Un soir de soleil couchant, d'air lointain, de cieux profonds; et des
foules qui confuses vont; des bruits, des ombres, des multitudes; des
espaces infiniment en l'oubli d'heures étendus; un vague soir...
Car sous le chaos des apparences, parmi les durées et les sites, dans
l'illusoire des choses qui s'engendrent et qui s'enfantent, et en la
source éternelle des causes, un avec les autres, un comme avec les
autres, distinct des autres, semblable aux autres, apparaissant un le
même et un de plus, un de tous donc surgissant, et entrant à ce qui
est, et de l'infini des possibles existences, je surgis; et voici
que pointe le temps et que pointe le lieu; c'est l'aujourd'hui; c'est
l'ici; l'heure qui sonne; et au long de moi, la vie; je me lève le
triste amoureux du mystère génital; en moi s'oppose à moi l'advenant
de frêle corps et de fuyante pensée; et me naît le toujours vécu rêve
de l'épars en visions multiples et désespéré désir... Voici l'heure,
le lieu, un soir d'avril, Paris, un soir clair de soleil couchant, les
monotones bruits, les maisons blanches, les feuillages d'ombres; le
soir plus doux, et une joie d'être quelqu'un, d'aller; les rues et les
multitudes, et dans l'air très lointainement étendu, le ciel; Paris à
l'entour chante, et, dans la brume des formes aperçues, mollement il
encadre l'idée; soir d'aujourd'hui, oh soir d'ici; là je suis.
... Et c'est l'heure; l'heure? six heures; à cette horloge six
heures, l'heure attendue. La maison où je dois entrer: où je trouverai
quelqu'un; la maison; le vestibule; entrons. Le soir tombe; l'air est
bon; il y a une gaîté en l'air. L'escalier; les premières marches. Ce
garçon sera encore chez soi; si, par un hasard, il était sorti avant
l'heure? ce lui arrive quelques fois; je veux pourtant lui conter ma
journée d'aujourd'hui. Le palier du premier étage; l'escalier large
et clair; les fenêtres. Je lui ai confié, à ce brave ami, mon histoire
amoureuse. Quelle bonne soirée encore j'aurai! Enfin il ne se moquera
plus de moi. Quelle délicieuse soirée ce va être! Pourquoi le tapis de
l'escalier est-il tourné en ce coin? ce fait sur le rouge montant une
tache grise, sur le rouge qui de marche en marche monte. Le second
étage; la porte à gauche; «Étude». Pourvu qu'il ne soit pas sorti; où
courir le trouver? tant pis, j'irais au boulevard. Vivement entrons.
La salle de l'Étude. Où est Lucien Chavainne? La vaste salle et la
rangée circulaire des chaises. Le voilà, près la table, penché; il
a son par-dessus et son chapeau; il dispose des papiers, hâtivement,
avec un autre clerc. La bibliothèque de cahiers bleus, au fond,
traverse les ficelles nouées. Je m'arrête sur le seuil. Quel plaisir
que conter cette histoire. Lucien Chavainne lève la tête; il me voit;
bonjour.
--«C'est vous? Vous arrivez justement; vous savez qu'à six heures nous
partons. Voulez-vous m'attendre; nous descendrons ensemble.»
--«Très bien.»
La fenêtre est ouverte; derrière, une cour grise, pleine de lumières;
les hauts murs gris, clairs de beau temps; l'heureuse journée. Si
gentille a été Léa, quand elle m'a dit--à ce soir; elle avait son joli
malin sourire, comme il y a deux mois. En face, à une fenêtre, une
servante; elle regarde; voilà qu'elle rougit; pourquoi? elle se
retire.
--«Me voici.»
C'est Lucien Chavainne. Il a pris sa canne; il ouvre la porte; nous
sortons. Les deux, nous descendons l'escalier. Lui:
--«Vous avez votre chapeau rond...»
--«Oui.»
Il me parle d'un ton blâmeur. Pourquoi ne mettrais-je pas un chapeau
rond? Ce garçon croit que l'élégance est à ces futilités. La loge
du concierge; vide constamment; bizarre maison. Chavainne va-t-il au
moins un peu m'accompagner? À ne vouloir jamais allonger son chemin,
il est si ennuyeux. Nous arrivons dans la rue; une voiture à la porte;
le soleil éclaire encore, comme en flammes, les façades; la tour
Saint-Jacques, devant nous; vers la place du Châtelet nous allons.
--«Eh bien, et votre passion?»
Me demande-t-il. Je vais lui dire.
--«Toujours à peu près de même.»
Nous marchons, côte à côte.
--«Vous venez de chez elle?»
--«Oui, je l'ai été voir. Nous avons, deux heures durant, causé,
chanté, joué du piano. Elle m'a donné un rendez-vous à ce soir, après
son théâtre.»
--«Ah.»
Et avec quelle grâce.
--«Et vous, que faites-vous de bon?»
--«Moi? Rien.»
Un silence. La charmante fille; elle s'est fâchée de ne pouvoir
achever ses couplets; moi, je n'allais pas en mesure, et je n'ai
pas avoué la faute; j'aurai plus d'attention ce soir, quand nous
recommencerons.
--«Vous savez qu'elle ne paraît plus maintenant qu'au lever-de-rideau?
J'irai l'attendre, vers neuf heures, aux Nouveautés; nous nous
promènerons ensemble en voiture; au Bois, sans doute; le temps y est
si agréable. Puis je la ramènerai chez elle.»
--«Et vous tâcherez à rester?»
--«Non.»
Dieu m'en garde! Chavainne ne comprendra jamais mon sentiment?
--«Vous êtes étonnant» me dit-il «avec ce platonisme.»
Étonnant! du platonisme!
--«Oui, mon cher, c'est ainsi que j'entends les choses; j'ai plus de
plaisir à agir autrement que d'autres agiraient.»
--«Mais, mon cher ami, vous ne réfléchissez pas à ce qu'est la femme
avec qui vous avez affaire.»
--«Une demoiselle de petit théâtre; certes; et pour cela même j'ai mon
plaisir à agir comme j'agis.»
--«Vous espérez la toucher?»
Il ricane; il est insupportable. Eh bien, non, elle n'est pas la fille
qu'on soupçonnerait. Et quand même!... La rue de Rivoli; traversons;
gare aux voitures; quelle foule ce soir; six heures, c'est l'heure de
la cohue, en ce quartier surtout; la trompe du tramway; garons-nous.
--«Il y a un peu moins de monde sur ce côté droit» dis-je.
Nous suivons le trottoir, l'un près l'autre. Chavainne:
--«Eh bien, un tel plaisir ne vaut pas ce qu'il coûte. Depuis trois
mois que vous connaissez cette jeune femme...»
--«Depuis trois mois, je vais chez elle; mais vous savez bien qu'il y
a plus de quatre mois que je la connais.»
--«Soit. Depuis quatre mois, vous vous ruinez vainement.»
--«Vous vous moquez de moi, mon cher Lucien.»
--«Avant de lui avoir jamais dit une parole, vous lui donnez, par
l'entremise de sa femme-de-chambre, cinq cents francs.»
Cinq cents francs? non, trois cents. Mais, en effet, j'ai dit à lui
cinq cents.
--«Si vous croyez» il continue «que ces sortes de munificences
incitent une femme de théâtre à de réciproques générosités... Changez
votre système, mon ami, ou vous n'obtiendrez rien.»
L'agaçant raisonnement! Croit-il, lui, que si je n'obtiens rien, ce
n'est pas parce que je ne veux, moi, rien obtenir? J'ai grand tort à
lui parler de ces choses. Brisons.
--«Et j'aime mieux, mon cher, ces folies, que bêtement faire la noce
avec d'absurdes filles d'une nuit.»
Cela soit dit pour toi. Le voilà muet. Certes, un excellent ami,
Lucien Chavainne, mais si rétif aux affaires de sentiment. Aimer; et
honorer son amour, respecter son amour, aimer son amour. À marcher le
temps est chaud; je déboutonne mon par-dessus; je ne garderai pas ma
jaquette, ce soir, pour sortir avec Léa; ma redingote sera mieux;
je pourrai prendre mon chapeau de soie; Chavainne a un peu raison;
d'ailleurs suis-je simple; avec une redingote je ne puis avoir un
chapeau rond. Léa ne me parle presque pas de ma toilette; elle doit
cependant y regarder. Chavainne:
--«Je vais au Français ce soir.»
--«Que joue-t-on?»
--«Ruy-Blas.»
--«Vous allez voir cela?»
--«Pourquoi non?»
Je ne répondrai pas. Est-ce qu'on va voir Ruy-Blas en mil huit cent
quatre-vingt-sept? Lui:
--«Je n'ai jamais vu cette pièce, et, ma foi, j'en ai la curiosité.»
--«Quel vieux romantique vous êtes.»
--«C'est vous qui m'appelez romantique?»
--«Eh bien?»
--«Vous êtes un romantique pire qu'aucun. Et l'histoire de votre
passion?... Pour être allé, une fois, aux Nouveautés, entendre je ne
sais quoi... Une belle idée que nous eûmes... Nous avons remarqué un
page...»
Était-elle jolie!
--«Mon ami, vous avez usé tout l'hiver à vous chauffer la cervelle;
et maintenant vous admettez mille folies. Sérieusement... Et
rappelez-vous que c'est moi, qui, en sortant du théâtre, ai cherché
sur l'affiche et vous ai dit le nom de Léa d'Arsay... Aussitôt a
commencé votre enthousiasme; aujourd'hui c'est un amour platonique.»
Passe un monsieur élégant, avec à sa boutonnière une rose; il faudra,
ainsi, que j'aie une fleur ce soir; je pourrais bien encore porter
quelque chose à Léa. Chavainne se tait; ce garçon est sot. Eh oui,
originale est l'histoire de mon amour; or, tant mieux. Une rue; la
rue de Marengo; les magasins du Louvre; la file serrée des voitures.
Chavainne:
--«Vous savez que je vous quitte au Palais-royal.»
Bon! Est-il désagréable. Toujours quitter les gens en route. Sous
les arcades nous voici; près les magasins; dans la foule. Si nous
marchions sur la chaussée? trop de voitures. Ici on se pousse; tant
pis. Une femme devant nous; grande, svelte; oh, cette taille cambrée,
ce parfum violent et ces cheveux roux luisants; je voudrais voir son
visage; jolie elle doit être.
--«Venez avec moi ce soir au théâtre.» C'est Chavainne qui me parle.
«Nous irons ensuite flâner une heure n'importe où.»
--«Je vous ai dit que j'avais un rendez-vous.»
La femme rousse s'arrête devant la vitrine; un fort profil de rousse,
oui; une mine très éveillée; des yeux peints de noir; à son cou, un
gros noeud blanc; elle regarde vers nous; elle m'a regardé; quels yeux
provoquants. Nous sommes à côté d'elle; la superbe fille.
--«N'allons pas si vite.»
--«Votre rendez-vous n'empêche rien; puisque vous êtes décidé à ne pas
rester chez mademoiselle d'Arsay, vous viendrez pour le dernier
acte ou à la sortie, ou dans un lieu quelconque, et nous ferons une
promenade nocturne.»
Est-ce qu'il se moque de moi?
--«Vous me raconterez ce que vous aurez dit à mademoiselle d'Arsay.»
Au fait, pourquoi pas; ce soir; en sortant de chez elle?
--«Ça ne vous va pas? Qu'est-ce que vous faites donc quand vous
quittez votre amie?»
--«Vous êtes stupide, vraiment, mon cher.»
Nous nous taisons; je crois qu'il sourit; quelle niaiserie. La place
du Palais-royal. Et la jeune femme rousse, où est-elle? disparue; quel
ennui; je ne la vois pas. Chavainne:
--«Qu'est-ce que vous cherchez?»
--«Rien.»
Disparue. Tout cela par la faute de ce monsieur. Lui:
--«Je vais jusqu'au Théâtre-français; je veux voir l'heure du
spectacle.»
Toujours son spectacle. Allons. Je voudrais pourtant, avant qu'il me
quittât, lui conter ma journée d'aujourd'hui. Si gentiment Léa m'a
reçu, en le petit salon un peu obscur des rideaux jaunes; elle avait
son peignoir de satin clair; sous les larges plis soyeux, sa
fine taille serrée; et le grand col blanc, d'où un rose de gorge;
s'approchant à moi, elle souriait; et sur ses épaules, de sa tête
pâlotte et blonde, les cheveux dénoués, en mèches dorées, tombaient;
elle n'est point vieille, la chère, et si mignonne; dix-neuf ans,
vingt peut-être; elle déclare dix-huit; exquise fille. Au long
négligemment immobile du Palais-royal, au long du Palais nous allons.
Elle m'a tendu sa main; moi, j'ai baisé son front; très chastement;
sur mon épaule elle s'est penchée, et un instant nous avons demeuré;
au travers des mous satins, dans mes mains, j'avais la douillette
chaleur. Comme je l'aime, la très pauvre! Et tous ces gens qui
passent, ici, là, qui passent, ah, ignorants de ces joies, tous ces
gens indifférents, ah, quelconques, tous, qui marchent au près de moi.
--«Voici une affiche...» C'est Chavainne. «On commence à huit heures.
Décidément, vous ne viendrez pas?»
--«Mais non.»
--«Au revoir alors; il faut que je rentre à la maison.»
--«Au revoir. Amusez-vous.»
L'excellent ami... Bon appétit, messieurs... De plaire à cette femme
et d'être son amant... Dieu, j'étais avec l'ange... Lui:
--«Vous aussi, amusez-vous, et, surtout, pas de sottises.»
--«Soyez tranquille.»
--«Vous me direz ce que vous aurez fait.»
--«Oui. Au revoir.»
Poignées de mains. Il se retourne. Au revoir. Je vais monter l'avenue
de l'Opéra; je dînerai au café du coin de l'avenue et de la rue des
Petits-champs; j'aurai le temps d'arriver chez moi avant neuf heures.
Le bureau de poste. Je devrais bien écrire à mes parents; je suis en
retard; j'écrirai demain; demain, j'ai le cours de l'École-de-droit;
pour les trois cours où je fréquente, je dois n'y pas manquer. Lucien
Chavainne va ce soir au Français. Oui, un brave garçon; non assez
simple; mais on peut commercer avec lui; lui parler; il comprend; il
est de bon goût et élégant; et véritable ami; on a du plaisir à se
rencontrer avec lui; la prochaine fois, je lui dirai les raisons
toutes de ma tenue; c'est dommage que je ne lui aie pas davantage
expliqué mon après-midi; peut-être eût-il deviné tout le charme inclus
en mon amour; mais il est si fermé à ces choses; avoir, par fois,
quelques heures de bonne intimité, causer, dire et faire des riens,
embrasser ses minces mains, et, aux jours de licence, ses yeux; hélas,
hélas, ses mains et ses yeux; ses mains, ses yeux, ses lèvres. Hélas,
quand donc, oh, quand aimerait-elle? quand se donnerait-elle? et quand
ses lèvres? Deux mois, il y a deux mois; non, c'était à la fin, eh
non, à la moitié de février; et voilà deux mois depuis notre premier,
notre unique embrassement; hélas, et si anciennement. Point heureuse
elle n'est. On allume les candélabres de gaz dans l'avenue; c'est que
le soir croît. Comment sera-telle, au retour? en le long cachemire
bleu, sans doute, avec pendante la longue tresse de ses cheveux; elle
était, cette fois, ingénue, une fillette; ou la caressante fille aux
velours chauds, elle était blanche alors, blanche pallidement, d'une
pâle blancheur de séductrice; et ce fut vous encore, mon amie,
rieuse follement, égayeuse des soirs; elle était de noir vêtue, et
si drôlement majestueuse; c'est les variées formes dont elle est
manifeste; le jour où fraîche, et les cheveux plats, rosée, elle
sortait du bain; elle, la même; la même, la pitoyable idéalement
apparue, une nuit, dans les pitiés qui transfigurent. Je devrais
davantage l'aider; ma mère me donnera bien à Pâques quelque argent;
tout s'arrangera. Le coin de la rue des Petits-champs; le café,
éclairé déjà; mais les boutiques toutes sont éclairées dans l'avenue;
comme vite le soir arrive! «Café Oriental... restaurant». De l'autre
côté, le bouillon Duval; pour économiser, si j'allais là? économiser
me serait utile; le café est vraiment mieux, et la différence des prix
n'est guère; on est aussi bien au bouillon, moins à l'aise, mais
aussi bien; tant pis, je m'offre le luxe du café. À l'intérieur, les
lumières, le reflet des rouges et des dorés; la rue plus sombre; sur
les glaces une buée. «Dîners à trois francs... bock, trente centimes».
Jamais Léa ne voudrait dîner là. Entrons. Un peu il faut relever les
pointes de mes moustaches, ainsi.
* * * * *
Illuminé, rouge, doré, le café; les glaces étincelantes; un garçon au
tablier blanc; les colonnes chargées de chapeaux et de par-dessus. Y
a-t-il ici quelqu'un connu? Ces gens me regardent entrer; un monsieur
maigre, aux favoris longs, quelle gravité! Les tables sont pleines;
où m'installerai-je? là-bas un vide; justement ma place habituelle; on
peut avoir une place habituelle; Léa n'aurait pas de quoi se moquer.
--«Si monsieur...»
Le garçon. La table. Mon chapeau au porte-manteau, retirons nos gants.
Il faut les jeter négligemment sur la table, à côté de l'assiette;
plutôt dans la poche du par-dessus; non, sur la table; ces petites
choses sont de la tenue générale. Mon par-dessus au porte-manteau;
je m'assieds; ouf; j'étais las. Je mettrai dans la poche de mon
par-dessus mes gants. Illuminé, doré, rouge, avec les glaces, cet
étincellement; quoi? le café; le café où je suis. Ah, j'étais las. Le
garçon:
--«Potage bisque, Saint-Germain, consommé...»
--«Consommé.»
--«Ensuite, monsieur prendra...»
--«Montrez-moi la carte.»
--«Vin blanc, vin rouge...»
--«Rouge.»
La carte. Poissons, sole... Bien, une sole. Entrées, côte de
pré-salé... non. Poulet... soit.
--«Une sole; du poulet; avec du cresson.»
--«Sole; poulet cresson.»
Ainsi je vais dîner; rien là de déplaisant. Voilà une assez jolie
femme; ni brune, ni blonde; ma foi, air choisi, elle doit être grande;
c'est la femme de cet homme chauve qui me tourne le dos; sa maîtresse
plutôt; elle n'a pas trop les façons d'une femme légitime; assez
jolie, certes. Si elle pouvait regarder par ici; elle est presque en
face de moi; comment faire? À quoi bon? Elle m'a vu. Elle est jolie;
et ce monsieur paraît stupide; malheureusement je ne vois de lui que
le dos; je voudrais connaître sa figure; il est un avoué, un notaire
de province; suis-je bête! Et le consommé? La glace devant moi
reflète le cadre doré; le cadre doré qui, donc, est derrière moi; ces
enluminures sont vermillonnées; les feux de teintes écarlates; c'est
le gaz tout jaune clair qui allume les murs; jaunes aussi du gaz, les
nappes blanches, les glaces, les brilleries des verreries. Commodément
on est; confortablement. Voici le consommé, le consommé fumant;
attention à ce que le garçon ne m'en éclabousse rien. Non; mangeons.
Ce bouillon est trop chaud; essayons encore. Pas mauvais. J'ai déjeuné
un peu tard, et je n'ai guère de faim; il faut pourtant dîner. Fini,
le potage. De nouveau cette femme a regardé par ici; elle a des yeux
expressifs et le monsieur paraît terne; ce serait extraordinaire
que je fisse connaissance avec elle; pourquoi pas? il y a des
circonstances si bizarres; en d'abord la considérant longtemps, je
puis commencer quelque chose; ils sont au rôti; bah, j'aurai, si je
veux, achevé en même temps qu'eux; où est le garçon, qu'il se hâte;
jamais on n'achève dans ces restaurants; si je pouvais m'arranger à
dîner chez moi; peut-être que mon concierge me ferait faire quelque
cuisine à peu de frais chaque jour. Ce serait mauvais. Je suis
ridicule; ce serait ennuyeux; les jours où je ne puis rentrer,
qu'adviendrait-il? au moins dans un restaurant on ne s'ennuie pas. Et
le garçon, que fait-il? Il arrive; il apporte la sole. C'est étrange
comme divers de ces poissons ont des dimensions diverses; cette sole
est bonne à quatre bouchées; d'autres sont qu'on sert à dix personnes;
la sauce y est pour quelque chose, c'est vrai. Entamons celle-ci. Une
sauce aux moules et aux crevettes serait fameusement meilleure.
Ah, notre pêche de crevettes là-bas; la piteuse pêche, et quel
éreintement, et les jambes mouillées; j'avais pourtant mes gros
souliers jaunes de la place de la Bourse. On n'a jamais fait
d'éplucher un poisson; je n'avance pas. Je dois cent francs, et plus,
à mon bottier. Il faudrait tâcher à apprendre les affaires de Bourse;
ce serait pratique; je n'ai jamais compris ce qu'était jouer à la
baisse; quel gain possible, sur des valeurs en baisse? supposons que
j'aie cent mille francs de Panama, et qu'il baisse; alors je vends;
oui; eh bien? je rachèterai donc à la prochaine hausse; non; je
vendrai. Ce gros avoué qui mange, me devrait enseigner. Il n'est
peut-être point avoué ni notaire. Ah, ces arrêtes; rien n'est à manger
de cette sole; elle est savoureuse pourtant; laissons ces débris.
Sur le banc, contre le dossier, je me renverse; encore des gens qui
entrent; tous hommes; un qui semble embarrassé; l'étonnant par-dessus
clair; depuis beaucoup de saisons on n'en porte plus de tel. J'ai
laissé un appétissant petit morceau de sole; bah, je ne vais pas, le
prenant, me rendre ridicule. Excellent serait ce petit morceau,
blanc, avec les raies qu'ont marquées les arrêtes. Tant pis; je ne le
mangerai pas; de ma serviette je m'essuie les doigts; un peu rude, ma
serviette; neuve peut-être. La femme de l'avoué vient de se tourner;
on dirait qu'elle m'a fait un signe; elle a des yeux superbes; comment
ferais-je pour lui parler? Elle ne regarde plus. Écrirais-je un
billet; c'est m'exposer à une déconvenue; pourtant elle annonce une
facile connivence; je lui montrerais le billet; si elle le voulait
prendre, elle s'arrangerait à le prendre; je puis en tout cas faire le
billet. Et après? je dois rentrer, m'habiller, être au théâtre avant
neuf heures; c'est insupportable, toutes ces histoires.
--«Monsieur a fini...»
--«Oui. Apportez-moi le poulet.»
--«Monsieur...»
Un peu de vin. Vide est la banquette en face; entre la banquette et
la glace, une maroquinerie. Il faut, en tout cas, que j'essaie l'effet
d'un billet. Mon porte-cartes; une carte avec mon adresse, cela
est plus convenable; mon porte-crayon; très bien; Quoi écrire? Un
rendez-vous à demain. Je dois indiquer plusieurs rendez-vous. Si
l'avoué savait à quoi je m'occupe, l'honnête avoué. J'écris: «Demain,
à deux heures, au salon de lecture du magasin du Louvre...» Le Louvre,
le Louvre, pas très high-life, mais encore le plus commode; et puis
où ailleurs? Le Louvre, allons. À deux heures. Il faut un assez long
délai; au moins depuis deux heures jusqu'à trois; c'est cela; je
change «à» en «depuis» et je vais ajouter «jusqu'à trois.» Ensuite
«je... je vous attendrai...» non «j'attendrai»; soit; voyons. «Demain,
depuis deux heures, au salon de lecture du magasin du Louvre, jusqu'à
trois, j'att.....» Ça ne va pas du tout; comment mettre? Je ne sais.
Si; à deux heures, au salon... et coetera... jusqu'à trois heures
j'attendrai... Mettons jusqu'à quatre heures; oui; j'emporterai
un livre; justement le roman de chose, le journaliste; je ne sais
pourquoi je l'ai acheté l'autre soir; mais, puisque je l'ai acheté, je
verrai ce que c'est; je m'installerai et j'attendrai tranquillement;
il y a quelques fois des courants d'air; rarement; non, il n'y a pas
de courants d'air. Et cette carte que je n'écris pas; continuons.
«J'attendrai jusqu'à...» mais il faut remettre «à» au lieu de
«depuis»; «demain, à deux heures...» Ma carte va être chargée de
ratures, dégoûtante, illisible: c'est absurde; je vais m'enrhumer
dans cet odieux cabinet de lecture plein de courants d'air; et d'abord
cette femme ne prendra pas mon billet. Je le déchire; en deux, la
carte; encore en deux, cela fait quatre morceaux; encore en deux, cela
fait huit; encore en deux; là, encore; plus moyen. Eh bien, je ne puis
pas jeter ces morceaux à terre; on les retrouverait; il faut un peu
les mâcher. Pouah, c'est dégoûtant. À terre; ainsi, certes, on ne
lira pas. Cette femme rit; elle n'a cependant pas, tout à l'heure, une
seule fois regardé; elle regarde maintenant; elle rit; elle parle au
monsieur; la jolie, jolie, jolie fille. Ce papier mâché est horrible;
buvons un peu; l'affreux goût diminue. Voyons le menu; petits-pois,
asperges; non; glace, glace au café; soit; j'ai si peu d'appétit.
Desserts, fromages, meringues, pommes. Le garçon sert le poulet; bonne
mine, le poulet.
--«Vous me donnerez, garçon, une glace au café; ensuite, vous avez du
fromage, du camembert?»
--«Oui, monsieur.»
--«Du camembert alors.»
Au poulet; c'est une aile; pas trop dure aujourd'hui; du pain; ce
poulet est mangeable; on peut dîner ici; la prochaine fois qu'avec
Léa je dînerai chez elle, je commanderai le dîner rue
Croix-des-petits-champs; c'est moins cher que dans les bons
restaurants, et c'est meilleur. Ici, seulement, le vin n'est pas
remarquable; il faut aller dans les grands restaurants pour avoir du
vin. Le vin, le jeu,--le vin, le jeu, les belles,--voilà, voilà...
Quel rapport est entre le vin et le jeu, entre le jeu et les belles?
je veux bien que des gens aient besoin de se monter pour faire
l'amour; mais le jeu? Ce poulet était remarquable, le cresson
admirable. Ah, la tranquillité du dîner presque achevé. Mais le jeu...
le vin, le jeu,--le vin, le jeu, les belles... Les belles, chères
à Scribe. Ce n'est pas du Châlet, mais de Robert-le-Diable. Allons,
c'est de Scribe encore. Et toujours la même triple passion... Vive le
vin, l'amour et le tabac... Il y a encore le tabac; ça, j'admets...
Voilà, voilà, le refrain du bivouac... Faut-il prononcer taba-c et
bivoua-c, ou taba et bivoua? Mendès, boulevard des Capucines, disait
dom-p-ter; il faut dom-ter. L'amour et le taba-c... le refrain
du bivoua-c... L'avoué et sa femme s'en vont. C'est insensé...
ridicule... grotesque... je les laisse partir...
--«Garçon!»
Je vais payer tout de suite et les rattrapper. Voilà qu'ils sortent.
--«Garçon!»
Le garçon n'est pas là; c'est écoeurant; je suis stupide; une occasion
pareille; je n'en fais jamais d'autres; une femme miraculeuse. Elle
n'a pas regardé par ici en se levant; parbleu, c'est naturel. Ils
partent. Ç'aurait été magnifique; je l'aurais suivie; j'aurais su
où elle allait; je serais bien arrivé à quelque chose. Quelle rue
a-t-elle pu prendre? ils ont tourné à droite; elle a monté l'avenue
de l'Opéra. Est-ce qu'il y a opéra? certes, aujourd'hui lundi. Il sera
utile que j'y conduise bientôt ma petite Léa; elle en sera contente.
--«Monsieur a appelé?»
Le garçon; qu'est-ce qu'il veut? j'ai appelé? Assurément.
--«Je suis un peu pressé... n'est-ce pas...»
--«Très bien, monsieur.»
Ce garçon à l'air de se moquer de moi. Je suis en effet bien sot. Et
pourquoi m'occuper d'autres femmes? n'ai-je pas ma part? à quoi bon
une autre? chercher, se fatiguer? Encore des gens qui sortent. Je
resterai toute la soirée à dîner. La glace; bravo; goûtons; lentement;
cela se déguste; cette fraîcheur; le parfum de café; sur la langue et
le palais la fraîcheur parfumée; on ne peut guère avoir ces choses-là
chez soi. Comme il doit être las, le bonhomme qui menait son fils voir
manger les glaces de Tortoni. Tortoni; je n'y ai jamais mis un pied;
n'être jamais entré chez Tortoni; ça vous manque; sur l'air de la
Dame-blanche, ça vous manque,--ça vous manque... Cette glace est
finie; tant pis. Le garçon a apporté le fromage sans que je l'observe.
Il faut d'abord boire un peu d'eau. Dans douze ou quinze jours j'irai
en province; s'il fait beau, ils seront, toute la famille, à leur
maison de campagne du Quevilly; en avril le temps n'est pas assez
chaud pour qu'on aille à la campagne. Je laisse ce fromage; je n'ai
plus faim. Que c'est agaçant, toujours dîner au restaurant; personne
ici à qui parler; personne à voir; pas une femme à regarder; depuis
huit jours, pas une femme; un tas de messieurs quarts de chic; ils
viennent ici par gueuserie; des décavés; puis des avoués de province
qui se croient chez Bignon. Trois francs et dix sous de pourboire;
et bonsoir. Je me lève; je revêts mon par-dessus; le garçon feint
m'y aider; merci; mon chapeau; mes gants, là, dans ma poche; je pars.
Voici une table où j'eusse été mieux, à droite, près la colonne; des
gens qui boivent des bocks; les grandes portes, massives, en glaces;
un garçon m'ouvre la porte; bonsoir; il fait froid; boutonnons mon
par-dessus; c'est le contraste à la chaleur du dedans; le garçon
referme la porte; «bock, trente centimes... dîners à trois francs».