité, et à manger en paix la pension qu'on leur

alloue.

Cependant les beks, dans la crainte de porter le divan à quelque parti

violent, n'osent déclarer leur indépendance. Tout continue de se faire

au nom du sultan: ses ordres sont reçus, comme l'on dit, _sur la tête et

sur les yeux_, c'est-à-dire avec le plus grand respect; mais cette

apparence illusoire n'est jamais suivie de l'exécution. Le tribut est

souvent suspendu, et il subit toujours des défalcations. On passe en

compte des dépenses, telles que le curage des canaux, le transport des

décombres du Kaire à la mer, le paiement des troupes, la réparation des

mosquées, etc., etc., qui sont autant de dépenses fausses et simulées.

On trompe sur le degré de l'inondation des terres: la crainte seule des

caravelles qui, chaque année, viennent à Damiât et à Alexandrie, fait

acquitter la contribution des riz et des blés; encore trouve-t-on le

moyen d'altérer les fournissements effectifs en capitulant avec ceux

qui les reçoivent. De son côté, la Porte, fidèle à sa politique

ordinaire, ferme les yeux sur tous ces abus; elle sent que, pour les

réprimer, il faudrait des efforts coûteux, et peut-être même une guerre

ouverte qui compromettrait sa dignité: d'ailleurs, depuis plusieurs

années, des intérêts plus pressants l'obligent de rassembler vers le

nord toutes ses forces; occupée de sa propre sûreté dans Constantinople,

elle laisse aux circonstances le soin de rétablir son pouvoir dans les

provinces éloignées: elle fomente les divisions des divers partis, pour

empêcher qu'aucun ne prenne consistance; et cette méthode, qui ne l'a

point encore trompée, est également avantageuse à ses grands officiers,

qui se font de gros revenus en vendant aux rebelles leur protection et

leur influence. L'amiral actuel, _Hasan-Pacha_, a su plus d'une fois

s'en prévaloir vis-à-vis de Mourâd et d'Ybrahim, de manière à en obtenir

des sommes considérables.

CHAPITRE VI.

Constitution de la Milice des Mamlouks.

En s'emparant du gouvernement de l'Égypte, les Mamlouks ont pris des

mesures qui semblent leur en assurer la possession. La plus efficace,

sans doute, est l'a précaution qu'ils ont eue d'avilir les corps

militaires des _azâbs_ et des _janissaires_. Ces deux corps, qui jadis

étaient la terreur du pacha, ne sont plus que des simulacres aussi vains

que lui-même. La Porte a encore cette faute à se reprocher: car, dès

avant l'instruction d'Ybrahim _Kiâya_, le nombre des troupes turkes, qui

devait être de 40,000 hommes, partie cavalerie, avait été réduit à plus

de moitié par l'avarice des commandants, qui détournaient les payes à

leur profit; après Ybrahim, Ali-bek compléta ce désordre. D'abord il se

défit de tous les chefs qui pouvaient lui faire ombrage; il laissa

vaquer les places sans les remplir; il ôta aux commandants toute

influence, et il avilit toutes les troupes turkes, au point

qu'aujourd'hui les janissaires, les azâbs et les 5 autres corps ne sont

qu'un ramas d'artisans, de goujats et de vagabonds qui gardent les

portes de qui les paie, et qui tremblent devant les Mamlouks comme la

populace du Kaire. C'est véritablement dans le corps de ces Mamlouks que

consiste toute la force militaire de l'Égypte: parmi eux, quelques

centaines sont répandues dans le pays et les villages pour y maintenir

l'autorité, y percevoir les tributs, et veiller aux exactions; mais la

masse est rassemblée au Kaire. D'après les supputations de personnes

instruites, leur nombre ne doit pas excéder 8,500 hommes, tant beks,

kâchefs, que simples affranchis et Mamlouks encore esclaves; dans ce

nombre, il y a une foule de jeunes gens qui n'ont pas atteint 20 et 22

ans. La plus forte maison est celle d'_Ybrahim-bek_, qui a environ 600

Mamlouks: après lui vient Mourâd, qui n'en a pas plus de 400, mais qui,

par son audace et sa prodigalité, fait contre-poids à l'opulence avare

de son rival; le reste des beks, au nombre de 18 à 20, en a depuis 50

jusqu'à 200. Il y a en outre un grand nombre de Mamlouks que l'on

pourrait appeler vagues, en ce qu'étant issus de maisons éteintes, ils

s'attachent à l'une ou à l'autre, selon leur intérêt, prêts à changer

pour qui leur donnera davantage. Il faut encore compter quelques

_Serrâdjes_, espèce de domestiques à cheval, qui portent les ordres des

beks, et remplissent les fonctions d'huissiers: le tout ensemble ne va

pas à 10,000 cavaliers. On ne doit point compter d'infanterie: elle

n'est point estimée en Turkie, et surtout dans les provinces d'Asie. Les

préjugés des anciens Perses et des Tartares règnent encore dans ces

contrées: la guerre n'y étant que l'art de fuir ou de poursuivre,

l'homme de cheval qui remplit le mieux ce double but est réputé le seul

homme de guerre; et comme chez les barbares, l'homme de guerre est le

seul homme distingué, il en est résulté, pour la marche à pied, quelque

chose d'avilissant qui l'a fait réserver au peuple. C'est à ce titre que

les Mamlouks ne permettent aux habitants de l'Égypte que les mulets et

les ânes, et qu'eux seuls ont le privilége d'aller à cheval; ils en

usent dans toute son étendue: à la ville, à la campagne, en visite, même

de porte en porte, on ne les voit jamais qu'à cheval. Leur habillement

est venu se joindre aux préjugés pour leur en imposer l'obligation. Cet

habillement, qui, pour la forme, ne diffère point de celui de tous les

gens aisés en Turkie, mérite d'être décrit.

§ I.

Vêtements des Mamlouks.

D'abord c'est une ample chemise de toile de coton claire et jaunâtre,

par-dessus laquelle on revêt une espèce de robe de chambre en toile des

Indes, ou en étoffes légères de Damas et d'Alep. Cette robe appelée

_antari_, tombe du cou aux chevilles, et croise sur le devant du corps

jusque vers les hanches, où elle se fixe par 2 cordons. Sur cette

première enveloppe vient une seconde, de la même forme, de la même

ampleur, et dont les larges manches tombent également jusqu'au bout des

doigts. Celle-ci s'appelle _coftân_; elle se fait ordinairement

d'étoffes de soie plus riches que la première. Une longue ceinture serre

ces deux vêtements à la taille, et partage le corps en deux paquets.

Par-dessus ces deux pièces en vient une 3^{e}, que l'on appelle

_djoubé_; elle est de drap sans doublure, elle a la même forme générale,

excepté que ses manches sont coupées au coude. Dans l'hiver, et souvent

même dans l'été, ce _djoubé_ est garni d'une fourrure, et devient

_pelisse_. Enfin on met par-dessus ces 3 enveloppes une dernière, que

l'on appelle _beniche_. C'est le manteau ou l'habit de cérémonie. Son

emploi est de couvrir exactement tout le corps, même le bout des doigts,

qu'il serait très-indécent de laisser paraître devant les grands. Sous

ce beniche, le corps a l'air d'un long sac d'où sortent un cou nu et une

tête sans cheveux, couverte d'un turban. Celui des Mamlouks, appelé

_qâouq_, est un cylindre jaune, garni en dehors d'un rouleau de

mousseline artistement compassé. Leurs pieds sont couverts d'un chausson

de cuir jaune qui remonte jusqu'aux talons, et d'une pantoufle sans

quartier, toujours prête à rester en chemin. Mais la pièce la plus

singulière de cet habillement est une espèce de pantalon dont l'ampleur

est telle, que dans sa hauteur, il arrive au menton, et que chacune de

ses jambes pourrait recevoir le corps entier: ajoutez que les Mamlouks

le font de ce drap de Venise qu'on appelle _saille_, qui, quoique aussi

moelleux que l'elbeuf, est plus épais que la bure; et que, pour marcher

plus à l'aise, ils y renferment, sous une ceinture à coulisse, toute la

partie pendante des vêtements dont nous avons parlé. Ainsi emmaillotés,

on conçoit que les Mamlouks ne sont pas des piétons agiles; mais ce que

l'on ne conçoit qu'après avoir vu les hommes de divers pays, est qu'ils

regardent leur habillement comme très-commode. En vain leur objecte-t-on

qu'à pied il empêche de marcher, qu'à cheval il charge inutilement, et

que tout cavalier démonté est un homme perdu; ils répondent: _C'est

l'usage_, et ce mot répond à tout.

§ II.

Équipage des Mamlouks.

Voyons si l'équipage de leur cheval est mieux raisonné. Depuis que l'on

a pris en Europe le bon esprit de se rendre compte des motifs de chaque

chose, on a senti que le cheval, pour exécuter ses mouvements sous le

cavalier, avait besoin d'être le moins chargé qu'il est possible, et

l'on a allégé son harnais autant que le permettait la solidité. Cette

révolution, que le 18^{e} siècle a vu éclore parmi nous, est encore bien

loin des Mamlouks, dont l'esprit est resté au 12^{e} siècle. Toujours

guidés par l'usage, ils donnent au cheval une selle dont la charpente

grossière est chargée de fer, de bois et de cuir. Sur cette selle

s'élève un troussequin de 8 pouces de hauteur, qui couvre le cavalier

jusqu'aux reins, pendant que, sur le devant, un pommeau, saillant de 4 à

5 pouces, menace sa poitrine quand il se penche. Sous la selle, au lieu

de coussins, ils étendent 3 épaisses couvertures de laine: le tout est

fixé par une sangle qui passe sur la selle, et s'attache, non par des

boucles à ardillon, mais par des noeuds de courroies peu solides et

très-compliqués. D'ailleurs, ces selles ont un large poitrail et

manquent de croupière, ce qui les jette trop sur les épaules du cheval.

Les étriers sont une plaque de cuivre plus longue et plus large que le

pied, et dont les côtés, relevés d'un pouce, viennent mourir à l'anse

d'où ils pendent. Les angles de cette plaque sont tranchants, et

servent, au lieu d'éperon, à ouvrir les flancs par de longues blessures.

Le poids ordinaire d'une paire de ces étriers est de 9 à 10 livres, et

souvent ils passent 12 et 13. La selle et les couvertures n'en pèsent

pas moins de 25; ainsi le cheval porte d'abord un poids de 36 livres, ce

qui est d'autant plus ridicule, que les chevaux d'Égypte sont

très-petits. La bride est aussi mal conçue dans son genre; elle est de

l'espèce qu'on appelle _à la genette_, sans articulation. La gourmette,

qui n'est qu'un anneau de fer, serre le menton, au point d'en couper la

peau; aussi tous ces chevaux ont les barres brisées, et manquent

absolument de _bouche_: c'est un effet nécessaire des pratiques des

Mamlouks, qui, au lieu de la ménager comme nous, la détruisent par des

saccades violentes; ils les emploient surtout pour une manoeuvre qui

leur est particulière: elle consiste à lancer le cheval à bride abattue,

puis à l'arrêter subitement au plus fort de la course; saisi par le

mords, le cheval roidit les jambes, plie les jarrets, et termine sa

carrière en glissant d'une seule pièce, comme un cheval de bois: on

conçoit combien cette manoeuvre répétée perd les jambes et la bouche;

mais les Mamlouks lui trouvent de la grace, et elle convient à leur

manière de combattre. Du reste, malgré leurs jambes en crochets, et les

perpétuels mouvements de leurs corps, on ne peut nier qu'ils ne soient

des cavaliers fermes et vigoureux, et qu'ils n'aient quelque chose de

guerrier qui flatte l'oeil même d'un étranger; il faut convenir aussi

qu'ils ont mieux raisonné le choix de leurs armes.

§ III.

Armes des Mamlouks.

La première est une carabine anglaise d'environ 30 pouces de longueur,

et d'un calibre tel, qu'elle peut lancer à la fois 10 à 12 balles, dont

l'effet, même sans adresse, est toujours meurtrier. En second lieu, ils

portent à la ceinture 2 grands pistolets qui tiennent au vêtement par

un cordon de soie. A l'arçon pend quelquefois une masse d'armes dont ils

se servent pour assommer; enfin, sur la cuisse gauche pend à une

bandoulière un sabre courbe, d'une espèce peu connue en Europe; sa lame,

prise en ligne droite, n'a pas plus de 24 pouces, mais, mesurée dans sa

courbure, elle en a 30. Cette forme, qui nous paraît bizarre, n'a pas

été adoptée sans motifs; l'expérience apprend que l'effet d'une lame

droite est borné au lieu et au moment de sa chute, parce qu'elle ne

coupe qu'en appuyant: une lame courbe, au contraire, présentant le

tranchant en retraite, glisse par l'effort du bras, et continue son

action dans un long espace. Les barbares, dont l'esprit s'exerce de

préférence sur les arts meurtriers, n'ont pas manqué cette observation,

et de là l'usage des cimeterres, si général et si ancien dans l'Orient.

Le commun des Mamlouks tire les siens de Constantinople et d'Europe;

mais les beks se disputent les lames de Perse et des anciennes fabriques

de Damas[93], qu'ils paient jusqu'à 40 et 50 louis. Les qualités qu'ils

en estiment sont la légèreté, la trempe égale et bien sonnante, les

ondulations du fer, et surtout la finesse du tranchant: il faut avouer

qu'elle est exquise; mais ces lames ont le défaut d'être fragiles comme

le verre.

§ IV.

Éducation et exercices des Mamlouks.

L'art de se servir de ces armes fait le sujet de l'éducation des

Mamlouks, et l'occupation de toute leur vie. Chaque jour, de grand

matin, la plupart se rendent dans une plaine hors du Kaire; et là,

courant à toute bride, ils s'exercent à sortir prestement la carabine de

la bandoulière, à la tirer juste, à la jeter sous la cuisse, pour saisir

un pistolet qu'ils tirent et jettent par-dessus l'épaule: puis un

second, dont ils font de même, se fiant au cordon qui les attache, sans

perdre de temps à les replacer. Les beks présents les encouragent; et

quiconque brise le vase de terre qui sert de but reçoit des éloges et de

l'argent. Ils s'exercent aussi à bien manier le sabre, et surtout à

donner le coup de revers, qui prend de bas en haut, et qui est le plus

difficile à parer. Leurs tranchants sont si bons, et leurs mains si

adroites, que plusieurs coupent une tête de coton mouillé, comme un pain

de beurre. Ils tirent aussi l'arc, quoiqu'ils l'aient banni des combats;

mais leur exercice favori est celui du _Djerid_: ce nom, qui signifie

proprement _roseau_, se donne en général à tout bâton qu'on lance à la

main selon des principes qui ont dû être ceux des Romains pour le

_pilum_; au lieu de bâton, les Mamlouks emploient des branches fraîches

de palmier effeuillées. Ces branches, qui ont la forme d'une tige

d'artichaut, ont 4 pieds de longueur, et pèsent 5 à 6 livres. Armés de

ce trait, les cavaliers entrent en lice, et courant à toute bride, ils

se le lancent d'assez loin. Sitôt lancé, l'agresseur tourne bride, et

celui qui fuit poursuit et jette à son tour. Les chevaux, dressés par

l'habitude, secondent si bien leurs maîtres, qu'on dirait qu'ils y

prennent autant de plaisir; mais ce plaisir est dangereux, car il y a

des bras qui lancent avec tant de roideur, que souvent le coup blesse,

et même devient mortel. Malheur à qui n'esquivait pas le djerid

d'Ali-bek! Ces jeux, qui nous semblent barbares, tiennent de près à

l'état politique des nations. Il n'y a pas 3 siècles qu'ils existaient

parmi nous, et leur extinction est bien moins due à l'accident de Henri

II, ou à un esprit philosophique, qu'à un état de paix intérieure qui

les a rendus inutiles. Chez les Turks, au contraire, et chez les

Mamlouks, ils se sont conservés, parce que l'anarchie de leur société a

continué de faire un besoin de tout ce qui est relatif à la guerre.

Voyons si leurs progrès dans cette partie sont proportionnés à leur

pratique.

§ V.

Art Militaire des Mamlouks.

Dans notre Europe, quand on parle de troupes et de guerre, on se figure

sur-le-champ une distribution d'hommes par compagnies, par bataillons,

par escadrons; des uniformes de tailles et de couleurs, des formations

par rangs et lignes, des combinaisons de manoeuvres particulières ou

d'évolutions générales; en un mot, tout un système d'opérations fondées

sur des principes réfléchis. Ces idées sont justes par rapport à nous;

mais quand on les transporte aux pays dont nous traitons, elles

deviennent autant d'erreurs. Les Mamlouks ne connaissent rien de notre

art militaire; ils n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni formation, ni

discipline, ni même de subordination. Leur réunion est un attroupement,

leur marche est une cohue, leur combat est un duel, leur guerre est un

brigandage; ordinairement elle se fait dans la ville même du Kaire: au

moment qu'on y pense le moins, une cabale éclate, des beks montent à

cheval, l'alarme se répand, leurs adversaires paraissent: on se charge

dans la rue le sabre à la main; quelques meurtres décident la querelle,

et le plus faible ou le plus timide est exilé. Le peuple n'est pour rien

dans ces combats; que lui importe que les tyrans s'égorgent? Mais on ne

doit pas le croire spectateur tranquille, au milieu des balles et des

coups de cimeterre; ce rôle est toujours dangereux: chacun fuit du champ

de bataille, jusqu'au moment où le calme se rétablit. Quelquefois la

populace pille les maisons des exilés, et les vainqueurs n'y mettent pas

d'obstacle. A ce sujet, il est bon d'observer que ces phrases usitées

dans les nouvelles d'Europe: _les beks ont fait des recrues, les beks

ont ameuté le peuple, le peuple a favorisé un parti_, sont peu propres à

donner des idées exactes. Dans les démêlés des Mamlouks, le peuple n'est

jamais qu'un acteur passif.

Quelquefois la guerre est transportée à la campagne, et les combattants

n'y déploient pas plus d'art. Le parti le plus fort ou le plus audacieux

poursuit l'autre; s'ils sont égaux en courage, ils s'attendent ou se

donnent un rendez-vous; et là, sans égard pour les avantages de

position, les deux troupes s'approchent en peloton, les plus hardis

marchent en tête; on s'aborde, on se défie, on s'attaque; chacun choisit

son homme: on tire, si l'on peut, et l'on passe vite au sabre; c'est là

que se déploient l'art du cavalier et la souplesse du cheval. Si

celui-ci tombe, l'autre est perdu. Dans les déroutes, les valets,

toujours présents, relèvent leur maître; et, s'il n'y a pas de témoins,

ils l'assomment pour prendre la ceinture de sequins qu'il a soin de

porter. Souvent la bataille se décide par la mort de 2 ou 3 personnes.

Depuis quelque temps surtout, les Mamlouks ont compris que leurs

patrons, étant les principaux intéressés, devaient courir les plus

grands risques, et ils leur en laissent l'honneur. S'ils ont l'avantage,

tant mieux pour tout le monde; s'ils sont vaincus, l'on capitule avec le

vainqueur, qui souvent a fait ses conditions d'avance. Il n'y a que

profit à rester tranquille; on est sûr de trouver un maître qui paie, et

l'on revient au Kaire vivre à ses dépens jusqu'à nouvelle fortune.

§ VI.

Discipline des Mamlouks.

Ce caractère, qui cause la mobilité de cette milice, est une suite

nécessaire de sa constitution. Le jeune paysan vendu en Mingrelie ou en

Géorgie n'a pas plus tôt mis le pied en Égypte, que ses idées subissent

une révolution. Une carrière immense s'ouvre à ses regards. Tout se

réunit pour éveiller son audace et son ambition; encore esclave, il se

sent destiné à devenir maître, et déja il prend l'esprit de sa future

condition. Il calcule le besoin qu'a de lui son patron, et il lui fait

acheter ses services et son zèle: il les mesure sur le salaire qu'il en

reçoit, ou sur celui qu'il en attend. Or, comme cette société ne connaît

pas d'autre mobile que l'argent, il en résulte que le soin principal

des maîtres est de satisfaire l'avidité de leurs serviteurs pour

maintenir leur attachement. De là cette prodigalité des beks, ruineuse à

l'Égypte qu'ils pillent; de là cette insubordination des Mamlouks,

fatale à leurs chefs qu'ils dépouillent; de là ces intrigues qui ne

cessent d'agiter les grands et les petits. A peine un esclave est-il

affranchi, qu'il porte déja ses regards sur les premiers emplois. Qui

pourrait arrêter ses prétentions? Rien dans ceux qui commandent ne lui

offre cette supériorité de talents qui imprime le respect. Il n'y voit

que des soldats comme lui, parvenus à la puissance _par les décrets du

sort_; et s'il plaît au sort de le favoriser, il parviendra de même, et

il ne sera pas moins habile dans l'art de gouverner, puisque cet art ne

consiste qu'à prendre de l'argent et à donner des coups de sabre. De cet

ordre de choses est encore né un luxe effréné qui, levant les barrières

à tous les besoins, a donné à la rapacité des grands une étendue sans

bornes. Ce luxe est tel, qu'il n'y a point de Mamlouk dont l'entretien

ne coûte par an 2,500 livres, et il en est beaucoup qui coûtent le

double. A chaque ramâdan, il faut un habillement neuf, il faut des draps

de France, des sailles de Venise, des étoffes de Damas et des Indes. Il

faut souvent renouveler les chevaux, les harnais. On veut des pistolets

et des sabres damasquinés, des étriers dorés d'or moulu, des selles et

des brides plaquées d'argent. Il faut aux chefs, pour les distinguer du

vulgaire, des bijoux, des pierres précieuses, des chevaux arabes de 2 et

300 louis, des châles de Kachemire[94] de 25 et 50 louis, et une foule

de pelisses, dont les moindres coûtent 500 livres[95]. Les femmes ont

rejeté, comme trop simple, l'ancien usage des garnitures de sequins sur

la tête et sur la poitrine; elles y ont substitué les diamants, les

émeraudes, les rubis, les perles fines; et, à la passion des châles et

des fourrures, elles ont joint celle des étoffes et des galons de Lyon.

Quand de tels besoins se trouvent dans une classe qui a en main toute

l'autorité, et qui ne connaît de droits ni de propriété, ni de vie,

qu'on juge des conséquences qu'ils doivent avoir, et pour les classes

obligées d'y fournir, et pour les moeurs mêmes de ceux qui les ont.

§ VII.

Moeurs des Mamlouks.

Les moeurs des Mamlouks sont telles, qu'il est à craindre, en conservant

les simples traits de la vérité, d'encourir le soupçon d'une

exagération passionnée. Nés la plupart dans le rit grec, et circoncis au

moment qu'on les achète, ils ne sont aux yeux des Turks mêmes que des

_renégats_, sans foi ni religion. Étrangers entre eux, ils ne sont point

liés par ces sentiments naturels qui unissent les autres hommes. Sans

parents, sans enfants, le passé n'a rien fait pour eux; ils ne font rien

pour l'avenir. Ignorants et superstitieux par éducation, ils deviennent

farouches par les meurtres, séditieux par les tumultes, perfides par les

cabales, lâches par la dissimulation, et corrompus par toute espèce de

débauche. Ils sont surtout adonnés à ce genre honteux qui fut de tout

temps le vice des Grecs et des Tartares; c'est la première leçon qu'ils

reçoivent de leur maître d'armes. On ne sait comment expliquer ce goût,

quand on considère qu'ils ont tous des femmes, à moins de supposer

qu'ils recherchent dans un sexe le piquant des refus dont ils ont

dépouillé l'autre; mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a pas un

seul Mamlouk sans tache; et leur contagion a dépravé les habitants du

Kaire, même les chrétiens de Syrie qui y demeurent.

§ VIII.

Gouvernement des Mamlouks.

Telle est l'espèce d'hommes qui fait en ce moment le sort de l'Égypte;

ce sont des esprits, de cette trempe qui sont à la tête du

gouvernement: quelques coups de sabre heureux, plus d'astuce ou d'audace

mènent à cette prééminence; mais on conçoit qu'en changeant de fortune,

les parvenus ne changent point de caractère, et qu'ils portent l'ame des

esclaves dans la condition des rois. La souveraineté n'est pas pour eux

l'art difficile de diriger vers un but commun les passions diverses

d'une société nombreuse, mais seulement un moyen d'avoir plus de femmes,

de bijoux, de chevaux, d'esclaves, et de satisfaire leurs fantaisies.

L'administration, à l'intérieur et à l'extérieur, est conduite dans cet

esprit. D'un côté, elle se réduit à manoeuvrer vis-à-vis de la cour de

Constantinople, pour éluder le tribut ou les menaces du sultan; de

l'autre, à acheter beaucoup d'esclaves, à multiplier les amis, à

prévenir les complots, à détruire les ennemis secrets par le fer ou le

poison; toujours dans les alarmes, les chefs vivent comme les anciens

tyrans de Syracuse. Mourâd et Ybrahim ne dorment qu'au milieu des

carabines et des sabres. Du reste, nulle idée de police ni d'ordre

public[96]. L'unique affaire est de se procurer de l'argent; et le

moyen employé comme le plus simple est de le saisir partout où il se

montre, de l'arracher par violence à quiconque en possède, d'imposer à

chaque instant des contributions arbitraires sur les villages et sur la

douane, qui les reverse sur le commerce.

CHAPITRE VII.

§ I.

État du peuple en Égypte.

On jugera aisément que, dans un tel pays, tout est analogue à un tel

régime. Là où le cultivateur ne jouit pas du fruit de ses peines, il ne

travaille que par contrainte, et l'agriculture est languissante: là où

il n'y a point de sûreté dans les jouissances, il n'y a point de cette

industrie qui les crée, et les arts sont dans l'enfance: là où les

connaissances ne mènent à rien, l'on ne fait rien pour les acquérir, et

les esprits sont dans la barbarie. Tel est l'état de l'Égypte. La

majeure partie des terres est aux mains des beks, des Mamlouks, des

gens de loi; le nombre des autres propriétaires est infiniment borné, et

leur propriété est sujette à mille charges. A chaque instant c'est une

contribution à payer, un dommage à réparer; nul droit de succession ni

d'héritage pour les immeubles; tout rentre au gouvernement, dont il faut

tout racheter. Les paysans y sont des manoeuvres à gages, à qui l'on ne

laisse pour vivre que ce qu'il faut pour ne pas mourir. Le riz et le blé

qu'ils cueillent passent à la table des maîtres, pendant qu'eux ne se

réservent que le _doura_, dont ils font un pain sans levain et sans

saveur quand il est froid. Ce pain, cuit à un feu formé de la fiente

séchée des buffles et des vaches[97], est, avec l'eau et les ognons

crus, leur nourriture de toute l'année: ils sont heureux s'ils y peuvent

ajouter de temps en temps du miel, du fromage, du lait aigre et des

dattes. La viande et la graisse, qu'ils aiment avec passion, ne

paraissent qu'aux plus grands jours de fête, et chez les plus aisés.

Tout leur vêtement consiste en une chemise de grosse toile bleue, et en

un manteau noir d'un tissu clair et grossier. Leur coiffure est une

toque d'une espèce de drap, sur laquelle ils roulent un long mouchoir de

laine rouge. Les bras, les jambes, la poitrine sont nus, et la plupart

ne portent pas de caleçon. Leurs habitations sont des huttes de terre,

où l'on étouffe de chaleur et de fumée, et où les maladies causées par

la malpropreté, l'humidité et les mauvais aliments, viennent souvent les

assiéger: enfin, pour combler la mesure, viennent se joindre à ces maux

physiques des alarmes habituelles, la crainte des pillages des Arabes,

des visites des Mamlouks, des vengeances des familles, et tous les

soucis d'une guerre civile continue. Ce tableau, commun à tous les

villages, n'est guère plus riant dans les villes. Au Kaire même,

l'étranger qui arrive est frappé d'un aspect général de ruine et de

misère; la foule qui se presse dans les rues n'offre à ses regards que

des haillons hideux et des nudités dégoûtantes. Il est vrai qu'on y

rencontre souvent des cavaliers richement vêtus; mais ce contraste de

luxe ne rend que plus choquant le spectacle de l'indigence. Tout ce que

l'on voit ou que l'on entend annonce que l'on est dans le pays de

l'esclavage et de la tyrannie. On ne parle que de troubles civils, que

de misère publique, que d'extorsions d'argent, que de bastonnades et de

meurtres. Nulle sûreté pour la vie ou la propriété. On verse le sang

d'un homme comme celui d'un boeuf. La justice même le verse sans

formalité. L'officier de nuit dans ses rondes, l'officier de jour dans

ses tournées, jugent, condamnent et font exécuter en un clin d'oeil et

sans appel. Des bourreaux les accompagnent, et au premier ordre la tête

d'un malheureux tombe dans le sac de cuir, où on la reçoit de peur de

souiller la place. Encore si l'apparence seule du délit exposait au

danger de la peine! mais souvent, sans autre motif que l'avidité d'un

homme puissant et la délation d'un ennemi, on cite devant un bek un

homme soupçonné d'avoir de l'argent; on exige de lui une somme; et s'il

la dénie, on le renverse sur le dos, on lui donne 2 et 300 coups de

bâton sur la plante des pieds, et quelquefois on l'assomme. Malheur à

qui est soupçonné d'avoir de l'aisance! Cent espions sont toujours prêts

à le dénoncer. Ce n'est que par les dehors de la pauvreté qu'il peut

échapper aux rapines de la puissance.

§ II.

Misère et famine des dernières années.

C'est surtout dans les trois dernières années que cette capitale et

l'Égypte entière ont offert le spectacle de la misère la plus

déplorable. Aux maux habituels d'une tyrannie effrénée, à ceux qui

résultaient des troubles des années précédentes, se sont joints des

fléaux naturels encore plus destructeurs. La peste, apportée de

Constantinople au mois de novembre 1783, exerça pendant l'hiver ses

ravages accoutumés; on compta jusqu'à 1,500 morts sortis dans un jour

par les portes du Kaire[98]. Par un effet ordinaire dans ce pays, l'été

vint la calmer. Mais à ce premier fléau en succéda bientôt un autre

aussi terrible. L'inondation de 1783 n'avait pas été complète; une

grande partie des terres n'avait pu être ensemencée faute d'arrosement;

une autre ne l'avait pas été faute de semences: le Nil n'ayant pas

encore atteint, en 1784, les termes favorables, la disette se déclara

sur-le-champ. Dès la fin de novembre, la famine enlevait au Kaire

presque autant de monde que la peste; les rues, qui d'abord étaient

pleines de mendiants, n'en offrirent bientôt pas un seul: tout périt ou

déserta. Les villages ne furent pas moins ravagés; un nombre infini de

malheureux, qui voulurent échapper à la mort, se répandirent dans les

pays voisins. J'en ai vu la Syrie inondée; en janvier 1785, les rues de

Saïde, d'Acre, et la Palestine étaient pleines d'Égyptiens,

reconnaissables partout à leur peau noirâtre; et il en a pénétré jusqu'à

Alep et à Diarbekr. L'on ne peut évaluer précisément la dépopulation de

ces 2 années, parce que les Turks ne tiennent pas des registres de

morts, de naissances, ni de dénombrement[99]; mais l'opinion commune

était que le pays avait perdu le sixième de ses habitants.

Dans ces circonstances, on a vu se renouveler tous ces tableaux dont le

récit fait frémir, et dont la vue imprime un sentiment d'horreur et de

tristesse qui s'efface difficilement. Ainsi que dans la famine arrivée

au Bengale, il y a quelques années, les rues et les places publiques

étaient jonchées de squelettes exténués et mourants; leurs voix

défaillantes imploraient en vain la pitié des passants; la crainte d'un

danger commun endurcissait les coeurs; ces malheureux expiraient adossés

aux maisons des beks, qu'ils savaient être approvisionnés de riz et de

blé, et souvent les Mamlouks, importunés par leurs cris, les chassaient

à coups de bâton. Aucun des moyens révoltants d'assouvir la rage de la

faim n'a été oublié; ce qu'il y a de plus immonde était dévoré; et je

n'oublierai jamais que, revenant de Syrie en France, au mois de mars

1785, j'ai vu sous les murs de l'ancienne Alexandrie, deux malheureux

assis sur le cadavre d'un chameau, et disputant aux chiens ses lambeaux

putrides.

Il se trouve parmi nous des ames énergiques qui, après avoir payé le

tribut de compassion dû à de si grands malheurs, passent, par un retour

d'indignation, à en faire un crime aux hommes qui les endurent. Ils

jugent dignes de la mort ces peuples qui n'ont pas le courage de la

repousser, ou qui la reçoivent sans se donner la consolation de la

vengeance. On va même jusqu'à prendre ces faits en preuve d'un paradoxe

moral témérairement avancé; et l'on veut en appuyer ce prétendu axiome,

_que les habitants des pays chauds, avilis par tempérament et par

caractère, sont destinés par la nature à n'être jamais que les esclaves

du despotisme_.

Mais a-t-on bien examiné si des faits semblables ne sont jamais arrivés

dans les climats qu'on veut honorer du privilége exclusif de la liberté?

A-t-on bien observé si les faits généraux dont on s'autorise, ne sont

point accompagnés de circonstances et d'accessoires qui en dénaturent

les résultats? Il en est de la politique comme de la médecine, où des

phénomènes isolés jettent dans l'erreur sur les vraies causes du mal. On

se presse trop d'établir en règles générales des cas particuliers: ces

principes universels qui plaisent tant à l'esprit ont presque toujours

le défaut d'être vagues. Il est si rare que les faits sur lesquels on

raisonne soient exacts, et l'observation en est si délicate, que l'on

doit souvent craindre d'élever des systèmes sur des bases imaginaires.

Dans le cas dont il s'agit, si l'on approfondit les causes de

l'accablement des Égyptiens, on trouvera que ce peuple, maîtrisé par des

circonstances cruelles, est bien plus digne de pitié que de mépris. En

effet, il n'en est pas de l'état politique de ce pays comme de celui de

notre Europe. Parmi nous, les traces des anciennes révolutions

s'affaiblissant chaque jour, les étrangers vainqueurs se sont rapprochés

des indigènes vaincus; et ce mélange a formé des corps de nations

identiques, qui n'ont plus eu que les mêmes intérêts. Dans l'Égypte, au

contraire, et dans presque toute l'Asie, les peuples indigènes, asservis

par des révolutions encore récentes à des conquérants étrangers, ont

formé des corps mixtes dont les intérêts sont tous opposés. L'état est

proprement divisé en deux factions: l'une, celle du peuple vainqueur,

dont les individus occupent tous les emplois de la puissance civile et

militaire; l'autre, celle du peuple vaincu, qui remplit toutes les

classes subalternes de la société. La faction gouvernante, s'attribuant

à titre de conquête le droit exclusif de toute propriété, ne traite la

faction gouvernée que comme un instrument passif de ses jouissances; et

celle-ci à son tour, dépouillée de tout intérêt personnel, ne rend à

l'autre que le moins qu'il lui est possible: c'est un esclave à qui

l'opulence de son maître est à charge, et qui s'affranchirait volontiers

de sa servitude, s'il en avait les moyens. Cette impuissance est un

autre caractère qui distingue cette constitution des nôtres. Dans les

états de l'Europe, les gouvernements, tirant du sein même des nations

les moyens de les gouverner, il ne leur est ni facile ni avantageux

d'abuser de leur puissance; mais si, par un cas supposé, ils se

formaient des intérêts personnels et distincts, ils n'en pourraient

porter l'usage qu'à la tyrannie. La raison en est qu'outre cette

multitude qu'on appelle _peuple_, qui, quoique forte par sa masse, est

toujours faible par sa désunion, il existe un ordre mitoyen, qui,

participant des qualités du peuple et du gouvernement, fait en quelque

sorte équilibre entre l'un et l'autre. Cet ordre est la classe de tous

ces citoyens opulents et aisés, qui, répandus dans les emplois de la

société, ont un intérêt commun qu'on respecte les droits de sûreté et de

propriété dont ils jouissent. Dans l'Égypte, au contraire, point d'état

mitoyen, point de ces classes nombreuses de nobles, de gens de robe ou

d'église, de négociants, de propriétaires, etc., qui sont en quelque

sorte un corps intermédiaire entre le peuple et le gouvernement. Là,

tout est militaire ou homme de loi, c'est-à-dire homme du gouvernement;

ou tout est laboureur, artisan, marchand, c'est-à-dire _peuple_; et le

_peuple_ manque surtout du premier moyen de combattre l'oppression,

l'art d'unir et de diriger ses forces. Pour détruire ou réformer les

Mamlouks, il faudrait une ligue générale des paysans, et elle est

impossible à former: le système d'oppression est méthodique; on dirait

que partout les tyrans en ont la science infuse. Chaque province, chaque

district a son gouverneur, chaque village a son _lieutenant_[100] qui

veille aux mouvements de la multitude. Seul contre tous, s'il paraît

faible, la puissance qu'il représente le rend fort. D'ailleurs,

l'expérience prouve que partout où un homme a le courage de se faire

maître, il en trouve qui ont la bassesse de le seconder. Ce lieutenant

communique de son autorité à quelques membres de la société qu'il

opprime, et ces individus deviennent ses appuis: jaloux les uns des

autres, ils se disputent sa faveur, et il se sert de chacun tour à tour

pour les détruire tous également. Les mêmes jalousies, et des haines

invétérées divisent aussi les villages; mais en supposant une réunion

déja si difficile, que pourrait, avec des bâtons ou même des fusils, une

troupe de paysans à pied et presque nus, contre des cavaliers exercés et

armés de pied en cap? Je désespère surtout du salut de l'Égypte, quand

je considère la nature du terrain trop propre à la cavalerie. Parmi

nous, si l'infanterie la mieux constituée redoute encore la cavalerie en

plaine, que sera-ce chez un peuple qui n'a pas les premières idées de la

tactique, qui ne peut même les acquérir, parce qu'elles sont le fruit de

la pratique, et que la pratique est impossible? Ce n'est que dans les

pays de montagnes que la liberté a de grandes ressources; c'est là qu'à

la faveur du terrain, une petite troupe supplée au nombre par

l'habileté. Unanime, parce qu'elle est d'abord peu nombreuse, elle

acquiert chaque jour de nouvelles forces par l'habitude de les employer.

L'oppresseur moins actif, parce qu'il est déja puissant, temporise; et

il arrive enfin que ces troupes de paysans ou de voleurs qu'il méprisait

deviennent des soldats aguerris qui lui disputent dans les plaines l'art

des combats et le prix de la victoire. Dans les pays plats, au

contraire, le moindre attroupement est dissipé, et le paysan novice, qui

ne sait pas même faire un retranchement, n'a de ressource que dans la

pitié de son maître et la continuation de son servage. Aussi, s'il était

un principe général à établir, nul ne serait plus vrai que celui-ci:

_que les pays de plaine sont le siége de l'indolence et de l'esclavage;

et les montagnes, la patrie de l'énergie et de la liberté_[101]. Dans la

situation présente des Égyptiens, il pourrait encore se faire qu'ils ne

montrassent point de courage, sans qu'on pût dire que le germe leur en

manque, et que le climat le leur a refusé. En effet, cet effort continu

de l'ame, qu'on appelle _courage_, est une qualité qui tient bien plus

au moral qu'au physique. Ce n'est point le plus ou le moins de chaleur

du climat, mais plutôt l'énergie des passions et la confiance en ses

forces qui donnent l'audace d'affronter les dangers. Si ces deux

conditions n'existent pas, le courage peut rester inerte; mais ce sont

les circonstances qui manquent, et non la faculté. D'ailleurs, s'il est

des hommes capables d'énergie, ce doit être ceux dont l'ame et le corps

trempés, si j'ose dire, par l'habitude de souffrir, ont pris une roideur

qui émousse les traits de la douleur; et tels sont les Égyptiens. On se

fait illusion quand on se les peint comme énervés par la chaleur, ou

amollis par le libertinage. Les habitants des villes et les gens aisés

peuvent avoir cette mollesse, qui dans tout climat est leur apanage;

mais les paysans si méprisés, sous le nom _fellâhs_, supportent des

fatigues étonnantes. On les voit passer des jours entiers à tirer de

l'eau du Nil, exposés nus à un soleil qui nous tuerait. Ceux d'entre eux

qui servent de valets aux Mamlouks font tous les mouvements du

cavalier. A la ville, à la campagne, à la guerre, partout ils le

suivent, et toujours à pied; ils passent des journées entières à courir

devant ou derrière les chevaux; et quand ils sont las, ils s'attachent à

leur queue, plutôt que de rester en arrière. Des traits moraux

fournissent des inductions analogues à ces traits physiques.

L'opiniâtreté que ces paysans montrent dans leurs haines et leurs

vengeances[102], leur acharnement dans les combats qu'ils se livrent

quelquefois de village à village, le point d'honneur qu'ils mettent à

souffrir la bastonnade sans déceler leur secret[103], leur barbarie même

à punir dans leurs femmes et leurs filles le moindre échec à la

pudeur[104], tout prouve que si le préjugé a su leur trouver de

l'énergie sur certains points, cette énergie n'a besoin que d'être

dirigée, pour devenir un courage redoutable. Les émeutes et les

séditions que leur patience lassée excite quelquefois, surtout dans la

province de _Charqié_, indiquent un feu couvert qui n'attend, pour faire

explosion, que des mains qui sachent l'agiter.

§ III.

États des arts et des esprits.

Mais un obstacle puissant à toute heureuse révolution en Égypte c'est

l'ignorance profonde de la nation; c'est cette ignorance qui, aveuglant

les esprits sur les causes des maux et sur leurs remèdes, les aveugle

aussi sur les moyens d'y remédier.

Me proposant de revenir à cet article qui, comme plusieurs des

précédents, est commun à toute la Turkie, je n'insiste pas sur les

détails. Il suffit d'observer que cette ignorance répandue sur toutes

les classes étend ses effets sur tous les genres de connaissances

morales et physiques, sur les sciences, sur les beaux-arts, même sur les

arts mécaniques. Les plus simples y sont encore dans une sorte

d'enfance. Les ouvrages de menuiserie, de serrurerie, d'arquebuserie, y

sont grossiers. Les merceries, les quincailleries, les canons de fusil

et de pistolet viennent tous de l'étranger. A peine trouve-t-on au Kaire

un horloger qui sache raccommoder une montre, et il est européen. Les

joailliers y sont plus communs qu'à Smyrne et Alep; mais ils ne savent

pas monter proprement la plus simple rose. On y fait de la poudre à

canon, mais elle est brute. Il y a des raffineries, mais le sucre est

plein de mélasse, et celui qui est blanc devient trop coûteux. Les seuls

objets qui aient quelque perfection sont les étoffes de soie; encore le

travail en est bien moins fini, et le prix beaucoup plus fort qu'en

Europe.

CHAPITRE VIII.

État du commerce.

Dans cette barbarie générale, on pourra s'étonner que le commerce ait

conservé l'activité qu'il déploie encore au Kaire; mais l'examen

attentif des sources d'où il la tire donne la solution du problème.

Deux causes principales font du Kaire le siége d'un grand commerce: la

première est la réunion de toutes les consommations de l'Égypte dans

l'enceinte de cette ville. Tous les grands propriétaires, c'est-à-dire

les Mamlouks et les gens de loi, y sont rassemblés, et ils y attirent

leurs revenus, sans rien rendre au pays qui les fournit.

La seconde est la position qui en fait un lieu de passage, un centre de

circulation dont les rameaux s'étendent par la mer Rouge dans l'Arabie

et dans l'Inde; par le Nil, dans l'Abissinie et l'intérieur de

l'Afrique; et par la Méditerranée, dans l'Europe et l'empire turk.

Chaque année il arrive au Kaire une caravane d'Abissinie, qui apporte

1,000 à 1,200 esclaves noirs, et des dents d'éléphant, de la poudre

d'or, des plumes d'autruche, des gommes, des perroquets et des

singes[105]. Une autre, formée aux extrémités de Maroc, et destinée pour

la Mekke, appelle les pèlerins, même des rives du Sénégal[106]. Elle

côtoie la Méditerranée en recueillant ceux d'Alger, de Tunis, de

Tripoli, etc., et arrive par le désert à Alexandrie, forte de 3 à 4,000

chameaux. De là elle va au Kaire, où elle se joint à la caravane

d'Égypte. Toutes deux de concert partent ensuite pour la Mekke, d'où

elles reviennent 100 jours après. Mais les pèlerins de Maroc, qui ont

encore 600 lieues à faire, n'arrivent chez eux qu'après une absence

totale de plus d'un an. Le chargement de ces caravanes consiste en

étoffes de l'Inde, en _châles_, en gommes, en parfums, en perles, et

surtout en cafés de l'_Yémen_. Ces mêmes objets arrivent par une autre

voie à Suez, où les vents de sud amènent en mai 26 à 28 voiles parties

du port de Djedda. Le Kaire ne garde pas la somme entière de ces

marchandises; mais, outre la portion qu'il en consomme, il profite

encore des droits de passage et des dépenses des pèlerins. D'autre part,

il vient de temps en temps de Damas de petites caravanes qui apportent

des étoffes de soie et de coton, des huiles et des fruits secs. Dans la

belle saison la rade de Damiât a toujours quelques vaisseaux qui

débarquent les tabacs à pipe de _Lataqîé_. La consommation de cette

denrée est énorme en Égypte. Ces vaisseaux prennent du riz en échange,

pendant que d'autres se succèdent sans cesse à Alexandrie, et apportent

de Constantinople des vêtements, des armes, des fourrures, des passagers

et des merceries. D'autres encore arrivent de Marseille, de Livourne et

de Venise, avec des draps, des cochenilles, des étoffes et des galons de

Lyon, des épiceries, du papier, du fer, du plomb, des sequins de Venise,

et des dahlers d'Allemagne. Tous ces objets, transportés par mer à

Rosette sur des bateaux qu'on appelle _djerm_[107], y sont d'abord

déposés, puis rembarqués sur le Nil et envoyés au Kaire. D'après ce

tableau, il n'est pas étonnant que le commerce offre un spectacle

imposant dans cette capitale[108]; mais si l'on examine en quels canaux

se versent ces richesses, si l'on considère qu'une grande partie des

marchandises de l'Inde, et du café, passe à l'étranger; que la dette en

est acquittée avec des marchandises d'Europe et de Turkie; que la

consommation du pays consiste presque toute en objets de luxe qui ont

reçu leur dernier travail; enfin, que les produits donnés en retour

sont, en grande partie, des matières brutes, l'on jugera que tout ce

commerce s'exécute sans qu'il en résulte beaucoup d'avantages pour la

richesse de l'Égypte et le bien-être de la nation.

CHAPITRE IX.

De l'isthme de Suez, et de la jonction de la Mer Rouge à la

Méditerranée.

J'ai parlé du commerce que le Kaire entretient avec l'Arabie et l'Inde

par la voie de Suez; ce sujet rappelle une question dont on s'occupe

assez souvent en Europe: savoir, s'il ne serait pas possible de couper

l'isthme qui sépare la mer Rouge de la Méditerranée, afin que les

vaisseaux pussent se rendre dans l'Inde par une route plus courte que

celle du cap de Bonne-Espérance. On est porté à croire cette opération

praticable, à raison du peu de largeur de l'isthme. Mais dans un voyage

que j'ai fait à Suez, il m'a semblé voir des raisons de penser le

contraire.

1º Il est bien vrai que l'espace qui sépare les deux mers n'est pas de

plus de 18 à 19 lieues communes; il est bien vrai encore que ce terrain

n'est point traversé par des montagnes, et que du haut des terrasses de

Suez l'on ne découvre avec la lunette d'approche sur une plaine nue et

rase, à perte de vue, qu'un seul rideau dans la partie du nord-ouest:

ainsi ce n'est point la différence des niveaux qui s'oppose à la

jonction[109]; mais le grand obstacle est que dans toute la partie où

la Méditerranée et la mer Rouge se répondent, le rivage de part et

d'autre est un sol bas et sablonneux, où les eaux forment des lacs et

des marais semés de grèves; en sorte que les vaisseaux ne peuvent

s'approcher de la côte qu'à une grande distance. Or, comment pratiquer

dans les sables mouvants un canal durable? D'ailleurs la plage manque de

ports, et il faudrait les construire de toutes pièces; enfin le terrain

manque absolument d'eau douce, et il faudrait pour une grande population

la tirer de fort loin, c'est-à-dire du Nil.

Le meilleur et le seul moyen de jonction est donc celui qu'on a déja

pratiqué plusieurs fois avec succès; savoir, de faire communiquer les

deux mers par l'intermède du fleuve même: le terrain s'y prête sans

effort; car le mont Moqattam, s'abaissant tout à coup à la hauteur du

Kaire, ne forme plus qu'une esplanade basse et demi-circulaire, autour

de laquelle règne une plaine d'un niveau égal depuis le bord du Nil

jusqu'à la pointe de la mer Rouge. Les anciens, qui saisirent de bonne

heure l'état de ce local, en prirent l'idée de joindre les deux mers par

un canal conduit au fleuve. Strabon observe que le premier fut construit

sous Sésostris, qui régnait du temps de la guerre de Troie[110]; et cet

ouvrage avait fait assez de sensation pour qu'on eût noté _qu'il avait

100 coudées (ou 170 pieds de large) sur une profondeur suffisante à un

grand vaisseau_. Après l'invasion des Grecs, les Ptolémées le

rétablirent. Sous l'empire des Romains, Trajan le renouvela. Enfin il

n'y a pas jusqu'aux Arabes qui n'aient suivi ces exemples. _Du temps

d'Omar ebn-el Kattab_ (en 640), dit l'historien el-Makin, _les villes de

la Mekke et de Médine souffrant de la disette, ce kalife ordonna au

gouverneur d'Égypte, Amrou, de tirer un canal du Nil à Qolzoum, afin de

faire passer désormais par cette voie les contributions de blé et d'orge

destinées à l'Arabie_. Cent trente-quatre ans après, le kalife

Abou-Djafar-al-Mansor le fit obstruer par le motif inverse de couper les

vivres à un descendant d'Ali révolté à Médine; et depuis ce temps il n'a

pas été rouvert. Ce canal est le même qui, de nos jours, passe au Kaire,

et qui va se perdre dans la campagne au nord-est de _Berket-el-Hadj_, ou

_lac des Pèlerins_. _Qolzoum_, le _Clysma_ des Grecs, où il aboutissait,

est ruiné depuis plusieurs siècles; mais le nom et l'emplacement

subsistent encore dans un monticule de sable, de briques et de pierres,

situé à 300 pas au nord de Suez, sur le bord de la mer, en face du gué

qui conduit à la source d'_el-Nabâ_. J'ai vu cet endroit comme Niebuhr,

et les Arabes m'ont dit, comme à lui, qu'il s'appelait _Qolzoum_; ainsi

d'Anville s'est trompé lorsque, sur une indication vicieuse de Ptolémée,

il a rejeté _Clysma_ 8 lieues plus au sud. Je le crois également en

erreur dans l'application qu'il fait de Suez à l'ancienne _Arsinoé_.

Cette ville ayant été, selon les Grecs et les Arabes, au nord de Clysma,

on doit en chercher les traces, d'après l'indication de Strabon[111],

_tout au fond du golfe, en tirant vers l'Égypte_, sans aller néanmoins,

comme Savary, jusqu'à _Adjeroud_, qui est trop dans l'ouest: l'on doit

se borner au terrain bas qui s'étend environ 2 lieues au bout du golfe

actuel, cet espace étant tout ce qu'on peut accorder de retraite à la

mer depuis 17 siècles. Jadis ces cantons étaient peuplés de villes qui

ont disparu avec l'eau du Nil; les canaux qui l'apportaient se sont

détruits, parce que dans ce terrain mouvant ils s'encombrent rapidement,

et par l'action du vent, et par la cavalerie des Arabes bedouins.

Aujourd'hui le commerce du Kaire avec Suez ne s'exerce qu'au moyen des

caravanes qui ont lieu lors de l'arrivée et du départ des vaisseaux,

c'est-à-dire sur la fin d'avril, ou au commencement de mai, et dans le

cours de juillet et d'août. Celle que j'accompagnai en 1783 était

composée d'environ 3,000 chameaux et de 5 à 6,000 hommes[112]. Le

chargement consistait en bois, voiles et cordages pour les vaisseaux de

Suez; en quelques ancres portées chacune par 4 chameaux; en barres de

fer, en étain, en plomb; en quelques ballots de draps et barils de

cochenille; en blés, orges, fèves, etc.; en piastres de Turkie, sequins

de Venise, et dahlers de l'Empire. Toutes ces marchandises étaient

destinées pour _Djedda_, la _Mekke_ et _Moka_, où elles acquittent la

dette des marchandises venues de l'Inde et du café d'Arabie, qui fait la

base des retours. Il y avait en outre une grande quantité de pèlerins,

qui préféraient la route de mer à celle de terre, et enfin les

provisions nécessaires, telles que le riz, la viande, le bois, et même

l'eau; car Suez est l'endroit du monde le plus dénué de tout. Du haut

des terrasses, la vue portée sur la plaine sablonneuse du nord et de

l'ouest, ou sur les rochers blanchâtres de l'Arabie à l'est, ou sur la

mer et le _Moqattam_ dans le sud, ne rencontre pas un arbre, pas un brin

de verdure où se reposer. Des sables jaunes, ou une plaine d'eau

verdâtre, voilà tout ce qu'offre le séjour de Suez; l'état de ruine des

maisons en augmente la tristesse. La seule eau potable des environs

vient de _el-Nabâ_, c'est-à-dire la _source_, située à 3 heures de

marche sur le rivage d'Arabie; elle est si saumâtre qu'il n'y a qu'un

mélange de _rum_ qui puisse la rendre supportable à des Européens. La

mer pourrait fournir quantité de poissons et de coquillages; mais les

Arabes pêchent peu et mal: aussi, lorsque les vaisseaux sont partis, ne

reste-t-il à Suez que le Mamlouk qui en est le gouverneur, et 12 à 15

personnes qui forment sa maison et la garnison. Sa forteresse est une

masure sans défense, que les Arabes regardent comme une citadelle, à

cause de 6 canons de bronze de 4 livres de balle, et de 2 canonniers

grecs qui tirent en détournant la tête. Le port est un mauvais quai, où

les plus petits bateaux ne peuvent aborder que dans la marée haute:

c'est là néanmoins qu'on prend les marchandises pour les conduire, à

travers les bancs de sable, aux vaisseaux qui mouillent dans la rade.

Cette rade, située à une lieue de la ville, en est séparée par une plage

découverte au temps du reflux; elle n'a aucune protection, en sorte

qu'on y attaquerait impunément les 28 bâtiments que j'y ai comptés. Ces

bâtiments, par eux-mêmes, sont incapables de résistance, n'ayant chacun

pour toute artillerie que 4 pierriers rouillés. Chaque année leur nombre

diminue, parce que, naviguant terre à terre sur une côte pleine

d'écueils, il en périt toujours au moins 1 sur 9. En 1783, l'un d'eux

ayant relâché à _el-Tor_ pour faire de l'eau, il fut surpris par les

Arabes pendant que l'équipage dormait à terre. Après en avoir débarqué

1,500 fardes de café, ils abandonnèrent le navire au vent, qui le jeta

sur la côte. Le chantier de Suez est peu propre à réparer ces pertes; on

y bâtit à peine une _cayasse_ en 3 ans. D'ailleurs, la mer, qui, par son

flux et reflux, accumule les sables sur cette plage, finira par

encombrer le _chenal_, et il arrivera à Suez ce qui est arrivé à

_Qolzoum_ et à _Arsinoé_. Si l'Égypte avait alors un bon gouvernement,

il profiterait de cet accident pour élever une autre ville dans la rade

même, où l'on pourrait l'exploiter par une chaussée de 7 à 8 pieds

d'élévation seulement, attendu que la marée ne monte pas à plus de 3 et

demi à l'ordinaire. Il réparerait ou recreuserait le canal du Nil, et il

économiserait les 500,000 livres que coûte chaque année l'escorte des

Arabes _Haouatât_ et _Ayaïdi_. Enfin, pour éviter la barre si dangereuse

du _Bogâz_ de Rosette, il rendrait navigable le canal d'Alexandrie, d'où

les marchandises se verseraient immédiatement dans le port. Mais de tels

soins ne seront jamais ceux du gouvernement actuel. Le peu de faveur

qu'il accorde au commerce n'est pas même fondé sur des motifs

raisonnables; s'il le tolère, ce n'est que parce qu'il y trouve un moyen

de satisfaire sa rapacité, une source où il puise sans s'embarrasser de

la tarir. Il ne sait pas même profiter du grand intérêt que les

Européens mettent à communiquer avec l'Inde. En vain les Anglais et les

Français ont essayé de prendre des arrangements avec lui pour s'ouvrir

cette route, il s'y est refusé, ou il les a rendus inutiles. L'on se

flatterait à tort de succès durables; car, lors même qu'on aurait conclu

des traités, les révolutions, qui du soir au matin changent le Kaire, en

annuleraient l'effet, comme il est arrivé au traité que le gouverneur du

Bengale avait conclu en 1775 avec Mohammad-bek. Telle est d'ailleurs

l'avidité et la mauvaise foi des _Mamlouks_, qu'ils trouveront toujours

des prétextes pour vexer les négociants, ou qu'ils augmenteront, contre

leur parole, les droits de douane. Ceux du café sont énormes en ce

moment. La balle ou _farde_ de cette denrée, pesant 370 à 375 livres, et

coûtant à _Moka_ 45 pataques[113], ou 236 livres tournois, paie à Suez

en droit de _bahr_ ou de mer 147 livres: plus, une addition de 69

livres, imposée en 1783[114]; en sorte que, si l'on y joint les 6 pour

100 perçus à _Djedda_, on trouvera que les droits égalent presque le

prix d'achat[115].

CHAPITRE X.

Des douanes et des impôts.

La régie des douanes forme en Égypte, comme par toute la Turquie, un des

principaux emplois du gouvernement. L'homme qui l'exerce est tout à la

fois contrôleur et fermier général. Tous les droits d'entrée, de sortie

et de circulation dépendent de lui. Il nomme tous les subalternes qu'il

lui plaît pour les percevoir. Il y joint les _paltes_ ou _priviléges_

exclusifs des natrons de Terâné, des soudes d'Alexandrie, de la casse de

Thébaïde, et des sénés de Nubie; en un mot, il est le despote du

commerce, qu'il règle à son gré. Son bail n'est jamais que pour un an.

Le prix de sa ferme, en 1783, était de 1,000 bourses, qui, à raison de

500 piastres la bourse, et de 2 livres 10 sous la piastre, font

1,250,000 livres. Il est vrai qu'on y peut joindre un casuel

d'_avanies_, ou de demandes accidentelles; c'est-à-dire, que lorsque

_Mourâd-bek_ ou _Ibrahim_ ont besoin de 500,000 livres, ils font venir

le douanier, qui ne se dispense jamais de les compter. Mais sur le

rescrit qu'ils lui délivrent, il a la faculté de reverser l'_avanie_ sur

le commerce, dont il taxe à l'amiable les divers corps ou nations, tels

que les Francs, les Barbaresques, les Turks, etc., et il arrive souvent

que cela même devient une aubaine pour lui. Dans quelques provinces de

Turkie, le douanier est aussi chargé de la perception du _miri_, espèce

d'impôt qui porte uniquement sur les terres. Mais en Égypte cette régie

est confiée aux écrivains coptes, qui l'exercent sous la direction du

secrétaire du commandant. Ces écrivains ont les registres de chaque

village, et sont chargés de recevoir les paiements, et de les compter au

trésor; souvent ils profitent de l'ignorance des paysans pour ne point

porter en reçu les à-compte, et les font payer deux fois: souvent ils

font vendre les boeufs, les buffles, et jusqu'à la natte de ces

malheureux: l'on peut dire qu'ils sont en tout des agents dignes de

leurs maîtres. La taxe ordinaire devrait revenir à 33 piastres par

_feddân_, c'est-à-dire, à près de 83 livres par couple de boeufs; mais

elle se trouve quelquefois portée, par abus, jusqu'à 200 livres. On

estime que la somme totale du _miri_, perçue tant en argent qu'en blés,

orges, fèves, riz, etc., peut se monter de 46 à 50 millions de France,

lorsque le pain se vend un _fadda_ le _rotle_, c'est-à-dire 5 liards la

livre de 14 onces.

Pour en revenir aux douanes, elles étaient ci-devant exercées, selon

l'ancien usage, par les Juifs; mais Ali-bek les ayant complètement

ruinés en 1769, par une avanie énorme, la douane a passé aux mains des

chrétiens de Syrie, qui la conservent encore. Ces chrétiens, venus de

Damas au Kaire il y a environ 50 ans, n'étaient d'abord que 2 ou 3

familles; leurs bénéfices en attirèrent d'autres, et le nombre s'en est

multiplié jusqu'à près de 500. Leur modestie et leur économie les mirent

à portée de s'emparer d'une branche de commerce, puis d'une autre; enfin

ils se trouvèrent en état d'affermer la douane lors du désastre des

Juifs; et de ce moment ils ont acquis une opulence et pris des

prétentions qui pourront finir par le sort des Juifs. On en crut le

moment venu, lorsque leur chef, Antoine _Farâouan_, déserta furtivement

l'Égypte (en 1784), et vint à Livourne chercher la sûreté nécessaire

pour jouir d'une fortune de 3 millions; mais cet événement, qui n'avait

pas d'exemple[116], n'a pas eu de suites.

Du commerce des Francs au Kaire.

Après ces chrétiens, le corps des négociants le plus considérable est

celui des Européens, connus dans le Levant sous le nom de _Francs_. Dès

long-temps les Vénitiens ont eu au Kaire des établissements où ils

avaient des sailles, des étoffes de soie, des glaces, des merceries,

etc. Les Anglais y ont aussi participé en envoyant des draps, des armes

et quincailleries qui ont conservé jusqu'à ce jour une réputation de

supériorité. Mais les Français, en fournissant des objets semblables à

bien meilleur marché, ont depuis 20 ans obtenu la préférence et donné

l'exclusion à leurs rivaux. Le pillage de la caravane qui voulut passer

de Suez au Kaire en 1779[117] a porté le dernier coup aux Anglais; et

depuis cette époque on n'a pas vu dans ces deux villes, même un seul

facteur de cette nation. La base du commerce des Français en Egypte

consiste, comme dans tout le Levant, en draps légers de Languedoc,

appelés _londrins_ premiers et _londrins_ seconds. Ils en débitent,

année commune, entre 900 et 1,000 ballots. Le bénéfice est de 35 et 40

pour cent; mais les retraits qu'ils font leur donnant une perte de 20 et

25, le produit net reste de 15 pour cent. Les autres objets

d'importation sont du fer, du plomb, des épiceries, 120 barils de

cochenille, quelques galons, des étoffes de Lyon, divers articles de

mercerie, enfin des dahlers et des sequins.

En échange, ils prennent des cafés d'Arabie, des gommes d'Afrique, des

toiles grossières de coton fabriquées à Manouf, et qu'on envoie en

Amérique; des cuirs crus, du safranon, du sel ammoniac et du riz[118].

Ces objets acquittent rarement la dette, et l'on est toujours embarrassé

pour les retours; ce n'est pas cependant faute de productions variées,

puisque l'Égypte rend du blé, du riz, du doura[119], du millet, du

sésame, du coton, du lin, du séné, de la casse, des cannes à sucre, du

nitre, du natron, du sel ammoniac, du miel et de la cire. L'on pourrait

avoir des soies et du vin; mais l'industrie et l'activité manquent,

parce que l'homme qui cultiverait n'en jouirait pas. On estime que

l'importation des Français peut s'élever de 2 millions et demi à 3

_millions de livres_. La France avait entretenu un consul jusqu'en 1777;

mais à cette époque, les dépenses qu'il causait engagèrent à le retirer:

on le transféra à Alexandrie, et les négociants, qui le laissèrent

partir sans réclamer d'indemnités, sont demeurés au Kaire à leur risques

et fortune. Leur situation, qui n'a pas changé, est à peu près celle des

Hollandais à Nangazaki, c'est-à-dire que, renfermés dans un grand

cul-de-sac, ils vivent entre eux sans beaucoup de communications au

dehors; ils les craignent même, et ne sortent que le moins qu'il est

possible, pour ne pas s'exposer aux insultes du peuple, qui hait le nom

des Francs, ou aux outrages des Mamlouks, qui les forcent dans les rues

de descendre de leurs ânes. Dans cette espèce de détention habituelle,

ils tremblent à chaque instant que la peste ne les oblige de se clore

dans leurs maisons, ou que quelque émeute n'expose leur _contrée_ au

pillage, ou que le commandant ne fasse quelque demande d'argent[120], ou

qu'enfin des beks ne les forcent à des fournissements toujours

dangereux. Leurs affaires ne leur causent pas moins de soucis. Obligés

de vendre à crédit, rarement sont-ils payés aux termes convenus. Les

lettres de change même n'ont aucune police, aucun recours en justice,

parce que la justice est un mal pire qu'une banqueroute: tout se fait

sur conscience, et cette conscience depuis quelque temps s'altère de

plus en plus: on leur diffère des payements pendant des années entières;

quelquefois on n'en fait pas du tout, presque toujours on les tronque.

Les chrétiens, qui sont leur principaux correspondants, sont à cet égard

plus infidèles que les Turks mêmes; et il est remarquable que, dans tout

l'empire, le caractère des chrétiens est très-inférieur à celui des

musulmans; cependant on s'est réduit à faire tout par leurs mains.

Ajoutez qu'on ne peut jamais réaliser les fonds, parce que l'on ne

recouvre sa dette qu'en s'engageant d'une créance plus considérable. Par

toutes ces raisons, le Kaire est l'échelle la plus précaire et la plus

désagréable de tout le Levant: il y a 15 ans, l'on y comptait 9 maisons

françaises; en 1785, elles étaient réduites à 3, et bientôt peut-être

n'en restera-t-il pas une seule. Les chrétiens qui se sont établis

depuis quelque temps à Livourne, portent une atteinte fatale à cet

établissement par la correspondance immédiate qu'ils entretiennent avec

leurs compatriotes; et le grand-duc de Toscane, qui les traite comme ses

sujets, concourt de tout son pouvoir à l'augmentation de leur commerce.

CHAPITRE XI.

De la ville du Kaire.

Le Kaire, dont j'ai déja beaucoup parlé, est une ville si célèbre, qu'il

convient de la faire encore mieux connaître par quelques détails. Cette

capitale de l'Égypte ne porte point dans le pays le nom d'_el-Qâhera_,

que lui donna son fondateur; les Arabes ne la connaissent que sous celui

de _Masr_, qui n'a pas de sens connu, mais qui paraît l'ancien nom

oriental de la basse Égypte[121]. Cette ville est située sur la rive

orientale du Nil, à un quart de lieue de ce fleuve, ce qui la prive d'un

grand avantage. Le canal qui l'y joint ne saurait l'en dédommager,

puisqu'il n'a d'eau courante que pendant l'inondation. A entendre parler

du _grand Kaire_, il semblerait que ce dût être une capitale au moins

semblable aux nôtres; mais si l'on observe que chez nous-mêmes les

villes n'ont commencé à se décorer que depuis 100 ans, on jugera que

dans un pays où tout est encore au 10^{e} siècle, elles doivent

participer à la barbarie commune. Aussi le Kaire n'a-t-il pas de ces

édifices publics ou particuliers, ni de ces places régulières, ni de ces

rues alignées, où l'architecture déploie ses beautés. Les environs sont

masqués par des collines poudreuses, formées des décombres qui

s'accumulent chaque jour[122]; et près d'elles la multitude des tombeaux

et l'infection des voiries choquent à la fois l'odorat et les yeux. Dans

l'intérieur, les rues sont étroites et tortueuses; et comme elles ne

sont point pavées, la foule des hommes, des chameaux, des ânes et des

chiens qui s'y pressent, élève une poussière incommode; souvent les

particuliers arrosent devant leurs portes, et à la poussière succèdent

la boue et des vapeurs mal odorantes. Contre l'usage ordinaire de

l'Orient, les maisons sont à deux et trois étages, terminés par une

terrasse pavée ou glaisée; la plupart sont en terre et en briques mal

cuites; le reste est en pierres molles d'un beau grain, que l'on tire du

mont Moqattam, qui est voisin; toutes ces maisons ont un air de prison,

parce qu'elles manquent de jour sur la rue. Il est trop dangereux en

pareil pays d'être éclairé; l'on a même la précaution de faire la porte

d'entrée fort basse; l'intérieur est mal distribué; cependant chez les

grands on trouve quelques ornements et quelques commodités; on doit

surtout y priser de vastes salles où l'eau jaillit dans des bassins de

marbre. Le pavé, formé d'une marqueterie de marbre et de faïence

colorés, est couvert de nattes, de matelas, et, par-dessus le tout, d'un

riche tapis sur lequel on s'assied jambes croisées. Autour du mur règne

une espèce de sofa chargé de coussins mobiles propres à appuyer le dos

ou les coudes. A 7 ou 8 pieds de hauteur, est un rayon de planches

garnies de porcelaines de la Chine et du Japon. Les murs, d'ailleurs

nus, sont bigarrés de sentences tirées du Qôran, et d'arabesques en

couleurs, dont on charge aussi le portail des beks. Les fenêtres n'ont

point de verres ni de châssis mobiles, mais seulement un treillage à

jour, dont la façon coûte quelquefois plus que nos glaces. Le jour

vient des cours intérieures, d'où les sycomores renvoient un reflet de

verdure qui plaît à l'oeil. Enfin, une ouverture au nord ou au sommet du

plancher, procure un air frais, pendant que, par une contradiction assez

bizarre, on s'environne de vêtements et de meubles chauds, tels que les

draps de laine et les fourrures. Les riches prétendent; par ces

précautions, écarter les maladies, mais le peuple, avec sa chemise bleue

et ses nattes dures, s'enrhume moins et se porte mieux.

Population du Kaire et de l'Égypte.

On fait souvent des questions sur la population du Kaire: si l'on en

veut croire le douanier Antoun _Farâoun_, cité par le baron de Tott,

elle approche de 700,000 ames, y compris _Boulâq_, faubourg et port

détaché de la ville; mais tous les calculs de population en Turkie sont

arbitraires, parce qu'on n'y tient point de registres de naissances, de

morts ou de mariages. Les musulmans ont même des préjugés superstitieux

contre les dénombrements. Les seuls chrétiens pourraient être recensés

au moyen des billets de leur capitation[123]. Tout ce qu'on peut dire de

certain, c'est que, d'après le plan géométrique de Niebuhr, levé en

1761, le Kaire a 3 lieues de circuit, c'est-à-dire à peu près le circuit

de Paris, pris par la ligne des boulevards. Dans cette enceinte il y a

quantité de jardins, de cours, de terrains vides et de ruines. Or, si

Paris, dans l'enceinte des boulevards, ne donne pas plus de 700,000

ames, quoique bâti à cinq étages, il est difficile de croire que le

Kaire, qui n'en a que deux, tienne plus de 250,000 ames. Il est

également impossible d'apprécier au juste la population de l'Égypte

entière. Néanmoins, puisqu'il est connu que le nombre des villes et des

villages ne passe pas 2,300[124], le nombre des habitants de chaque

lieu, ne pouvant s'évaluer l'un portant l'autre à plus de 1,000 âmes,

même en y confondant le Kaire, la population totale ne doit s'élever

qu'à 2,300,000 ames. La consistance des terres cultivables est, selon

d'Anville, de 2,000 et 100 lieues carrées: de là résulte, par chaque

lieue carrée, 1,142 habitants. Ce rapport, plus fort que celui de France

même, pourra faire croire que l'Égypte n'est pas si dépeuplée qu'on

l'imagine; mais si l'on observe que les terres ne se reposent jamais,

et qu'elles sont toutes fécondes, on conviendra que cette population est

très-faible en comparaison de ce qu'elle a été, et de ce qu'elle

pourrait être.

Parmi les singularités qui frappent un étranger au Kaire, on peut citer

la quantité prodigieuse de chiens hideux qui vaguent dans les rues, et

de milans, qui planent sur les maisons, en jetant des cris importuns et

lugubres. Les musulmans ne tuent ni les uns ni les autres, quoiqu'ils

les réputent également immondes[125]; au contraire, ils leur jettent

souvent les débris des tables, et les dévots font pour les chiens des

fondations d'eau et de pain. Ces animaux ont d'ailleurs la ressource des

voiries, qui, à la vérité, n'empêche pas qu'ils n'endurent quelquefois

la faim et la soif; mais ce qui doit étonner, c'est que ces extrémités

ne sont jamais suivies de la rage. _Prosper Alpin_ en a déja fait la

remarque dans son _Traité de la médecine des Égyptiens_. La rage est

également inconnue en Syrie; cependant le nom de cette maladie existe

dans la langue arabe, et n'y a point une origine étrangère.

CHAPITRE XII.

Des maladies de l'Égypte.

§ I.

De la perte de la vue.

Ce phénomène dans le genre des maladies n'est pas le seul remarquable en

Égypte; il en est plusieurs autres qui méritent d'être rapportés.

Le plus frappant de tous est la quantité prodigieuse des vues perdues ou

gâtées; elle est au point que, marchant dans les rues du Kaire, j'ai

souvent rencontré, sur 100 personnes, 20 aveugles, 18 borgnes, et 20

autres dont les yeux étaient rouges, purulents ou tachés. Presque tout

le monde porte des bandeaux, indice d'une ophthalmie naissante ou

convalescente; ce qui ne m'a pas moins étonné est le sang-froid ou

l'apathie avec laquelle on supporte un si grand malheur. _C'était

écrit,_ dit le musulman; _louange à Dieu! Dieu l'a voulu,_ dit le

chrétien; _qu'il soit béni!_ Cette résignation est sans doute ce qu'il y

a de mieux à faire quand le mal est arrivé; mais par un abus funeste, en

empêchant de rechercher les causes, elle en devient une elle-même.

Parmi nous, quelques médecins ont traité cette question; mais n'ayant

point connu toutes les circonstances du fait, ils n'en ont pu parler que

vaguement. J'en vais faire un tableau général, afin que l'on puisse en

tirer la solution du problème.

1º Les fluxions des yeux et leurs suites ne sont point particulières à

l'Égypte; on les retrouve également en Syrie, avec cette différence

qu'elles y sont moins répandues; et il est remarquable que la côte de la

mer y est seule sujette.

2º La ville du Kaire, toujours pleine d'immondices, y est plus sujette

que tout le reste de l'Égypte[126]; le peuple, plus que les gens aisés;

les naturels, plus que les étrangers: rarement les Mamlouks en sont-ils

attaqués. Enfin, les paysans du Delta y sont plus sujets que les Arabes

bedouins.

3º Les fluxions n'ont pas de saison bien marquée, quoi qu'en ait dit

_Prosper Alpin;_ c'est une endémie commune à tous les mois et à tous les

âges.

En raisonnant sur ces éléments, il m'a semblé que l'on ne pouvait pas

admettre pour cause principale les vents du midi, parce qu'alors

l'épidémie devrait être propre au mois d'avril, et que les bedouins en

seraient affectés comme les paysans: on ne peut admettre non plus la

poussière fine répandue dans l'air, parce que les paysans y sont plus

exposés que les habitants de la ville: l'habitude de dormir sur les

terrasses a plus de réalité, mais cette cause n'est point unique ni

simple; car dans les pays intérieurs et loin de la mer, tels que la

vallée du Balbek, le Diarbekr, les plaines de Haurân et dans les

montagnes, on dort sur les terrasses, sans que la vue en soit affectée.

Si donc au Kaire, dans tout le Delta et sur les côtes de la Syrie, il

est dangereux de dormir à l'air, il faut que cet air prenne du voisinage

de la mer une qualité nuisible: cette qualité, sans doute, est

l'humidité jointe à la chaleur, qui devient alors un principe premier de

maladies. La salinité de cet air, si marquée dans le Delta, y contribue

encore par l'irritation et les démangeaisons qu'elle cause aux yeux,

ainsi que je l'ai éprouvé; enfin, le régime des Égyptiens me paraît

lui-même un agent puissant. Le fromage, le lait aigre, le miel, le

raisiné, les fruits verts, les légumes crus, qui sont la nourriture

ordinaire du peuple, produisent dans le bas-ventre un trouble qui, selon

l'observation des praticiens, se porte sur la vue; les oignons crus

surtout, dont ils abusent, ont pour l'échauffer une vertu que les moines

de Syrie m'ont fait remarquer sur moi-même. Des corps ainsi nourris

abondent en humeurs corrompues qui cherchent sans cesse un écouloir.

Détournées des voies internes par la sueur habituelle, elles viennent à

l'extérieur, et s'établissent où elles trouvent moins de résistance.

Elles doivent préférer la tête, parce que les Égyptiens, en la rasant

toutes les semaines, et en la couvrant d'une coiffure prodigieusement

chaude, en font un foyer principal de sueur. Or, pour peu que cette tête

reçoive une impression de froid en se découvrant, la transpiration se

supprime et se jette sur les dents, ou plus volontiers sur les yeux,

comme partie moins résistante. A chaque fluxion l'organe s'affaiblit et

il finit par se détruire. Cette disposition, transmise par la

génération, devient une nouvelle cause de maladie: de là vient que les

naturels y sont plus exposés que les étrangers. L'excessive

transpiration de la tête est un agent d'autant plus probable, que les

anciens Égyptiens, qui la portaient nue, n'ont point été cités par les

médecins pour être si affligés d'ophthalmies[127]; et les Arabes du

désert qui se la couvrent peu, surtout dans le bas âge, en sont de même

exempts.

§ II.

De la petite-vérole.

Une grande partie des cécités en Égypte est causée par les suites de la

petite-vérole. Cette maladie, qui y est très-meurtrière, n'y est point

traitée selon une bonne méthode: dans les 3 premiers jours on y donne

aux malades du _debs_ ou raisiné, du miel et du sucre; et dès le 7^{e}

on leur permet le laitage et le poisson salé, comme en pleine santé:

dans la dépuration, on ne les purge jamais, et l'on évite surtout de

leur laver les yeux, encore qu'ils les aient pleins de pus, et que les

paupières soient collées par la sérosité desséchée: ce n'est qu'au bout

de 40 jours que l'on fait cette opération, et alors le séjour du pus, en

irritant le globe, y a déterminé un cautère qui ronge l'oeil entier. Ce

n'est pas que l'inoculation y soit inconnue, mais on s'en sert peu. Les

Syriens et les habitants de _l'Anadolie_, qui la connaissent depuis

long-temps, n'en usent guère davantage[128].

L'on doit regarder ces vices de régime comme des agents plus pernicieux

que le climat, qui n'a rien de malsain[129]; c'est à la mauvaise

nourriture surtout que l'on doit attribuer et les hideuses formes des

mendiants, et l'air misérable et avorté des enfants du Kaire. Ces

petites créatures n'offrent nulle part ailleurs un extérieur si

affligeant; l'oeil creux, le teint hâve et bouffi, le ventre gonflé

d'obstructions, les extrémités maigres et la peau jaunâtre, ils ont

l'air de lutter sans cesse contre la mort. Leurs mères ignorantes

prétendent que c'est _le regard malfaisant_ de quelque envieux qui les

ensorcelle, et ce préjugé ancien[130] est encore général et enraciné

dans la Turkie; mais la vraie cause est dans la mauvaise nourriture.

Aussi, malgré les talismans[131], en périt-il une quantité incroyable;

et cette ville possède, plus qu'aucune capitale, la funeste propriété

d'engloutir la population.

Une maladie très-répandue au Kaire est celle que le vulgaire y appelle

_mal bénit_, et que nous nommons assez improprement _mal de Naples_: la

moitié du Kaire en est attaquée. La plupart des habitants croient que ce

mal leur vient par _frayeur_, par _maléfice_ ou par _malpropreté_.

Quelques-uns se doutent de la vraie cause; mais comme elle tient à un

article sur lequel ils sont infiniment réservés, ils n'osent s'en

vanter. Ce mal bénit est très-difficile à guérir: le mercure, sous

quelque forme qu'il soit, échoue ordinairement; les végétaux

sudorifiques réussissent mieux, sans cependant être infaillibles;

heureusement que le virus est peu actif, à raison de la grande

transpiration naturelle et artificielle. L'on voit, comme en Espagne,

des vieillards le porter jusqu'à 80 ans. Mais ses effets sont funestes

aux enfants qui en naissent infectés. Le danger est imminent pour

quiconque le rapporte dans un pays froid; il y fait des progrès rapides,

et se montre toujours plus rebelle dans cette transplantation. En Syrie,

à Damas et dans les montagnes, il est plus dangereux, parce que l'hiver

y est plus rigoureux: faute de soins, il s'y termine avec tous les

symptômes qu'on lui connaît, ainsi que j'en ai vu deux exemples.

Une incommodité particulière au climat d'Égypte, est une éruption à la

peau, qui revient toutes les années. Vers la fin de juin ou le

commencement de juillet, le corps se couvre de rougeurs et de boutons

dont la cuisson est très-importune. Les médecins, qui se sont aperçus

que cet effet venait constamment à la suite de l'eau nouvelle, lui en

ont rapporté la cause. Plusieurs ont pensé qu'elle dépendait des sels

dont ils ont supposé cette eau chargée; mais l'existence de ces sels

n'est point démontrée, et il paraît que cet accident a une raison plus

simple. J'ai dit que les eaux du Nil se corrompaient vers la fin d'avril

dans le lit du fleuve. Les corps qui s'en abreuvent depuis ce moment

forment des humeurs d'une mauvaise qualité. Lorsque l'eau nouvelle

arrive, il se fait dans le sang une espèce de fermentation, dont l'issue

est de séparer les humeurs vicieuses et de les chasser vers la peau, où

la transpiration les appelle: c'est une vraie dépuration purgative, et

toujours salutaire.

Un autre mal encore trop commun au Kaire est une enflure de bourses, qui

souvent devient une énorme _hydrocèle_. On observe qu'il attaque de

préférence les Grecs et les Coptes; et par là, le soupçon de sa cause

tombe sur l'abus de l'huile dont ils usent plus des deux tiers de

l'année. L'on soupçonne aussi que les bains chauds y concourent, et leur

usage immodéré a d'autres effets qui ne sont pas moins nuisibles[132].

Je remarquerai, à cette occasion, que, dans la Syrie comme dans

l'Égypte, une expérience constante a prouvé que l'eau-de-vie tirée des

figues ordinaires, ou de celles des sycomores, ainsi que l'eau-de-vie

des dattes et des fruits de _nopal_, a un effet très-prompt sur les

bourses, qu'elle rend douloureuses et dures dès le 3^{e} ou 4^{e} jour

que l'on a commencé d'en boire; et si l'on n'en cesse pas l'usage, le

mal dégénère en hydrocèle complète.

L'eau-de-vie des raisins secs n'a pas le même inconvénient; elle est

toujours anisée et très-violente, parce qu'on la distille jusqu'à 3

fois. Les chrétiens de Syrie et les coptes d'Égypte en font beaucoup

d'usage; ces derniers, surtout, en boivent des pintes entières à leur

souper: j'avais taxé ce fait d'exagération; mais il a fallu me rendre

aux preuves de l'évidence, sans cesser néanmoins de m'étonner que de

pareils excès ne tuent pas sur-le-champ, ou ne procurent pas du moins

les symptômes de la profonde ivresse.

Le printemps, qui dans l'Égypte est l'été de nos climats, amène des

fièvres malignes dont l'issue est toujours très-prompte. Un médecin

français qui en a traité beaucoup a remarqué que le kina, donné dans les

rémissions à la dose de 2 et 3 onces, a fréquemment sauvé des malades

aux portes de la mort[133]. Sitôt que le mal se déclare, il faut

s'astreindre rigoureusement au régime végétal acide; on s'interdit la

viande, le poisson, et surtout les oeufs; ils sont une espèce de poison

en Égypte. Dans ce pays comme en Syrie, les observations constatent que

la saignée est toujours plus nuisible qu'avantageuse, même lorsqu'elle

paraît le mieux indiquée: la raison en est que les corps nourris

d'aliments malsains, tels que les fruits verts, les légumes crus, le

fromage, les olives, ont peu de sang et beaucoup d'humeurs; leur

tempérament est généralement bilieux, ainsi que l'annoncent leurs yeux

et leurs soucils noirs, leur teint brun, et leurs corps maigres. Leur

maladie habituelle est le mal d'estomac; presque tous se plaignent

d'âcretés à la gorge et de nausées acides; aussi l'émétique et la crême

de tartre ont-ils du succès dans presque tous les cas.

Les fièvres malignes deviennent quelquefois épidémiques, et alors on les

prendrait volontiers pour la peste, dont il me reste à parler.

§ III.

De la peste.

Quelques personnes ont voulu établir parmi nous l'opinion que la peste

était originaire d'Égypte; mais cette opinion, fondée sur des préjugés

vagues, paraît démentie par les faits. Nos négociants établis depuis

longues années à Alexandrie assurent, de concert avec les Égyptiens, que

la peste ne vient jamais de l'intérieur du pays[134], mais qu'elle

paraît d'abord sur la côte à Alexandrie; d'Alexandrie elle passe à

Rosette, de Rosette au Kaire, du Kaire à Damiât et dans le reste du

Delta. Ils observent encore qu'elle est toujours précédée de l'arrivée

de quelque bâtiment venant de Smyrne ou de Constantinople, et que si la

peste a été violente dans l'une de ces villes pendant l'été, le danger

est plus grand pour la leur pendant l'hiver qui suit. Il paraît constant

que son vrai foyer est Constantinople; qu'elle s'y perpétue par

l'aveugle négligence des Turks; elle est au point que l'on vend

publiquement les effets des morts pestiférés. Les vaisseaux qui viennent

ensuite à Alexandrie, ne manquent jamais d'apporter des fournitures et

des habits de laine qui sortent de ces ventes, et ils les débitent au

bazar de la ville, où ils jettent d'abord la contagion. Les Grecs, qui

font ce commerce, en sont presque toujours les premières victimes. Peu à

peu l'épidémie gagne Rosette, et enfin le Kaire, en suivant la route

journalière des marchandises. Aussitôt qu'elle est constatée, les

négociants européens s'enferment dans leur _kan_ ou _contrée,_ eux et

leurs domestiques, et ils ne communiquent plus au dehors. Leurs vivres,

déposés à la porte du _kan,_ y sont reçus par un portier, qui les prend

avec des tenailles de fer, et les plonge dans une tonne d'eau destinée à

cet usage. Si l'on veut leur parler, ils observent toujours une distance

qui empêche tout contact de vêtements ou d'haleine; par ce moyen ils se

préservent du fléau, à moins qu'il n'arrive quelque infraction à la

police. Il y a quelques années qu'un chat, passé par les terrasses chez

nos négociants du Kaire, porta la peste à deux d'entre eux, dont l'un

mourut.

L'on conçoit combien cet emprisonnement est ennuyeux: il dure jusqu'à 3

et 4 mois, pendant lesquels les amusements se réduisent à se promener le

soir sur les terrasses, et à jouer aux cartes.

La peste offre plusieurs phénomènes très-remarquables. A Constantinople,

elle règne pendant l'été, et s'affaiblit ou se détruit pendant l'hiver.

En Égypte, au contraire, elle règne pendant l'hiver, et juin ne manque

jamais de la détruire. Cette bizarrerie apparente s'explique par un même

principe. L'hiver détruit la peste à Constantinople, parce que le froid

y est très-rigoureux. L'été l'allume, parce que la chaleur y est humide,

à raison des mers, des forêts et des montagnes voisines. En Égypte,

l'hiver fomente la peste, parce qu'il est humide et doux; l'été la

détruit, parce qu'il est chaud et sec. Il agit sur elle comme sur les

viandes, qu'il ne laisse pas pourrir. La chaleur n'est malfaisante

qu'autant qu'elle se joint à l'humidité[135]. L'Égypte est affligée de

la peste tous les 4 ou 5 ans; les ravagés qu'elle y cause devraient la

dépeupler, si les étrangers qui y affluent sans cesse de tout l'empire

ne réparaient une grande partie de ses pertes.

En Syrie, la peste est beaucoup plus rare: il y a 25 ans qu'on ne l'y a

ressentie. La raison en est sans doute la rareté des vaisseaux venant en

droiture de Constantinople. D'ailleurs on observe qu'elle ne se

naturalise pas aisément dans cette province. Transportée de l'Archipel,

ou même de Damiât, dans les rades de Lataqîé, Saïd ou Acre, elle n'y

prend point racine; elle veut des circonstances préliminaires et une

route combinée: il faut qu'elle passe du Kaire, en droiture à Damiât:

alors toute la Syrie est sûre d'en être infectée.

L'opinion enracinée du fatalisme, et bien plus encore la barbarie du

gouvernement, ont empêché jusqu'ici les Turks de se mettre en garde

contre ce fléau meurtrier: cependant le succès des soins qu'ils ont vu

prendre aux Francs a fait depuis quelque temps impression sur plusieurs

d'entre eux. Les chrétiens du pays qui traitent avec nos négociants

seraient disposés à s'enfermer comme eux; mais il faudrait qu'ils y

fussent autorisés par la Porte. Il paraît qu'en ce moment elle s'occupe

de cet objet, s'il est vrai qu'elle ait publié l'année dernière un édit

pour établir un lazaret à Constantinople, et 3 autres dans l'empire;

savoir, à Smyrne, en Candie et à Alexandrie. Le gouvernement de Tunis a

pris ce sage parti depuis quelques années; mais la police turke est

partout si mauvaise, qu'on doit espérer peu de succès de ces

établissements, malgré leur extrême importance pour le commerce, et pour

la sûreté des états de la Méditerranée[136].

CHAPITRE XIII.

Tableau résumé de l'Égypte.

L'Égypte fournirait encore matière à beaucoup d'autres observations;

mais comme elles sont étrangères à mon objet, ou qu'elles rentrent dans

celles que j'aurai occasion de faire sur la Syrie, je ne m'étendrai pas

davantage.

Si l'on se rappelle ce que j'ai exposé de la nature et de l'aspect du

sol; si l'on se peint un pays plat, coupé de canaux, inondé pendant 3

mois, fangeux et verdoyant pendant 3 autres, poudreux et gercé le reste

de l'année; si l'on se figure sur ce terrain des villages de boue et de

briques ruinés, des paysans nus et hâlés, des buffles, des chameaux,

des sycomores, des dattiers clair-semés, des lacs, des champs cultivés,

et de grands espaces vides; si l'on y joint un soleil étincelant sur

l'azur d'un ciel presque toujours sans nuages, des vents plus ou moins

forts, mais perpétuels: l'on aura pu se former une idée rapprochée de

l'état physique du pays[137]. On a pu juger de l'état civil des

habitants, par leurs divisions en races, en sectes, en conditions; par

la nature d'un gouvernement qui ne connaît ni propriété, ni sûreté de

personnes, et par l'image d'un pouvoir illimité confié à une soldatesque

licencieuse et grossière: enfin l'on peut apprécier la force de ce

gouvernement en résumant son état militaire, la qualité de ses troupes;

en observant que dans toute l'Égypte et sur les frontières il n'y a ni

fort, ni redoute, ni artillerie, ni ingénieurs, et que, pour la marine,

on ne compte que les 28 vaisseaux et cayasses de Suez, armés chacun de 4

pierriers rouillés, et montés par des marins qui ne connaissent pas la

boussole. C'est au lecteur à établir sur ces faits l'opinion qu'il doit

prendre d'un tel pays. S'il trouvait, par hasard, que je le lui présente

sous un point de vue différent de quelques autres relations, cette

diversité ne devrait point l'étonner. Rien de moins unanime que les

jugements des voyageurs sur les pays qu'ils ont vus: souvent

contradictoires entre eux, celui-ci déprime ce que celui-là vante; et

tel peint comme un lieu de délices ce qui pour tel autre n'est qu'un

lieu fort ordinaire. On leur reproche cette contradiction; mais ils la

partagent avec leurs censeurs mêmes, puisqu'elle est dans la nature des

choses. Quoi que nous puissions faire, nos jugements sont biens moins

fondés sur les qualités réelles des objets, que sur les affections que

nous recevons, ou que nous portons déja en les voyant. Une expérience

journalière prouve qu'il s'y mêle toujours des idées étrangères, et de

là vient que le même pays qui nous a paru beau dans un temps nous paraît

quelquefois désagréable dans un autre. D'ailleurs, le préjugé des

habitudes premières est tel, que jamais l'on ne peut s'en dégager.

L'habitant des montagnes hait les plaines; l'habitant des plaines

déprise les montagnes. L'Espagnol veut un ciel ardent; le Danois un

temps brumeux. Nous aimons la verdure des forêts; le Suédois préfère la

blancheur des neiges: le Lapon, transporté de sa chaumière enfumée dans

les bosquets de Chantilly, y est mort de chaleur et de mélancolie.

Chacun a ses goûts, et juge en conséquence. Je conçois que, pour un

Égyptien, l'Égypte est et sera toujours le plus beau pays du monde,

quoiqu'il n'ait vu que celui-là. Mais, s'il m'est permis d'en dire mon

avis comme témoin oculaire, j'avoue que je n'en ai pas pris une idée si

avantageuse. Je rends justice à son extrême fertilité, à la variété de

ses produits, à l'avantage de sa position pour le commerce: je conviens

que l'Égypte est peu sujette aux intempéries qui font manquer nos

récoltes; que les ouragans de l'Amérique y sont inconnus; que les

tremblements qui de nos jours ont dévasté le Portugal et l'Italie y sont

très-rares, quoique non pas sans exemples[138]; je conviens même que la

chaleur qui accable les Européens n'est pas un inconvénient pour les

naturels: mais c'en est un grave que ces vents meurtriers de sud; c'en

est un autre que ce vent de nord-est qui donne des maux de tête

violents; c'en est encore un que cette multitude de scorpions, de

cousins, et surtout de mouches, telle que l'on ne peut manger sans

courir risque d'en avaler. D'ailleurs, nul pays d'un aspect plus

monotone; toujours une plaine nue à perte de vue; toujours un horizon

plat et uniforme[139]; des dattiers sur leur tige maigre, ou des huttes

de terre sur des chaussées: jamais cette richesse de paysages, où la

variété des objets, où la diversité des sites occupent l'esprit et les

yeux par des scènes et des sensations renaissantes: nul pays n'est moins

pittoresque, moins propre aux pinceaux des peintres et des poètes: on

n'y trouve rien de ce qui fait le charme et la richesse de leurs

tableaux; et il est remarquable que ni les Arabes ni les anciens ne font

mention des poètes d'Égypte. En effet, que chanterait l'Égyptien sur le

chalumeau de Gessner et de Théocrite? Il n'a ni clairs ruisseaux, ni

frais gazons, ni antres solitaires; il ne connaît ni les vallons, ni les

coteaux, ni les roches pendantes. Thompson n'y trouverait ni le

sifflement des vents dans les forêts, ni les roulements du tonnerre dans

les montagnes, ni la paisible majesté des bois antiques, ni l'orage

imposant, ni le calme touchant qui lui succède: un cercle éternel des

mêmes opérations ramène toujours les gras troupeaux, les champs

fertiles, le fleuve boueux, la mer d'eau douce, et les villages

semblables aux îles. Que si la pensée se porte à l'horizon qu'embrasse

la vue, elle s'effraie de n'y trouver que des déserts sauvages, où le

voyageur égaré, épuisé de soif et de fatigue, se décourage devant

l'espace immense qui le sépare du monde; il implore en vain la terre et

le ciel; ses cris, perdus sur une plaine rase, ne lui sont pas même

rendus par des échos: dénué de tout, et seul dans l'univers, il périt de

rage et de désespoir devant une nature morne, sans la consolation même

de voir verser une larme sur son malheur. Ce contraste si voisin est

sans doute ce qui donne tant de prix au sol de l'Égypte. La nudité du

désert rend plus saillante l'abondance du fleuve, et l'aspect des

privations ajoute au charme des jouissances: elles ont pu être

nombreuses dans les temps passés, et elles pourraient renaître sous

l'influence d'un bon gouvernement; mais, dans l'état actuel, la richesse

de la nature y est sans effet et sans fruit. En vain célèbre-t-on les

jardins de Rosette et du Kaire; l'art des jardins, cet art si cher aux

peuples policés, est ignoré des Turks, qui méprisent les champs et la

culture. Dans tout l'empire les jardins ne sont que des vergers sauvages

où les arbres, jetés sans soin, n'ont pas même le mérite du désordre. En

vain se récrie-t-on sur les orangers et les cédrats qui croissent en

plein air: on fait illusion à notre esprit, accoutumé d'allier à ces

arbres les idées d'opulence et de culture qui chez nous les

accompagnent. En Égypte, arbres vulgaires, ils s'associent à la misère

des cabanes qu'ils couvrent, et ne rappellent que l'idée de l'abandon et

de la pauvreté. En vain peint-on le Turk mollement couché sous leur

ombre, heureux de fumer sa pipe sans penser: l'ignorance et la sottise

ont sans doute leurs jouissances, comme l'esprit et le savoir; mais, je

l'avoue, je n'ai pu envier le repos des esclaves, ni appeler bonheur

l'apathie des automates. Je ne concevrais pas même d'où peut venir

l'enthousiasme que des voyageurs témoignent pour l'Égypte, si

l'expérience ne m'en eût dévoilé les causes secrètes.

Des exagérations des voyageurs.

On a dès long-temps remarqué dans les voyageurs une affectation

particulière à vanter le théâtre de leurs voyages, et les bons esprits,

qui souvent ont reconnu l'exagération de leurs récits, ont averti, par

un proverbe, de se tenir en garde contre leur prestige[140]; mais l'abus

subsiste, parce qu'il tient à des causes renaissantes. Chacun de nous en

porte le germe; et souvent le reproche appartient à ceux mêmes qui

l'adressent. En effet, qu'on examine un arrivant de pays lointains,

dans une société oisive et curieuse: la nouveauté de ses récits attire

l'attention sur lui; elle mène jusqu'à la bienveillance pour sa

personne; on l'aime parce qu'il amuse, et parce que ses prétentions sont

d'un genre qui ne peut choquer. De son côté, il ne tarde pas de sentir

qu'il n'intéresse qu'autant qu'il excite des sensations nouvelles. Le

besoin de soutenir, l'envie même d'augmenter l'intérêt, l'engagent à

donner des couleurs plus fortes à ses tableaux; il peint les objets plus

grands pour qu'ils frappent davantage: les succès qu'il obtient

l'encouragent; l'enthousiasme qu'il produit se réfléchit sur lui-même;

et bientôt il s'établit entre ses auditeurs et lui une émulation et un

commerce par lequel il rend en étonnement ce qu'on lui paie en

admiration. Le merveilleux de ce qu'il a vu rejaillit d'abord sur

lui-même; puis, par une seconde gradation, sur ceux qui l'ont entendu,

et qui à leur tour le racontent: ainsi la vanité, qui se mêle à tout,

devient une des causes de ce penchant que nous avons tous, soit pour

croire, soit pour raconter les prodiges. D'ailleurs, nous voulons moins

être instruits qu'amusés, et c'est par ces raisons que les faiseurs de

contes, en tout genre, ont toujours occupé un rang distingué dans

l'estime des hommes et dans la classe des écrivains.

Il est pour les voyageurs une autre cause d'enthousiasme: loin des

objets dont elle a joui, l'imagination privée s'enflamme; l'absence

rallume les désirs, et la satiété de ce qui nous environne prête un

charme à ce qui est hors de notre portée. On regrette un pays d'où l'on

désira souvent de sortir, et l'on se peint en beau les lieux dont la

présence pourrait être encore à charge. Les voyageurs qui ne font que

passer en Égypte ne sont pas dans cette classe, parce qu'ils n'ont pas

le temps de perdre l'illusion de la nouveauté; mais quiconque y séjourne

peut y être rangé. Nos négociants le savent, et ils ont fait à ce sujet

une observation qu'on doit citer: ils ont remarqué que ceux même d'entre

eux qui ont le plus senti les désagréments de cette demeure ne sont pas

plus tôt retournés en France, que tout s'efface de leur mémoire; leurs

souvenirs prennent de riantes couleurs; en sorte que 2 ans après on

n'imaginerait pas qu'ils y eussent jamais été. «Comment pensez-vous

encore à nous?» m'écrivait dernièrement un résident au Kaire; «comment

conservez-vous les idées vraies de ce lieu de misère[141], lorsque nous

avons éprouvé que tous ceux qui repassent les oublient au point de nous

étonner nous-mêmes?» Je l'avoue, des causes si générales et si

puissantes n'eussent pas été sans effet sur moi-même; mais j'ai pris un

soin particulier de m'en défendre, et de conserver mes impressions

premières, pour donner à mes récits le seul mérite qu'ils pussent avoir,

celui de la vérité. Il est temps de les reporter sur des objets d'un

intérêt plus vaste; mais comme le lecteur ne me pardonnerait pas de

quitter l'Égypte sans parler des ruines et des pyramides, j'en dirai

deux mots.

CHAPITRE XIV.

Des ruines et des pyramides[142].

J'ai déja exposé comment la difficulté habituelle des voyages en Égypte,

devenue plus grande en ces dernières années, s'opposait aux recherches

sur les antiquités. Faute de moyens, et surtout de circonstances

propres, on est réduit à ne voir que ce que d'autres ont vu, et à ne

dire que ce qu'ils ont déja publié. Par cette raison, je ne répéterai

pas ce qui se trouve déja répété plus d'une fois dans _Paul Luca_,

_Maillet_, _Siccard_, _Pocoke_, _Graves_, _Norden_, _Niebuhr_, et

récemment dans les Lettres de Savary. Je me bornerai à quelques

considérations générales.

Les pyramides de Djizé sont un exemple frappant de cette difficulté

d'observer dont j'ai fait mention. Quoique situées à 4 lieues seulement

du Kaire, où il réside des Francs, quoique visitées par une foule de

voyageurs, on n'est point encore d'accord sur leurs dimensions. On a

mesuré plusieurs fois leur hauteur par les procédés géométriques, et

chaque opération a donné un résultat différent[143]. Pour décider la

question, il faudrait une nouvelle mesure solennelle, faite par des

personnes connues; mais en attendant, on doit taxer d'erreur tous ceux

qui donnent à la grande pyramide autant d'élévation que de base, attendu

que son triangle est très-sensiblement écrasé. La connaissance de cette

base me paraît d'autant plus intéressante, que je lui crois du rapport

à l'une des mesures carrées des Égyptiens; et dans la coupe des pierres,

si l'on trouvait des dimensions revenant souvent les mêmes, peut-être en

pourrait-on déduire leurs autres mesures.

On se plaint ordinairement de ne point comprendre la description de

l'intérieur de la pyramide; et en effet, à moins d'être versé dans l'art

des plans, on a peine à se reconnaître sur la gravure. Le meilleur moyen

de s'en faire une idée, serait d'exécuter en terre crue ou cuite, une

pyramide dans des proportions réduites, par exemple, d'un pouce par

toise. Cette masse aurait 8 pieds 4 pouces de base, et à peu près 7 et

demi de hauteur: en la coupant en 2 portions de haut en bas, on y

pratiquerait le premier canal qui descend obliquement, la galerie qui

remonte de même, et la chambre sépulcrale qui est à son extrémité.

Norden fournirait les meilleurs détails; mais il faudrait un artiste

habitué à ce genre d'ouvrages.

La ligne du rocher sur lequel sont assises les pyramides ne s'élève pas

au-dessus du niveau de la plaine de plus de 40 à 50 pieds. La pierre

dont il est formé, est, comme je l'ai dit, une pierre calcaire

blanchâtre, d'un grain pareil au beau moellon, ou à cette pierre connue

dans quelques provinces sous le nom de _rairie_. Celle des pyramides est

d'une nature semblable. Au commencement du siècle, on croyait, sur

l'autorité d'Hérodote, que les matériaux en avaient été transportés

d'ailleurs; mais des voyageurs, observant la ressemblance dont nous

parlons, ont trouvé plus naturel de les faire tirer du rocher même; et

l'on traite aujourd'hui de fable le récit d'Hérodote, et d'absurdité

cette translation de pierres. On calcule que l'aplanissement du rocher

en a dû fournir la majeure partie; et, pour le reste, on suppose des

souterrains invisibles, que l'on agrandit autant qu'il est besoin. Mais

si l'opinion ancienne a des invraisemblances, la moderne n'a que des

suppositions. Ce n'est point un motif suffisant de juger, que de dire:

_Il est incroyable que l'on ait transporté des carrières éloignées_; _il

est absurde d'avoir multiplié des frais qui deviennent énormes_, _etc._

Dans les choses qui tiennent aux opinions et aux gouvernements des

peuples anciens, la mesure des probabilités est délicate à saisir:

aussi, quelque invraisemblable que paraisse le fait dont il s'agit, si

l'on observe que l'historien qui le rapporte a puisé dans les archives

originales; qu'il est très-exact dans tous ceux que l'on peut vérifier;

que le rocher libyque n'offre en aucun endroit des élévations semblables

à celles qu'on veut supposer, et que les souterrains sont encore à

connaître; si l'on se rappelle les immenses carrières qui s'étendent de

Saouâdi à Manfalout, dans un espace de 25 lieues; enfin, si l'on

considère que leurs pierres, qui sont de la même espèce, n'ont aucun

autre emploi apparent[144]; on sera porté tout au moins à suspendre son

jugement, en attendant une évidence qui le détermine. Pareillement

quelques écrivains se sont lassés de l'opinion que les pyramides étaient

des tombeaux, et ils en ont voulu faire des temples ou des

observatoires; ils ont regardé comme absurde qu'une nation sage et

policée fît une affaire d'état du sépulcre de son chef, et comme

extravagant qu'un monarque écrasât son peuple de corvées, pour enfermer

un squelette de 5 pieds dans une montagne de pierres: mais, je le

répète, on juge mal les peuples anciens, quand on prend pour terme de

comparaison nos opinions, nos usages. Les motifs qui les ont animés

peuvent nous paraître extravagants, peuvent l'être même aux yeux de la

raison, sans avoir été moins puissants, moins efficaces. On se donne des

entraves gratuites de contradictions, en leur supposant une sagesse

conforme à nos principes; nous raisonnons trop d'après nos idées, et pas

assez d'après les leurs. En suivant ici, soit les unes, soit les autres,

on jugera que les pyramides ne peuvent avoir été des observatoires

d'astronomie[145]; parce que le mont Moqattam en offrait un plus élevé,

et qui borne ceux-là; parce que tout observatoire élevé est inutile en

Égypte, où le sol est très-plat, et où les vapeurs dérobent les étoiles

plusieurs degrés au-dessus de l'horizon; parce qu'il est impossible de

monter sur la plupart des pyramides; enfin, parce qu'il était inutile de

rassembler 11 observatoires aussi voisins que le sont les pyramides,

grandes et petites, que l'on découvre du local de Djizé. D'après ces

considérations, on pensera que Platon, qui a fourni l'idée en question,

n'a pu avoir en vue que des cas accidentels; ou qu'il n'a ici que son

mérite ordinaire d'éloquent orateur. Si, d'autre part, on pèse les

témoignages des anciens et les circonstances des lieux, si l'on fait

attention qu'auprès des pyramides il se trouve 30 à 40 moindres

monuments, offrant des ébauches de la même figure pyramidale; que ce

lieu stérile, écarté de la terre cultivable, a la qualité requise des

Égyptiens pour être un cimetière, et que près de là était celui de toute

la ville de Memphis, la plaine des Momies; on sera persuadé que les

pyramides ne sont que des tombeaux. L'on croira que les despotes d'un

peuple superstitieux ont pu mettre de l'importance et de l'orgueil à

bâtir pour leur squelette une demeure impénétrable, quand on saura que,

dès avant Moïse, il était de dogme à Memphis que les ames reviendraient

au bout de 6,000 ans habiter les corps qu'elles avaient quittés:

c'était par cette raison que l'on prenait tant de soin de préserver ces

mêmes corps de la dissolution, et que l'on s'efforçait d'en conserver

les formes au moyen des aromates, des bandelettes et des sarcophages.

Celui qui est encore dans la chambre sépulcrale de la grande pyramide

est précisément dans les dimensions naturelles; et cette chambre, si

obscure et si étroite[146], n'a jamais pu convenir qu'à loger un mort.

On veut trouver du mystère à ce conduit souterrain qui descend

perpendiculairement dans le dessous de la pyramide; mais on oublie que

l'usage de toute l'antiquité fut de ménager des communications avec

l'intérieur des tombeaux, pour y pratiquer, aux jours prescrits par la

religion, les cérémonies funèbres, telles que les libations et les

offrandes d'aliments aux morts. Il faut donc revenir à l'opinion, toute

vieille qu'elle peut être, que les pyramides sont des tombeaux[147]; et

cet emploi, indiqué par toutes les circonstances locales, l'est encore

par un usage des Hébreux, qui, comme l'on sait, ont presque en tout

imité les Égyptiens, et qui, à ce titre, donnèrent la forme pyramidale

aux tombeaux d'Absalon et de Zakarie, que l'on voit encore dans la

vallée de Josaphat: enfin, il est constaté par le nom même de ces

monuments, qui, selon une analyse conforme à tous les principes de la

science, me donne mot à mot, _chambre_ ou _caveau_ du _mort_[148].

La grande pyramide n'est pas la seule qui ait été ouverte. Il y en a une

autre à _Saqâra_ qui offre les mêmes détails intérieurs. Depuis quelques

années, un bek a tenté d'ouvrir la 3^{e} en grandeur du local de Djizé,

pour en tirer le trésor supposé. Il l'a attaquée par le même côté et à

la même hauteur que la grande est ouverte; mais après avoir arraché 2 ou

300 pierres, avec des peines et une dépense considérable, il a quitté

sans succès son avaricieuse entreprise. L'époque de la construction de

la plupart des pyramides n'est pas connue; mais celle de la grande est

si évidente, qu'on n'eût jamais dû la contester. Hérodote l'attribue à

_Cheops_, avec un détail de circonstances qui prouve que ses auteurs

étaient bien instruits[149]. Or ce Cheops, dans sa liste, la meilleure

de toutes, se trouve le second roi après _Protée_[150], qui fut

contemporain de la guerre de Troie; et il en résulte, par l'ordre des

faits, que sa pyramide fut construite vers les années 140 et 160 de la

fondation du temple de Salomon, c'est-à-dire, 850 ans avant

Jésus-Christ.

La main du temps, et plus encore celle des hommes, qui ont ravagé tous

les monuments de l'antiquité, n'ont rien pu jusqu'ici contre les

pyramides. La solidité de leur construction, et l'énormité de leur

masse, les ont garanties de toute atteinte, et semblent leur assurer une

durée éternelle. Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme, et cet

enthousiasme n'est point exagéré. L'on commence à voir ces montagnes

factices 10 lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'éloigner à mesure

qu'on s'en approche; on en est encore à une lieue, et déja elles

dominent tellement sur la terre, qu'on croit être à leur pied; enfin

l'on y touche, et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on

y éprouve[151]: la hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente;

l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire des

temps qu'elles rappellent; le calcul du travail qu'elles ont coûté,

l'idée que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme si petit et si

faible, qui rampe à leurs pieds; tout saisit à la fois le coeur et

l'esprit d'étonnement, de terreur, d'humiliation, d'admiration, de

respect: mais, il faut l'avouer, un autre sentiment succède à ce premier

transport. Après avoir pris une si grande opinion de la puissance de

l'homme, quand on vient à méditer l'objet de son emploi, on ne jette

plus qu'un oeil de regret sur son ouvrage; on s'afflige de penser que,

pour construire un vain tombeau, il a fallu tourmenter 20 ans une nation

entière; on gémit sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont dû

coûter les corvées onéreuses et du transport, et de la coupe, et de

l'entassement de tant de matériaux. On s'indigne contre l'extravagance

des despotes qui ont commandé ces barbares ouvrages; ce sentiment

revient plus d'une fois en parcourant les monuments de l'Égypte: ces

labyrinthes, ces temples, ces pyramides, dans leur massive structure,

attestent bien moins le génie d'un peuple opulent et ami des arts, que

la servitude d'une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres.

Alors on pardonne à l'avarice, qui, violant leurs tombeaux, a frustré

leur espoir; on en accorde moins de pitié à ces ruines; et tandis que

l'amateur des arts s'indigne dans Alexandrie de voir scier les colonnes

des palais, pour en faire des _meules_ de moulin, le philosophe, après

cette première émotion que cause la perte de toute belle chose, ne peut

s'empêcher de sourire à la justice secrète du sort, qui rend au peuple

ce qui lui coûta tant de peines, et qui soumet au plus humble de ses

besoins l'orgueil d'un luxe inutile.

C'est l'intérêt de ce peuple, sans doute, plus que celui des monuments,

qui doit dicter le souhait de voir passer en d'autres mains l'Égypte;

mais, ne fût-ce que sous cet aspect, cette révolution serait toujours

très-désirable. Si l'Égypte était possédée par une nation amie des

beaux-arts, on y trouverait, pour la connaissance de l'antiquité, des

ressources que désormais le reste de la terre nous refuse; peut-être y

découvrirait-on même des livres. Il n'y a pas 3 ans qu'on déterra près

de Damiât plus de 100 _volumes_ écrits en langue inconnue[152]; ils

furent incontinent brûlés sur la décision des chaiks du Kaire. A la

vérité le Delta n'offre plus de ruines bien intéressantes, parce que les

habitants ont tout détruit par besoin ou par superstition. Mais le Saïd

moins peuplé, mais la lisière du désert moins fréquentée en ont encore

d'intactes. On en doit surtout espérer dans les _Oasis_; dans ces îles

séparées du monde par une mer de sable, où nul voyageur connu n'a

pénétré depuis Alexandre. Ces cantons, qui jadis avaient des villes et

des temples, n'ayant point subi les dévastations des barbares, ont dû

garder leurs monuments, par cela même que leur population a dépéri ou

s'est anéantie; et ces monuments, enfouis dans les sables, s'y

conservent comme en dépôt pour la génération future. C'est à ce temps,

moins éloigné peut-être qu'on ne pense, qu'il faut remettre nos souhaits

et notre espoir. C'est alors qu'on pourra fouiller de toutes parts la

terre du Nil et les sables de la Libye; qu'on pourra ouvrir la petite

pyramide de Djizé, qui, pour être démolie de fond en comble, ne

coûterait pas 50,000 livres: c'est peut-être encore à cette époque qu'il

faut remettre la solution des hiéroglyphes, quoique les secours actuels

me paraissent suffisants pour y arriver.

Mais c'en est assez sur des sujets de conjectures: il est temps de

passer à l'examen d'une autre contrée qui, sous les rapports de l'état

ancien et de l'état moderne, n'est pas moins intéressante que l'Égypte

elle-même.

NOTE.

Le premier des deux manuscrits arabes dont j'ai parlé, page 85, est

numéroté 786. Il paraît avoir été composé vers l'an 1620, par un homme

de loi, le chaik Merèï, fils de Yousef le Hanbalite.

C'est une espèce de chronique à la manière des Orientaux, qui trace de

suite, mais sans cohérence de discours, les événements saillants des

règnes des princes, leur avénement au trône, leurs guerres, leurs

fondations pieuses, leur mort et quelques traits de leur caractère.

L'auteur en conduit la série depuis les premiers kalifes, sous qui se

fit la conquête de l'Égypte, jusqu'au pacha turk qui de son temps y

était vice-roi du sultan de Constantinople. Un extrait détaillé de cet

ouvrage serait à la fois étranger à mon sujet et trop long. Il me

suffira d'en donner les résultats principaux qui sont--que, depuis

l'invasion d'_Amrou_, lieutenant du kalife Omar, l'Égypte fut gouvernée

par les vice-rois des kalifes ses successeurs, dont le siége fut d'abord

à Damas, puis à Bagdad.--Que l'un de ces kalifes (_Maimoun_) s'étant

composé une garde d'esclaves turkmans, cette soldatesque finit par

envahir tous les emplois militaires de l'empire, et le gouvernement des

provinces.--Qu'un fils de ces soldats esclaves, nommé Ahmed-Ben-Touloun,

se rendit indépendant en Égypte vers 872, et forma un empire qui

s'étendit depuis Rahbé, près de Moussel, jusqu'en Barbarie.--(Le tribut

de l'Égypte passait 41,111,111 tournois, et il y avait 7,000 juments de

race dans les haras d'Ahmed)--Qu'après 30 ans, l'Égypte retourna aux

kalifes, qui ne furent pas plus prudents.--Qu'en 934, un soldat de

fortune, nommé Akchid, se déclara encore indépendant, et entretint

jusqu'à 400,000 hommes.--Qu'à sa mort, un esclave noir, appelé Kafour,

saisit le sceptre et régna avec un talent transcendant.--Qu'après lui,

en 968, les descendants de Fatime et d'Ali, reconnus pour kalifes en

Barbarie, s'emparèrent de l'Égypte, où ils régnèrent sous le nom de

fatimites.--Que l'un d'eux fonda en 969 la ville du Kaire actuel.--Que

cette famille régna jusqu'en 1200 dans une suite de princes qui, selon

la remarque de Merèï, furent tous des fous furieux ou stupides.--Sous

eux, l'Égypte tomba dans un gouffre de calamités, de pestes et de

famines, dont une dura 7 ans. L'auteur à cette occasion recense les

famines et les pestes, et en trouve 21 depuis 635 jusqu'en 1440.

Les kalifes d'Égypte, comme ceux de Bagdad, s'étant formé une garde

d'étrangers, en devinrent comme eux la victime. Selah-el-din, Kourde

d'extraction, vizir du dernier fatimite, dépose son maître, et fonde la

dynastie dite d'Aïoub, du nom de son père.--Ce fut lui qui fit

construire le puits à escalier en limaçon, appelé puits de Josef. Son

armée était surtout composée de _cavaliers_ nommés en arabe _serrâdjin_,

dont les croisés firent leur mot _Sarrazins_. Cette dynastie régna 85

ans sous 10 sultans.

L'armée, alors composée de Mamlouks turkmans, ayant tué le dernier

aïoubite, un Turkman, nommé Ibek, saisit le sceptre, et établit la

dynastie des _Mamlouks_ turkmans.--Sous le court règne du fils d'Ibek,

Holagou-Kan et ses Mogols détruisent Bagdad et le kalifat en 1258.--Le

dixième sultan turkman, Qalaoun, s'étant formé une garde de 12,000

Mamlouks tcherkasses, achetés dans les marchés de l'Asie, cette milice

devient la maîtresse, élit les princes, les dépose, les étrangle,

etc.--Un chef de ce corps, nommé Barqouq, est élu et ouvre la dynastie

des Mamlouks tcherkasses; il laissa en monnaie 25,000,000 tournois et

14,000,000 en meubles.--Le 23^{e} de cette dynastie fut attaqué par

Sélim II, qui, l'ayant tué dans une bataille livrée près d'Alep,

poursuivit en Égypte son successeur Toumâmbek, en qui finit le premier

empire des Mamlouks.--Résumant la série de ces princes, il se trouve que

48 sultans, dont 24 Turkmans et 24 Tcherkasses, n'ont régné que 263 ans:

que, sur les 24 Turkmans, 11 furent assassinés et 6 déposés: que sur

les 24 Tcherkasses, 6 furent assassinés et 11 déposés, et que nombre

d'entre eux n'ont régné que quelques mois: que tous ces princes ne

surent que faire la guerre, piller, ravager, et faire ensuite des

fondations pieuses de mosquées, d'écoles, etc.: que, sous le 11^{e} de

la race turkmane, on fut au moment de détourner le Nil dans la mer

Rouge, par le pied du mont Moqattam, et que les frais furent évalués

2,250,000 fr. Enfin Merèï donne la série des pachas, qui est de peu

d'intérêt, et termine par les principes du gouvernement musulman, qui

sont purement le despotisme de droit divin.

Le second manuscrit, numéroté 695, est un _miroir_ ou tableau de

l'empire des Mamlouks, sultans d'Égypte, composé par Kalil, fils de

Châhin el Zâher, vizir du sultan Malek-el-_acheraf_ (8^{e} de la

dynastie tcherkasse).

Cet ouvrage, d'un genre dont je ne connais aucun exemple parmi les

Arabes, est une espèce de statistique de l'empire des Mamlouks, au temps

de l'écrivain; on dirait, en le lisant, qu'il a décrit la cour de Louis

XIV. La table seule des chapitres en donnera une idée capable de le

faire apprécier, et j'y joindrai quelques-uns des détails qui m'ont paru

les plus curieux et les plus instructifs.

Après une préface très-emphatique, selon l'usage musulman, après avoir

attesté qu'il n'y a qu'un Dieu, que Mahomet est son seul prophète,

Châhin décrit les qualités éminentes qui doivent composer le caractère

de tout mortel à qui _la plume du destin a tracé sur ses tables

indélébiles_ une carrière glorieuse; il prévient qu'ayant d'abord fait

un gros livre, il a ensuite trouvé plus sage de le réduire et de le

faire très-petit (ce qui est digne d'imitation), et il procède à la

table méthodique des chapitres.

CHAPITRE I^{er}. Des titres qui assurent à l'Égypte la supériorité sur

les autres empires de la terre.--De ses lieux de dévotion et de

pèlerinage.--De ses monuments merveilleux, tant anciens que

modernes.--De ses limites.--De ses villes.--De ses frontières.--Des

provinces et des pays où s'étend sa domination.

CHAPITRE II. Du pouvoir souverain.--Des qualités nécessaires à un

sultan.--De ses devoirs.--Des jours de _gala_ et de cérémonies

publiques.--Des habits d'uniforme de chaque classe d'officiers attachés

au sultan.

CHAPITRE III. Du commandant des fidèles; de son rang; de son état.--Des

grands qâdis (juges) auxquels appartient de _lier_ et de _délier_.--Des

imâms.--Des gens de loi et des qâdis particuliers.

CHAPITRE IV. Du vizir, à la fois premier ministre et surintendant des

finances de la maison du sultan.--Du trésor du sultan et de ses

administrateurs.--Des secrétaires d'état, ayant le département de la

chambre et des dépêches.--De l'inspecteur général des armées.--Du

parleur (ou grand avocat) du divan (conseil).--Du premier maître de la

bouche (maître d'hôtel) du sultan, ayant l'administration du trésor

particulier et du domaine, et généralement de tous les bureaux établis

pour l'administration des finances.

CHAPITRE V. Des enfants du sultan régnant, et des princes du sang

royal.--Du régent.--Du vicaire de l'empire.--Du maître des écuries (ou

connétable).--Des émirs commandant à 1,000 Mamlouks.--Des émirs de la

musique guerrière, commandant à 40 Mamlouks; et des émirs inférieurs,

commandant à 20, à 10 et à 5 Mamlouks.

CHAPITRE VI. Des grands officiers de la couronne, et généralement de

tous ceux qui remplissent des fonctions publiques et particulières

auprès du sultan.--Des officiers kavanis et des officiers khassekis,

tirés des Mamlouks affranchis, et faisant dans le palais l'office de

chambellans et de gardes du corps.--De leurs services et des places de

garnison où ils sont établis.--Des colombiers affectés à l'entretien des

pigeons messagers.--Du transport de la neige de la Syrie en Égypte, et

des postes royales établies dans tout l'empire.

CHAPITRE VII. Des maisons des princesses, et du sous-intendant des

harems.--Des eunuques et des domestiques libres, faisant le service du

sérail.--Du garde-meuble de la couronne.--De la salle d'armes.--Des

magasins du sultan.--Des deux grands greniers royaux, et de tout ce qui

est relatif à cette administration, tant pour l'entrée que pour la

sortie des grains.

CHAPITRE VIII. Des officiers du palais.--De la cuisine.--Des

écuries.--De la fauconnerie.--Des parties de chasse du sultan, et des

lieux affectés à l'entrepôt des filets et au logement des oiseleurs pour

la chasse des oiseaux aquatiques.

CHAPITRE IX. Des inspecteurs du terrain, chargés de faire construire et

réparer les ponts, creuser les canaux, élever les digues et les

chaussées, et de présider à tous les travaux publics pendant la crue et

la diminution des eaux du Nil.--Des gouverneurs des provinces de

l'Égypte.--Des commandants particuliers.--Des gens en place dans les

villes et dans les villages, et du régime établi pour la perception des

impôts.

CHAPITRE X. Des vice-rois préposés au gouvernement des 8 provinces de

Syrie.--Des grands qâdis.--Des émirs.--Des administrateurs et des autres

officiers employés dans les capitales de ces provinces.--Du nombre des

giundis et halqâ qui y sont en garnison, et des commandants particuliers

des villes et des châteaux répandus dans cet empire.

CHAPITRE XI. Des émirs et des cheiks arabes.--Des émirs turkmans et

curdes, au service de l'état.--Des expéditions militaires.--Des camps

volants.--De la conquête de l'Yemen, du Diarbekr et de l'île de Cypre,

sous le règne du sultan _Malek-el-Acheraf_.

CHAPITRE XII. Recueil de quelques faits historiques qu'il convient à

chacun de connaître et de méditer, pour en tirer des principes de

conduite. Ce chapitre est terminé par quelques morceaux de poésie

morale, composés par Malek-el-Kiâmel, prince souverain de la forteresse

de Heifa; et par une réponse de Malek-el-Acheraf à Mirza-Chah-Rok (fils

de Tamerlan.)

CHAPITRE I^{er}. SECTION V. _Limites de l'Égypte._--Au sud, les limites

de l'Égypte partent des rives de la mer de _Qolzoum_ (mer Rouge), près

de la ville d'_Aidab_, et embrassant le pays des Haribs de Nubie, lequel

commence à la grande Cataracte, derrière le mont Djenadel, elles

s'étendent jusqu'aux monts d'Aden et aux rochers de _Habeche_

(Abissinie). A l'est, ses bornes sont la mer Rouge, dont la côte est

aride et pleine de rochers. Depuis Suez, cette côte s'élargit vers

l'est. Sa plus grande largeur est depuis l'étang de Gorandel jusqu'au

_Tih_. Là est la frontière de Syrie.

Au nord, elle est bornée par la mer, depuis les villes de Zàqat, de

Refah et d'Amedj, plus connue sous le nom d'_el-Arich_, frontière de

Syrie sur le golfe de Gaze.

A l'ouest, elle comprend le territoire d'Alexandrie, le pays de Loïounet

et d'_el-Amidain_, jusqu'à l'_Acabé_ inclusivement (jadis _Catabathmus

magnus_, ou la grande descente); là, se détournant et resserrant les

deux Oasis, la ligne se rapproche du _Saïd_ (haute Égypte), pour se

joindre aux frontières du sud.

Le Nil prend sa source au pied des monts de la Lune.--Pendant 60

journées de marche, il coule en des pays habités.--Pendant 10 autres, en

des terres stériles.--Arrivé en Nubie, il y coule 60 journées, puis il

passe en des déserts 120 journées; enfin il rentre dans une terre

fertile jusqu'à la mer, où il se jette par les deux embouchures de

Damiette et de Rosette.

SECTION VII. _Du Kaire et de ses faubourgs._--Le nouveau Kaire

(Masr-el-Qâhera) a 12 milles (ou 4 lieues) de long, depuis

_Târ-el-nabi_, jusqu'à _Sebààt-oudjouh_. Cet espace comprend le vieux

Kaire (_Masr-el-Qadim_), et 7 grands faubourgs. L'auteur entre dans de

longs détails de colléges, de mosquées, de palais, de parcs, et il

compare chaque faubourg à une grande ville de l'empire; l'un équivaut à

_Alep_; un autre, à _Alexandrie_; un troisième, à _Hems_; un quatrième,

à _Acre_: et il conclut 700,000 ames de population (ce qui me paraît

l'origine de l'opinion qui a subsisté depuis; mais les temps sont bien

changés.)

Le vieux Kaire est le port de la haute Égypte. Sous le sultan

Nadjm-el-din, l'on y compta 1,800 bateaux.

SECTION IX. _Division de l'Égypte._--L'Égypte se divise en 14 provinces:

7 au midi, et 7 au nord. Chaque province a 360 villages et plusieurs

villes.

_Miniet_ est le nom général des ports et abords du Nil.

_Monfalout_, territoire détaché de la province d'Ousiout, avec 30

villages, fait de l'indigo superbe (en 1442). L'on y dépose le tribut de

cette province, qui se monte à 1,150,000 _ardeb_ de grains (l'ardeb de

192 livres.)

A 3 journées ouest d'Ousiout, par un désert sablonneux et pierreux, est

_el-Ouah_ (oasis), ainsi nommé de son chef-lieu.

Une autre oasis _du milieu_ a 2 villages, appelés _el-Qasr_, et

_el-Hindan_.

Une troisième oasis, plus voisine de la haute Égypte, s'appelle _Dakilé_

(intérieure), et a 2 villages dont les habitants vivent d'orge, de maïs

et de dattes.

SECTION XI. _De la ville d'Alexandrie._--Alexandrie est le port le plus

fréquenté des étrangers; les nations franques y ont des consuls, gens

distingués, qui servent d'otages au sultan. Lorsqu'une de ces nations

fait tort à l'islamisme, on prend à partie son représentant, et on

l'oblige de réparer le mal.--La douane rend 1,000 dinars. Hors de la

ville se voit la fameuse colonne appelée _el-Saouâri_, ou le grand mât.

(Abulfeda a dit la même chose; et c'est ce mot _Saouâri_ que

quelques-uns ont pris pour _Sévère_, _empereur_.) J'ai ouï dire qu'une

personne avait trouvé le moyen de monter dessus et de s'asseoir sur son

chapiteau.

CHAPITRE IV. _Du vizir ou grand ministre._--Le vizir est un ministre qui

a la prééminence sur tous les grands officiers.--Il est d'institution

divine. Aaron fut le vizir de Moïse.

Le vizir surveille toutes les parties du gouvernement, tous les agents

de l'administration; il les établit et les dépose; les punit et les

récompense.

Il tient le registre des recettes et des dépenses de l'état; il en

accroît le revenu, non par tyrannie, mais par sagesse et économie.

Les revenus de l'empire consistent en revenus fixes, en revenus casuels,

et en droits seigneuriaux sur les cultivateurs. Les revenus fixes sont

la taxe en deniers comptants sur les terres productives; la douane, de

10 pour 100 en nature, sur le commerce d'importation et exportation; le

tribut des peuples conquis, la capitation des non-musulmans dite

_karadje_; les fermes de monopoles, dits _paltes_; les dîmes sur les

fruits de la terre; les impositions sur les fabriques et boutiques, et

la 5^{e} partie du butin légal.

Les revenus casuels sont le 20^{e} sur les héritages collatéraux; les

amendes; le prix du sang versé; les impôts extraordinaires et les

investitures; le droit d'aubaine; les épaves; les trésors découverts; la

dîme sur les troupeaux _paissants_ et _passants_, et non sur les animaux

domestiques.

Les droits seigneuriaux sur les cultivateurs sont: 1º droit d'arpentage;

2º droit de partage d'une terre léguée à divers cohéritiers; 3º droit

d'accroissement des terres et pâturages par l'effet du Nil; 4º droit de

bornage, ou limites de propriétés; 5º droit sur les machines à eau,

élevées sur le Nil pour les arrosages.

Voilà les revenus légaux: on les lève selon des usages fixes, et ils ont

une destination utile à l'état, de manière que le sultan n'en est que le

dépositaire.

De même que le vizir surveille les officiers, le sultan doit surveiller

le vizir; et le vizir conseiller le sultan, l'avertir et même le

reprendre.

SECTION II. Le trésor royal est un département chargé d'une foule de

recettes grosses et petites.

1º Droits sur la frontière d'Égypte vers la Syrie.

2º Droits d'entrée sur tout ce qui entre au Kaire et en Égypte, excepté

sur ce qui est attribué au trésor privé.

3º Aubaine sur les successions des étrangers.

4º Régies et fermes du Kaire, telles que les boucheries, les cuirs, les

moulins à huile, à _sucre_; droits sur l'entrée des comestibles.

Droits sur les natrons de Terrâné.

Droit de Monfalout.

Droits d'investiture, et redevances des fiefs affermés ou des pays

protégés.

Droit de curage des canaux que doivent faire plusieurs provinces.

Produit des cannes à sucre et des colqâz, cultivées pour le compte du

sultan.

Produit des métairies et jardins du sultan, enrichis par les puits à

roue.

Sur ces revenus le trésor paie et défraie:

1º L'orge des écuries du sultan.

2º La nourriture des écuries des courriers.

3º La table du palais.

4º Les réparations des maisons royales.

5º La viande et toute la cuisine des Mamlouks du sultan; celle de tout

son domestique.

6º L'entretien de ses offices.

7º Les pensions de charité assignées sur l'aubaine.

8º L'entretien des boeufs des métairies.--Le transport des trèfles et

pailles pour les écuries.

Sous le sultan Barqoûq, tous ces frais se montaient par mois à 50,000

dinars ou sequins de 7 livres.

Le trésor est régi par un chef et une quantité de subalternes. Ce

département a pour huissiers et sbires une compagnie de Maures qui

portent les ordres et les exécutent.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 1 · 第 1 / 6 章