M. Latonne reprit:

--Nous avons, en effet, la marche assise et la marche debout. La marche

debout, plus efficace, est assez pénible. Je l'obtiens au moyen de

pédales sur lesquelles on monte et qui mettent les jambes en mouvement

pendant qu'on se maintient en équilibre en se cramponnant à des anneaux

scellés dans le mur. Mais voici la marche assise.

L'ingénieur s'était écroulé dans un fauteuil à bascule, et il posa

ses jambes dans les jambes de bois à jointures mobiles attachées à ce

siège. On lui sangla les cuisses, les mollets et les chevilles, de

façon qu'il ne pût accomplir aucun mouvement volontaire; puis l'homme

aux manches retroussées, saisissant la manivelle, la tourna de toute

sa force. Le fauteuil d'abord se balança comme un hamac, puis les

jambes tout à coup partirent, s'allongeant et se recourbant, allant et

revenant avec une vitesse extrême.

--Il court, dit le docteur, qui ordonna: Doucement, allez au pas.

L'homme, ralentissant son allure, imposa au gros ingénieur une marche

assise plus modérée, qui décomposait d'une façon comique tous les

mouvements de son corps.

Deux autres malades apparurent alors, énormes tous deux, et suivis

aussi de deux garçons de service aux bras nus.

On les hissa sur des chevaux de bois qui, mis en mouvement, se mirent

aussitôt à sauter sur place, en secouant leurs cavaliers d'une

abominable manière.

--Au galop! cria le docteur. Et les bêtes factices, bondissant comme

des vagues, chavirant comme des navires, fatiguèrent tellement les deux

patients qu'ils se mirent à crier ensemble, d'une voix essoufflée et

lamentable:

--Assez! Assez! je n'en puis plus! Assez!

Le médecin commanda:

--Stop!

Puis ajouta:

--Soufflez un peu. Vous reprendrez dans cinq minutes.

Paul Brétigny, qui étouffait d'envie de rire, fit remarquer que les

cavaliers n'avaient pas chaud, tandis que les tourneurs de manivelle

étaient en sueur.

--Si vous intervertissiez les rôles, disait-il, cela ne vaudrait-il pas

mieux?

Le docteur répondit gravement:

--Oh! pas du tout, mon cher. Il ne faut pas confondre exercice et

fatigue. Le mouvement de l'homme qui tourne la roue est mauvais, tandis

que le mouvement du marcheur ou de l'écuyer est excellent.

Mais Paul aperçut une selle de femme.

--Oui, dit le médecin, le soir est réservé aux dames. Les hommes ne

sont plus admis après midi. Venez donc voir la natation sèche.

Un système de planchettes mobiles vissées ensemble par leurs extrémités

et par leurs centres, s'allongeant en losanges ou se refermant en

carrés comme ce jeu d'enfants qui porte des soldats piqués, permettait

de garroter et d'écarteler trois nageurs en même temps.

Le docteur disait:

--Je n'ai pas besoin de vous vanter les avantages de la natation

sèche qui ne mouille le corps que de transpiration et n'expose, par

conséquent, notre baigneur imaginaire à aucun accident rhumatismal.

Mais un garçon vint le chercher, une carte à la main.

--Le duc de Ramas, mon cher, je vous quitte. Excusez-moi.

Paul, resté seul, se retourna. Les deux cavaliers trottaient de

nouveau. M. Aubry-Pasteur marchait toujours; et les trois Auvergnats

haletaient, les bras rompus, les reins cassés à secouer ainsi leurs

clients. Ils avaient l'air de moudre du café.

Quand il fut dehors, Brétigny aperçut le docteur Honorat regardant avec

sa femme les préparatifs de la fête. Ils se mirent à causer, les yeux

levés sur les drapeaux qui auréolaient la colline.

--C'est à l'église que se forme le cortège? demanda l'épouse du

médecin.

--C'est à l'église.

--A trois heures?

--A trois heures.

--MM. les professeurs y seront?

--Oui. Ils accompagneront les marraines.

Les dames Paille l'arrêtèrent ensuite. Puis les Monécu père et fille.

Mais comme il devait déjeuner, en tête à tête avec son ami Gontran,

au _Café du Casino_, il y monta à petits pas. Paul, arrivé la veille,

n'avait point vu seul à seul son camarade depuis un mois; et il voulait

lui conter beaucoup d'histoires du boulevard, histoires de filles et de

tripots.

Ils étaient restés à bavarder jusqu'à deux heures et demie, quand

Petrus Martel les prévint qu'on se rendait à l'église.

--Allons chercher Christiane, dit Gontran.

--Allons, reprit Paul.

Ils la trouvèrent debout sur le perron du nouvel hôtel. Elle avait

les joues creuses, le teint bistré des femmes enceintes, et sa taille

fortement bosselée annonçait une grossesse de six mois au moins.

--Je vous attendais, dit-elle; William est parti en avant. Il a tant de

choses à faire aujourd'hui.

Elle leva sur Paul Brétigny un regard plein de tendresse et prit son

bras.

Ils se mirent en route doucement, évitant les pierres. Elle répétait:

--Comme je suis lourde! Comme je suis lourde! Je ne sais plus marcher.

J'ai si peur de tomber!

Il ne répondait pas et la soutenait avec précaution, sans chercher à

rencontrer ses yeux qu'elle tournait sans cesse vers lui.

Une foule compacte les attendait devant l'église.

Andermatt cria:

--Enfin, enfin! Dépêchez-vous donc! Tenez, voici l'ordre: deux enfants

de chœur, deux chantres en surplis, la croix, l'eau bénite, le prêtre,

puis Christiane avec M. le professeur Cloche, Mlle Louise avec M. le

professeur Rémusot et Mlle Charlotte avec M. le professeur Mas-Roussel.

Viennent ensuite le conseil d'administration, le corps médical, puis le

public. C'est compris. En avant!

Le personnel ecclésiastique sortit alors de l'église, et prit la

tête de la procession. Puis un grand monsieur à cheveux blancs

rejetés derrière les oreilles, le savant classique, suivant la forme

académique, s'approcha de Mme Andermatt en la saluant profondément.

Quand il se fut redressé il partit à côté d'elle, nu-tête, pour montrer

sa belle chevelure scientifique, le chapeau sur la cuisse, l'air

imposant comme s'il eût appris à marcher à la Comédie-Française et à

faire voir au peuple sa rosette d'officier de la Légion d'honneur, trop

grande pour un homme modeste.

Il causait:

--Monsieur votre époux, madame, me parlait de vous, tout à l'heure,

et de votre état qui lui inspire quelques inquiétudes d'affection. Il

m'a dit vos doutes et vos hésitations sur le moment probable de votre

délivrance.

Elle était devenue rouge jusqu'aux tempes et elle murmura:

--Oui, je me suis crue mère bien longtemps avant de l'être. Maintenant,

je ne sais plus... je ne sais plus...

Elle balbutiait, toute confuse.

Une voix disait derrière eux:

--Cette station a le plus grand avenir. J'obtiens déjà des effets

surprenants.

C'était le professeur Rémusot s'adressant à sa compagne Louise Oriol.

Il était petit, celui-là, avec des cheveux jaunes mal peignés, une

redingote mal coupée, l'air malpropre du savant crasseux.

Le professeur Mas-Roussel, qui donnait le bras à Charlotte Oriol, était

un beau médecin, sans barbe ni moustaches, souriant, soigné, à peine

grisonnant, un peu gras, et dont la douce figure rasée ne semblait ni

d'un prêtre ni d'un acteur, comme celle du docteur Latonne.

Le conseil d'administration venait ensuite, conduit par Andermatt, et

dominé par les coiffures gigantesques des deux Oriol.

Derrière eux marchait encore une compagnie de hauts chapeaux, le corps

médical d'Enval, auquel manquait le docteur Bonnefille, remplacé

d'ailleurs par deux nouveaux médecins, le docteur Black, un vieil homme

très court, presque un nain, dont l'excessive dévotion avait surpris le

pays entier dès le jour de son arrivée, puis un très beau garçon, très

coquet, coiffé, lui, d'un petit chapeau, le docteur Mazelli, un Italien

attaché à la personne du duc de Ramas, d'autres disaient à la personne

de la duchesse.

Et derrière eux le public, un flot de public, de baigneurs, de paysans

et d'habitants des villes voisines.

La bénédiction des sources fut très courte. L'abbé Litre les aspergea

l'une après l'autre avec l'eau bénite, ce qui fit dire au docteur

Honorat qu'il allait leur donner des propriétés nouvelles avec le

chlorure de sodium. Puis toutes les personnes spécialement invitées

entrèrent dans la grande salle de lecture, où une collation était

servie.

Paul disait à Gontran:

--Comme les petites Oriol sont devenues jolies!

--Elles sont charmantes, mon cher.

--Vous n'avez pas vu M. le président? demanda soudain aux jeunes gens

l'ancien geôlier surveillant.

--Oui, il est dans le coin, là-bas.

--C'est que le père Clovis amasse du monde devant la porte.

Déjà, en allant aux sources pour les bénir, la procession tout

entière avait défilé devant le vieil invalide, guéri l'année d'avant,

et redevenu à présent plus paralytique que jamais. Il arrêtait les

étrangers sur les routes, et les derniers venus de préférence pour leur

conter son histoire:

--Ché jeaux-là, voyez-vous, cha ne vaut rien, cha garit, ché vrai, et

pi on r'tombe, mais on r'tombe prechque mort. Moi, j'avais les jambo

qu'allaient pu, à ch't'heure, v'la que j' perds les bras, par chuite de

la cure. Et mes jambo, ch'est du fer, mais du fer qu'on couperio putôt

que d' le plier.

Andermatt, désolé, avait essayé de le faire emprisonner en le

poursuivant judiciairement pour préjudice causé aux eaux du

Mont-Oriol, et tentative de chantage. Mais il n'avait pu réussir à

obtenir une condamnation ni à lui fermer la bouche.

Aussitôt informé que le vieux jasait devant la porte de

l'établissement, il s'élança pour le faire taire.

Au bord de la grande route, au milieu d'un attroupement il entendit des

voix furieuses. On se pressait pour écouter et pour voir. Des dames

demandaient: «Qu'est-ce que c'est?» Des hommes répondaient: «C'est un

malade que les eaux d'ici ont achevé.» D'autres croyaient qu'on venait

d'écraser un enfant. On parlait aussi d'une attaque d'épilepsie dont

aurait été frappée une pauvre femme.

Andermatt fendit la foule, comme il savait faire, en roulant violemment

son petit ventre rond entre les ventres. «Il prouve, disait Gontran, la

supériorité des billes sur les pointes.»

Le père Clovis, assis sur le fossé, geignait ses peines, contait

ses souffrances en pleurnichant, tandis que, debout devant lui et

le séparant du public, les deux Oriol exaspérés l'injuriaient et le

menaçaient à pleine gorge.

--Cha n'est pas vrai, criait Colosse, ch'est un menteux, un faignant,

un braconnier, qui court le bois toute la nuit.

Mais le vieux, sans s'émouvoir, répétait d'une petite voix perçante

entendue malgré les vociférations des deux hommes:

--Ils m'ont tua, mes bons méchieus, ils m'ont tua avec leur eau. Ils

m'ont baigné par forche l'an paché. Et me v'la, à ch't'heure, me v'la,

me v'la!

Andermatt imposa silence à tout le monde, et se penchant vers

l'impotent il lui dit, en le regardant au fond des yeux:

--Si vous êtes plus malade, c'est votre faute, entendez-vous. Mais si

vous m'écoutez je vous réponds de vous guérir, moi, en quinze ou vingt

bains tout au plus. Venez me trouver dans une heure à l'établissement,

quand tout le monde sera parti, et nous arrangerons ça, mon père. En

attendant, taisez-vous.

Le vieux avait compris. Il se tut, puis après un silence, il répondit:

--J' veux toujours ben échayer. Verraï.

Andermatt prit par les bras les deux Oriol et les entraîna vivement,

tandis que le père Clovis restait allongé sur l'herbe entre ses

béquilles, au bord de la route, clignant les yeux sous le soleil.

La foule intriguée se serrait autour de lui. Des messieurs

l'interrogeaient; mais il ne répondait plus, comme s'il n'avait pas

entendu ou pas compris; et cette curiosité, inutile à présent,

finissant par l'ennuyer, il se mit à chanter à tue-tête, d'une

voix aussi fausse que suraiguë, une interminable chanson en patois

inintelligible.

Et la foule s'écoula peu à peu. Seuls, quelques enfants demeurèrent

longtemps debout devant lui, les doigts dans le nez, en le contemplant.

Christiane, très fatiguée, était rentrée se reposer; Paul et Gontran

se promenaient dans le nouveau parc au milieu des visiteurs. Tout à

coup ils aperçurent la compagnie des acteurs qui avait aussi déserté

l'ancien casino pour s'attacher à la fortune naissante du nouveau.

Mlle Odelin, devenue très élégante, se promenait au bras de sa mère,

qui avait pris de l'importance. M. Petitnivelle, du Vaudeville,

semblait très empressé auprès de ces dames que suivait M. Lapalme, du

Grand-Théâtre de Bordeaux, en discutant avec les musiciens, toujours

les mêmes, le maestro Saint-Landri, le pianiste Javel, le flûtiste

Noirot et la contre-basse Nicordi.

En apercevant Paul et Gontran, Saint-Landri s'élança vers eux. Il avait

eu, pendant l'hiver, un tout petit acte en musique joué dans un tout

petit théâtre excentrique; mais les journaux avaient parlé de lui avec

une certaine faveur et il traitait de haut maintenant, MM. Massenet,

Reyer et Gounod.

Il tendit ses deux mains avec un élan bienveillant et raconta aussitôt

sa discussion avec ces messieurs de l'orchestre qu'il dirigeait.

--Oui, mon cher, c'est fini, fini, fini, des rengainards de la vieille

école. Les mélodistes ont fait leur temps. Voilà ce qu'on ne veut pas

comprendre.

La musique est un art neuf. La mélodie en est le bégaiement. L'oreille

ignorante a aimé les ritournelles. Elle y prenait un plaisir d'enfant,

un plaisir de sauvage. J'ajoute que les oreilles du peuple ou du public

naïf, les oreilles simples aimeront toujours les petites chansons, les

airs enfin. C'est un amusement assimilable à celui que prennent les

habitués des cafés-concerts.

Je vais me servir d'une comparaison pour me faire bien comprendre.

L'œil du rustre aime les couleurs brutales et les tableaux

éclatants, l'œil du bourgeois lettré mais non artiste aime les nuances

aimablement prétentieuses et les sujets attendrissants; mais l'œil

artiste, l'œil raffiné, aime, comprend, distingue les insaisissables

modulations d'un même ton, les accords mystérieux des nuances,

invisibles pour tout le monde.

De même en littérature: les concierges aiment les romans d'aventures,

les bourgeois aiment les romans qui les émeuvent, et les vrais lettrés

n'aiment que les livres artistes incompréhensibles pour les autres.

Quand un bourgeois me parle musique, j'ai envie de le tuer. Et quand

c'est à l'Opéra, je lui demande:

--Êtes-vous capable de me dire si le troisième violon a fait une fausse

note à l'ouverture du troisième acte?--Non.--Alors taisez-vous. Vous

n'avez pas d'oreille. L'homme qui, dans un orchestre, n'entend pas en

même temps l'ensemble, et séparément tous les instruments, n'a pas

d'oreille et n'est pas musicien. Voilà! Bonsoir!

Il pivota sur un talon, et reprit:

--Pour un artiste, toute la musique est dans un accord. Ah! mon cher,

certains accords m'affolent, me font entrer dans toute la chair un flot

de bonheur inexprimable. J'ai aujourd'hui l'oreille tellement exercée,

tellement faite, tellement mûre, que je finis par aimer même certains

accords faux, comme un amateur dont la maturité de goût arrive à la

dépravation. Je commence à être un corrompu qui cherche les extrêmes

sensations d'ouïe. Oui, mes amis, certaines fausses notes! Quelles

délices! Quelles délices perverses et profondes! Comme ça remue, comme

ça ébranle les nerfs, comme ça gratte l'oreille... comme ça gratte..!

comme ça gratte..!

Il se frottait les mains avec ravissement, et il chantonna:

--Vous entendrez mon opéra,--mon opéra, mon opéra.--Vous entendrez mon

opéra.

Gontran dit:

--Vous faites un opéra?

--Oui, je l'achève.

Mais la voix de commandement de Petrus Martel retentissait:

--Vous comprenez bien! C'est convenu: une fusée jaune, et vous partez!

Il donnait des ordres pour le feu d'artifice. On le rejoignit et il

expliqua ses dispositions en montrant de son bras tendu, comme s'il eût

menacé une flotte ennemie, des piquets de bois blancs sur la montagne,

au-dessus des gorges, de l'autre côté du vallon.

--C'est là-bas qu'on le tirera. Je disais à mon artificier d'être à son

poste dès huit heures et demie. Aussitôt que le spectacle sera fini je

donnerai le signal d'ici par une fusée jaune, et alors il allumera la

pièce d'ouverture.

Le marquis apparut:

--Je vais boire un verre d'eau, dit-il.

Paul et Gontran l'accompagnèrent et redescendirent la colline. En

arrivant à l'établissement ils aperçurent le père Clovis qui y

pénétrait, soutenu par les deux Oriol, suivi par Andermatt et par le

docteur, et faisant, à chaque traînée de ses jambes sur le sol, des

contorsions de souffrance.

--Entrons, dit Gontran, ce sera drôle.

On assit l'impotent sur un fauteuil, puis Andermatt lui dit:

--Voici mes propositions, vieux filou que vous êtes. Vous allez vous

guérir immédiatement en prenant deux bains chaque jour. Et vous aurez

deux cents francs aussitôt que vous marcherez...

Le paralytique se mit à gémir:

--Mes jambos, ch'est du fer, mon brave monchieu.

Andermatt le fit taire et reprit:

--Écoutez donc... Et vous aurez encore deux cents francs tous les ans,

jusqu'à votre mort... vous entendez... jusqu'à votre mort si vous

continuez à éprouver l'effet salutaire de nos eaux.

Le vieux resta perplexe. La guérison continue contrariait toutes ses

dispositions d'existence.

Il demanda en hésitant:

--Mais quand... quand ch'est fermé... votre boîte... si cha me

reprend... j'y peux rien... moi... pichque ch'est fermé... votre eau...

Le docteur Latonne l'interrompit; et se tournant vers Andermatt:

--Parfait..! parfait..! Nous le guérirons tous les ans... cela vaut

mieux et prouvera la nécessité du traitement annuel, l'indispensabilité

du retour. Parfait, c'est entendu!

Mais le vieux répétait de nouveau:

--Che ch'ra pas commode ch'te fois, mes braves méchieus. Mes jambo,

ch'est du fer, du fer en barro...

Une idée nouvelle germait dans l'esprit du docteur:

--Si je lui faisais faire quelques séances de marche assise, dit-il, je

hâterais beaucoup l'effet des eaux. C'est une chose à tenter.

--Excellente pensée, répondit Andermatt, qui ajouta: Maintenant, père

Clovis, allez-vous-en et n'oubliez pas nos conventions.

Le vieux partit en gémissant toujours; et, comme le soir venait,

tous les administrateurs du Mont-Oriol rentrèrent dîner, car la

représentation théâtrale était annoncée pour sept heures et demie.

Elle avait lieu dans la grande salle du nouveau Casino qui pouvait

contenir mille personnes.

Dès sept heures, les spectateurs qui n'avaient point de places

numérotées se présentèrent.

A sept heures et demie la salle était pleine et le rideau se leva sur

un vaudeville en deux actes qui précédait l'opérette de Saint-Landri,

interprétée par des chanteurs de Vichy, cédés pour la circonstance.

Christiane, au premier rang, entre son père et son mari, souffrait

beaucoup de la chaleur.

Elle disait, à tout instant:

--Je n'en puis plus! je n'en puis plus!

Après le vaudeville, lorsque commença l'opérette, elle faillit se

trouver mal, et, se tournant vers son mari:

--Mon cher Will, je vais être obligée de sortir. J'étouffe!

Le banquier fut désolé. Il tenait avant tout à ce que la fête réussît,

d'un bout à l'autre, sans un accroc. Il répondit:

--Fais tous tes efforts pour résister. Je t'en supplie. Ton départ

bouleverserait tout. Tu aurais la salle entière à traverser.

Mais Gontran, placé derrière elle avec Paul, avait entendu. Il se

pencha vers sa sœur:

--Tu as trop chaud? dit-il.

--Oui, j'étouffe.

--Bon. Attends. Tu vas rire.

Une fenêtre était proche. Il s'y glissa, monta sur une chaise et sauta

dehors sans être presque remarqué.

Puis il entra dans le café complètement vide, étendit la main sous le

comptoir où il avait vu Petrus Martel cacher la fusée de signal, et,

l'ayant volée, il courut se cacher dans un massif, puis l'alluma.

La rapide gerbe jaune s'envola vers les nuages en décrivant une courbe

et jetant à travers le ciel une longue pluie de gouttes de feu.

Presque aussitôt une formidable détonation éclata sur la montagne

voisine et un faisceau d'étoiles s'éparpilla dans la nuit.

Quelqu'un cria dans la salle de spectacle où frémissaient les accords

de Saint-Landri:

--On tire le feu d'artifice!

Les spectateurs les plus proches des portes se levèrent brusquement

pour s'en assurer et sortirent à pas légers. Tous les autres tournèrent

les yeux vers les fenêtres, mais ne virent rien, car elles regardaient

la Limagne.

On demandait:

--Est-ce vrai? Est-ce vrai?

Une agitation remuait la foule impatiente, avide surtout d'amusements

simples.

Une voix du dehors annonça:

--C'est vrai, on le tire.

Alors, en une seconde, toute la salle fut debout. On se précipitait

vers les portes, on se bousculait, on hurlait vers ceux qui obstruaient

la sortie:

--Mais dépêchez-vous, dépêchez-vous donc!

Tout le monde fut bientôt dans le parc. Seul Saint-Landri exaspéré

continuait à battre la mesure devant son orchestre distrait. Et

là-bas les soleils succédaient aux chandelles romaines, au milieu des

détonations.

Tout à coup, une voix formidable lança trois fois ce cri furieux:

--Arrêtez, nom de Dieu! Arrêtez, nom de Dieu! Arrêtez, nom de Dieu!

Et, comme un feu de Bengale immense s'allumait alors sur le mont,

éclairant en rouge à droite, en bleu à gauche, les rochers énormes et

les arbres, on aperçut, debout dans un des vases de simili-marbre qui

décoraient la terrasse du Casino, Petrus Martel éperdu, nu-tête, les

bras en l'air, gesticulant et hurlant.

Puis, la grande clarté s'éteignant, on ne vit plus rien que les vraies

étoiles. Mais aussitôt, une autre pièce partit et, Petrus Martel

sautant à terre, s'écria:

--Quel désastre! quel désastre! Mon Dieu, quel désastre!

Et il passait dans la foule avec des gestes tragiques, des coups de

poing dans le vide, des trépignements de colère, en répétant toujours:

--Quel désastre! Mon Dieu, quel désastre!

Christiane avait pris le bras de Paul pour venir s'asseoir au grand

air, et elle regardait, ravie, les fusées qui montaient au ciel.

Son frère la rejoignit tout à coup, et dit:

--Hein, est-ce réussi? Crois-tu que c'est drôle?

Elle murmura:

--Comment, c'est toi?

--Mais oui, c'est moi. Est-elle bonne, hein?

Elle se mit à rire, trouvant cela drôle en effet. Mais Andermatt

arrivait, navré. Il ne comprenait pas d'où un coup pareil était parti.

On avait volé la fusée sous le comptoir pour donner le signal convenu.

Une pareille infamie ne pouvait venir que d'un émissaire de l'ancienne

Société, d'un agent du docteur Bonnefille!

Et il répétait, lui:

--C'est désolant, positivement désolant. Voici un feu d'artifice de

deux mille trois cents francs qui est perdu, tout à fait perdu!

Gontran reprit:

--Non, mon cher, en comptant bien la perte ne s'élève pas à plus du

quart, mettons au tiers, si vous voulez; soit à sept cent soixante-six

francs. Vos invités auront donc joui de quinze cent trente-deux francs

de fusées. Ça n'est pas mal, en vérité.

La colère du banquier se tourna vers son beau-frère. Il le prit

brusquement par le bras:

--Vous, j'ai à vous parler d'une façon sérieuse. Puisque je vous tiens,

faisons un tour dans les allées. J'en ai pour cinq minutes, d'ailleurs.

Puis, se tournant vers Christiane:

--Je vous confie à notre ami Brétigny, ma chère; mais ne restez pas

longtemps dehors, ménagez-vous. Vous pourriez attraper froid, vous

savez. Prenez garde, prenez garde!

Elle murmura:

--Ne craignez rien, mon ami.

Et Andermatt entraîna Gontran.

Dès qu'ils furent seuls, un peu loin de la foule, le banquier s'arrêta.

--Mon cher, c'est de votre situation financière que je veux vous parler.

--De ma situation financière?

--Oui! la connaissez-vous, votre situation financière?

--Non. Mais vous devez la connaître pour moi, puisque vous me prêtez de

l'argent.

--Eh bien, oui, je la connais, moi! et c'est pour cela que je vous en

parle.

--Il me semble au moins que le moment est mal choisi... au milieu d'un

feu d'artifice!

--Le moment est fort bien choisi, au contraire. Je ne vous parle pas au

milieu d'un feu d'artifice; mais avant un bal...

--Avant un bal?... Je ne comprends pas.

--Eh bien, vous allez comprendre. Votre situation, la voici: Vous

n'avez rien, que des dettes; et vous n'aurez jamais rien que des

dettes...

Gontran reprit avec sérieux:

--Vous me dites cela un peu crûment.

--Oui, parce qu'il le faut. Écoutez-moi: Vous avez mangé la part de

fortune qui vous revenait de votre mère. N'en parlons plus.

--N'en parlons plus.

--Quant à votre père, il possède trente mille francs de rente, soit

un capital de huit cent mille francs environ. Votre part sera donc,

plus tard, de quatre cent mille francs. Or, vous me devez, à moi, cent

quatre-vingt-dix mille francs. Vous devez en outre à des usuriers...

Gontran murmura d'un air hautain:

--Dites à des juifs.

--Soit, à des juifs, bien qu'il y ait dans le nombre un marguillier de

Saint-Sulpice qui s'est servi d'un prêtre comme intermédiaire entre

lui et vous... mais je ne chicanerai pas pour si peu... Vous devez

donc à divers usuriers, israélites ou catholiques, à peu près autant.

Mettons cent cinquante mille, au bas mot. Cela fait un total de trois

cent quarante mille francs dont vous payez les intérêts en empruntant

toujours, sauf pour les miens, que vous ne payez point.

--C'est juste, dit Gontran.

--Alors, il ne vous reste plus rien.

--Rien, en effet... que mon beau-frère.

--Que votre beau-frère, qui en a assez de vous prêter de l'argent.

--Alors?

--Alors, mon cher, le moindre paysan logé dans une de ces huttes,

là-bas, est plus riche que vous.

--Parfaitement... et après?

--Après... après... Si votre père mourait demain, il ne vous resterait

plus, pour manger du pain, entendez-vous, qu'à accepter une place

d'employé dans ma maison. Et ce serait encore là un moyen de déguiser

la pension que je vous ferais.

Gontran dit, d'un ton irrité:

--Mon cher William, ces choses-là m'embêtent. Je le sais d'ailleurs

aussi bien que vous, et, je vous le répète, le moment est mal choisi

pour me les rappeler avec... avec... avec aussi peu de diplomatie...

--Permettez, laissez-moi finir. Vous ne pouvez vous tirer de là que

par un mariage. Or, vous êtes un parti déplorable, malgré votre nom

qui sonne bien, sans être illustre. Enfin, il n'est pas de ceux qu'une

héritière, même israélite, paye d'une fortune. Donc, il faut vous

trouver une femme acceptable et riche, ce qui n'est pas très commode...

Gontran l'interrompit:

--Nommez-la tout de suite, ça vaut mieux.

--Soit: une des filles du père Oriol, à votre choix. Et voici pourquoi

je vous en parle avant le bal.

--Et maintenant, expliquez-vous plus longuement, reprit Gontran d'une

voix froide.

--C'est bien simple. Vous voyez le succès que j'ai obtenu, du premier

coup, avec cette station. Or, si j'avais entre les mains, ou, plutôt si

nous avions entre les mains toutes les terres conservées par ce finaud

de paysan, j'en ferais de l'or. Pour ne parler que des vignes qui vont

de l'établissement à l'hôtel et de l'hôtel au Casino, je les payerais

un million demain, moi, Andermatt. Or, ces vignes-là et les autres,

tout autour de la butte, seront les dots des petites. Le père me le

disait encore tantôt, non sans intention, peut-être. Eh bien..., si

vous vouliez, nous pourrions faire là une grosse affaire, tous les deux?

Gontran murmura, en ayant l'air de réfléchir:

--C'est possible. J'y penserai.

--Pensez-y, mon cher, et n'oubliez pas que je ne parle jamais que de

choses très sûres, après y avoir beaucoup songé, et quand je connais

toutes les conséquences possibles et tous les avantages certains.

Mais Gontran, levant un bras, s'écria, comme s'il venait d'oublier

brusquement tout ce que lui avait dit son beau-frère:

--Regardez! Que c'est beau!

Le bouquet s'allumait, simulant un palais embrasé sur lequel un

drapeau flambant portait _Mont-Oriol_ en lettres de feu toutes rouges,

et, en face de lui, au-dessus de la plaine, la lune, rouge aussi,

semblait apparue pour contempler ce spectacle. Puis, quand le palais,

après avoir brûlé quelques minutes, fit explosion ainsi qu'un navire

saute, en projetant dans le ciel entier des astres de fantaisie qui

éclataient à leur tour, la lune resta toute seule, calme et ronde, sur

l'horizon.

Le public applaudissait avec rage, criait:

--Hurra! Bravo! bravo!

Andermatt dit soudain:

--Allons ouvrir le bal, mon cher. Voulez-vous danser en face de moi le

premier quadrille?

--Mais oui, certainement, mon cher beau-frère.

--Qui avez-vous l'intention d'inviter? Moi, j'ai retenu la duchesse de

Ramas.

Gontran répondit avec indifférence:

--Moi j'inviterai Charlotte Oriol.

Ils remontèrent. Comme ils passaient devant la place où Christiane

était restée avec Paul Brétigny, ils ne les aperçurent plus.

William murmura:

--Elle a écouté mon conseil, elle est partie se coucher. Elle était

très lasse aujourd'hui.

Et il s'avança vers la salle de bal que les hommes de service avaient

préparée pendant le feu d'artifice.

Mais Christiane n'était point rentrée dans sa chambre, ainsi que le

pensait son mari.

Dès qu'elle s'était sentie seule avec Paul, elle lui avait dit tout

bas, en lui serrant la main:

--Te voici donc venu, je t'attends depuis un mois. Tous les matins,

je me demandais: Est-ce aujourd'hui que je le verrai?... Et tous les

soirs je me disais: Ce sera demain alors?... Pourquoi as-tu tardé si

longtemps, mon amour?

Il répondit avec embarras:

--J'ai eu des occupations, des affaires.

Elle se penchait sur lui, murmurant:

--Ça n'était pas bien de me laisser seule ici, avec eux, surtout dans

ma situation.

Il écarta un peu sa chaise:

--Prends garde, on pourrait nous voir. Ces fusées éclairent tout le

pays.

Elle n'y pensait guère; elle dit:

--Je t'aime tant!

Puis, avec des tressaillements de joie:

--Oh! que je suis heureuse, que je suis heureuse de nous retrouver

ensemble, ici! Y songes-tu? Paul, quelle joie! Comme nous allons nous

aimer encore!

Elle soupira d'une voix si faible qu'elle semblait un souffle.

--J'ai une envie folle de t'embrasser, mais folle... là,... folle. Je

ne t'ai pas vu depuis si longtemps!

Puis soudain, avec une énergie violente de femme passionnée, à qui

tout doit céder:

--Écoute, je veux... tu entends... je veux aller avec toi tout de

suite, à l'endroit où nous nous sommes dit adieu, l'an dernier! tu te

rappelles bien, sur la route de la Roche-Pradière?

Il répondit, stupéfait:

--Mais c'est insensé, tu ne peux plus marcher. Tu as été debout toute

la journée! C'est insensé, je ne le permettrai pas.

Elle s'était levée, et elle répéta:

--Je le veux. Si tu ne m'accompagnes pas, j'irai seule.

Et lui montrant la lune qui se levait:

--Tiens, c'était un soir tout pareil! Tu te rappelles, comme tu baisais

mon ombre?

Il la retenait:

--Christiane... écoute... c'est ridicule... Christiane.

Elle ne répondait pas et marchait vers la descente qui conduisait aux

vignes. Il connaissait cette volonté calme que rien ne faisait dévier,

l'entêtement gracieux de ces yeux bleus, de ce petit front de blondine

qu'aucun obstacle n'arrêtait; et il prit son bras pour la soutenir en

route.

--Si on nous voyait, Christiane?

--Tu ne disais pas ça, l'an dernier. Et puis, tout le monde est à la

fête. Nous serons revenus sans qu'on ait remarqué notre absence.

Il fallut bientôt monter par le sentier pierreux. Elle soufflait,

s'appuyant sur lui de toute sa force; et à chaque pas, elle disait:

--C'est bon, c'est bon, c'est bon, de souffrir ainsi!

Il s'arrêta, voulant la ramener. Mais elle ne l'écoutait point:

--Non, non. Je suis heureuse. Tu ne comprends pas ça, toi. Écoute...

je le sens qui tressaille... notre enfant... ton enfant... quel

bonheur!... donne ta main... Tiens... le sens-tu?...

Elle ne comprenait pas qu'il était, cet homme, de la race des amants,

et non point de la race des pères. Depuis qu'il la savait enceinte,

il s'éloignait d'elle et se dégoûtait d'elle, malgré lui. Il avait

souvent répété, jadis, qu'une femme n'est plus digne d'amour qui a

fait fonction de reproductrice. Ce qui l'exaltait dans la tendresse,

c'était cet envolement de deux cœurs vers un idéal inaccessible, cet

enlacement de deux âmes qui sont immatérielles, c'était tout le factice

et l'irréalisable mis par les poètes dans la passion. Dans la femme

physique, il adorait la Vénus dont le flanc sacré devait conserver

toujours la forme pure de la stérilité. L'idée d'un petit être né de

lui, larve humaine agitée dans ce corps souillé par elle et enlaidi

déjà, lui inspirait une répulsion presque invincible. La maternité

faisait une bête de cette femme. Elle n'était plus la créature

d'exception adorée et rêvée, mais l'animal qui reproduit sa race. Et

même un dégoût matériel se mêlait en lui à ces répugnances de l'esprit.

Comment aurait-elle senti et deviné cela, elle que chaque

tressaillement de l'enfant désiré attachait davantage à son amant? Cet

homme qu'elle adorait, qu'elle avait aimé chaque jour un peu plus,

depuis l'heure de leur premier baiser, non seulement il avait pénétré

jusqu'au fond de son cœur, mais voilà qu'il était entré aussi jusqu'au

fond de sa chair, qu'il y avait semé sa propre vie, qu'il allait

sortir d'elle redevenu tout petit. Oui, elle le portait là, sous ses

mains croisées, lui-même, son bon, son cher, son tendre, son seul ami,

renaissant dans ses entrailles de par le mystère de la nature. Et elle

l'aimait doublement, maintenant qu'elle l'avait deux fois, le grand

et le petit encore inconnu, celui qu'elle voyait, qu'elle touchait,

qu'elle embrassait, qu'elle entendait parler, et celui qu'elle ne

pouvait encore que sentir remuer sous sa peau.

Ils étaient arrivés sur la route.

--Tu m'attendais là-bas, ce soir-là, dit-elle.

Et elle lui tendit ses lèvres. Il les baisa sans répondre, d'un baiser

froid.

Elle murmura, pour la deuxième fois:

--Te souviens-tu, comme tu m'embrassais par terre? Nous étions ainsi,

regarde.

Et, dans l'espoir qu'il recommencerait, elle se mit à courir pour

s'éloigner de lui. Puis elle s'arrêta, haletante, et attendit, debout

au milieu de la route. Mais la lune, allongeant son profil sur le

sol, y dessinait la bosse de son flanc déformé. Et Paul, regardant à

ses pieds l'ombre de sa grossesse, restait immobile en face d'elle,

blessé dans ses pudeurs poétiques, exaspéré qu'elle ne sentît pas

cela, qu'elle ne devinât point sa pensée, qu'elle n'eût pas assez de

coquetterie, de tact et de finesse féminine pour comprendre toutes les

nuances qui font si différentes les circonstances; et il lui dit, avec

une impatience dans la voix:

--Voyons, Christiane, ces enfantillages sont ridicules.

Elle revint à lui, émue, triste, les bras ouverts, et se jetant sur sa

poitrine:

--Oh! tu m'aimes moins. Je le sens! J'en suis sûre!

Il eut pitié, lui prit la tête et mit sur ses yeux deux longs baisers.

Puis ils revinrent, silencieux. Il ne trouvait rien à lui dire; et

comme elle s'appuyait sur lui, épuisée de fatigue, il hâtait le pas

pour ne plus sentir contre sa hanche le frôlement de cette taille

élargie.

En approchant de l'hôtel, ils se séparèrent, et elle monta dans sa

chambre.

L'orchestre du Casino jouait des airs de danse, et Paul alla voir

le bal. C'était une valse, tous valsaient: le docteur Latonne avec

Mme Paille la jeune, Andermatt avec Louise Oriol, le joli docteur

Mazelli avec la duchesse de Ramas et Gontran avec Charlotte Oriol. Il

lui parlait dans l'oreille avec cet air tendre qui indique une cour

commencée; et elle souriait derrière son éventail, rougissait, semblait

ravie.

Paul entendit derrière lui:

--Tiens, tiens, M. de Ravenel qui conte fleurette à ma cliente.

C'était le docteur Honorat, debout près de la porte, s'amusant à

regarder. Il reprit:

--Oui, oui, voilà une demi-heure que cela dure. Tout le monde l'a déjà

remarqué. Ça n'a pas l'air d'ailleurs de déplaire à la petite.

Il ajouta, après un silence:

--En voilà une perle, que cette enfant-là, bonne, gaie, simple,

dévouée, droite, vous savez, une brave créature. Il en faudrait dix

comme l'aînée pour la valoir. Moi, je les connais depuis l'enfance...

ces fillettes... Et pourtant le père préfère l'aînée, parce qu'elle

est plus... plus... comme lui... plus paysanne... moins droite... plus

économe... plus rusée... et plus... plus jalouse... Oh! c'est une

bonne fille tout de même... je n'en voudrais pas dire de mal... mais,

malgré moi, je compare, vous comprenez... et, après avoir comparé... je

juge... voilà.

La valse finissait; Gontran rejoignit son ami et, apercevant le docteur:

--Ah! dites-moi donc, le corps médical d'Enval me paraît singulièrement

accru. Nous avons un M. Mazelli qui valse dans la perfection et un

vieux petit M. Black qui semble fort bien avec le ciel.

Mais le docteur Honorat fut discret. Il n'aimait point juger ses

confrères.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17 · 第 21 / 32 题