PERSONNAGES.

Pierre de Lapointe. M. Petrus Martel, de l'Odéon.

Oscar Léveillé. M. Petitnivelle, du Vaudeville.

Jean. M. Lapalme, du Gd-Théâtre de Bordeaux.

Philippine. Mlle Odelin, de l'Odéon.

Pendant la représentation, l'orchestre sera également conduit

par le maestro Saint-Landri.

Christiane lisait tout haut, riait, s'étonnait.

Son père reprit:

--Oh! ils t'amuseront. Mais, allons les voir.

Ils tournèrent à droite et entrèrent dans le parc. Les baigneurs se

promenaient gravement, lentement dans les trois allées, buvaient

leur verre d'eau et repartaient. Quelques-uns, assis sur des bancs,

traçaient des lignes dans le sable du bout de leur canne ou de leur

ombrelle. Ils ne parlaient point, semblaient ne point penser, ne vivre

qu'à peine, engourdis, paralysés par l'ennui des stations thermales.

Seul, le bruit bizarre de l'orchestre sautillait dans l'air doux et

calme, venu on ne sait d'où, produit on ne sait comment, passait sous

les feuillages, paraissait faire mouvoir ces mornes marcheurs.

Une voix cria «Christiane!» Elle se retourna, c'était son frère. Il

courut à elle, l'embrassa et, quand il eut serré la main d'Andermatt,

il prit sa sœur par le bras et l'entraîna, laissant par derrière son

père et son beau-frère.

Et ils causèrent. C'était un grand garçon élégant, rieur comme elle,

mobile comme le marquis, indifférent aux événements, mais toujours à la

recherche de mille francs.

--Je croyais que tu dormais, disait-il, sans quoi j'aurais été

t'embrasser. Et puis Paul m'a emmené ce matin au château de Tournoël.

--Qui ça, Paul? Ah oui, ton ami!

--Paul Brétigny. C'est vrai, tu ne sais pas. Il prend un bain en ce

moment.

--Il est malade?

--Non. Mais il se guérit tout de même. Il vient d'être amoureux.

--Et il prend des bains acidulés--on dit acidulés, n'est-ce pas--pour

se remettre.

--Oui. Il fait tout ce que je lui dis de faire. Oh! il a été très

touché. C'est un garçon violent, terrible. Il a failli mourir. Il a

voulu la tuer aussi. C'était une actrice, une actrice connue. Il l'a

aimée follement. Et puis, elle ne lui était pas fidèle, bien entendu.

Ça a fait un drame épouvantable. Alors, je l'ai emmené. Il va mieux en

ce moment, mais il y pense encore.

Elle souriait tout à l'heure; maintenant, devenue sérieuse, elle

répondit:

--Ça m'amusera de le voir.

Pour elle, cependant, ça ne signifiait pas grand'chose, «l'Amour». Elle

pensait à cela, quelquefois, comme on pense, quand on est pauvre, à un

collier de perles, à un diadème de brillants, avec un désir éveillé

pour cette chose possible et lointaine. Elle se figurait cela d'après

quelques romans lus par désœuvrement, sans y attacher d'ailleurs

grande importance. Elle n'avait jamais beaucoup rêvé, étant née avec

une âme heureuse, tranquille et satisfaite; et, bien que mariée depuis

deux ans et demi, elle ne s'était pas encore éveillée de ce sommeil où

vivent les jeunes filles naïves, de ce sommeil du cœur, de la pensée

et des sens qui continue, pour certaines femmes, jusqu'à la mort.

La vie lui semblait simple et bonne, sans complications; elle n'en

avait jamais cherché le sens ou le pourquoi. Elle vivait, dormait,

s'habillait avec goût, riait, était contente! Qu'aurait-elle pu

demander de plus?

Quand on lui avait présenté Andermatt comme fiancé, elle refusa

d'abord, avec une indignation d'enfant, de devenir la femme d'un juif.

Son père et son frère, partageant sa répugnance, répondirent avec elle

et comme elle, par un refus formel. Andermatt disparut, fit le mort;

mais au bout de trois mois, il avait prêté plus de vingt mille francs

à Gontran; et le marquis, pour d'autres raisons, commençait à changer

d'avis. En principe d'abord, il cédait toujours quand on insistait,

par amour égoïste du repos. Sa fille disait de lui: «Oh! papa a toutes

les idées brouillées»; et c'était vrai. Sans opinions, sans croyances,

il n'avait que des enthousiasmes qui variaient à tout instant.

Tantôt il s'attachait, avec une exaltation passagère et poétique,

aux vieilles traditions de sa race et désirait un roi, mais un roi

intelligent, libéral, éclairé, marchant avec le siècle; tantôt, après

la lecture d'un livre de Michelet ou de quelque penseur démocrate, il

se passionnait pour l'égalité des hommes, pour les idées modernes,

pour les revendications des pauvres, des écrasés, des souffrants.

Il croyait à tout, selon les heures, et quand sa vieille amie, Mme

Icardon, qui, liée avec beaucoup d'israélites, désirait le mariage de

Christiane et d'Andermatt, commença à le prêcher, elle sut bien par

quels raisonnements il fallait l'attaquer.

Elle lui montra la race juive arrivée à l'heure des vengeances,

race opprimée comme le peuple français avant la Révolution, et qui,

maintenant, allait opprimer les autres par la puissance de l'or. Le

marquis, sans foi religieuse, mais convaincu que l'idée de Dieu n'était

qu'une idée législatrice, plus forte pour maintenir les sots, les

ignorants et les timorés, que la simple idée de Justice, considérait

les dogmes avec une indifférence respectueuse, et confondait dans une

estime égale et sincère Confucius, Mahomet et Jésus-Christ. Donc le

fait d'avoir crucifié celui-ci ne lui apparaissait nullement comme

une tare originelle, mais comme une grosse maladresse politique. Il

suffit par conséquent de quelques semaines pour lui faire admirer le

travail caché, incessant, tout-puissant des juifs persécutés partout.

Et envisageant soudain avec d'autres yeux leur triomphe éclatant, il

le considéra comme une juste réparation de leur longue humiliation. Il

les vit maîtres des rois, qui sont maîtres des peuples, soutenant les

trônes ou les laissant crouler, pouvant mettre en faillite une nation

comme on fait pour un marchand de vin, fiers devant les princes devenus

humbles et jetant leur or impur dans la cassette entr'ouverte des

souverains les plus catholiques, qui les remerciaient par des titres de

noblesse et des lignes de chemin de fer.

Et il consentit au mariage de William Andermatt avec Christiane de

Ravenel.

Quant à elle, sous la pression insensible de Mme Icardon, ancienne

camarade de sa mère, devenue sa conseillère intime depuis la mort

de la marquise, pression combinée avec celle de son père, et devant

l'indifférence intéressée de son frère, elle consentit à épouser ce

gros garçon très riche, qui n'était pas laid, mais qui ne lui plaisait

guère, comme elle aurait consenti à passer un été dans un pays

désagréable.

Maintenant, elle le trouvait bon enfant, complaisant, pas bête, gentil

dans l'intimité, mais elle se moquait souvent de lui avec Gontran, qui

avait la reconnaissance perfide.

Il lui disait:

--Ton mari est plus rose et plus chauve que jamais. Il a l'air d'une

fleur malade ou d'un cochon de lait qu'on aurait rasé. Où prend-il ces

couleurs-là?

Elle répondit:

--Je t'assure que je n'y suis pour rien. Il y a des jours où j'ai envie

de le coller sur une boîte de dragées.

Mais ils arrivaient devant l'établissement de bains.

Deux hommes étaient assis sur des chaises de paille, le dos au mur, et

fumant leurs pipes des deux côtés de la porte.

Gontran dit:

--Tiens, deux bons types. Regarde celui de droite, le bossu coiffé d'un

bonnet grec! C'est le père Printemps, ancien geôlier à Riom et devenu

gardien, presque directeur de l'établissement d'Enval. Pour lui, rien

n'est changé et il gouverne les malades comme ses anciens détenus. Les

baigneurs sont toujours des prisonniers, les cabines de bain sont des

cellules, la salle des douches un cachot, et l'endroit où le docteur

Bonnefille pratique les lavages de l'estomac au moyen de la sonde

Baraduc, une salle de tortures mystérieuse. Il ne salue aucun homme, en

vertu de ce principe que tous les condamnés sont des êtres méprisables.

Il traite les femmes avec beaucoup plus de considération, par exemple,

une considération mêlée d'étonnement, car il n'en avait pas sous

sa garde dans la prison de Riom. Cette retraite n'étant destinée

qu'aux mâles, il n'a pas encore l'habitude de parler aux personnes du

sexe.--L'autre, c'est le caissier. Je te défie de lui faire écrire ton

nom; tu vas voir.

Et Gontran, s'adressant à l'homme de gauche, articula lentement:

--Monsieur Séminois, voici ma sœur, Mme Andermatt, qui désire un

abonnement de douze bains.

Le caissier, très grand, très maigre, l'air très pauvre, se leva, entra

dans son bureau, situé en face du cabinet du médecin inspecteur, ouvrit

son livre et demanda:

--Quel nom?

--Andermatt.

--Vous dites?

--Andermatt.

--Comment épelez-vous?

--A-n-d-e-r-m-a-t-t.

--Très bien.

Et il écrivit lentement. Lorsqu'il eut fini, Gontran demanda:

--Veuillez me relire le nom de ma sœur?

--Oui, monsieur. Mme Anterpat.

Christiane, riant aux larmes, paya ses cachets, puis demanda:

--Qu'est-ce qu'on entend là-haut?

Gontran la prit par le bras:

--Viens voir?

Des voix furieuses arrivaient par l'escalier. Ils montèrent, ouvrirent

une porte et aperçurent une grande salle de café avec un billard

au milieu. Des deux côtés de ce billard, deux hommes en manches de

chemise, une queue de bois à la main, s'invectivaient avec fureur.

--Dix-huit.

--Dix-sept.

--Je vous dis que j'en ai dix-huit.

--Ça n'est pas vrai, vous n'en avez que dix-sept.

C'était le directeur du Casino, M. Petrus Martel, de l'Odéon, qui

faisait sa partie ordinaire avec le comique de sa troupe, M. Lapalme,

du Grand-Théâtre de Bordeaux.

Petrus Martel, dont le ventre puissant et mou ballottait sous sa

chemise au-dessus du pantalon attaché on ne sait comment, après avoir

été cabotin en divers lieux, avait pris le gouvernement du Casino

d'Enval et passait ses jours à boire les consommations destinées aux

baigneurs. Il portait une immense moustache d'officier, trempée du

matin au soir dans l'écume des bocks et le sirop poisseux des liqueurs;

et il avait déterminé, chez le vieux comique recruté par lui, une

passion immodérée pour le billard.

A peine levés, ils se mettaient à leur partie, s'injuriaient, se

menaçaient, effaçaient les points, recommençaient, prenaient à peine le

temps de déjeuner et ne toléraient pas que deux clients vinssent les

chasser de leur tapis vert.

Ils avaient donc fait fuir tout le monde, et ne trouvaient point la

vie désagréable, bien que la faillite attendît Petrus Martel en fin de

saison.

La caissière, accablée, regardait du matin au soir cette partie

interminable, écoutait du matin au soir cette discussion sans fin,

et portait du matin au soir des chopes ou des petits verres aux deux

joueurs infatigables.

Mais Gontran entraîna sa sœur:

--Viens dans le parc. C'est plus frais.

Au bout de l'établissement, ils aperçurent soudain l'orchestre sous un

kiosque chinois.

Un jeune homme blond, jouant du violon avec frénésie, gouvernait, au

moyen de la tête, de ses cheveux agités en mesure, de tout son torse,

ployé, redressé, balancé à gauche et à droite comme un bâton de chef

d'orchestre, trois musiciens singuliers assis en face de lui. C'était

le maestro Saint-Landri.

Lui et ses aides, un pianiste dont l'instrument, monté sur roulettes,

était brouetté chaque matin du vestibule des bains au kiosque,

un flûtiste énorme, qui avait l'air de sucer une allumette en la

chatouillant de ses gros doigts bouffis, et une contre-basse d'aspect

phtisique, produisaient avec beaucoup de fatigue cette imitation

parfaite d'un mauvais orgue de Barbarie, qui avait surpris Christiane

dans les rues du village.

Comme elle s'arrêtait à les contempler, un monsieur salua son frère:

--Bonjour, mon cher comte.

--Bonjour, docteur.

Et Gontran présenta:

--Ma sœur,--monsieur le docteur Honorat.

Elle put à peine retenir sa gaieté, en face de ce troisième médecin.

Il salua et complimenta.

--J'espère que madame n'est pas malade?

--Si. Un peu.

Il n'insista point et changea de conversation.

--Vous savez, mon cher comte, que vous aurez tantôt un spectacle des

plus intéressants à l'entrée du pays.

--Quoi donc, docteur?

--Le père Oriol va faire sauter son morne. Ah! ça ne vous dit rien à

vous, mais pour nous c'est un gros événement.

Et il s'expliqua.

Le père Oriol, le plus riche paysan de toute la contrée--on lui

connaissait plus de cinquante mille francs de revenu--possédait toutes

les vignes au débouché d'Enval sur la plaine. Or, juste à la sortie du

village, à l'écartement du vallon, s'élevait un petit mont, ou plutôt

une grande butte, et sur cette butte étaient les meilleurs vignobles

du père Oriol. Au milieu de l'un d'eux, contre la route, à deux pas

du ruisseau, s'élevait une pierre gigantesque, un morne qui gênait la

culture et mettait à l'ombre toute une partie du champ qu'elle dominait.

Depuis dix ans le père Oriol annonçait chaque semaine qu'il allait

faire sauter son morne; mais il ne s'y décidait jamais.

Chaque fois qu'un garçon du pays partait pour le service, le vieux lui

disait: «Quand tu viendras en congé apporto moi de la poudre pour mon

rô.»

Et tous les petits soldats rapportaient dans leur sac de la poudre

volée pour le rô du père Oriol. Il en avait plein un bahut, de cette

poudre; et le morne ne sautait point.

Enfin, depuis une semaine, on le voyait creuser la pierre avec son

fils, le grand Jacques, surnommé Colosse, qu'on prononçait en auvergnat

«Coloche». Ce matin même ils avaient empli de poudre le ventre vidé de

l'énorme roche; puis on avait bouché l'ouverture en laissant seulement

passer la mèche, une mèche de fumeur achetée chez le marchand de tabac.

On mettrait le feu à deux heures. Ça sauterait donc à deux heures cinq,

ou deux heures dix minutes au plus tard, car le bout de mèche était

fort long.

Christiane s'intéressait à cette histoire, amusée déjà à l'idée de

cette explosion, retrouvant là un jeu d'enfant qui plaisait à son

cœur simple.

Ils arrivaient au bout du parc.

--Où va-t-on plus loin? dit-elle.

Le docteur Honorat répondit:

--Au Bout du Monde, madame; c'est-à-dire dans une gorge sans issue et

célèbre en Auvergne. C'est une de plus belles curiosités naturelles du

pays.

Mais une cloche sonna derrière eux. Gontran s'écria:

--Tiens, déjà le déjeuner!

Ils se retournèrent.

Un grand jeune homme venait à leur rencontre.

Gontran dit:

--Ma petite Christiane, je te présente M. Paul Brétigny.

Puis à son ami:

--C'est ma sœur, mon cher.

Elle le trouva laid. Il avait des cheveux noirs, ras et droits, des

yeux trop ronds, d'une expression presque dure, la tête aussi toute

ronde, très forte, une de ces têtes qui font penser à des boulets de

canon, des épaules d'hercule, l'air un peu sauvage, lourd et brutal.

Mais de sa jaquette, de son linge, de sa peau peut-être s'exhalait un

parfum très subtil, très fin, que la jeune femme ne connaissait pas; et

elle se demanda: «Qu'est-ce donc que cette odeur-là?»

Il lui dit:

--Vous êtes arrivée ce matin, madame?

Sa voix était un peu sourde.

Elle répondit:

--Oui, monsieur.

Mais Gontran aperçut le marquis et Andermatt qui faisaient signe aux

jeunes gens de venir déjeuner bien vite.

Et le docteur Honorat prit congé d'eux en leur demandant s'ils avaient

l'intention réelle d'aller voir sauter le morne.

Christiane affirma qu'elle irait; et se penchant au bras de son frère,

elle murmura en l'entraînant vers l'hôtel:

--J'ai une faim de loup. Je serai très honteuse de manger tant que ça

devant ton ami.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17 · 第 9 / 32 题