Léa marche devant moi; nous montons; au long des murs pâles, nos
ombres; combien ai-je sur moi d'argent? j'avais dans mon porte-cartes
cinquante francs, dans ma poche quatre louis; cela fait, cinquante
et quatre-vingts, cent trente francs; j'ai d'autre argent chez
moi; n'importe, la fin du mois sera pénible; faudra que Léa soit
raisonnable; en attendant, montons; nous sommes arrivés; la porte
ouverte; Marie.
--«Bonsoir, Marie.»
--«Bonsoir, monsieur.»
Léa:
--«Vous n'avez pas oublié le feu, Marie?»
--«Non, mademoiselle; si mademoiselle veut entrer dans sa chambre...»
Au fond du corridor, la porte du cabinet-de-toilette; derrière est la
chambre; nonchalamment s'avance Léa, de sa gentille nonchalance; moi,
la suivrai-je? attendre qu'elle me le dise? elle l'oublierait; mais
si elle me renvoie; tant pis; ce serait trop bête, rester dans le
corridor; j'entre; elle me grondera si elle veut; et je traverse le
cabinet-de-toilette, la porte de la chambre; dans la chambre luit
le feu de bois; la veilleuse au plafond éclaire aussi; aussi, sur la
petite table, deux bougies; Léa, assise, au près du feu; la clarté
blanche d'albâtre de la veilleuse, et le feu clairement rouge, sur les
bûches incessamment courant, frétillant; dans un fauteuil, au près, la
jeune femme; oui, mi cachée, Léa; elle se chauffe, coiffée encore et
gantée, immobile, dans une ombre; et luit la flamme montante des deux
pareilles bougies; sur sa robe le feu a des reflets, dorés, sombres;
oh, la bonne température et molle, dans la chambre!
--«Vous aviez froid, n'est-ce pas, Léa?»
Et elle ne voulait pas rentrer, l'entêtée.
--«Vous devriez retirer votre manteau et votre chapeau.»
Elle demeure, devant le feu, parmi l'ombre éclairée par le feu, dans
le fauteuil; maintenant s'entête-t-elle à avoir trop chaud? mais elle
se lève, vive, vivement debout; et d'une voix rapide:
--«Oui, il fait trop chaud ici.»
Elle enlève son chapeau, le jette sur le lit; elle réajuste ses
cheveux; elle tire ses gants; sur le lit; je vais m'adresser à la
cheminée; elle déboutonne son manteau; je vais l'aider.
--«Merci; Marie va m'aider.»
Marie l'aide; je reviens à la cheminée; Marie emporte le manteau; le
feu davantage me chauffe les mollets; Léa se tourne; elle sourit.
--«Eh bien, que faites-vous là avec votre chapeau à la main et votre
par-dessus boutonné?»
Que veut-elle? elle veut que je quitte mon par-dessus? pourquoi?
rester? ce serait possible... je lui ai répondu quelques mots...
toujours souriante la voilà...
--«Si vous me le permettez...» disais-je.
Et lentement elle se tourne; lentement, avec des hanchements, vers
l'armoire-à-glace, en face de la cheminée; près la croisée, sur une
chaise, je mets mon chapeau, mon par-dessus; sur mon par-dessus mon
chapeau; Léa, devant l'armoire-à-glace, ordonne les bouillonnés de son
corsage sur sa poitrine et le ruban noir de son cou; contre le mur je
suis debout, contre le rideau fermé de la fenêtre; dans la glace je
vois sa mignonne figure et ses mines jolies, ce corps manifesté et
dissimulé successivement par les habillements; c'est la mode admirable
de notre temps, qui sait cacher et montrer tour à tour les formes
féminines; en des mouvements d'un charme très félin, tandis que
tressautent sur son front mat ses cheveux, elle s'approche à moi; y
pensé-je? voudrait-elle ce soir? se va-t-elle laisser? elle m'a dit
de poser mon par-dessus; quoi alors? vers elle je fais un pas;
nous sommes près; nous nous arrêtons; oh, dans son regard, la vraie
tendresse! victoire donc? est-ce le jour enfin? câlinement elle
murmure:
--«Si vous étiez gentil, vous iriez, là, cinq minutes seulement, dans
le salon.»
--«Oui, très bien, comme vous voudrez.»
Sur la cheminée elle prend un bougeoir, allume les bougies; ainsi,
elle consent? elle veut que je l'attende?
--«Vous allez attendre ici; cinq minutes; surtout ne jouez pas de
piano.»
Et refermant la porte:
--«À tout-à-l'heure.»
De nouveau me voici dans le salon; combien autre qu'il y a une heure!
évidemment Léa veut que je reste, évidemment; sans cela, elle ne me
ferait pas attendre qu'elle ait achevé sa toilette; et si aimable elle
est ce soir! je n'ai pas à en douter, elle veut que je reste; mais
pourquoi ce soir-ci plutôt qu'un autre? et pourquoi pas ce soir-ci?
je n'en dois pas douter, elle me garde; quelle émotion cette idée
me donne! dire que tout-à-l'heure elle m'appellera, et que dans sa
chambre je rentrerai, et qu'entre mes bras je la tiendrai, que je
déferai ses soyeux, longs, parfumés vêtements, et qu'en son triomphal
lit tout-à-l'heure je l'aurai! Ne nous grisons pas; voyons; faut faire
attention à ce que je vais faire; d'abord il serait bon que je prisse
toutes mes précautions pendant que je suis seul; depuis le boulevard
Sébastopol, voilà presque six heures que je n'ai uriné; le cabinet est
à gauche dans l'antichambre; il faut dans une conversation tendre être
tranquille; mais gare à sortir d'ici sans bruit, sans qu'on m'entende;
il y a sans doute de la lumière dans l'antichambre; d'ailleurs j'ai
des allumettes; ouvrons la porte; attention; sans bruit; sur la pointe
des pieds; quelle chance, il y a de la lumière; justement la porte
est entrebaillée; allons... gare aussi à ne me pas salir... ouf; la
précaution n'était pas inutile; je laisse la porte entrebaillée, comme
elle était; la porte du salon; bien doucement; là; bravo; personne ne
m'aura entendu; et maintenant, dans ce fauteuil, commodément. Léa
se déshabille; elle va se vêtir d'une robe-de-chambre; c'est
extraordinaire que jamais elle n'ait voulu devant moi tirer ou mettre
une bottine; quelle heure est-il?... minuit moins un quart; Léa
n'est habituellement pas longue à s'habiller; dans un instant elle
m'appellera. Je suis tout-à-fait ridicule; j'ai préparé, il n'y a pas
deux heures, ce que je voulais faire, des choses que j'ai résolues
depuis un mois, et je n'y pense même point; cela est pourtant simple;
Léa veut que je reste cette nuit avec elle; eh bien, je dois refuser;
je lui donnerai la meilleure preuve de mon amour, en respectant mon
amour, en n'acceptant pas le don de son corps auquel elle se juge
obligée, en n'imitant pas les autres épris seulement d'une vaine
passion, mais en profondément l'aimant et voulant être aimé; c'est
cela; au lieu de recevoir son sacrifice, je lui présenterai le mien;
et si elle s'offensait? non; je lui dirai pourquoi je pars, et
elle sera émue; Ah, je suis lâche et imbécile; j'hésite à présent;
l'occasion si longtemps espérée est venue, et j'hésite. Eh non, je
n'hésite pas; que diable, ce n'est pas si fort; il faut choisir,
d'avoir cette fille comme les autres pour une nuit, ou d'aimer et
peut-être se faire une amie; pas besoin de préparer de grandes phrases
ni de se battre les flancs; tout à l'heure, simplement, je lui dirai
bonsoir; et elle croira que je suis un timide et un niais, ou, mieux,
que je souffre de quelque accès d'une syphilis gagnée au cours de mon
platonisme. Mon Dieu, qu'elle est longue à faire sa toilette! quelle
heure?... minuit moins dix; elle n'en finira pas; plusieurs fois
déjà elle m'a attardé ici pour me congédier après un quart d'heure de
chatteries; c'est exaspérant, attendre et ne savoir à quoi s'en tenir;
Léa se rirait de moi à la fin; pense-t-elle que je m'amuse, dans ce
salon, à espérer qu'il lui plaise ouvrir la porte? et je vais faire le
généreux, le magnanime, poser au pur amour, plutôt que profiter
tout bêtement de la bonne aubaine d'une bonne nuit; simagrées et
plaisanteries; Léa me renvoie parce que je ne sais pas la forcer à me
garder; je la laisse se jouer de moi et je m'invente ce divin prétexte
de la vouloir conquérir par le respect; je suis plus absurdement
faible qu'un gamin; il faut que ça finisse; donc ce soir, tant pis,
je couche avec elle; ce serait trop de sottise; une affaire depuis si
longtemps entreprise et à tant de frais continuée et qui n'aboutirait
à rien; tant d'argent et tant d'ennuis pour le plaisir de contempler
les beaux yeux d'une demoiselle; une demoiselle qui joue les travestis
aux Nouveautés; quelle bêtise! ça vaut deux cents francs et c'est
tout; faire du sentiment dans ce monde-là; une fille qui tous les
soirs fait l'invite sur les planches et les jours de dèche fréquente
dans les maisons de rendez-vous; oui, elle y fréquenterait, ça ne
m'étonnerait aucunement; et la femme-de-chambre qui sert à consoler
les messieurs mal partagés; parbleu, je pourrais mieux user mon argent
qu'à lui payer des dentelles pour ses costumes; ce sera joli samedi
au Continental; je mènerai un beau personnage au milieu de ces gens
qu'elle allumera et qui le lendemain apporteront leurs cartes; et
c'est une chaleur, une cohue, comme au bal des Artistes où mon chapeau
a été défoncé; et ces boutiques dont on sort sans avoir de quoi
prendre un fiacre pour rentrer chez soi... Mais, sacrédié, qu'elle est
longue ce soir! c'est impatientant. Je vais frapper à la porte. Non,
je ne peux pas. Oh, quelle patience faut! Je crois que je l'entends.
D'ici on ne peut rien entendre dans la chambre. Si; elle ouvre la
porte; enfin!...
--«Eh bien» elle «que faites-vous là? vous vous ennuyez beaucoup?»
Dans un long peignoir flottant, blanc de crème, légèrement serré à la
taille, toute blanche dans les blancs crémeux plis flottants, elle se
tient.
--«Je puis entrer?»
--«Entrez.»
Au près de la cheminée, dans le fauteuil bas elle va s'étendre; sur
une chaise, des jupons blancs; à côté, pendante, la robe noire; le feu
de la cheminée est presque éteint; une chaleur égale, tiède; contre
la fenêtre voilà mon chapeau et mon par-dessus; je prends une chaise
basse, et près Léa je vais m'asseoir; dans le fauteuil elle est
étendue, mains allongées; dans le fauteuil bleu à la bande large
brodée, elle blanche, aux joues rosées. Appuyée à l'armoire-à-glace
est une petite table en peluche, et, dessus, vingt menues choses,
boîtes, objets d'ivoire, ciseaux, vagues choses dans la lumière très
blanche de la chambre. Nous sommes assis, parmi le calme tiède et
silencieux de la chambre, elle près moi, blanche, étendue.
--«Vous ne m'avez pas conté ce que vous avez fait tantôt, quand vous
m'avez quittée.»
Elle me parle; je lui réponds.
--«Oh, rien, absolument.»
Qu'elle est jolie ce soir!
--«Vous avez au moins dîné et vous êtes allé chez vous?»
--«Vous voulez savoir exactement ce que j'ai fait?»
--«Oui, contez-le moi.»
--«Eh bien, en sortant d'ici j'ai suivi la rue des Martyrs, le
faubourg Montmartre, puis le boulevard Poissonnière et le boulevard
Sébastopol, le tout à pied, et je suis arrivé à la tour Saint-Jacques,
square plein d'enfants; alors, au près de là, j'ai visité un jeune
gentleman mon ami, avec lequel ensuite j'ai marché durant un quart
d'heure.»
Elle sourit.
--«Vous êtes précis. Et avec cet ami vous avez parlé de moi.»
--«Nécessairement.»
--«Et votre ami vous a beaucoup jalousé. Alors où avez-vous été?»
--«Où j'ai été?...»
Ce soir... la foule, affairée et pressée, dans Paris, le soir à
six heures; les rues pleines; les voitures hâtées et ralenties; le
Palais-royal...
--«J'étais au Palais-royal.»
... La blonde femme rencontrée aux vitres du Louvre, si provocante et
mince, haute, fière, hélas perdue dans les marcheurs.
--«Mon ami a dû aller aujourdhui au Théâtre-français entendre Ruy
Blas; j'ai refusé l'y accompagner.»
--«Pour moi; cela est héroïque.»
C'eût été intéressant, revoir Ruy Blas; mais j'ai refusé; ensuite j'ai
dîné.
--«Ensuite j'ai dîné; où? dans un café de l'avenue de l'Opéra; vous ne
connaissez point ces lieux modestes. Désirez-vous savoir quel a été le
menu?»
--«Vous me le direz la prochaine fois que nous dînerons ensemble. Et
là aussi vous avez vu de vos amis?»
--«Aucun.»
Mais la très jolie femme en face de moi était assise, avec le vieux
monsieur si chauve, huissier ou consul; la très jolie femme que
j'aurais voulu revoir et qui riait.
--«Près moi seulement était une belle dame qu'escortait un vieux
monsieur sans doute consul ou notaire.»
--«Félicitations.»
Dans le café vif d'éclatantes colorations et lumineux, le confort du
dîner lent et des inconnus observés... Le vin, le jeu; le vin, le jeu,
les belles... Et tout-à-coup, très brillante en la rue nocturne, et
sur des ombres, la façade de l'Eden-théâtre, Excelsior vu jadis, les
cortèges de dansantes femmes; et mon ami, celui qui se va marier,
l'excellemment heureux de son bonheur communié, l'aimé, lui, de
l'aimée.
--«Je suis rentré chez moi, sans incidents, m'étant seulement
rencontré à un homme aimé d'une femme qu'il aime; permettez que je
note le cas.»
--«Cas rare certes, un homme qui aime.»
--«Vous croyez?»
--«Il y a si peu de femmes qu'un homme puisse aimer! une femme à qui
plusieurs hommes disent qu'ils l'aiment, n'est aimée par aucun.»
C'est mal ce que dit Léa; que lui répondrai-je qui ne la froisse
point? pourquoi ne sont-elles pas aimées, toutes et toutes les femmes,
si non qu'elles ne veulent être aimées.
--«Si une femme» dis-je «n'est aimée, c'est, souvent, qu'elle ne le
veut.»
Et, coupable ou méritoire, toute femme est complice au non-amour de
qui l'a vue. Léa sourit, un peu moqueuse; elle considère le feu qui
s'éteint; telle à peu près qu'en sa photographie.
--«On vous a remis» dit-elle «tout de suite ma carte chez vous?»
--«Oui; mais si je n'étais pas rentré chez moi?»
--«Vous deviez rentrer.»
--«J'avais une heure à perdre avant venir; je suis resté à la maison.»
--«À quoi faire?»
--«Pas grand chose; j'ai écrit un peu.»
Or la belle nuit, à la croisée, sur le jardin et les arbres, les
grands arbres devant ma croisée, le jardin toujours désert et sans
fleurs, grandiose, et ce parfum de nuit qui me vient des croisées
ouvertes; ainsi, traversant les rues vides et les boulevards bruyants,
la même nuit, avec l'orgue-de-Barbarie et les refrains connus, si doux
dans l'ombre... le dirai-je à Léa?
--«Venant chez vous ce soir, j'ai été poursuivi par un
orgue-de-Barbarie qui remplissait mon chemin de gémissements.»
--«Vous aimez pourtant la musique.»
--«Plus que jamais, mais moins que vous.»
Ses lettres... Léa d'Arsay prie monsieur Daniel Prince... à quoi bon
Léa saurait-elle que j'ai relu ses lettres? pour le moins elle se
moquerait; et que lui dire de ses tristes lettres? et mes projets,
encore renouvelés, de lui sacrifier mon désir! peut-être qu'elle avait
raison, et qu'il est rare, l'homme qui aime, et que jamais elle ne fut
aimée; moi non plus donc ne l'aimerais-je? hélas, que je l'aime peu,
que peu je l'aime, moi qui m'efforce à l'amour; et tâchons si le
sacrifice pourrait exalter un amour.
--«Vous avez eu» reprend-elle «une très belle journée.»
--«Une plus belle soirée, malgré l'horrible inconvenance d'un
assoupissement communiqué.»
Elle rit.
--«Et, pour finir, une délicieuse promenade en voiture, avec une jeune
femme très charmante mais si mauvaise.»
Était-elle, en effet, mauvaise! et le monsieur qui nous suivait sur
le boulevard; la butte Montmartre visible dans la brume; la ligne des
maisons aux fenêtres claires et des arbres foncés dans la nuit;
oui, mais combien charmante en sa feinte dignité, grave et drôle;
maintenant charmante sans feintises; elle a redressé sa tête, blonde
et blanche, hors la blancheur blonde des étoffes flottantes; et un fin
corps d'enfant féminin, gracile, fluet et potelé; un invitant sourire,
une promesse aux caresses, une mollesse inclinée à s'abandonner en des
bras; car en cette heure où vaine la journée fuit et n'est plus, après
la journée quelconque éteinte, c'est ma nuit, l'heure de mon amour.
--«... Oh mon amie... vos lèvres sont frivoles et aux vents d'ici
qu'elles s'envolent...»
Et ses mains; et, de ses mains, par mes mains et mes bras et mon
coeur, une vapeur, un frémissement, une chaleur, une poignance, cela
monte jusqu'à mes yeux; presque chancellerais-je? oh, je te veux; tant
pis aux longs respects, aux amours humbles, aux beaux projets, aux
tardifs amours préparés si longuement, aux départs, aux renoncements,
aux renoncements tant pis, mon amante, si je te veux; et je la
regarde, en sa pâleur charnelle et des joies folles annonciatrice,
celle que pour un songe je renoncerais. Cependant de mes mains elle
tire ses mains; je me recule de deux pas; elle vient vers moi; sur
mes épaules elle met ses mains; et, comme d'elle je me grise et
déraisonne, elle me parle, en une façon de fée.
--«Vous viendrez samedi à la fête de l'hôtel Continental; vous verrez
que je serai jolie...»
Oui, certes, immortellement.
--«... Je serais si attristée de ne pas vous trouver; et puis, je vous
ferai honneur...»
Ah, tout séduisante bien-aimée.
--«... Vous m'apporterez, n'est-ce pas, ce tablier pour mon
costume...»
Son costume?... oui, ce tablier, cet argent que je lui ai promis...
je n'y songeais plus... elle le désire tout de suite... je le lui ai
promis; d'ailleurs c'est bien le moins; bah, débarrassons-nous en dès
maintenant...
--«Si vous vouliez me dire à peu près ce qu'il vous faut, Léa, et me
pardonner de vous en laisser le soin...»
--«Je ne sais pas... cela ferait... tout au plus... une centaine de
francs.»
--«Permettez que je vous les remette.»
J'ai un billet de cinquante francs dans mon porte-cartes, plusieurs
louis dans mon porte-monnaie; rien que des pièces de vingt francs;
cela fera cent dix francs; soit; trois louis et cinquante francs, là,
sur la cheminée.
--«Vous êtes gentil» dit Léa.
Vers moi elle revient; je lui ai fait plaisir; ce me coûte encore un
peu cher; mais elle sera contente de moi et sera aimable; et puis
j'ai ainsi moins de scrupules à rester cette nuit, plus de droits;
d'ailleurs ne puis-je donc lui prouver mon amour sans la refuser? si
tendrement, si doucement, si bonnement je l'aimerai cette nuit, que
ce vaudra toutes paroles et tous renoncements; certes, en sachant me
conduire, je réussirai mieux, si je reste avec elle, à lui prouver mon
vrai amour; voilà ce qu'il faut faire; et entre ses cheveux, très bas,
je lui dis:
--«Ainsi, vous me gardez?»
Ses grands yeux, ses grands yeux étonnés, on dirait apitoyés... que
veulent-ils?
--«Oh, pas ce soir; je vous en prie; je ne peux pas...»
Comment? pas ce soir? elle ne veut pas?
--«... La prochaine fois, je vous promets... je ne peux pas.»
Encore, encore, elle ne veut pas?... je ne puis la forcer... vraiment,
elle ne veut pas?...
--«Léa, vous ne voulez pas?»
--«Je vous jure...»
Et pourquoi insister?
--«Bonsoir donc.»
Pourquoi lui ai-je demandé? comment n'ai-je pas tenu ma résolution, ne
suis-je pas parti comme je le devais et à mon honneur?
--«Bonsoir, mon amie.»
Et j'embrasse son front; délices en allées et impossibles, mortelles
et désespérées délices, à quand, oh vous?
--«Venez mercredi à trois heures» dit-elle.
--«Volontiers, je vous remercie.»
Pourquoi ai-je encore voulu l'avoir? hélas, celle qu'encore je ne vais
pas avoir! il faut partir; voilà mon par-dessus, mon chapeau.
--«Au revoir» dit-elle, «à mercredi, trois heures.»
Elle a pris le bougeoir et ouvre la porte du salon; Marie est là; nous
traversons le vestibule.
--«À mercredi, trois heures» dis-je.
Non, je ne la reverrai plus; je ne la dois plus revoir; à jamais elles
ont péri, les possibilités d'aimer à elle et moi; et rien n'est plus
que l'infinie tristesse des indéniables inutilités. Blanche et jolie
inoubliablement, mon amie me tend sa main.
--«Au revoir.»
--«Au revoir.»
Amicale elle sourit; sur sa poitrine voltigent les lueurs blondes et
nocturnes.
(_fin_)