Elle dit ainsi, n'osant parler du doux hymen, mais son père, comprenant

ses pensées, lui répondit:

--Mon enfant, je n'ai rien à te refuser et mes serviteurs vont te

préparer un chariot aux belles roues.

Les serviteurs amènent alors des mules qu'ils attellent à un chariot

rapide, et la jeune fille apporte ses robes magnifiques; sa mère

prépare une corbeille remplie de mets excellents, une outre pleine de

vin doux au cœur et lui donne, dans un vase d'or, l'huile parfumée

pour elle et ses suivantes.

Lorsqu'elles furent arrivées près du fleuve limpide, elles détachèrent

les mules qu'elles laissèrent brouter le gazon délicieux, puis elles

sortirent du chariot les vêtements qu'elles lavèrent avec activité et

qu'elles étendirent ensuite sur les cailloux blancs du rivage. Tandis

que les vêtements séchaient au soleil ardent, elles se baignèrent, et

ayant parfumé leurs corps charmants, elles prirent leur repas sur la

rive fleurie; puis quittant leurs voiles, elles jouèrent à la paume.

Nausicaa aux bras blancs dirigea le jeu, semblable à Diane au milieu de

ses Nymphes.

Bientôt la jeune vierge, pensant au retour, faisait déjà plier les

vêtements et atteler les mules, quand Minerve imagina autre chose, afin

qu'Ulysse, s'éveillant, vît la jeune fille aux beaux yeux et qu'elle le

conduisît dans la ville des Phéaciens. A cet instant, Nausicaa jetait

la paume à l'une de ses suivantes; la paume s'égara et tomba dans le

fleuve. Les jeunes filles poussèrent des cris perçants qui réveillèrent

le divin Ulysse. Il s'assit, ému, et dit en son cœur:

--Hélas, chez quels mortels suis-je arrivé? Sont-ils farouches et

violents, ou au contraire, hospitaliers? Des cris de jeunes filles ou

de Nymphes des prairies verdoyantes sont arrivés jusqu'à moi; je vais

m'assurer par mes yeux si je suis chez des mortels.

Alors Ulysse brisant un rameau de feuilles afin d'en voiler sa nudité,

s'avança: tel un lion confiant en sa force, bravant la pluie et le

vent, fond sur les biches sauvages, tel Ulysse allait apparaître

aux jeunes filles à belle chevelure, nu comme il était, forcé par

la nécessité. A son aspect, elles s'enfuirent épouvantées; seule la

fille d'Alcinoüs resta, car Minerve chassa la timidité de son cœur.

Ulysse craignant d'irriter la jeune fille en embrassant ses genoux en

suppliant, lui adressa de loin ces douces paroles:

--Je t'implore, déesse ou mortelle. Si tu es une divinité, c'est à

Diane que je te compare pour la majesté; si tu es mortelle, trois fois

heureux ton père et ton auguste mère, trois fois heureux tes frères.

Heureux surtout et par-dessus tous celui qui te méritera et t'emmènera

dans sa demeure. A ta vue, je suis pénétré d'admiration; jadis, à

Délos, j'ai vu un jeune palmier s'élevant dans les airs; jamais tige

pareille n'était sortie de terre et je fus frappé d'étonnement. De

même, je t'admire, jeune fille et je n'ose embrasser tes genoux.

Cependant, le malheur m'accable; depuis vingt jours, j'ai quitté l'île

d'Ogygie, luttant contre la tempête; elle m'a jeté sur ces bords et

les dieux certes me réservent d'autres épreuves encore. Aie pitié de

moi, toi la première vers qui je suis venu; indique-moi la ville et

donne-moi un lambeau d'étoffe pour me couvrir. Je demanderai aux dieux

de t'accorder l'époux de ton cœur.

Nausicaa aux beaux bras, lui répondit:

--Etranger, Zeus distribue en sa sagesse le bonheur aux mortels,

suivant sa volonté; tu dois donc supporter tes souffrances avec

résignation. Les Phéaciens habitent cette île; je suis la fille du

magnanime Alcinoüs leur chef. Tu recevras ce qui est dû au suppliant

malheureux: des vêtements et la douce hospitalité.

Elle dit et appelant ses suivantes:

--Arrêtez-vous, mes compagnes, cet homme n'est pas un ennemi, c'est

un malheureux errant qu'il nous faut accueillir avec bonté, car les

étrangers pauvres sont envoyés par Zeus. Offrez-lui la nourriture et le

breuvage, mais auparavant baignez-le dans le fleuve, en un lieu abrité

du vent.

Elle dit et les jeunes filles s'enhardirent; elles firent asseoir

Ulysse comme l'avait ordonné Nausicaa, posèrent près de lui des

vêtements, lui présentèrent l'huile parfumée et l'engagèrent à se

baigner dans le courant du fleuve. Le divin Ulysse dit alors aux

suivantes:

--Jeunes filles, retirez-vous à l'écart, tandis que je me baignerai et

que je me parfumerai d'essence. Je ne saurais me montrer nu au milieu

de jeunes vierges aux beaux cheveux.

Il dit et elles s'éloignèrent. Quand Ulysse se fut baigné et parfumé,

et qu'il se fut couvert des vêtements donnés par Nausicaa aux bras

blancs, Minerve le fit paraître plus grand et plus majestueux.

Semblables à la fleur de l'hyacinthe, ses cheveux tombaient en boucles

frisées sur ses épaules, et, resplendissant de beauté et de grâce, il

s'assit à l'écart sur le rivage. La jeune fille le contemplait, et elle

dit à ses suivantes à la belle chevelure:

--Voyez, suivantes bien-aimées, tout à l'heure cet homme me paraissait

sans beauté et voici maintenant qu'il ressemble à un Immortel. Plût

aux dieux qu'un héros semblable consente à rester dans ces lieux et

devienne mon époux! Allons, jeunes filles, offrez-lui la nourriture et

le breuvage.

Elle dit. Les suivantes s'empressèrent d'obéir et le divin Ulysse alors

but et mangea longuement. Quand il eut apaisé sa faim, Nausicaa aux

beaux bras, montant sur le chariot, lui adressa ces paroles:

--Etranger, lève-toi, viens à la ville avec moi, afin que je te

conduise à la demeure de mon père, le plus noble d'entre les Phéaciens;

mais voici ce que ma prudence te conseille de faire: tant que nous

serons dans les champs, tu peux marcher à côté de mes suivantes,

jusqu'à la ville au rempart élevé. Mais je crains les propos méchants

et la médisance du peuple; si l'on nous rencontrait, un misérable

pourrait dire: «Quel est cet étranger si beau et si grand qui suit

Nausicaa? Où l'a-t-elle rencontré? Il sera sans doute son époux, car

assurément, elle méprise ses nobles prétendants phéaciens». Voilà

ce qu'il dirait, voilà les reproches qui me seraient adressés. Je

blâmerais moi-même celle qui agirait ainsi. Donc, pour éviter ces

propos, Étranger, écoute mes paroles: tu trouveras près de la route

un bois magnifique consacré à Minerve; il est arrosé par une source

claire; autour est une prairie; c'est là que sont les vergers fleuris

de mon père. Repose-toi dans ce bois et dès que tu nous croiras de

retour dans notre demeure, dirige-toi alors vers la cité des Phéaciens

et demande le palais de mon père, Alcinoüs le magnanime. Il est facile

à reconnaître, un enfant t'y conduirait; aucune autre demeure ne

l'égale en beauté. Quand tu seras dans la cour, traverse le palais,

arrive auprès de ma mère, toujours assise au foyer et filant la pourpre

admirable; ses suivantes sont derrière elle. Là se trouve aussi mon

père, buvant le vin comme un Immortel. Sans t'arrêter près de lui,

étends les mains vers les genoux de ma mère, et si, pour toi, des

pensées amies remplissent son cœur, tu verras bientôt avec joie le

jour du retour, même si tu étais d'une contrée lointaine.

Elle dit et de son fouet brillant, elle touche doucement ses mules qui

s'élancent impatientes. Mais Nausicaa retient les rênes afin qu'Ulysse

et les jeunes filles puissent suivre à pied le chariot aux belles roues

arrondies.

Au coucher du soleil ils arrivèrent au bois sacré; Ulysse s'y arrêta

et adressa ses vœux à Minerve aux yeux bleus:

--Minerve, vierge indomptable, entends-moi en ce jour; donne-moi de

trouver chez les Phéaciens, bienveillance et pitié.

Pallas-Athéné l'entendit, mais elle ne se montra pas encore à lui,

redoutant Neptune.

[Illustration]

Chant VII

ALCINOUS

[Illustration]

[Illustration]

Ainsi priait dans le bois divin le patient Ulysse, tandis que les mules

vigoureuses emportaient vers la ville Nausicaa aux bras blancs. Arrivée

à la très glorieuse demeure de son père, elle arrêta son char; ses

frères, semblables aux Immortels, dételèrent les mules. Nausicaa se

dirigea vers sa chambre et la servante Euryméduse d'Apirée alluma du

feu et prépara le repas du soir.

En ce moment, Ulysse se levait pour se rendre à la ville; Minerve

répandit autour de lui un nuage épais pour qu'il pût pénétrer dans la

cité hospitalière sans être vu des Phéaciens; elle se présenta à lui

sous la forme d'une jeune fille et Ulysse l'interrogea.

--Mon enfant, j'arrive d'une terre lointaine et je ne connais point ce

pays. Ne pourrais-tu pas me conduire à la demeure du magnanime Alcinoüs

qui commande à ce peuple?

La déesse lui répondit:

--Noble étranger, je t'indiquerai cette demeure voisine de celle de mon

père, mais marche en silence. N'interroge personne, car les étrangers

ne sont pas toujours accueillis avec bienveillance dans ce pays.

Ulysse, précédé de la déesse, traversa la ville; il admirait les ports,

les vaisseaux, les places vastes, d'aspect merveilleux. Quand ils

furent arrivés au palais du roi, Minerve lui dit:

--Etranger vénérable, voici la demeure que tu m'as priée de t'indiquer.

Entre sans crainte. Présente-toi d'abord à la reine; Arété est son nom,

et elle est parente d'Alcinoüs: Jadis Nausithoüs naquit de Neptune

et de Péribée, la plus accomplie des filles du magnanime Eurymédon,

qui régnait sur les géants superbes; Eurymédon les anéantit et périt

lui-même. Nausithoüs engendra Rhéxénor et Alcinoüs. Rhéxénor, encore

jeune époux, fut frappé par Apollon et ne laissa qu'une fille, la sage

Arété. Alcinoüs la prit pour compagne et l'honora comme nulle autre

femme ne fut honorée. Entourée de respect et d'amour, elle apaise par

sa sagesse et sa bonté les querelles qui s'élèvent entre les hommes.

Si dans son cœur, ses pensées sont bienveillantes pour toi, tu peux

espérer revoir la terre de la douce patrie.

Ayant dit ces mots, Minerve quitta Schérie verdoyante, et se rendit

dans sa somptueuse demeure bâtie par Erechtée.

Le cœur agité, Ulysse se dirigea vers le palais superbe. La demeure

d'Alcinoüs le magnanime était pareille au soleil par son éclat, et à

la lune par sa splendeur. Tout autour s'étendaient des murs d'airain,

couronnés d'ornements d'azur; ses portes étaient d'or et les montants

d'argent dressés sur un seuil d'airain, le linteau était d'argent et

l'anneau d'or. De chaque côté du portique des chiens d'or et d'argent,

forgés par Vulcain, gardaient la demeure. A l'intérieur se trouvaient

des sièges artistement travaillés recouverts d'étoffes merveilleusement

tissées, ouvrages des femmes; là, siégeaient les nobles Phéaciens. Des

torchères d'or éclairaient les convives pendant les repas sans fin.

Des esclaves nombreuses travaillaient: les unes broyaient le blond

froment, les autres ourdissaient la toile ou tournaient le fuseau dans

leurs mains agiles, telles les feuilles du tremble élancé. Autant les

Phéaciens sont habiles à pousser le vaisseau rapide sur la mer, autant

leurs femmes excellent à tisser la toile brillante. Près du palais est

un jardin entouré d'une haie. Là, croissent les arbres fleurissants,

poiriers, grenadiers, pommiers aux fruits délicieux, figuiers doux et

oliviers au feuillage d'argent. Ni l'hiver, ni l'été, les fruits ne

manquent; le doux zéphir fait naître les uns et s'épanouir les autres,

la poire mûrit près de la poire, la pomme succède à la pomme, la grappe

à la grappe, la figue à la figue. Sur le coteau brûlé par le soleil une

vigne féconde se couvre de fleurs, tandis que plus loin les grappes

commencent à noircir. Là, on vendange, ici l'on foule le raisin. Une

fontaine arrose les jardins fleuris; devant le palais une autre jaillit

où les habitants viennent puiser l'eau cristalline. Tels étaient les

présents magnifiques des dieux à Alcinoüs.

Le divin Ulysse contemplait ces merveilles; il franchit le seuil et

entra dans le palais. Là, de nobles Phéaciens offraient leurs dernières

libations au meurtrier d'Argus. Ulysse, toujours enveloppé de l'épais

nuage que Minerve avait répandu autour de lui, s'avança près de la

reine et embrassa ses mains et ses genoux. Alors, le nuage divin se

dissipa. Tous les convives, muets de stupeur, le regardèrent avec

admiration.

Ulysse suppliant dit:

--Arété, fille de Rhéxénor pareil à un dieu, après mille souffrances,

je tends les mains vers tes genoux, vers ton époux et tes convives.

Puissent les dieux leur accorder de vivre heureux! Pour moi je te

supplie d'aider à mon retour dans ma patrie, car depuis longtemps je

souffre, éloigné des miens.

Il dit, et s'assit dans les cendres du foyer; tous gardaient le

silence. Enfin, Echénéus le plus âgé des Phéaciens, dit avec

bienveillance:

--Alcinoüs, il n'est pas digne de toi qu'un étranger reste assis dans

la cendre de ton foyer; tous nous attendons, impatients, que tu parles.

Invite cet étranger à prendre place sur un siège aux clous d'argent;

ordonne à tes hérauts de verser le vin des libations à Zeus, compagnon

des suppliants sacrés, et que l'intendante serve à l'étranger le repas

de l'hospitalité!

Aussitôt, Alcinoüs, prenant par la main le divin Ulysse, le fit asseoir

près de lui sur le siège brillant du vaillant Laodamas, son fils

chéri. Une servante répandit l'eau d'une belle aiguière d'or dans un

bassin d'argent pour faire les ablutions, et plaça devant Ulysse une

table bien polie. Une intendante vénérable apporta du pain et des mets

nombreux; Ulysse buvait et mangeait; alors Alcinoüs dit à l'un de ses

hérauts:

--Pontonoüs, mélange le vin dans le cratère afin que tous nous fassions

les libations à Zeus, compagnon des augustes suppliants.

Pontonoüs mélangea le vin, doux comme le miel, et le versa dans les

coupes. Quand les libations furent terminées, Alcinoüs, prenant la

parole dit:

--Ecoutez, chefs et conducteurs des Phéaciens, ce que mon cœur

m'inspire. Maintenant que le repas est terminé, regagnez vos demeures,

et demain dès l'aurore, rassemblant les vieillards en grand nombre,

nous fêterons cet étranger dans mon palais. Nous offrirons aux dieux

les sacrifices divins, puis nous préparerons le départ de notre hôte,

afin que, conduit par nous, sans peine et sans fatigue, il rentre avec

joie dans sa patrie. Il est peut-être un Immortel descendu du ciel,

formant quelque dessein inconnu de nous.

Ulysse, plein de prudence, lui répondit:

--Alcinoüs, chasse cette pensée, car je ne ressemble ni par les

traits, ni par la taille aux habitants du vaste ciel, mais bien aux

mortels dont les souffrances les plus cruelles ne peuvent égaler mes

infortunes! Je pourrais vous raconter les maux nombreux que j'ai

endurés par la volonté des dieux, mais laissez-moi achever ce repas,

car malgré l'affliction, il n'est rien de plus importun que l'odieux

estomac obligeant l'homme, qui a le deuil dans l'âme, à s'occuper de

lui.

Il dit et tous les convives approuvèrent son noble langage et se

retirèrent dans leur demeure. Arété aux bras blancs, prit alors la

parole, car ayant vu le manteau et la tunique d'Ulysse, elle avait

reconnu les vêtements qu'elle-même avait faits.

--Etranger, permets que je t'interroge; qui es-tu et d'où viens-tu?

qui t'a donné ces vêtements? Ne disais-tu pas qu'errant sur la mer, tu

avais été jeté sur nos rives?

Ulysse, avec prudence, répondit:

--Reine, il me serait trop long de te raconter mes souffrances, mais je

veux répondre à tes questions: Loin d'ici est l'île d'Ogygie qu'habite

la fille d'Atlas, l'artificieuse Calypso à la belle chevelure. Le

destin me conduisit à son foyer, après que Zeus eut foudroyé mon

vaisseau et fait périr mes compagnons. Calypso m'accueillit et me

promit l'immortalité. Pendant sept ans je restai là, mouillant de mes

larmes les vêtements divins que me donnait la déesse. La huitième

année, sur l'ordre de Zeus divin, elle consentit à mon départ. Je

voguai dix-sept jours sur la mer; le dix-huitième, les montagnes

ombreuses de votre terre m'apparurent et mon cœur se réjouit; mais

hélas! Neptune me ferma la route, souleva la mer immense, et le flot

brisa mon radeau. C'est à la nage que je dus gagner le rivage. Je me

couchai parmi les arbrisseaux, me couvrant de feuilles, et je dormis

toute la nuit et le lendemain jusqu'au coucher du soleil. C'est alors

que j'aperçus ta fille et ses suivantes. Je l'implorai, et dans sa

sagesse, elle eut pitié de moi; c'est elle qui m'offrit ces vêtements;

voilà la vérité.

Alcinoüs répondit:

--Étranger, assurément ma fille n'a point agi selon les convenances en

ne t'amenant pas avec elle dans notre demeure, toi qui l'avais implorée

la première.

Le prudent Ulysse répondit:

--Héros, ne reproche rien à ta noble fille. Elle m'avait invité à

suivre avec ses femmes, mais craignant ta colère, je m'y suis refusé.

Alcinoüs lui dit alors:

--Étranger, mon cœur ne s'irrite point ainsi sans motif; il aime la

justice. Plût aux dieux que tu veuilles t'unir à ma fille et devenir

mon gendre. Je te donnerais alors un palais et des domaines; cependant

nul Phéacien ne te retiendra malgré toi. A demain donc est fixé le jour

de ton départ. Tandis que tu reposeras, dompté par le sommeil, nos

rameurs, frappant la mer calme, te conduiront dans ta patrie, fût-elle

même au-delà de l'Eubée.

Il dit et le patient Ulysse rempli de joie, fit cette prière:

--O Zeus divin! puisse Alcinoüs accomplir ses promesses! sa gloire

serait impérissable et je reverrais ma patrie!

Ainsi discouraient-ils; cependant Arété ordonna à ses femmes de dresser

un lit sous le portique, et lorsqu'elles eurent préparé la couche

moelleuse, elles en avertirent Ulysse par ces paroles:

--Lève-toi, étranger et va dormir, un lit a été fait pour toi.

Elles dirent et le héros se réjouit. Il se dirigea vers le lit

magnifique pour y goûter le sommeil qui fait oublier. Alors Alcinoüs,

se retirant dans sa haute demeure, se coucha près de la douce Arété,

son épouse aux beaux bras.

[Illustration]

Chant VIII

JEUX

[Illustration]

[Illustration]

Quand parut la divine Aurore aux seins de lys et de roses, le puissant

Alcinoüs conduisit Ulysse à l'assemblée des Phéaciens; là, ils

s'assirent sur des sièges de pierre polie. Pendant ce temps Minerve

parcourait la ville sous les traits d'un héraut d'Alcinoüs, et elle

adressait à chaque citoyen ces paroles:

--Phéaciens, allez à l'assemblée pour apprendre quel est l'étranger

semblable aux Immortels, qui est arrivé dans la demeure d'Alcinoüs?

Elle excitait ainsi la curiosité du peuple; promptement les citoyens se

rendirent à l'assemblée où tous admiraient le prudent fils de Laërte,

sur lequel Minerve avait répandu une grâce divine. Quand ils furent

tous réunis, Alcinoüs prit la parole et dit:

--Ecoutez, chefs des Phéaciens, ce que mon cœur m'inspire. Cet

étranger dont j'ignore l'origine, est entré dans ma demeure. Il nous

supplie de le reconduire dans sa patrie; selon nos usages, aidons à

son départ; l'hôte accueilli sous mon toit, ne doit pas gémir après

son retour. Lancez donc sur la mer azurée un noir vaisseau conduit

par cinquante-deux rameurs, puis venez dans ma demeure afin que nous

traitions cet étranger comme un ami. Appelez Démodocus, notre aède

illustre, auquel les dieux ont donné l'art de nous charmer tous.

Il dit. On exécuta ses ordres, et bientôt les salles du palais se

remplirent de convives joyeux. Alcinoüs immola pour eux douze brebis,

huit porcs aux blanches dents et deux bœufs aux pieds lents. Un héraut

amena le chanteur aimé de la Muse; elle l'avait privé de la vue, mais

elle lui avait donné la voix délicieuse. Pontonoüs apporta pour l'aède

un siège élevé qu'il appuya contre une colonne, et à laquelle il

suspendit la lyre harmonieuse; puis, sur une table magnifique, il plaça

une coupe de vin pour qu'il pût boire quand son cœur l'y inviterait.

Alors les convives tendirent leurs mains vers les mets préparés.

Quand ils eurent apaisé la soif et la faim, la Muse excita le poète

à chanter les gloires des héros: c'était la querelle d'Ulysse et

d'Achille, et Agamemnon se réjouissait en son esprit, car il voyait se

réaliser la prédiction que lui avait faite Apollon en la divine Pytho.

Pendant ces récits enchanteurs, Ulysse, de son manteau de pourpre,

voilait son beau visage, voulant cacher aux Phéaciens les larmes qui

mouillaient ses paupières; puis, essuyant ses pleurs, et prenant une

coupe, il offrait des libations aux dieux; mais lorsque le chanteur

reprenait ses récits, de nouveau Ulysse se couvrait le visage et

sanglotait. De tous les convives, Alcinoüs seul s'en aperçut. Aussitôt,

il dit aux Phéaciens, habiles à la rame:

--Ecoutez! chefs phéaciens, interrompons ce festin et sortons

maintenant; essayons-nous aux jeux, afin que l'étranger puisse dire à

ses amis combien nous sommes supérieurs aux autres peuples, à la lutte,

au pugilat, au saut et à la course.

Il dit et ouvrit la marche; tous les autres le suivirent. Ils se

rendirent sur la place, suivis d'une foule nombreuse. Des jeunes gens

pleins d'ardeur, se présentèrent: les premiers étaient Acronée, Ocyale,

Elatrée, Nautée, Prymnée, Anchiale, Eretmée, Pontée, Prorée, Thoon,

Anabésinée, Amphiale, fils de Polynée, issu de Tectonis, puis Euryale

pareil à Mars, et Naubolide, le plus beau d'entre les Phéaciens, après

l'irréprochable Laodamas; puis encore les trois fils d'Alcinoüs:

Laodamas, Halius et Clytonée semblable à un dieu. Ils luttèrent d'abord

à la course; tous ensemble ils s'élancèrent, soulevant la poussière

sous leurs pieds rapides. Clytonée laissa bientôt derrière lui ses

rivaux. Puis ils s'essayèrent à la lutte pénible dans laquelle Euryale

triompha; Amphiale fut vainqueur au saut; Elatrée l'emporta au disque

et Laodamas au pugilat. Après que tous se furent réjouis dans ces

luttes, Laodamas leur dit:

--Mes amis, demandons au noble étranger, notre hôte, s'il excelle dans

un de nos jeux. Il ne manque pas de vigueur, à considérer ses muscles

puissants, si toutefois les souffrances endurées sur la terrible mer

n'ont pas abattu son courage.

Euryale lui répondit:

--Laodamas, tu parles avec sagesse; invite donc toi-même l'étranger et

adresse-lui la parole.

Le fils d'Alcinoüs, s'avançant alors, dit à Ulysse:

--Vénérable étranger, tu parais instruit dans les jeux; veux-tu, toi

aussi, t'essayer dans nos luttes? Viens, dissipe les chagrins de ton

cœur, car pour ton départ déjà tout est préparé.

Ulysse prudent, lui répondit:

--Laodamas, pourquoi railler ma douleur en m'invitant à vos jeux? Je

soupire après le retour et j'implore le roi et tout le peuple.

Euryale, pour l'outrager, lui dit alors:

--Étranger, tu ressembles plus en effet au nautonier conduisant son

navire plein de marchandises qu'à l'athlète instruit dans les luttes.

Ulysse, le regardant avec colère, lui répondit:

--Étranger, tes paroles sont d'un insensé. Ta beauté est incontestable

mais ton esprit est frivole. Tu as excité ma colère par ton langage

inconvenant. Je ne suis point ignorant des luttes et je crois encore

pouvoir l'emporter parmi les premiers. Aussi, malgré les maux dont j'ai

souffert, je m'essayerai dans vos luttes, car ton discours m'a mordu au

cœur.

Il dit, et saisissant un disque plus grand et plus pesant que ceux dont

s'étaient servi les Phéaciens, il le fait tourner et le lance de sa

main robuste. Les Phéaciens courbent la tête d'effroi; le disque vole

au-delà de toutes les marques, et Minerve, prenant les traits d'un

mortel, indique la place et s'écrie:

--Un aveugle même, avec la main, reconnaîtrait ta marque, étranger, car

elle est éloignée de beaucoup de celles des Phéaciens; aucun d'eux ne

pourra la dépasser.

Elle dit, et Ulysse se réjouit de trouver dans l'assemblée un compagnon

bienveillant. Avec plus d'assurance il dit alors:

--Jeunes gens, atteignez maintenant ce but, et alors je lancerai un

autre disque plus loin encore. Que le plus courageux d'entre vous

s'essaye avec moi au pugilat, ou à la lutte ou à la course; de tous

les Phéaciens, je n'excepte que Laodamas mon hôte, car, qui voudrait

combattre l'homme qui l'accueille en ami? Je sais manier l'arc poli et,

seul, Philoctète l'emportait sur moi quand, sous les murs de Troie,

nous lancions nos flèches; et je jette le javelot aussi loin qu'un

autre envoie sa flèche. A la course seulement un Phéacien me devancera

peut-être, car domptés par la mer cruelle, mes membres sont affaiblis.

L'Odyssée(#52927) · 第 3 / 14 段