LES deux Oriol avaient longtemps causé après que les petites s'étaient
couchées. Émus et excités par la proposition d'Andermatt, ils
cherchaient les moyens d'allumer davantage son désir, sans compromettre
leurs intérêts. En paysans précis, pratiques, ils pesaient avec sagesse
toutes les chances, comprenant fort bien que, dans un pays où les
sources minérales jaillissent le long de tous les ruisseaux, il ne
fallait pas repousser, par une demande exagérée, cet amateur inattendu,
impossible à retrouver. Et cependant il ne fallait pas non plus lui
laisser entièrement entre les mains cette source qui pouvait donner
un jour un flot d'argent liquide, Royat et Châtel-Guyon leur servant
d'enseignement.
Ils cherchaient donc par quels procédés ils pourraient enflammer
jusqu'à la frénésie l'ardeur du banquier, ils imaginaient des
combinaisons de sociétés fictives couvrant ses offres, une suite de
ruses maladroites, qu'ils sentaient défectueuses sans parvenir à en
inventer de plus habiles. Ils dormirent mal; puis, au matin, le père,
s'étant éveillé le premier, se demanda si la source n'avait pas disparu
dans la nuit. C'était admissible, après tout, qu'elle fût partie comme
elle était venue, rentrée dans la terre, impossible à reprendre. Il
se leva, inquiet, saisi d'une peur d'avare, secoua son fils, lui dit
sa crainte; et le grand Colosse, tirant ses jambes de ses draps gris,
s'habilla pour aller voir avec le père.
En tout cas ils feraient la toilette du champ et de la source
elle-même, enlèveraient les pierres, la rendraient belle, propre, comme
une bête qu'on veut vendre.
Ils prirent donc leurs pioches et leurs pelles et se mirent en route,
côte à côte, de leur grand pas balancé.
Ils allaient sans rien regarder, l'esprit préoccupé de leurs affaires,
répondant par un seul mot au bonjour des voisins et des amis qu'ils
rencontraient. Lorsqu'ils furent sur la route de Riom, ils commencèrent
à s'émouvoir, regardant au loin s'ils apercevaient l'eau bouillonnant
et luisant sous le soleil du matin. La route était vide, blanche et
poudreuse, frôlée par la rivière qu'abritaient des saules. Sous l'un
d'eux, tout à coup, Oriol aperçut deux pieds, puis, ayant fait trois
pas de plus, il reconnut le père Clovis assis au bord du chemin, ses
béquilles posées sur l'herbe à ses côtés.
C'était un vieux paralytique, célèbre dans tout le pays, où il rôdait
depuis dix ans d'une façon pénible et lente, sur ses jambes de chêne,
comme il disait, pareil à un pauvre de Callot. Ancien braconnier de
bois et de ruisseaux, souvent saisi et condamné, il avait pris des
douleurs à ses longs affûts couchés sur l'herbe humide et à ses pêches
nocturnes dans les rivières, qu'il parcourait avec de l'eau jusqu'à
mi-corps. Maintenant il geignait et déambulait à la manière d'un crabe
qui aurait perdu ses pattes. Il allait, traînant par terre la jambe
droite comme une loque, et la gauche relevée, pliée en deux. Mais les
garçons du pays, qui couraient, à la brune, après les filles ou après
les lièvres, affirmaient qu'on rencontrait le père Clovis, rapide comme
un cerf et souple comme une couleuvre sous les buissons et dans les
clairières, et que ses rhumatismes n'étaient en somme que de la «farce
à gendarmes». Colosse surtout s'entêtait à soutenir qu'il l'avait vu,
non pas une fois, mais cinquante, tendre des collets, ses béquilles
sous le bras.
Et le vieil Oriol s'arrêta en face du vieux vagabond, l'esprit frappé
par une idée encore confuse, car les conceptions étaient lentes dans sa
tête carrée d'Auvergnat.
Il lui dit bonjour; l'autre répondit bonjour. Puis ils parlèrent du
temps, de la vigne fleurie, de deux ou trois choses encore; mais comme
Colosse avait pris de l'avance, son père le rejoignit à grands pas.
Leur source coulait toujours, claire maintenant, et tout le fond du
trou était rouge, d'un beau rouge foncé, venu d'un abondant dépôt de
fer.
Les deux hommes se regardèrent souriants, puis ils se mirent à nettoyer
les alentours, à enlever les pierres dont ils firent un tas. Et ayant
trouvé les derniers débris du chien mort, ils les enterrèrent en
plaisantant. Mais soudain le vieil Oriol laissa tomber sa bêche. Un pli
malin de joie et de triomphe rida les coins de sa lèvre plate et les
bords de son œil sournois; et il dit au fils:
--Viens-t'en, pour voir.
L'autre obéit; ils regagnèrent la route et revinrent sur leurs pas. Le
père Clovis chauffait toujours au soleil ses membres et ses béquilles.
Oriol s'arrêtant en face de lui, demanda:
--Veux-tu gagner une pièche de chent francs?
L'autre, prudent, ne répondit rien.
Le paysan reprit:
--Hein! chent francs?
Alors, le vagabond se décida et murmura:
--Fouchtra, quo sé damando pas!
--Eh bien! mon païré, v'la ché qui faut faire.
Et il lui expliqua longuement, avec des malices, des sous-entendus
et des répétitions sans nombre, que s'il consentait à prendre un
bain d'une heure, tous les jours, de dix à onze, dans un trou qu'ils
creuseraient, Colosse et lui, à côté de sa source, et à être guéri au
bout d'un mois, ils lui donneraient cent francs en écus d'argent.
Le paralytique écoutait d'un air stupide, puis il dit:
--Pichque tous les drougures n'ont pas pu me guori, ch'est pas votre
eau qui l' pourra.
Mais Colosse se fâcha tout à coup.
--Allons, vieux farcheur, tu chais, j' la connais ta maladie, moi, on
ne me la conte pas. Qué que tu faisais, lundi dernier, dans l' bois de
Comberombe, à onze heures de nuit?
Le vieux répondit vivement:
--Ché pas vrai.
Mais Colosse s'animant:
--Ché pas vrai, bougrrre, que t'as chauté par-dechus le foché à Jean
Mannezat et que t'es parti par le creux Poulin?
L'autre répéta avec énergie:
--Ché pas vrai!
--Ché pas vrai que je t'ai crié: «Ohé, Cloviche, les gendarmes», et que
t'as tourné par la chente du Moulinet?
--Ché pas vrai.
Le grand Jacques, furieux, presque menaçant, criait:
--Ah! ché pas vrai! Eh bien, vieux trois pattes, écoute: quand je
t'y verrai, moi, au bois, la nuit, ou bien à l'eau, je te pincherai,
t'entends bien, vu qu' j'ai encore d' pu longues jambes, et j'
t'attache à quéque arbre jusqu'au matin, où nous allons te r'prendre,
tout le village enchemble...
Le père Oriol arrêta son fils, puis très doux:
--Écoute, Cloviche, tu peux bien échayer la chose! Nous te faijons un
bain, Coloche et moi; t'y viens chaque jour, un mois durant. Pour cha,
j' te donne, non point chent, mais deux chents francs. Et puis, écoute,
si t'es guori, l' mois fini, che ch'ra chinq chents d' plus. T'entends
bien, chinq chents, en écus d'argent, plus deux chents, ça fait chept
chents.
Donc, deux chents pour le bain un mois durant, plus chinq chents pour
la guérison. Et puis écoute: des douleurs cha r'vient. Si cha t'
reprend à l'automne, nous sommes pour rien, l'eau aura pas moins fait
chon effet.
Le vieux répondit avec calme:
--Dans che cas-là j' veux ben. Chi cha n' réuchit pas, on l' verra
toujours.
Et les trois hommes se serrèrent la main pour sceller le marché conclu.
Puis les deux Oriol retournèrent à leur source afin de creuser le bain
du père Clovis.
Ils y travaillaient depuis un quart d'heure, quand ils entendirent des
voix sur la route.
C'étaient Andermatt et le docteur Latonne. Les deux paysans clignèrent
de l'œil et cessèrent de creuser la terre.
Le banquier vint à eux, leur serra les mains; puis tous les quatre se
mirent à regarder l'eau, sans dire un mot.
Elle remuait comme celle qui s'agite sur un grand feu, jetait ses
bouillons et ses gaz, puis s'écoulait vers le ruisseau par une mince
rigole qu'elle avait déjà dessinée. Oriol, un sourire d'orgueil sur les
lèvres, dit tout à coup:
--Hein! y en a, du fer?
Tout le fond était déjà rouge en effet, et même les petits cailloux
qu'elle baignait en s'écoulant semblaient couverts d'une sorte de
moisissure pourpre.
Le docteur Latonne répondit:
--Oui, mais ça ne dit rien, ce sont ses autres qualités qu'il faut
connaître.
Le paysan reprit:
--D'abord, Coloche et moi, nous en avons bu chacun un verre hier au
choir, et cha nous a déjà tenu le corps fraîche. Pas vrai, fils?
Le grand gars répondit avec conviction:
--Pour chûr que cha nous a tenu le corps fraîche.
Andermatt demeurait immobile, les pieds sur le bord du trou. Il se
tourna vers le médecin.
--Il nous faudrait à peu près six fois ce volume d'eau pour ce que je
voudrais faire, n'est-ce pas?
--Oui, à peu près.
--Pensez-vous qu'on les trouverait?
--Oh! moi, je n'en sais rien.
--Voilà! L'achat des terrains ne pourrait s'effectuer d'une façon
définitive qu'après les sondages. Il faudrait d'abord une promesse de
vente notariée, une fois l'analyse connue, mais ne devant avoir son
effet que si les sondages consécutifs donnent les résultats espérés.
Le père Oriol devint inquiet. Il ne comprenait pas. Andermatt alors lui
expliqua l'insuffisance d'une seule source et lui démontra qu'il ne
pourrait acheter réellement que s'il en trouvait d'autres. Mais il ne
les pourrait chercher, ces autres sources, qu'après la signature d'une
promesse de vente.
Les deux paysans parurent aussitôt convaincus que leurs champs
contenaient autant de sources que de pieds de vignes. Il suffisait de
creuser, on verrait, on verrait.
Andermatt dit simplement:
--Oui, on verra.
Mais le père Oriol trempa sa main dans l'eau et déclara:
--Fouchtra, elle est chaude à cuire un œuf, bien plus chaude que
chelle à Bonnefille.
Latonne à son tour y mouilla son doigt et reconnut que c'était possible.
Le paysan continua:
--Et puis elle a plus de goût et du meilleur goût; elle ne chent pas
faux, comme l'autre. Oh! chelle-là, moi j'en réponds, qu'elle est
bonne! J' les connais les eaux du pays, d'puis chinquante ans que j'
les r'garde couler. J'en ai jamais vu d' plus belle, jamais, jamais!
Il se tut quelques secondes et reprit:
--Ché n'est pas pour faire l'article que je dis cha! pour chûr non.
J' voudrais faire l'épreuve d'vant vous, la vraie épreuve, pas votre
épreuve de pharmachien, mais l'épreuve sur un malade. Je parie qu'elle
guérirait un paralytique, chelle-là, tant qu'elle est chaude et bonne
de goût, je l' parie!
Il parut chercher dans sa tête, puis regarder au sommet des monts
voisins s'il ne découvrirait pas le paralytique désiré. Ne l'ayant
point découvert, il abaissa ses yeux sur la route.
A deux cents mètres de là, on distinguait au bord du chemin, les deux
jambes inertes du vagabond dont le corps était caché par le tronc du
saule.
Oriol mit sa main en abat-jour sur son front et demanda à son fils:
--Ch'est pas l' païrè Cloviche qu'est encore là?
Colosse répondit en riant:
--Oui, oui. Ch'est lui, il n' s'en va pas chi vite qu'un lièvre.
Alors Oriol fit un pas vers Andermatt, et avec une conviction grave et
profonde:
--T'nez, monchieu, écoutez-moi. En v'la un là-bas, de paralytique, que
monchieu le docteur connaît bien, mais un vrai, qu'on n'a pas vu faire
un pas d'puis diche ans. Dites-le, monchieu l' docteur?
Latonne affirma:
--Oh! celui-là si vous le guérissez, je paie votre eau un franc le
verre.
Puis, se tournant vers Andermatt:
--C'est un vieux goutteux rhumatisant atteint d'une sorte de
contracture spasmodique de la jambe gauche et d'une paralysie complète
de la droite; enfin, je crois, un incurable.
Oriol l'avait laissé dire; il reprit lentement:
--Eh bien, monchieu l' docteur, voulez-vous faire l'épreuve chur
lui, un mois durant. Je ne dis pas que cha réuchira, je n' dis rien,
je demande cheulement à faire l'épreuve. Tenez, Coloche et moi nous
allions creuser un trou pour les pierres, eh bien, nous ferons un
trou pour Cloviche; il y pachera une heure chaque matin; et puis nous
verrons, là, nous verrons!...
Le médecin murmura:
--Vous pouvez essayer. Je réponds bien que vous ne réussirez pas.
Mais Andermatt, séduit par l'espérance d'une guérison presque
miraculeuse, accueillit avec joie l'idée du paysan; et ils
retournèrent tous les quatre auprès du vagabond toujours immobile au
soleil.
Le vieux braconnier, comprenant la ruse, feignit de refuser, résista
longtemps, puis se laissa convaincre, à la condition qu'Andermatt lui
donnerait deux francs par jour pour l'heure qu'il passerait dans l'eau.
Et l'affaire fut conclue ainsi. Il fut même décidé qu'aussitôt le trou
creusé, le père Clovis prendrait son bain ce jour-là même. Andermatt
lui fournirait des vêtements pour s'habiller ensuite, et les deux Oriol
lui apporteraient une ancienne hutte de berger remisée dans leur cour,
où l'infirme s'enfermerait afin de changer de hardes.
Puis, le banquier et le médecin retournèrent au village. Ils
se séparèrent à l'entrée, celui-ci rentrant chez lui pour ses
consultations, et celui-là allant attendre sa femme qui devait venir à
l'établissement vers neuf heures et demie.
Elle apparut presque aussitôt. En toilette rose, des pieds à la tête,
chapeau rose, ombrelle rose et visage rose, elle avait l'air d'une
aurore, et elle descendait le raidillon de l'hôtel, pour éviter le
détour du chemin, avec un sautillement d'oiseau qui va de pierre en
pierre, sans ouvrir les ailes. Elle cria, dès qu'elle aperçut son mari:
--Oh! le joli pays, je suis tout à fait contente.
Les quelques baigneurs errant tristement dans le petit parc silencieux
se retournèrent à son passage, et Petrus Martel qui fumait sa pipe, en
manches de chemise à la fenêtre du billard, appela son compère Lapalme,
assis dans un coin devant un verre de vin blanc, en disant avec un
claquement de langue:
--Bigre, voilà du nanan.
Christiane pénétra dans l'établissement, salua d'un sourire le caissier
assis à gauche de l'entrée, et d'un bonjour, l'ancien geôlier assis à
droite; puis tendant un billet à une baigneuse vêtue comme celle de la
buvette, elle la suivit dans un corridor où donnaient les portes des
salles de bains.
On la fit entrer dans l'une d'elles, assez vaste, aux murs nus, meublée
d'une chaise, d'une glace et d'un chausse-pied, tandis qu'un grand trou
ovale, enduit de ciment jaune comme le sol, servait de baignoire.
La femme tourna une clef pareille à celles qui font couler les
ruisseaux des rues, et l'eau jaillit par une petite ouverture ronde et
grillée au fond de cette cuve, qui fut bientôt remplie jusqu'aux bords,
et qui déversait son trop-plein par une rigole s'enfonçant dans le mur.
Christiane, qui avait laissé sa femme de chambre à l'hôtel, refusa,
pour se dévêtir, les soins de l'Auvergnate et resta seule, disant
qu'elle sonnerait, si elle avait besoin de quelque chose, et pour son
linge.
Et elle se déshabilla lentement, en regardant le presque invisible
mouvement de cette onde remuée dans ce bassin clair. Lorsqu'elle fut
nue, elle trempa son pied dedans et une bonne sensation chaude monta
jusqu'à sa gorge; puis elle enfonça dans l'eau tiède une jambe d'abord,
l'autre ensuite, et s'assit dans cette chaleur, dans cette douceur,
dans ce bain transparent, dans cette source qui coulait sur elle,
autour d'elle, couvrant son corps de petites bulles de gaz, tout le
long des jambes, tout le long des bras, et sur les seins aussi. Elle
regardait avec surprise ces innombrables et si fines gouttes d'air qui
l'habillaient des pieds à la tête d'une cuirasse entière de perles
menues. Et ces perles, si petites, s'envolaient sans cesse de sa chair
blanche, et venaient s'évaporer à la surface du bain, chassées par
d'autres qui naissaient sur elle. Elles naissaient sur sa peau comme
des fruits légers, insaisissables et charmants, les fruits de ce corps
mignon, rose et frais, qui faisait pousser dans l'eau des perles.
Et Christiane se sentait si bien là dedans, si doucement, si
mollement, si délicieusement caressée, étreinte par l'onde agitée,
l'onde vivante, l'onde animée de la source qui jaillissait au fond du
bassin, sous ses jambes, et s'enfuyait par le petit trou dans le rebord
de sa baignoire, qu'elle aurait voulu rester là toujours, sans remuer,
presque sans songer. La sensation d'un bonheur calme, fait de repos et
de bien-être, de tranquille pensée, de santé, de joie discrète et de
gaieté silencieuse, entrait en elle avec la chaleur exquise de ce bain.
Et son esprit rêvait, vaguement bercé par le glouglou du trop-plein qui
s'écoulait, il rêvait à ce qu'elle ferait tantôt, à ce qu'elle ferait
demain, à des promenades, à son père, à son mari, à son frère et à ce
grand garçon qui la gênait un peu depuis l'aventure du chien. Elle
n'aimait pas les gens violents.
Aucun désir n'agitait son âme, calme comme son cœur dans cette eau
tiède, aucun désir, sauf cette confuse espérance d'un enfant, aucun
désir d'une vie autre, d'émotion ou de passion. Elle se sentait bien,
heureuse et contente.
Elle eut peur; on ouvrait sa porte; c'était l'Auvergnate apportant le
linge. Les vingt minutes étaient passées; il fallait déjà s'habiller.
Ce fut presque un chagrin, presque un malheur que ce réveil; elle
avait envie de prier la femme de la laisser encore quelques minutes,
puis elle réfléchit que tous les jours elle retrouverait cette joie, et
elle sortit de l'eau avec regret pour se rouler dans un peignoir chaud,
qui la brûlait un peu.
Comme elle s'en allait, le docteur Bonnefille ouvrit la porte de
son cabinet de consultation et la pria d'entrer, en la saluant avec
cérémonie. Il s'informa de sa santé, lui tâta le pouls, regarda
sa langue, prit des nouvelles de son appétit et de sa digestion,
l'interrogea sur son sommeil, puis la reconduisit jusqu'à l'entrée de
l'appartement en répétant:
--Allons, allons, ça va bien, ça va bien, mes respects s'il vous plaît
à monsieur votre père, un des hommes les plus distingués que j'aie
rencontrés dans ma carrière.
Elle sortit enfin, ennuyée déjà de cette obsession, et devant la porte
elle aperçut le marquis qui causait avec Andermatt, Gontran et Paul
Brétigny.
Son mari, dans la tête de qui toute idée nouvelle bourdonnait sans
repos, comme une mouche dans une bouteille, racontait l'histoire du
paralytique, et voulait retourner voir si le vagabond prenait son bain.
On y alla, pour lui plaire.
Mais Christiane, tout doucement, retint son frère en arrière, et,
lorsqu'ils furent un peu loin des autres:
--Dis donc, je voulais te parler de ton ami; il ne me plaît pas
beaucoup, à moi. Explique-moi au juste ce qu'il est.
Et Gontran, qui connaissait Paul depuis plusieurs années, raconta cette
nature passionnée, brutale, sincère et bonne, par élans.
C'était, disait-il, un garçon intelligent, dont l'âme brusque se jetait
dans les idées avec impétuosité. Cédant à toutes ses impulsions, ne
sachant ni se maîtriser, ni se diriger, ni combattre une sensation
par un raisonnement, ni gouverner sa vie avec une méthode faite de
convictions méditées, il obéissait à ses entraînements, excellents ou
détestables, dès qu'un désir, dès qu'une pensée, dès qu'une émotion
quelconque troublait sa nature exaltée.
Il s'était battu déjà sept fois en duel, aussi prompt à insulter les
gens qu'à devenir ensuite leur ami; il avait eu des furies d'amour
pour les femmes de toutes classes, adorées avec un égal emportement,
depuis l'ouvrière cueillie au seuil de son magasin, jusqu'à l'actrice
enlevée, oui enlevée, le soir d'une première représentation, comme elle
posait le pied dans son coupé pour rentrer chez elle, et emportée par
lui, dans ses bras, au milieu des passants stupéfaits, et jetée dans
une voiture qui disparaissait au galop sans qu'on pût la suivre ou la
rattraper.
Et Gontran conclut: «Voilà. C'est un bon garçon, mais un fou, très
riche d'ailleurs et capable de tout, de tout, de tout quand il perd la
tête.»
Christiane reprit:
--Quel singulier parfum il a, ça sent très bon. Qu'est-ce que c'est?
Gontran répondit:
--Je n'en sais rien, il ne veut pas le dire; je crois que ça vient de
Russie. C'est l'actrice, son actrice, celle dont je le guéris en ce
moment, qui lui a donné cela. Oui, ça sent très bon en effet.
On apercevait sur la route un attroupement de baigneurs et de paysans,
car on avait coutume chaque matin avant le déjeuner, de faire un tour
sur ce chemin.
Christiane et Gontran rejoignirent le marquis, Andermatt et Paul,
et ils virent bientôt, à la place où la veille encore s'élevait le
morne, une tête humaine, bizarre, coiffée d'une loque de feutre gris,
couverte d'une grande barbe blanche, et qui sortait de terre, une sorte
de tête de décapité qu'on aurait cru poussée là, comme une plante.
Autour d'elle, des vignerons stupéfaits regardaient, impassibles, les
Auvergnats n'étant point moqueurs, tandis que trois gros messieurs,
clients des hôtels de second ordre, riaient et plaisantaient.
Oriol et son fils, debout, contemplaient le vagabond qui trempait dans
son trou, assis sur une pierre, avec de l'eau jusqu'au menton. On eût
dit un supplicié d'autrefois, condamné pour quelque crime étrange de
sorcellerie; et il n'avait point lâché ses béquilles baignées à côté de
lui.
Andermatt, ravi, répétait:
--Bravo, bravo! voilà un exemple que devraient suivre tous les gens du
pays qui souffrent de douleurs.
Et, se penchant sur le bonhomme, il lui cria comme s'il eût été sourd:
--Êtes-vous bien?
L'autre, qui semblait abruti complètement par cette eau brûlante,
répondit:
--Il me chemble que je fonds. Bougrre, qu'elle est chaude!
Mais le père Oriol déclara:
--Plus qu'elle est chaude, plus que t'iras bien.
Une voix dit, derrière le marquis:
--Qu'est-ce que c'est que cela?
Et M. Aubry-Pasteur, soufflant toujours, s'arrêta, au retour de sa
promenade quotidienne.
Alors Andermatt expliqua son projet de guérison.
Mais le vieux répétait:
--Bougrre, qu'elle est chaude!
Et il voulait sortir, demandant de l'aide pour le tirer de là.
Le banquier finit par le calmer en lui promettant vingt sous de plus
par bain.
On faisait cercle autour du trou où flottaient les haillons grisâtres
dont était couvert ce vieux corps.
Une voix dit:
--Quel pot-au-feu! Je n'y tremperais pas une soupe.
Une autre reprit:
--La viande non plus ne m'irait guère.
Mais le marquis remarqua que les bulles d'acide carbonique semblaient
plus nombreuses, plus grosses et plus vives, dans cette nouvelle source
que dans celle des bains.
Les loques du vagabond en étaient couvertes, et ces bulles montaient
à la surface en telle abondance que l'eau paraissait traversée par
des chaînettes innombrables, par des chapelets infinis de tout petits
diamants ronds, le grand soleil du plein ciel les rendant claires comme
des brillants.
Alors, Aubry-Pasteur se mit à rire:
--Parbleu, dit-il, écoutez ce qu'on fait à l'établissement. Vous savez
qu'on prend une source comme un oiseau, dans une sorte de piège, ou
plutôt dans une cloche. C'est ce qu'on appelle la capter. Or, l'an
dernier, voici ce qui arriva à la source alimentant les bains. L'acide
carbonique, plus léger que l'eau, s'emmagasinait au sommet de la
cloche, puis, lorsqu'il s'y amassait en trop grande quantité, il se
trouvait refoulé dans les conduits, remontait en abondance dans les
baignoires, emplissait les cabines et asphyxiait les malades. On a
eu trois accidents en deux mois. Alors on me consulta de nouveau, et
j'inventai un appareil très simple, formé de deux tuyaux, qui amenaient
séparément le liquide et le gaz de la cloche, pour les mélanger à
nouveau immédiatement sous le bain, et reconstituer ainsi l'eau à son
état normal en évitant l'excès dangereux d'acide carbonique. Mais mon
appareil aurait coûté un millier de francs! Alors savez-vous ce qu'a
fait le geôlier? Je vous le donne en mille. Un trou dans la cloche pour
se débarrasser du gaz, qui s'envola, bien entendu. De sorte qu'on vous
vend des bains acidulés sans acide, ou du moins avec si peu d'acide que
ça ne vaut plus grand'chose. Tandis qu'ici, regardez.
Tout le monde était indigné! On ne riait plus, et on contemplait avec
envie le paralytique. Chaque baigneur aurait volontiers saisi une
pioche pour se creuser un trou à côté de celui du vagabond.
Mais Andermatt prit par le bras l'ingénieur et ils s'éloignèrent en
causant. De temps en temps Aubry-Pasteur s'arrêtait, semblait tracer
une ligne avec sa canne, indiquait des points; et le banquier écrivait
des notes sur son calepin.
Christiane et Paul Brétigny s'étaient mis à parler. Il lui racontait
son voyage en Auvergne; ce qu'il avait vu, et senti. Il aimait la
campagne avec ses instincts ardents où transperçait toujours de
l'animalité. Il l'aimait en sensuel qu'elle émeut, dont elle fait
vibrer les nerfs et les organes.
Il disait:
--Moi, madame, il me semble que je suis ouvert; et tout entre en moi,
tout me traverse, me fait pleurer ou grincer des dents. Tenez, quand je
regarde cette côte-là en face, ce grand pli vert, ce peuple d'arbres
qui grimpe la montagne, j'ai tout le bois dans les yeux; il me pénètre,
m'envahit, coule dans mon sang; et il me semble aussi que je le mange,
qu'il m'emplit le ventre; je deviens un bois moi-même!
Il riait, en racontant cela, ouvrait ses grands yeux ronds, tantôt sur
le bois et tantôt sur Christiane; et elle, surprise, étonnée, mais
facile à impressionner, se sentait aussi dévorée, comme le bois, par ce
regard avide et large.
Paul reprit:
--Et si vous saviez quelles jouissances je dois à mon nez. Je bois cet
air-là, je m'en grise, j'en vis, et je sens tout ce qu'il y a dedans,
tout, absolument tout. Tenez, je vais vous le dire. D'abord avez-vous
remarqué, depuis que vous êtes ici, une odeur délicieuse, à laquelle
aucune autre odeur n'est comparable, si fine, si légère, qu'elle semble
presque... comment dirai-je... une odeur immatérielle? On la retrouve
partout, on ne la saisit nulle part, on ne découvre pas d'où elle
sort! Jamais, jamais rien de plus... de plus divin ne m'avait troublé
le cœur... Eh bien, c'est l'odeur de la vigne en fleurs! Oh! j'ai
été quatre jours à le découvrir. Et n'est-ce pas charmant à penser,
madame, que la vigne, qui nous donne le vin, le vin que peuvent seuls
comprendre et savourer les esprits supérieurs, nous donne aussi le plus
délicat et le plus troublant des parfums, que peuvent seuls découvrir
les plus raffinés des sensuels? Et puis, reconnaissez-vous aussi la
senteur puissante des châtaigniers, la saveur sucrée des acacias, les
aromates de la montagne, et l'herbe, l'herbe qui sent si bon, si bon,
si bon, ce dont personne ne se doute?
Elle était stupéfaite d'écouter ces choses, non pas qu'elles fussent
surprenantes, mais elles lui paraissaient d'une nature si différente de
celles entendues autour d'elle, chaque jour, que sa pensée en demeurait
saisie, émue, troublée.
Il parlait toujours, de sa voix un peu sourde, mais chaude.
--Et puis, tenez, reconnaissez-vous aussi, dans l'air, sur les routes,
quand il fait chaud, un petit goût de vanille?--Oui, n'est-ce pas?--Eh
bien, c'est... c'est... mais je n'ose pas vous le dire.
Il riait tout à fait maintenant; et soudain, étendant la main devant
lui:
--Regardez!
Une file de voitures chargées de foin s'en venaient traînées par des
vaches accouplées deux par deux. Les bêtes lentes, le front bas,
la tête inclinée par le joug, les cornes liées à la barre de bois,
marchaient péniblement; et on voyait sous leur peau soulevée remuer
les os de leurs jambes. Devant chaque attelage, un homme en manches
de chemise, en gilet et en chapeau noir, allait, une baguette à la
main, réglant l'allure des animaux. De temps en temps il se tournait,
et, sans jamais frapper, touchait l'épaule ou le front d'une vache qui
clignait ses gros yeux vagues et obéissait à son geste.
Christiane et Paul se rangèrent pour les laisser passer.
Il lui dit:
--Sentez-vous?
Elle s'étonna:
--Quoi donc? ça sent l'étable.
--Oui, ça sent l'étable; et toutes ces vaches qui vont par les chemins,
car il n'y a point de chevaux dans ce pays, sèment sur les routes cette
odeur d'étable qui, mêlée à la poussière fine, donne au vent une saveur
de vanille.
Christiane, un peu dégoûtée, murmura:
--Oh!
Il reprit:
--Permettez, en ce moment j'analyse comme un pharmacien. En tout cas,
nous sommes, madame, dans le pays le plus séduisant, le plus doux,
le plus reposant que j'aie jamais vu. Un pays de l'âge d'or. Et la
Limagne, oh! la Limagne! Mais je ne vous en parle pas, je veux vous la
montrer. Vous verrez!
Le marquis et Gontran les rejoignirent. Le marquis passa son bras sous
celui de sa fille, et la faisant tourner et revenir sur ses pas pour
rentrer déjeuner, il dit:
--Écoutez, les enfants, cela vous regarde tous les trois. William,
qui devient fou quand il a une idée en tête, ne rêve plus que de sa
ville à bâtir et il veut séduire la famille Oriol. Il désire donc que
Christiane fasse la connaissance des petites, pour voir si elles sont
possibles. Mais il ne faut pas que le père se doute de notre ruse.
Alors j'ai eu une idée, c'est d'organiser une fête de charité. Toi,
ma fille, tu vas aller voir le curé; vous chercherez ensemble deux de
ses paroissiennes pour quêter avec toi. Tu comprends lesquelles tu lui
feras désigner; et il les invitera sous sa responsabilité. Quant à
vous, les hommes, vous allez préparer une tombola au Casino, avec le
secours de Petrus Martel, de sa troupe et de son orchestre. Et si les
petites Oriol sont gentilles, comme on les dit fort bien élevées dans
leur couvent, Christiane fera leur conquête.
V
PENDANT huit jours, Christiane ne s'occupa que de la préparation de
cette fête. Le curé, en effet, parmi ses paroissiennes, n'avait trouvé
que les petites Oriol qui fussent dignes de quêter avec la fille du
marquis de Ravenel; et, heureux de pouvoir se mettre en avant, il
avait fait toutes les démarches, tout organisé, tout réglé, et invité
lui-même les jeunes filles comme si l'idée première venait de lui.
La commune était agitée; et les mornes baigneurs, tenant un nouveau
sujet de conversation, emplissaient les tables d'hôte d'aperçus variés
sur les recettes possibles des deux séances, religieuse et profane.
La journée commença bien. Il faisait un admirable temps d'été, chaud et
clair, brûlant dans la plaine et délicieux sous les arbres du village.
La messe était à neuf heures, une messe rapide en musique. Christiane,
arrivée avant l'office pour jeter un coup d'œil sur l'ornementation
de l'église faite avec des guirlandes de fleurs venues de Royat
et de Clermont-Ferrand, entendit marcher derrière elle; le curé,
l'abbé Litre, la suivait accompagné des petites Oriol, et il fit les
présentations. Christiane aussitôt invita les jeunes filles à déjeuner.
Elles acceptèrent en rougissant et en saluant avec des révérences.
Les fidèles commençaient à arriver.
Elles s'assirent toutes les trois sur trois chaises d'honneur, qu'on
leur avait préparées au bord du chœur, en face de trois autres
occupées par de jeunes garçons endimanchés, fils du maire, de l'adjoint
et d'un conseiller municipal, choisis pour accompagner les quêteuses et
pour flatter l'autorité locale.
Tout se passa fort bien d'ailleurs.
L'office fut court. La quête donna cent dix francs qui, joints aux cinq
cents d'Andermatt, aux cinquante francs du marquis et aux cent francs
de Paul Brétigny, faisaient un total de sept cent soixante, ce qui
n'était jamais arrivé dans la commune d'Enval.
Puis, après la cérémonie, on emmena à l'hôtel les petites Oriol. Elles
paraissaient un peu intimidées, sans gaucherie cependant, et ne
parlaient guère, plutôt par modestie que par crainte. Elles déjeunèrent
à table d'hôte, et elles plurent aux hommes, à tous les hommes.
L'aînée, plus grave, la cadette, plus vive, l'aînée plus comme il
faut, au sens vulgaire du mot, la cadette plus gracieuse, elles se
ressemblaient pourtant aussi complètement que peuvent se ressembler
deux sœurs.
Dès que le repas fut fini, on se rendit au Casino pour le tirage de la
tombola qui avait lieu à deux heures.
Le parc, déjà envahi par les baigneurs et les paysans mêlés, présentait
l'aspect d'une fête foraine.
Sous leur kiosque chinois, les musiciens exécutaient une symphonie
champêtre, œuvre de Saint-Landri lui-même. Paul, qui accompagnait
Christiane, s'arrêta:
--Tiens, dit-il, c'est joli cela. Il a du talent, ce garçon. Avec un
orchestre ça ferait un grand effet.
Puis il demanda:
--Aimez-vous la musique, madame?
--Beaucoup.
--Moi, elle me ravage. Quand j'écoute une œuvre que j'aime, il me
semble d'abord que les premiers sons détachent ma peau de ma chair,
la fondent, la dissolvent, la font disparaître et me laissent, comme
un écorché vif, sous toutes les attaques des instruments. Et c'est
en effet sur mes nerfs que joue l'orchestre, sur mes nerfs à nu,
frémissants, qui tressaillent à chaque note. Je l'entends, la musique,
non pas seulement avec mes oreilles, mais avec toute la sensibilité de
mon corps, vibrant des pieds à la tête. Rien ne me procure un pareil
plaisir, ou plutôt un pareil bonheur.
Elle souriait et dit:
--Vous sentez vivement.
--Parbleu! A quoi servirait de vivre si on ne sentait pas vivement? Je
n'envie pas les gens qui ont sur le cœur une carapace de tortue ou
un cuir d'hippopotame. Ceux-là seuls sont heureux qui souffrent par
leurs sensations, qui les reçoivent comme des chocs et les savourent
comme des friandises. Car il faut raisonner toutes nos émotions
heureuses ou tristes, s'en rassasier, s'en griser jusqu'au bonheur le
plus aigu ou jusqu'à la détresse la plus douloureuse.
Elle leva les yeux sur lui, un peu surprise comme elle l'était depuis
huit jours par toutes les choses qu'il disait.
Depuis huit jours en effet, ce nouvel ami, car il était devenu son ami
tout de suite, malgré la répugnance des premières heures, secouait à
tout instant la tranquillité de son âme, et l'agitait comme on agite un
bassin en y jetant des pierres. Et il jetait des pierres, de grosses
pierres, dans cette pensée encore ensommeillée.
Le père de Christiane, comme tous les pères, l'avait toujours traitée
en petite fille à qui on ne doit pas dire grand'chose; son frère la
faisait rire et non point réfléchir; son mari ne s'imaginait pas qu'on
dût parler de quoi que ce fût avec sa femme en dehors des intérêts de
la vie commune; et elle avait vécu jusqu'ici dans une torpeur d'esprit
satisfaite et douce.
Ce nouveau venu ouvrait son intelligence à coups d'idées qui
ressemblaient à des coups de hache. C'était d'ailleurs un de ces
hommes qui plaisent aux femmes, à toutes les femmes, par sa nature
même, par l'acuité vibrante de ses émotions. Il savait leur parler,
tout leur dire, et il leur faisait tout comprendre. Incapable d'un
effort continu, mais intelligent à l'extrême, aimant toujours ou
détestant avec passion, parlant de tout avec une fougue naïve d'homme
frénétiquement convaincu, aussi changeant qu'il était enthousiaste, il
avait à l'excès le vrai tempérament des femmes, leur crédulité, leur
charme, leur mobilité, leur nervosité, avec l'intelligence supérieure,
active, ouverte et pénétrante d'un homme.
Gontran les rejoignit brusquement:
--Retournez-vous, dit-il, et regardez le ménage Honorat.
Ils se retournèrent et aperçurent le docteur Honorat flanqué d'une
grosse et vieille dame en robe bleue, dont la tête semblait un jardin
de pépiniériste, toutes les variétés de plantes et de fleurs se
trouvant réunies sur son chapeau.
Christiane, stupéfaite, demanda:
--C'est sa femme? mais elle a quinze ans de plus que lui!
--Oui, soixante-cinq ans: une ancienne sage-femme aimée entre deux
accouchements. C'est du reste, paraît-il, un de ces ménages où on se
cogne du matin au soir.
Ils revenaient vers le Casino, attirés par les clameurs du public.
Sur une grande table, devant l'établissement, étaient étalés les lots
de la tombola dont Petrus Martel, assisté de Mlle Odelin, de l'Odéon,
une toute petite brunette, tirait et annonçait les numéros, avec des
boniments de charlatan qui amusaient beaucoup la foule. Le marquis,
accompagné des petites Oriol et d'Andermatt, reparut et demanda:
--Restons-nous ici? C'est bien bruyant.
Alors on se décida à faire une promenade sur la route à mi-côte qui va
d'Enval à la Roche-Pradière.
Pour l'atteindre, ils montèrent d'abord, l'un derrière l'autre, un
sentier étroit à travers les vignes. Christiane marchait en tête, d'un
pas souple et rapide. Depuis son arrivée en ce pays, elle se sentait
exister d'une façon nouvelle, avec une activité de plaisir et de vie
qu'elle ne connaissait point autrefois. Peut-être les bains, la faisant
mieux portante, la débarrassant des légers troubles des organes qui
gênent et attristent sans cause sensible, la disposaient-ils à mieux
percevoir, à mieux goûter toutes choses. Peut-être se sentait-elle
simplement animée, fouettée par la présence et l'ardeur d'esprit de ce
garçon inconnu qui lui apprenait à comprendre.
Elle respirait par grands souffles prolongés, en songeant à tout ce
qu'il avait dit sur les parfums errant dans le vent. «C'est vrai,
pensait-elle, qu'il m'a enseigné à sentir l'air.» Et elle retrouvait
toutes les odeurs, celles de la vigne surtout, si légère, si fine, si
fuyante.
Elle atteignit la route, et des groupes se formèrent. Andermatt et
Louise Oriol, l'aînée, partirent en avant en causant du rendement des
terres en Auvergne. Elle savait, cette Auvergnate, vraie fille de son
père, douée de l'instinct héréditaire, tous les détails précis et
pratiques de la culture; et elle les disait de sa voix sage, d'un ton
gentil, avec l'accent discret qu'on lui avait enseigné au couvent.
Tout en l'écoutant il la regardait de côté et trouvait charmante cette
fillette grave, déjà si pratiquement instruite. Il répétait parfois, un
peu surpris:
--Comment! la terre vaut jusqu'à trente mille francs l'hectare dans la
Limagne?
--Oui, monsieur, quand elle est plantée de beaux pommiers qui donnent
des pommes de dessert. C'est notre contrée qui fournit presque tous les
fruits qu'on mange à Paris.
Alors il se retourna pour considérer la Limagne avec estime, car de la
route qu'ils suivaient on apercevait, à perte de vue, la vaste plaine
toujours couverte d'une petite brume de vapeur bleue.
Christiane et Paul aussi s'étaient arrêtés en face de l'immense pays
voilé, si doux à l'œil qu'ils seraient demeurés indéfiniment à le
contempler ainsi.
La route maintenant était abritée par des noyers énormes dont l'ombre
opaque faisait passer une fraîcheur sur la peau. Elle ne montait
plus, et serpentait à mi-hauteur sur le versant de la côte, tapissée
de vignes d'abord, puis d'herbe rase et verte jusqu'à la crête, peu
élevée en cet endroit.
Paul murmura:
--Est-ce beau? dites, est-ce beau? Et pourquoi ce paysage
m'attendrit-il? Oui, pourquoi? Il s'en dégage un charme si profond, si
large, si large surtout, qu'il me pénètre jusqu'au cœur. Il semble,
en regardant cette plaine, que la pensée ouvre les ailes, n'est-ce pas?
Et elle s'envole, elle plane, elle passe, et elle s'en va là-bas, plus
loin, vers tous les pays rêvés que nous ne verrons jamais. Oui, tenez,
cela est admirable parce que cela ressemble à une chose rêvée bien plus
qu'à une chose vue.
Elle l'écoutait sans rien dire, attendant, espérant, recueillant
chacune de ses paroles; et elle se sentait émue, sans trop savoir
pourquoi. Elle entrevoyait en effet d'autres pays, les pays bleus, les
pays roses, les pays invraisemblables et merveilleux, introuvables et
toujours cherchés qui nous font juger médiocres tous les autres.
Il reprit:
--Oui, c'est beau, parce que c'est beau. D'autres horizons sont plus
frappants et moins harmonieux. Ah! madame, la beauté, la beauté
harmonieuse! Il n'y a que cela au monde. Rien n'existe que la beauté!
Mais combien peu la comprennent! La ligne d'un corps, d'une statue ou
d'une montagne, la couleur d'un tableau ou celle de cette plaine, le je
ne sais quoi de la _Joconde_, une phrase qui vous mord jusqu'à l'âme,
ce rien de plus qui fait un artiste aussi créateur que Dieu, qui donc
le distingue parmi les hommes?
Tenez, je vais vous dire deux strophes de Baudelaire.
Et il déclama:
Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,
O Beauté, monstre énorme, effrayant, ingénu,
Si ton œil, ton souris, ton pied m'ouvre la porte
D'un infini que j'aime et n'ai jamais connu!
De Satan ou de Dieu qu'importe, ange ou sirène,
Qu'importe si tu rends--fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine,--
L'univers moins hideux et les instants moins lourds!
Christiane maintenant le regardait, étonnée de son lyrisme,
l'interrogeant de l'œil, ne comprenant pas bien quelle chose
extraordinaire pouvait contenir cette poésie.
Il devina sa pensée, et s'irrita de ne lui avoir point communiqué son
exaltation, car il les avait fort bien dits, ces vers, et il reprit
avec une nuance de dédain:
--Je suis un fou de vouloir vous forcer à goûter un poète d'une
inspiration aussi subtile. Un jour viendra, je l'espère, où vous
sentirez, comme moi, ces choses-là. Les femmes, douées de bien plus
d'intuition que de compréhension, ne saisissent les intentions secrètes
et voilées de l'art que si on fait d'abord un appel sympathique à leur
pensée.
Et, la saluant, il ajouta:
--Je m'efforcerai, madame, de faire cet appel sympathique.
Elle ne le trouva pas impertinent, mais bizarre; et d'ailleurs elle
ne cherchait même plus à comprendre, frappée soudain par une remarque
qu'elle n'avait pas encore faite: Il était fort élégant, mais d'une
taille trop haute et trop forte, d'une allure trop virile pour qu'on
s'aperçût tout de suite de la recherche fine de sa toilette.
Et puis sa tête avait quelque chose de brutal, d'inachevé qui donnait à
toute sa personne un aspect un peu lourd au premier coup d'œil. Mais
lorsqu'on s'était accoutumé à ses traits on y trouvait du charme, un
charme puissant et rude qui devenait par moments très doux, selon les
inflexions tendres de sa voix toujours voilée.
Christiane se disait, en remarquant pour la première fois combien il
était soigné des pieds à la tête: «Décidément, c'est un homme dont il
faut découvrir une à une les qualités.»
Mais Gontran les rejoignait en courant. Il criait:
--Sœur, hé, Christiane, attends!
Et, lorsqu'il les eut rattrapés, il leur dit, riant encore:
--Oh! venez donc écouter la petite Oriol, elle est drôle comme tout,
elle a un esprit étonnant. Papa a fini par la mettre à son aise,
et elle nous raconte les choses les plus comiques de la terre.
Attendez-les.
Et ils attendirent le marquis, qui s'en venait avec la cadette des
fillettes, Charlotte Oriol.
Elle racontait, avec une verve enfantine et sournoise, des histoires du
village, des naïvetés et des roueries de paysans. Et elle les imitait
avec leurs gestes, leurs allures lentes, leurs paroles graves, leurs
fouchtra, leurs innombrables bougrrre qu'elle prononçait bigrrre,
mimant, d'une façon qui rendait charmante sa jolie figure éveillée,
tous les mouvements de leurs physionomies. Ses yeux vifs brillaient;
sa bouche, assez grande, s'ouvrait bien, montrant de belles dents
blanches; son nez, un peu relevé, lui donnait un air d'esprit, et elle
était fraîche, d'une fraîcheur de fleur à faire frémir d'envie les
lèvres.
Le marquis ayant passé presque toute son existence dans ses terres,
Christiane et Gontran, élevés dans le château familial, au milieu des
fiers et gros fermiers normands qu'on recevait quelquefois à table,
suivant l'usage, et dont les enfants, camarades de première communion,
étaient traités par eux familièrement, savaient parler à cette petite
campagnarde aux trois quarts mondaine déjà, avec une franchise amicale,
un tact cordial et sûr qui éveillait tout de suite en elle une
assurance gaie et confiante.
Andermatt et Louise revenaient, ayant été jusqu'au village et ne
voulant point y pénétrer.
Et tout le monde s'assit au pied d'un arbre, sur l'herbe du fossé.
Ils restèrent là longtemps, causant doucement, de tout et de rien, dans
une languissante torpeur de bien-être. Parfois une charrette passait,
toujours traînée par les deux vaches dont le joug inclinait et tordait
les têtes, et toujours conduite par un paysan au ventre creux, coiffé
du grand chapeau noir, dirigeant les bêtes du bout de sa mince baguette
avec des mouvements de chef d'orchestre.
L'homme se découvrait, saluant les petites Oriol; et les fillettes
répondaient par un «bonjour» familier, jeté de leurs voix jeunes.
Puis, comme l'heure avançait, on rentra.
En approchant du parc, Charlotte Oriol s'écria:
--Oh! la bourrée! la bourrée!
On dansait la bourrée, en effet, sur un vieil air auvergnat.
Paysans et paysannes marchaient et sautaient en faisant des grâces,
tournaient et se saluaient; celles-ci pinçant et soulevant leurs jupes
avec deux doigts de chaque main; ceux-là les bras ballants ou arrondis
comme des anses.
L'air monotone et gentil dansait aussi dans le vent plus frais du
soir; c'était toujours la même phrase chantée par le violon sur un
ton suraigu, et dont les autres instruments scandaient le rythme,
rendaient l'allure plus bondissante. Et c'était bien la musique simple
et paysanne, alerte et sans art qui convenait à ce menuet rustique et
lourdaud.
Les baigneurs aussi, essayaient de danser. Petrus Martel bondissait en
face de la petite Odelin, maniérée comme une marcheuse de ballet; le
comique Lapalme mimait un pas extravagant autour de la caissière du
Casino, qui semblait agitée par des souvenirs de Bullier.
Mais soudain Gontran aperçut le docteur Honorat qui s'en donnait de
tout son cœur et de toutes ses jambes, et exécutait la bourrée
classique en véritable Auvergnat pur sang.
L'orchestre se tut. Tous s'arrêtèrent. Le docteur vint saluer le
marquis.
Il s'essuyait le front et soufflait.
--C'est bon, dit-il, d'être jeune quelquefois.
Gontran lui posa la main sur l'épaule, et, souriant d'un air mauvais:
--Vous ne m'aviez pas dit que vous étiez marié.
Le médecin cessa de s'essuyer, et répondit avec gravité:
--Oui, je le suis, et mal.
--Vous dites?
--Je dis: mal marié. Ne faites jamais cette folie-là, jeune homme.
--Pourquoi?
--Pourquoi. Tenez, voilà vingt ans que je suis marié, eh bien, je ne
m'y accoutume pas. Tous les soirs en rentrant, je me dis: «Tiens, cette
vieille dame est encore chez moi. Elle ne s'en ira donc jamais!»
Tout le monde se mit à rire, tant il avait l'air sérieux et convaincu.
Mais les cloches d'hôtel sonnaient le dîner. La fête était terminée. On
reconduisit Louise et Charlotte Oriol à la maison paternelle, et quand
on les eut quittées, on parla d'elles.
Tout le monde les trouvait charmantes. Seul, Andermatt préférait
l'aînée. Le marquis dit:
--Comme la nature féminine est souple! Le seul voisinage de l'or
paternel dont elles ne connaissent même pas l'usage, a fait des dames
de ces campagnardes.
Christiane ayant demandé à Paul Brétigny:
--Et vous, laquelle préférez-vous?
Il murmura:
--Oh! moi, je ne les ai même pas regardées. Ce n'est pas elles que je
préfère.
Il avait parlé très bas; et elle ne répondit rien.