Télémaque lui dit avec assurance:

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_Collections Edouard Guillaume_

"PAPYRUS"

HOMÈRE

L'Odyssée

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE L. BOREL

21, Quai Malaquais, 21

1897

[Illustration: "PAPYRUS"]

[Illustration]

"_Collection Papyrus_"

L'Évolution des Lettres

et des Arts

L'Odyssée

[Illustration]

_Collections Edouard Guillaume_

"PAPYRUS"

HOMÈRE

L'Odyssée

_Illustrations de A. Calbet_

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE L. BOREL

21, Quai Malaquais, 21

1897

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

_25 exemplaires sur papiers de Chine et du Japon_

Tous ces exemplaires sont numérotés et parafés par l'Éditeur

L'Odyssée

[Illustration]

Chant Premier

ITHAQUE

[Illustration]

[Illustration]

Muse, dis-nous les maux nombreux, les longues souffrances du divin

Ulysse au retour de Troie la ville sacrée, dis-nous ses luttes pour sa

vie et celle de ses compagnons,--les insensés!--auxquels furent ravi le

jour du retour, pour avoir immolé les génisses saintes du Soleil.

Fille de Zeus, redis-nous sa détresse, alors que tous les autres chefs

grecs, ayant évité la mort glacée, retrouvaient leurs foyers riants,

celui-là seul était retenu dans l'île enchanteresse de Calypso, belle

entre les déesses; elle le désirait pour époux, brûlant d'amour pour

lui.

Les Dieux avaient pitié de lui, Neptune seul n'apaisait pas son

courroux, et pendant les festins que les Ethiopiens célébraient en son

honneur, les dieux, profitant de son absence, se rassemblèrent dans le

palais de Zeus qui leur dit, en pensant au bel Egisthe, tué par Oreste:

--Dieux grands! les mortels nous accusent des maux qui leur adviennent.

Voyez, Égisthe, bravant le destin, s'est uni à l'épouse du fils

d'Atrée; il a tué celui-ci à son retour, malgré les avis de Mercure et

sans craindre, d'Oreste, la juste vengeance.

Minerve aux yeux bleus répondit:

--Égisthe a expié son crime, périsse ainsi celui qui voudrait

l'imiter, mais je pense au sage Ulysse et mon cœur se déchire, en le

voyant retenu dans la demeure de la perfide Calypso. Les caresses de la

fille d'Atlas ne peuvent lui faire oublier la douce patrie.--O Zeus, ne

te souviens-tu donc plus des nombreux sacrifices qu'il t'offrait sous

la vaste Troie?

Celui qui assemble les nuées dit:

--Enfant, je me souviens, mais Neptune ne peut oublier que le rusé

Ulysse a ravi la vue au Cyclope Polyphème, son fils divin qu'enfanta

Thoosa, fille de Phorcys. Cependant il renoncera à sa colère, ne

pouvant lutter seul contre notre volonté.

Minerve répondit alors:

--Si tel est ton désir, père des dieux, envoie Mercure ordonner à la

Nymphe aux belles tresses de laisser Ulysse quitter son rivage. Moi

j'irai à Ithaque exciter Télémaque à chasser du palais de son père les

prétendants arrogants, et à partir pour Sparte et Pylos la sablonneuse,

retrouver les traces de son père chéri.

Elle dit et attachant ses belles sandales d'or et d'ambroisie, elle

partit sur le souffle des vents et s'arrêta devant la porte du palais

d'Ulysse, prenant la figure de Mentès, chef des Taphiens. Là, sont les

fiers prétendants réjouissant leur cœur; les serviteurs empressés

versent le vin dans les cratères et découpent des viandes en abondance.

Au milieu d'eux, Télémaque, songeur, aperçoit la déesse, et venant la

prendre par la main, il lui dit:

--Salut, ô étranger aimé de nous; repose-toi, mange et bois et dis-nous

tes désirs?

Et lui prenant des mains sa lance il la dépose auprès de celles de son

père; puis il fait asseoir Minerve sur un siège artistement travaillé,

loin du bruit, voulant la questionner sur l'absence de son père. Un

serviteur apporte des viandes et met près d'eux des coupes d'or; un

héraut leur verse du vin.

Alors entrèrent les prétendants superbes; les hérauts leur versèrent

l'eau sur les mains; des servantes servirent le pain et des serviteurs

remplirent les cratères.--La faim et la soif apaisées, un héraut

mit une lyre aux mains de Phémios et tandis qu'il préludait, par

contrainte, devant les prétendants, Télémaque dit bas à Minerve:

--Cher hôte, vois ce qui occupe ces hommes: la lyre et le chant. Ils

n'ont d'autres soucis que de dévorer impunément le bien d'un homme dont

les os blanchis gisent sur terre ou roulent au sein de l'onde amère.

Certes, s'il apparaissait, tous se déroberaient par une course rapide.

Hélas! Ulysse a péri et le jour du retour ne luira plus pour lui. Mais

dis-moi, ami, qui es-tu? Dis-moi le nom de ton peuple, de ta ville,

de tes parents? Où est ton vaisseau, où sont tes matelots? Parle avec

franchise, es-tu un hôte de mon père?

La déesse à l'iris bleu lui dit ces paroles:

--Je suis Mentès, fils d'Anchialos roi des Taphiens habiles à la rame.

Je vais à Témésé chercher du cuivre, j'y mène du bronze étincelant.

Mon navire est dans le port Rheithron au pied du vert Néïon.--Depuis

longtemps l'hospitalité nous unit, ton père et moi; interroge le sage

Laërte. Ce vieillard, dit-on, vit retiré au milieu des vignes dans son

fertile enclos. Je croyais ton père de retour; les dieux sans doute

ne l'ont pas voulu, mais il n'est pas mort et je te prédis son retour

prochain, car je connais son esprit fertile en expédients. Mais toi,

réponds à ton tour, es-tu le fils d'Ulysse, tu lui ressembles et tu as

ses beaux yeux? Nos relations étaient fréquentes avant son départ pour

Troie sur ses vaisseaux creux, mais depuis lors je ne l'ai pas revu.

Télémaque prudemment lui dit:

--Ma mère dit que je suis le fils d'Ulysse. Ah! que ne suis-je plutôt

le fils d'un homme heureux.

La déesse Athéné lui répondit:

--Les dieux protègeront la postérité d'Ulysse et de Pénélope; mais

réponds sincèrement, pourquoi ce repas? qui sont ces convives dont

l'insolence passe la mesure?

Télémaque tristement dit:

--Cette maison était jadis opulente et magnifique, alors que le héros

était au milieu des siens; je ne m'affligerais point autant s'il

avait péri sous les murs de Troie; les Grecs lui eussent alors élevé

un tombeau et j'aurais hérité de sa gloire. Mais il a disparu, ne me

laissant que douleurs et gémissements à la pensée de ses malheurs et

des miens. Aujourd'hui les princes qui règnent sur Dalichion, sur Samé,

sur Zacynthe verdissante, et ceux qui commandent dans la pierreuse

Ithaque, tous recherchent ma mère vénérée et gaspillent mon bien.

Pénélope ne peut se résigner à un hymen odieux et ma vie même est

menacée.

Pallas Athéné, courroucée, répondit:

--Dieux grands! combien dois-tu regretter qu'Ulysse n'apparaisse

au seuil de ce palais, armé comme je le vis pour la première fois,

revenant d'Ephyre, d'auprès d'Illos, fils de Merméros.--Il était allé

sur ses rapides vaisseaux, chercher le poison mortel pour tremper

l'airain de ses flèches; mais Illos craignant les dieux refusa. Ce

fut mon père qui le lui donna. Si donc, tel que je le vis alors il

apparaissait, ces prétendants rapaces auraient courte existence

et tristes noces! mais des dieux seuls dépendent son retour et sa

vengeance! Maintenant écoute mes paroles: Demain convoque les héros

grecs, invite-les à retourner chez eux; que ta mère retourne dans le

palais de son père, et, si son cœur la pousse à l'hymen, que ses

parents lui préparent une dot nouvelle digne d'une fille chérie. Pour

toi, pars sur un vaisseau rapide, va à la recherche de ton père.--A

Pylos, interroge Nestor et à Sparte le blond Ménélas. Assure-toi

qu'Ulysse est toujours vivant et attends encore un an son retour.

Si au contraire il est mort, retourne dans ta patrie célébrer des

funérailles magnifiques, puis donne un époux à ta mère. Ceci accompli,

cherche par ruse et par force à te débarrasser des prétendants. Songe

au divin Oreste, tuant l'artificieux Égisthe, l'époux de sa mère,

l'assassin de son père.--Je te vois beau et grand, montre du cœur

comme lui. Pour moi, je rejoins mon noir vaisseau, mes compagnons

s'impatientent. Toi, songe à mes paroles.

Télémaque dit:

--Étranger, tes paroles bienveillantes sont celles d'un père à son

fils, je suivrai tes conseils. Mais rien ne presse, prends un bain,

réjouis ton cœur, et tu retourneras à ton vaisseau emportant le don

magnifique que l'hôte offre à son hôte.

Minerve aux yeux étincelants dit alors:

--Ne me retiens pas, car je dois partir. Le présent que ton cœur

m'offre, tu me le donneras à mon retour, et si beau qu'il soit, le mien

l'égalera.

Elle dit et disparut, ayant mis au cœur de Télémaque le courage et

l'audace, car il avait reconnu la déesse.

Télémaque, semblable à un dieu, rejoignit les prétendants; en ce moment

l'aède illustre chantait le retour funeste des Achéens au sortir de

Troie; tous l'écoutaient en silence. La prudente Pénélope entendait

ce chant divin et son cœur se fondait de douleur; elle descendit le

bel escalier de marbre, et du seuil de la salle, deux suivantes à ses

côtés, la fille d'Icarios, tout en larmes sous son voile brillant, dit

à l'aède divin:

--Phémios, tu connais d'autres récits enchanteurs, cesse donc ce chant

lamentable qui toujours navre mon cœur et me rappelle le héros chéri,

ravi à ma tendresse.

Télémaque prenant la parole dit:

--Ma mère, pourquoi ce reproche à l'aède charmeur, Zeus seul est

coupable, car il fait à chacun sa part. Ulysse n'est pas le seul à qui

le jour du retour ait été ravi devant Troie. Reprends la toile et le

fuseau et ordonne à tes suivantes d'accomplir leur tâche. Parler est le

partage des hommes; c'est le mien, je suis seul maître ici.

Pénélope, l'esprit pénétré de ces paroles remonta dans son appartement,

pleurer Ulysse jusqu'à l'heure où Minerve lui versa le doux sommeil qui

fait oublier.

Cependant les prétendants orgueilleux remplissaient de leur tumulte le

sombre palais; tous brûlaient d'amour pour la chaste épouse d'Ulysse,

et souhaitaient partager sa couche divine. Le sage Télémaque, outré de

leur audace, leur dit ces paroles rapides:

--Prétendants de ma mère, hommes à l'insolence superbe, réjouissez-vous

et faites bonne chère, écoutez l'aède à la voix incomparable, mais

cessez vos clameurs, car je vous le déclare sans détours, ma volonté

est que demain vous sortiez de ce palais; allez manger vos biens en

festins dans vos propres demeures.

Il dit et tous s'étonnaient de ces paroles audacieuses. Antinoos, fils

d'Euphithès lui répondit:

--Pourquoi ce langage menaçant, te crois-tu déjà roi d'Ithaque par ta

naissance et par la volonté du fils de Saturne?

Télémaque, sagement répliqua:

--Antinoos, ne trouve pas mauvais que j'ai l'ambition de devenir roi

d'Ithaque si telle est la volonté de Zeus--mon désir aujourd'hui est de

gouverner ma maison et les biens d'Ulysse mon père.

Eurymaque, fils de Polybe, dit alors:

--Les dieux seuls connaissent celui qui régnera sur Ithaque, pour toi,

gouverne tes biens, personne ne songe à te dépouiller. Mais dis-moi,

quel est cet étranger, que voulait-il? T'apportait-il des nouvelles de

ton père? Et pourquoi est-il parti sans se faire connaître?

Le prudent Télémaque répondit:

--Eurymaque, je n'espère plus le jour du retour de mon père; quant à

cet étranger, il dit être Mentès, fils d'Anchialos, il règne sur les

Taphiens habiles à la rame.

Ainsi parla Télémaque, mais dans son cœur, il avait reconnu la déesse.

Le soir noir survint, interrompant la musique et la danse; chacun

se retira, et Télémaque, l'esprit agité, gagna sa haute demeure

précédé par la vertueuse Euryclée, portant deux flambeaux allumés.

Euryclée fille d'Ops et petite-fille de Pisénor, était une enfant

quand Laërte l'échangea contre vingt bœufs, et il l'honorait dans

son palais à l'égal de sa chaste épouse; mais elle ne partagea point

sa couche, Laërte craignant la colère de la reine.--Ce fut elle qui

éleva Télémaque; il l'aimait plus que les autres servantes. Euryclée,

ayant arrangé avec soin la tunique moelleuse, la suspendit près du lit

sculpté et sortit de l'appartement; elle tira la porte par l'anneau

d'argent et fit glisser le verrou, laissant Télémaque méditer au voyage

que Minerve lui conseillait.

[Illustration]

Chant II

TÉLÉMAQUE

[Illustration]

[Illustration]

Quand parut l'Aurore aux doigts de rose, Télémaque s'élança de sa

couche, se vêtit et suspendit à son épaule un glaive aigu. Puis il

donna l'ordre aux hérauts d'assembler les Grecs chevelus. Il se rendit

alors à l'assemblée. Ses deux chiens aux pieds rapides suivaient ses

pas. En le voyant s'avancer, le peuple fut saisi d'admiration, car une

grâce divine était sur sa personne. Il s'assit sur le siège royal et

les vieillards l'entourèrent respectueusement. Un héros courbé par les

hivers, Egyptios, parla le premier; il avait quatre fils: le belliqueux

Antiphus qui suivit Ulysse à Troie riche en coursiers et qui trouva

la mort funeste dans l'antre du Cyclope cruel; Eurynomus, prétendant

de Pénélope et deux autres qui cultivaient les champs paternels. Le

vieillard pleurant son fils Antiphus dit:

--Habitants d'Ithaque, depuis le jour où le divin Ulysse partit

sur ses vaisseaux creux, c'est la première fois que les hérauts

nous réunissent. A-t-on des nouvelles de l'armée?... Pourquoi cette

assemblée?... Qui nous a convoqué?...

Télémaque se levant, prit le sceptre des mains du héraut Pisénor et dit

à Egyptios:

--O vieillard! c'est moi qui ai convoqué le peuple pour lui dire ceci:

Un grand malheur m'accable, j'ai perdu mon père chéri qui régnait

sur vous si paternellement, et profitant de ma faiblesse, des hommes

puissants recherchent ma mère contre son gré; n'osant la demander à son

père Icarios, ils viennent tous les jours dans notre maison, égorger

nos troupeaux et boire nos vins généreux; n'est-il point d'homme

semblable à Ulysse qui puisse écarter ce fléau de ma demeure? Je vous

adjure au nom de Zeus, faites cesser ces choses et laissez-moi à ma

douleur profonde.

Il dit et jeta son sceptre en versant des larmes amères. Tous furent

saisis de compassion; seul, le prétendant Antinoos prit la parole:

--Télémaque, discoureur altier, pourquoi ce langage, veux-tu nous

outrager? Tu n'ignores pas cependant que ta mère seule est coupable,

par ses ruses, car voilà trois ans, bientôt quatre, qu'elle nous berce

de promesses. Voici le dernier stratagème imaginé par son esprit.

Elle tissait sur son plus grand métier une toile sans fin. «Jeunes

prétendants, nous disait-elle alors, puisque le divin Ulysse est

mort, laissez-moi terminer ce voile funèbre destiné au héros Laërte

dès que la Parque l'aura couché dans le tombeau. Les femmes grecques

s'indigneraient si je laissais sans linceul cet homme de bien.» Nous

l'écoutions et elle ourdissait pendant le jour ce voile funéraire

qu'elle défaisait à la clarté des flambeaux. Durant trois années elle

dissimula, mais une de ses suivantes, la quatrième année, nous avertit

et nous surprîmes la rusée Pénélope défaisant le voile superbe. Renvoie

donc ta mère et qu'elle désigne celui d'entre nous qu'elle agréera;

mais n'espère point avant cela nous voir reprendre le chemin de nos

palais.

Télémaque lui répondit:

--Antinoos, ce n'est pas à moi de chasser de sa maison celle qui m'a

enfanté; quant à vous, s'il vous semble juste de mettre au pillage ma

demeure, j'en appellerai à Zeus dont la vengeance sera terrible.

Il dit et Zeus fit partir de la nue à son intention, deux aigles qui

volèrent au-dessus de l'assemblée bruyante; à cette vue, les Grecs

furent saisis d'étonnement. Halitherse, fils de Mastor, vieillard qui

excellait à expliquer les présages dit:

--Ithaciens, et vous surtout, prétendants, un grand malheur vous

menace. Ulysse est peut-être déjà près d'ici, préparant votre mort.

Quand il partit pour Ilion, ne lui avais-je pas prédit qu'il reviendrait

seul dans sa patrie après vingt années d'absence? Ces choses

s'accomplissent aujourd'hui.

Eurymaque, fils de Polybe, lui dit alors:

--Vieillard stupide, reste chez toi à prédire l'avenir à tes enfants

et contempler le vol des oiseaux. Ulysse est bien mort; plût aux dieux

que tu eusses péri avec lui; tu n'exciterais pas ainsi Télémaque dans

l'espoir d'une récompense. Voici ce que je propose à Télémaque: Qu'il

ordonne à sa mère de retourner chez Icarios et de choisir un époux,

car aucun de nous ne renonce à sa main. Nous ne craignons personne, ni

Télémaque grand parleur, ni toi, vieillard insensé, et nous consumerons

sans remords les richesses d'Ulysse tant que la rusée Pénélope

différera son mariage.

Télémaque lui répondit:

--Eurymaque et vous nobles prétendants, les dieux et les Grecs savent

désormais ce qui en est. Donnez-moi un vaisseau rapide et vingt

compagnons, j'irai à Sparte et à Pylos m'informer de mon père; s'il est

vivant, j'attendrai un an encore; s'il est mort, je reviendrai pour

lui élever un tombeau et faire des funérailles dignes de lui, puis je

donnerai un époux à ma mère.

Alors Mentor, le fidèle intendant de la maison d'Ulysse, se leva, et

prononça ces paroles:

--Ecoutez, Ithaciens! Puisque personne parmi vous ne se souvient du

divin Ulysse et de sa douceur paternelle, ne craignez-vous pas de

mériter un roi cruel et injuste, pour demeurer tous ainsi lâches et

sans voix, devant les exigences de ces quelques prétendants audacieux?

Léocrite, fils d'Evénor lui répondit:

--Mentor, ton esprit insolent se trouble; tu crois exciter le peuple

contre nous, mais Ulysse lui-même ne parviendrait pas à nous chasser

de son palais. Pour vous, Ithaciens, séparez-vous; retournez à vos

travaux, Mentor et Halitherse prépareront à loisir le départ de

Télémaque.

Il dit. Les Grecs se dispersèrent et les prétendants retournèrent au

palais du divin Ulysse.

Télémaque alors se dirigea vers le rivage pour invoquer Minerve aux

yeux bleus. Après avoir purifié ses mains dans l'onde salée, il lui fit

cette prière:

--Ecoute-moi, ô déesse. Hier, tu m'ordonnas de partir à la recherche

de mon père, mais vois, aujourd'hui les prétendants insolents

s'opposent à mon départ.

Alors Minerve, sous la figure de Mentor, s'approcha et lui adressa ces

paroles rapides:

--Télémaque, méprise les manœuvres de ces prétendants imprudents qui

ne voient pas la Parque noire déjà près d'eux. Ton départ ne sera pas

différé; je t'accompagnerai moi-même sur un vaisseau rapide. Va dans

ton palais, prépare les provisions; mets le vin dans des amphores et la

farine dans des outres épaisses. Je réunirai des compagnons fidèles et

nous lancerons un vaisseau creux sur la mer profonde.

Ainsi parla Minerve, et Télémaque retourna au palais le cœur agité.

Là, les fiers prétendants dépouillaient des chèvres et flambaient des

porcs. Antinoos, riant, vint à Télémaque, lui prit la main et dit:

--Harangueur altier, oublie ta colère et viens avec nous manger et

boire en attendant ton départ pour la divine Pylos.

Mais Télémaque lui répondit:

--Antinoos, il ne m'est plus permis de me divertir avec vous; vous

avez dissipé mes biens, alors que j'étais enfant; aujourd'hui, je

m'instruis, ma volonté se développe, elle m'excite à partir, et puisque

les Grecs m'ont refusé un vaisseau et des rameurs, je partirai comme

simple passager.

Il dit et retira sa main. Dans le palais les prétendants préparaient

leur festin; tous riaient et tenaient des propos injurieux, l'un d'eux

parlait ainsi:

--Télémaque médite notre perte. Il ramènera des auxiliaires de Pylos

ou de Sparte. Peut-être aussi ira-t-il à Ephire chercher pour nous des

poisons mortels.

Un autre disait encore:

--Qui sait s'il ne périra pas lui-même comme Ulysse? Nous partagerions

alors ses biens.

Ils disaient ainsi, et Télémaque descendit dans le vaste cellier où

se trouvaient de l'or et de l'airain, de riches vêtements, de l'huile

parfumée. On y voyait aussi contre la muraille des tonneaux contenant

un vin vieux, doux breuvage sans mélange, digne des dieux. L'intendante

Euryclée veillait à la porte. Télémaque lui dit:

--Bonne Euryclée, puise pour moi dans les amphores le vin le plus doux

après celui que tu gardes pour le noble Ulysse. Remplis douze vases

et prépare aussi vingt mesures de farine d'orge dans des outres bien

fermées. Je vais à Sparte et à Pylos chercher des nouvelles de mon père

chéri. Toi seule connais mon projet; rassemble ces provisions, je les

prendrai ce soir quand ma mère reposera.

Mais la tendre Euryclée lui adressa en pleurant ces douces paroles:

--Cher enfant, quel dessein est entré dans ton esprit? Pourquoi

entreprendre ce voyage lointain, toi, si tendrement aimé? Reste au

milieu des tiens, ne t'expose pas à mille maux sur la mer mouvante.

Télémaque lui répondit:

--Rassure-toi, ce dessein m'a été inspiré par une déesse, mais ne le

découvre point à ma mère avant onze ou douze jours, à moins qu'elle ne

s'afflige de mon absence, ayant appris mon départ.

Euryclée alors jura par les dieux.

Cependant Minerve sous la figure de Télémaque parcourait la ville.

A Noémon, fils de Phronios, elle demandait un vaisseau rapide, et

rassemblait de robustes compagnons. Elle se rendit ensuite au palais

d'Ulysse et répandit le divin sommeil sur les yeux des prétendants;

tandis qu'ils buvaient, leurs coupes s'alourdirent dans leurs mains;

ils se hâtèrent donc de regagner leurs demeures. Puis Minerve, sous les

traits de Mentor dit au fils d'Ulysse:

--Allons, Télémaque, ne différons pas notre départ; tes compagnons aux

belles cnémides, n'attendent plus que ton arrivée.

Elle dit et marcha d'un pas rapide suivie de Télémaque. Ils trouvèrent

près du vaisseau les rameurs à la longue chevelure.

Télémaque leur adressa ces mots:

--Venez, amis, chercher les provisions toutes préparées dans le palais

de ma mère; elle ignore notre dessein, une suivante seule en est

instruite.

Les fidèles Achéens chargèrent dans le navire les provisions, délièrent

les amarres et s'assirent sur les bancs des rameurs. Télémaque, debout

à la poupe près de Minerve qui fit souffler le zéphire puissant,

excitait ses compagnons; il fit hisser les voiles blanches et le navire

glissa sur la vague bruyante. Puis ils dressèrent des cratères, les

emplirent jusqu'au bord de vin doux et firent aux dieux immortels les

libations sacrées.

[Illustration]

Chant III

PYLOS

[Illustration]

[Illustration]

Le soleil s'élevait déjà sur la plaine des eaux lorsque Minerve et

Télémaque arrivèrent à Pylos. Les habitants, assemblés sur le rivage,

offraient à Neptune neuf taureaux noirs. La déesse descendit du

vaisseau la première et, s'adressant au fils d'Ulysse, elle lui dit:

--Télémaque, ne sois point timide; n'oublie pas le but de ce voyage

qui est de rechercher ton père; parle à Nestor et supplie-le de te dire

la vérité.

Télémaque lui répondit:

--Je n'ose m'approcher, n'ayant point l'expérience des sages discours,

et je me sens bien jeune pour interroger un vieillard.

Minerve le rassura, lui disant:

--Télémaque, cherche dans ton esprit ce que tu dois dire, un dieu

t'inspirera.

Ils arrivèrent auprès des Pyliens. Nestor, avec ses fils et ses

compagnons, préparaient le festin: apercevant les étrangers, ils

vinrent à leur rencontre, les invitant à s'asseoir. Pisistrate, fils de

Nestor et son frère Thrasymède leur offrirent les viandes rôties et,

dans une coupe d'or, le vin ambré. Pisistrate dit alors à la fille de

Zeus ces paroles de bienvenue:

--Noble étranger, invoque le premier Neptune souverain, en l'honneur

duquel nous célébrons ce banquet; puis donne à ton jeune compagnon la

coupe de vin parfumé pour qu'il prie à son tour les Immortels.

Il dit et lui présente le vin généreux. Minerve, charmée de la sagesse

du héros, adresse les vœux suivants à Neptune.

--O Neptune, écoute ma prière: donne la gloire à Nestor et à ses fils;

accorde aux Pyliens la douce récompense de cette hécatombe magnifique,

et à Télémaque et à moi, de revenir dans notre patrie, ayant accompli

le dessein qui nous amène ici sur notre vaisseau noir.

Ayant ainsi prié, elle donna la coupe au fils chéri d'Ulysse, qui pria

à son tour. Dès qu'ils eurent mangé et bu, Nestor prit la parole:

--Etrangers, qui êtes-vous? D'où venez-vous, quel intérêt vous amène à

Pylos? Vous n'êtes certes pas des pirates errant sur les routes humides

et pillant l'innocente barque?

Télémaque lui dit avec assurance:

--O Nestor, fils de Nélée, grande gloire des Grecs, nous venons

d'Ithaque à la recherche de mon père, le divin Ulysse, qui, avec toi,

renversa la ville des Troyens. J'ignore s'il a péri; je t'en conjure

aujourd'hui, dis-moi la vérité. As-tu été témoin de sa triste fin ou

quelque mortel te l'a-t-il racontée?

Nestor, cavalier de Gérène, lui répondit:

--O ami, tu me rappelles les douleurs des indomptables Achéens, errant

sur les sombres mers, ou combattant la ville de Priam. Là sont tombés

les plus vaillants: Ajax, Achille, Patrocle et mon fils Antiloque,

si beau, si brave, si léger à la course et si ferme au combat. Que

de maux soufferts encore! Comment les raconter tous? Cinq ou six

années même n'y suffiraient pas, et fatigué, tu retournerais dans ta

patrie avant la fin de mon récit...--Pendant neuf ans, nous luttâmes

et nul n'osa jamais se comparer à Ulysse pour la prudence et la

ruse. En t'écoutant, je crois entendre parler ton père, avec lequel

nous n'avions qu'un cœur dans l'assemblée des Argiens...--Quand

la formidable Ilion fut renversée, nous nous en retournâmes sur

nos navires emportant nos richesses et nos prisonnières à la large

ceinture, mais Zeus nous dispersa pour nos injustices. Ménélas voulait,

sans tarder davantage, traverser les plaines humides, mais Agamemnon

refusa. Il resta avec la moitié de l'armée pour immoler de saintes

hécatombes et apaiser la déesse aux yeux bleus. Arrivés à Ténédos, nous

offrîmes les sacrifices divins; Zeus cependant ne nous accorda pas le

retour; il alluma parmi nous la funeste discorde. Les uns suivirent

le sage Ulysse: pour moi, je continuai ma route avec Tydée et ses

compagnons. Ménélas nous rejoignit à Lesbos; nous délibérions sur

notre route et les dieux nous envoyèrent un présage, nous ordonnant

de voguer vers l'Eubée pour échapper au péril, laissant à gauche,

Chio rocailleuse, la côte de Psyria et fuyant le ventueux Minias. Nos

navires rapides traversèrent les plaines poissonneuses et abordèrent

à Géreste. Le quatrième jour, Diomède atteignit Argos; moi, je me

dirigeai vers Pylos et j'ignore, mon cher enfant, quel fut le sort des

autres Achéens. J'ai ouï dire que depuis, les Myrmidons valeureux,

conduits par le fils d'Achille, ont revu l'heureux jour du retour; de

même Philoctète, fils de Péan, et Idoménée. Quant au fils d'Atrée, vous

savez sa fin déplorable, mais Egisthe a expié son crime; heureux le

héros qui laisse en mourant un fils vengeur. Toi aussi, mon ami, sois

vaillant, afin que nos descendants parlent de toi avec honneur.

Le sage Télémaque lui dit:

--Divin Nestor, Oreste a bien vengé son père et la postérité

l'honorera. Ah! si les dieux m'avaient donné la force de punir

l'insolence des prétendants qui m'outragent! Mais ils me l'ont refusée

et je dois souffrir aujourd'hui.

Le cavalier Nestor répondit:

--O ami, je connais tes malheurs et l'arrogance des prétendants qui

poursuivent ta mère, mais qui sait si le héros ne reviendra pas les

punir? Si Minerve te chérit comme elle chérissait Ulysse, ces audacieux

oublieront vite l'hymen.

Télémaque, tristement, lui dit:

--Ah! je n'ose espérer ce bonheur, même avec la volonté des dieux.

La déesse aux yeux bleus dit à son tour:

--Télémaque, quelle parole a franchi la barrière de tes dents? Un dieu,

s'il le veut, sauve un mortel, même de loin; cependant les dieux mêmes

ne peuvent écarter de lui la mort, commune à tous, quand il est désigné

par le destin funeste.

Télémaque lui répondit:

--Mentor, je voudrais maintenant interroger le fils de Nélée sur un

autre sujet.--Dis-moi, Nestor, comment est mort Agamemnon? Ménélas

n'était donc pas dans Argos, quand Egisthe tua ce héros plus vaillant

que lui?

--Mon enfant, lui dit Nestor, voici la vérité: Pendant que sous les

murs d'Ilion, nous accomplissions de nombreux travaux, Egisthe,

paisible dans Argos, charmait par ses paroles l'épouse d'Agamemnon.

La divine Clytemnestre, à la vérité, recula longtemps devant le crime

honteux, car près d'elle veillait l'aède charmeur désigné par le

fils d'Atrée pour protéger l'épouse. Mais quand l'heure du destin la

dompta, l'infidèle suivit le séducteur après qu'il eut fait périr

l'aède divin. Ménélas et moi revenions alors des rives de Troie, quand

Phébus, près de Sunion sacrée, frappa de ses douces flèches le fils

d'Onétor, Phrontis, pilote habile au gouvernail. Ménélas, retenu par

les funérailles de son compagnon, atteignit ensuite la haute Malée, et

Zeus, déchaînant les vents rapides, dispersa ses vaisseaux, jetant

les uns vers la Crète habitée par les Cydons, près de la roche polie

par les vagues, à l'extrémité de Gortyne, où le Notos pousse le flot

sombre. Là, se brisèrent les vaisseaux, d'où les hommes n'échappèrent

qu'avec peine; les autres furent portés vers l'Egypte. Pendant ce

temps, Egisthe tuait le fils d'Atrée, soumettait le peuple et régnait

sur la riche Mycènes. La huitième année, Oreste, revenant d'Athènes,

immolait le meurtrier de son père, le jour même du retour de Ménélas,

brave au cri de guerre. Mais toi, ami, ne t'éloigne pas longtemps de ta

demeure, pars maintenant pour Lacédémone, où te conduira l'un de mes

fils, et là, supplie le blond Ménélas de te dire tout ce qu'il sait du

divin Ulysse.

Il dit. Le soleil se coucha; Minerve alors prononça ces paroles ailées:

--O vieillard, tes discours sont d'un sage, mais voici le jour qui

disparaît; retirons-nous après avoir offert encore à Neptune les

libations sacrées.

Les hérauts remplirent les cratères et jetèrent dans le feu les langues

des victimes; Minerve et Télémaque voulurent retourner dans le vaisseau

creux, mais Nestor les retenant, leur dit:

--J'ai des tapis nombreux dans ma maison, Zeus ne permettrait pas que

le fils chéri d'Ulysse couche sur les planches d'un vaisseau tandis que

dans mon palais je peux recevoir dignement mes hôtes.

Minerve lui répondit:

--Cher vieillard, Télémaque t'obéira, il te suivra dans ton palais

hospitalier; demain, tu lui donneras un char et des chevaux agiles

conduits par un de tes fils, et il partira pour Lacédémone. Pour moi

je retourne au vaisseau noir, et dès l'aurore j'irai chez les Caucons

magnanimes réclamer une dette qui n'est ni nouvelle certes, ni petite.

Ayant ainsi parlé, Minerve disparut semblable à une orfraie; la

stupéfaction saisit tous les assistants, et le vieillard, étonné,

prenant la main de Télémaque, lui dit:

--Ami, puisqu'un dieu te guide, tu ne seras ni lâche ni faible,

j'ai reconnu l'auguste Tritogénie qui honorait ton père.--O déesse,

sois-nous propice, à moi, à mes fils et à ma respectable épouse. Je te

sacrifierai une génisse d'un an, encore indomptée, et dont les cornes

seront entourées d'or.

Pallas entendit sa prière. Puis Nestor, précédant ses fils vers sa

belle demeure, versa des libations à Minerve; quand ils eurent bu selon

leur désir un vin doux, enfermé depuis onze années dans une urne bien

close, ils se retirèrent pour se livrer au sommeil.

Quand parut l'Aurore aux doigts de rose, Nestor, abandonnant sa couche,

sortit de son palais et s'assit sur les marbres polis et blancs devant

les portiques élevés. Là s'asseyait jadis Nélée, aujourd'hui dompté

par le destin et descendu chez Pluton. Nestor, le sceptre à la main

réunit ses fils, Echéphron, Stratios, Persée, Arétos et Thrasymède;

Pisistrate vint également avec Télémaque; tous s'assirent auprès de

Nestor qui prit la parole:

--Chers enfants, je veux me rendre Minerve propice, allez dans la

plaine chercher une génisse; qu'un autre aille au vaisseau de Télémaque

pour en ramener tous ses compagnons, n'en laissant que deux pour la

garde, puis, ordonnez à l'orfèvre Laercès, de venir pour entourer d'or

les cornes de la génisse, et, aux serviteurs de ce palais, de préparer

un festin.

Il dit et tous s'empressèrent. Nestor donna l'or pour la parure qui

réjouit les yeux de la déesse, Arétos apporta l'eau dans un vase orné

de fleurs; il portait en outre une corbeille d'orge sacrée. Thrasymède,

debout, la hache tranchante dans sa main, se tenait prêt à frapper la

génisse. Persée apporta la coupe profonde, et Nestor, conducteur de

coursiers, offrit à Minerve les prémices, jetant dans le feu le poil de

la tête de la victime.

L'orge sacré répandu, et les prières terminées, Thrasymède frappa la

génisse; alors les filles, les brus et la vénérable épouse de Nestor,

Eurydice, l'aînée des filles de Clyménos, prièrent à haute voix.

La génisse fut égorgée par Pisistrate, et quand le sang noir eut cessé

de couler, les jeunes gens tenant les broches à cinq pointes firent

rôtir les chairs qu'ils arrosèrent de vin doux.

Cependant la plus jeune des filles de Nestor, la belle Polycaste,

conduisit Télémaque au bain; elle l'oignit, puis le couvrit d'une

tunique magnifique, et, beau comme un immortel, il vint s'asseoir à la

table du festin. Lorsque tous eurent chassé la faim et la soif, Nestor

leur dit:

--Mes enfants allez préparer le char et les coursiers à la belle

crinière, afin que Télémaque continue sa route.

Il dit et ses fils exécutèrent ses ordres, Télémaque monta sur le char

magnifique, Pisistrate prit les rênes et fouetta les coursiers; ceux-ci

pleins d'ardeur volèrent rapides, s'éloignant de Pylos.

Ils arrivèrent à Phèrès à la tombée du jour. Dioclès, fils

d'Orsilochos, qu'Alphée avait engendré, leur offrit l'hospitalité.

Quand parut la fille du matin, l'Aurore aux doigts de rose, ils

remontèrent sur le char orné et bientôt ils arrivèrent au terme de leur

voyage.

[Illustration]

Chant IV

LACÉDÉMONE

[Illustration]

[Illustration]

Arrivés dans la profonde vallée de Lacédémone, Télémaque et Pisistrate

se dirigèrent vers le palais de Ménélas. Ils le trouvèrent célébrant

les noces de son fils et de sa noble fille que jadis, à Troie, il avait

promise au fils du vaillant Achille. Il l'envoyait avec des chevaux

et des chars dans la ville fameuse des Myrmidons où régnait son époux.

A son fils Mégapenthès, il donnait la fille du Spartiate Alector;

Mégapenthès était issu d'une esclave, car Hélène n'avait mis au jour

qu'une fille, Hermione aux cheveux d'or.

Ménélas et ses amis se livraient à la joie des festins; un aède divin

chantait. Aux accords de sa lyre deux danseurs tournaient au milieu de

l'assemblée.

Télémaque et le fils de Nestor arrêtèrent leurs coursiers aux portes

du palais. Le puissant Etéonée, serviteur diligent, les aperçut; il

traversa la demeure pour en annoncer la nouvelle à Ménélas, auquel il

adressa ces paroles ailées:

--Fils de Zeus, voici deux étrangers semblables aux dieux; dois-je

dételer leurs coursiers agiles ou les laisser chercher ailleurs

l'hospitalité?

Ménélas, courroucé, lui dit:

--Autrefois, fils de Boéthès, tu étais moins sot; ne te souviens-tu

donc plus de l'accueil généreux d'hospitaliers étrangers en nos jours

d'infortune? Va, dételle les chevaux, et que ces étrangers prennent

part au festin.

Etéonée, et d'autres serviteurs empressés, débarrassèrent du joug

les coursiers mouillés de sueur qu'ils attachèrent aux râteliers,

et introduisirent les hôtes dans la somptueuse demeure, que ceux-ci

contemplaient avec admiration. Quand leurs yeux furent rassasiés

de ce spectacle, ils se plongèrent dans des baignoires polies; des

jeunes femmes les frottèrent d'essence, les couvrirent de tuniques et

de manteaux superbes, puis ils prirent place auprès du fils d'Atrée.

L'intendante apporta du pain, l'écuyer tranchant, des viandes rôties et

plaça près d'eux des coupes d'or. Le blond Ménélas, les prenant par la

main leur dit:

--Mangez et buvez, réjouissez-vous; nous vous demanderons plus tard le

nom de vos pères, illustres rois sans doute.

Puis il plaça devant eux le dos rôti d'un bœuf gras. Quand ils eurent

apaisé leur faim et leur soif, Télémaque se penchant vers Pisistrate,

lui dit tout bas:

--Ami cher à mon cœur, admire dans ce palais magnifique la profusion

d'airain, d'or, d'argent, d'ivoire!... Tel, assurément, est le palais

de Zeus.

Ménélas, l'entendant, leur adressa ces paroles ailées:

--Chers enfants, nul ne peut égaler Zeus en richesses; celles que

vous admirez sont le fruit de mes longues courses et de nombreuses

souffrances. Je les ai ramenées sur mes vaisseaux après avoir erré

huit ans à Cypre et en Phénicie, en Egypte et en Ethiopie, à Sidon et

chez les Erembes, et en Libye où les agneaux naissent avec des cornes,

et où ni maîtres, ni pasteurs ne manquent de fromage, de viande et du

lait doux des brebis. Tandis que j'errais, amassant des richesses, un

homme aidé d'une épouse perfide, tua traîtreusement mon frère; aussi,

sur ces biens, je règne sans joie. Vos pères connaissent déjà ces

aventures. Souvent, assis dans mon palais, je pleure sur ces guerriers

morts devant la vaste Troie et je repais mon âme de douleur; mais

souvent aussi, je sèche mes larmes, car la tristesse glace les sens.

Cependant, de tous mes regrets, le plus cruel est le souvenir d'Ulysse

et de ses nombreuses souffrances, et nous ignorons encore s'il vit ou

s'il est mort. Le vieux Laërte le pleure sans doute avec la prudente

Pénélope et Télémaque, laissé si jeune dans son palais.

Il dit, et à ses paroles, Télémaque versant des larmes, se voila

le visage de son manteau de pourpre. A ce moment, Hélène semblable

à Diane sortait de son appartement; Adresté lui avança un siège

magnifique; Alcippé lui apporta un tapis moelleux, et Phylo, une

corbeille d'argent, don d'Alcandre, épouse de Polybe, habitant Thèbes

l'Egyptienne. Polybe avait donné à Ménélas deux baignoires d'argent,

deux trépieds et dix talents d'or. Son épouse avait offert à Hélène

une quenouille d'or et une corbeille d'argent rehaussé d'or, sur

laquelle Phylo posa la quenouille entourée de laine violette. Hélène

s'assit, puis elle interrogea son époux en ces termes:

--Divin fils de Zeus, quels sont ces hôtes arrivés dans notre demeure?

A la vérité, je n'ai jamais vu chez un homme autant de ressemblance

que celui-ci en a avec Télémaque, qu'Ulysse laissa si jeune dans son

palais, lorsque les Achéens, à cause de moi vinrent à Troie porter la

guerre terrible.

Le blond Ménélas répondit:

--C'est aussi ma pensée, femme, ce sont bien là les yeux, la tête

et les cheveux d'Ulysse, et, à l'instant, me souvenant du héros, je

racontais ses maux endurés pour moi, et celui-ci versait des larmes

amères, couvrant ses yeux de son manteau.

Pisistrate, prenant la parole, dit:

--Divin fils d'Atrée, chef des peuples, celui-ci, comme tu le dis, est

bien le fils d'Ulysse, mais sa modestie l'empêche de te parler, à toi,

dont la voix nous charme comme celle d'un dieu. Nestor de Gérène m'a

choisi pour être son compagnon, il désirait te voir, obtenir de toi des

conseils ou des secours, et te parler de son père absent, car il ne

trouve personne parmi son peuple pour écarter de lui le malheur.

Ménélas lui répondit:

--Dieux grands, voici donc dans ma demeure le fils d'un homme qui m'est

si cher et que je m'étais promis d'honorer à son retour plus que tous

les autres Argiens. Je voulais lui donner dans l'Argolide une ville et

lui construire un palais. Rien ne nous eût alors séparés avant la mort

aux ombres noires, mais un dieu nous a privés de ce bonheur.

Il dit et tous pleuraient; Pisistrate pensant à son frère Antiloque

prononça ces paroles ailées:

--Divin Ménélas, Nestor souvent nous a parlé de ta sagesse; écoute-moi,

pourquoi nous affliger pendant le repas; demain à la matinale Aurore,

nous pleurerons les guerriers fauchés par le Destin. Mon frère aussi

a péri; tu l'as connu: Antiloque, rapide à la course et supérieur au

combat?

Le blond Ménélas lui répondit:

--O ami, tes paroles sont d'un sage; laissons donc là les pleurs

et continuons notre repas; demain Télémaque et moi, nous parlerons

ensemble.

Il dit, et Asphalion, serviteur fidèle, leur versa l'eau sur les mains,

puis ils continuèrent le festin.

Hélène alors, jeta dans le cratère où les convives puisaient le vin,

un breuvage qui fait oublier la tristesse, et que lui avait donné

Polydamne, épouse de Thon, l'Egyptien. Et s'adressant à son époux, elle

lui dit:

--Fils d'Atrée et vous, nobles héros, mangez et buvez; je vais vous

raconter maintenant des choses qui vous charmeront. Je vais vous dire

ce que le courageux Ulysse osa faire chez les Troyens:--S'étant

meurtri de coups et revêtu de vils haillons, il entra dans la ville

ennemie déguisé en mendiant; seule, je le reconnus malgré sa ruse et

je l'interrogeai. Il voulut m'échapper, mais lorsque j'eus lavé et

oint son corps et que je lui eus donné d'autres vêtements, je lui

jurai de ne point révéler son nom aux Troyens avant qu'il fût de

retour à ses vaisseaux rapides. Il me découvrit alors les desseins des

Grecs auxquels il rapporta de précieux renseignements. Mon cœur se

réjouissait, car déjà mon désir était de revoir ma maison; je pleurais

sur la faute que Vénus m'avait fait commettre, quand, me conduisant

à Troie, elle m'éloigna de ma fille et de mon époux qui ne le cède à

personne pour l'esprit et pour la beauté.

Ménélas dit alors:

--Femme, tu as parlé selon la convenance. J'ai vu bien des héros, mais

jamais encore je n'ai connu un mortel semblable à Ulysse. Voici ce que

ce guerrier courageux osa faire dans le cheval de bois où nous étions

cachés, apportant aux Troyens le carnage et la mort:--Tu t'approchais

du piège perfide, suivie de Deiphobe; trois fois tu en fis le tour;

tu en touchas les flancs et tu appelas par leur nom les premiers des

Danaéens, imitant la voix de leurs épouses. Le fils de Tydée, Ulysse

et moi entendîmes tes appels. Diomède et moi voulions nous élancer;

Ulysse nous retint, calmant notre impatience, et Anticus ayant voulu te

répondre, il lui tint la bouche fermée et sauva ainsi les Grecs.

Télémaque, ému à ces récits, s'écria:

--Ménélas, chef des peuples, tes paroles augmentent ma tristesse, car

les exploits d'Ulysse n'ont pu lui éviter la triste mort, malgré son

cœur de fer. A présent, fais-nous conduire à notre couche afin que

nous goûtions les douceurs du sommeil.

Alors Hélène l'Argienne leur fit dresser sous le portique des lits aux

belles couvertures de pourpre, et le fils d'Atrée se retira dans sa

demeure avec la divine Hélène au long voile.

Quand parut l'Aurore aux doigts de rose, Ménélas sortit de son

appartement; il vint auprès de Télémaque et lui dit ces mots:

--Dis-moi, Télémaque, quelle affaire t'amène dans la divine Lacédémone?

Télémaque lui répondit:

--Fils d'Atrée, je suis venu te demander des nouvelles de mon père. Je

te supplie de me raconter sa triste fin si tu en as été témoin; par

pitié ne me cache pas la vérité.

Ménélas gémissant, lui dit:

--A tes questions, à tes prières, je ne répondrai rien qui s'écarte de

la vérité; voici:

»Les dieux me retenaient encore dans Pharos près des bouches de

l'Egyptos. Pendant vingt jours, le vent favorable cessant de souffler,

toutes nos provisions s'étaient épuisées; une déesse prit pitié de moi,

Idothée, fille du puissant Protée, dont je touchai le cœur. Pendant

que mes compagnons, errant sur le rivage, cherchaient à calmer leur

faim dévorante, elle s'approcha de moi et me dit ces paroles:

»--Etranger, es-tu donc si dépourvu de sens et te complais-tu dans la

souffrance que tu ne trouves un terme à tes peines et à celles de tes

compagnons.

»Je lui répondis:

»--Déesse, je ne suis point ici par ma volonté; j'ai, sans doute,

offensé les Immortels; dis-moi, car les dieux savent tout, quel est

celui qui me ferme la route à travers la mer poissonneuse?

»La déesse me répliqua aussitôt:

»--Etranger, dans ces lieux vient souvent l'Immortel Protée, dieu

véridique et serviteur de Neptune. C'est lui qui m'a donné le jour.

Si tu pouvais le saisir par ruse, il t'enseignerait ta route et

t'apprendrait même les choses arrivées dans ta patrie depuis ton départ.

»Je lui répondis:

»--Comment ferai-je pour saisir ce divin vieillard, car un mortel ne

peut dompter un dieu.

Idothée me dit alors:

»--Vers le milieu du jour, le vieillard marin sort des flots et

vient se reposer dans un antre humide au milieu des phoques noirs

et ondulants de la belle Halosydné. Je t'y conduirai au lever de

l'aurore avec trois de tes compagnons choisis parmi les plus braves.

Le rusé vieillard viendra entouré de ses phoques, semblable au berger

conduisant ses brebis. Il les comptera, puis il se couchera et

s'endormira au milieu d'eux. A ce moment-là, saisissez-le et

maintenez-le avec vigueur, car pour vous échapper, il prendra la forme

de divers animaux, et deviendra même eau limpide et feu dévorant.

Alors, serrez-le davantage et lorsqu'enfin, il t'interrogera, cesse

toute violence, et demande-lui quel dieu te poursuit et quel est le

moyen de rentrer dans ta patrie.»

»Elle dit, et se laissa glisser dans la mer mouvante. Je revins

vers nos vaisseaux l'esprit agité et, le lendemain, j'emmenai trois

compagnons au cœur ferme.

»Idothée nous apporta alors du vaste sein de la mer quatre peaux de

phoques fraîchement écorchées, et creusant des lits dans le sable, elle

nous fit coucher et nous couvrit chacun d'une peau. L'embuscade était

pénible, car l'odeur affreuse des phoques nous mettait au supplice.

Pour nous soulager, la déesse approcha de nos narines l'ambroisie au

doux parfum. Toute la matinée nous attendîmes avec patience. Vers le

milieu du jour, le vieillard, suivi de ses phoques, sortit de la mer

et compta son troupeau. Son cœur ne soupçonna point la ruse et il se

coucha. Alors, poussant de grands cris, nous nous élançâmes sur lui.

Le vieillard n'oubliant pas son art trompeur, se fit d'abord lion à

la belle crinière, puis dragon, puis panthère et sanglier énorme. Il

devint ensuite eau rapide et arbre aux branches élevées. Mais nous le

tenions étroitement serré; l'artificieux vieillard se sentant vaincu et

m'interrogeant enfin, m'adressa ces paroles:

»--Fils d'Atrée, que désires-tu de moi?

»Je lui dis aussitôt:

»--Tu sais que depuis longtemps, retenu dans cette île, je ne puis

trouver un terme à mes peines et mon cœur se consume de douleur.

Dis-moi quel est celui des Immortels qui ferme ma route et me barre la

mer poissonneuse?

»Protée me dit alors:

»--Le destin ne veut pas que tu revoies ta patrie avant que, retourné

dans les eaux de l'Egyptos, tu n'aies offert de saintes hécatombes aux

Immortels, habitant le vaste ciel.

»Il dit et mon cœur se remplit de tristesse:

»--Vieillard, lui répondis-je, je ferai ainsi que les dieux

l'ordonnent, mais dis-moi si tous les Achéens sont heureusement rentrés

dans leurs foyers, ou si quelqu'un d'entre eux est mort prématurément

au retour de la guerre de Troie?

»Il me dit aussitôt:

»--Tu n'as nul besoin de connaître ces choses, ni ma pensée; avant

peu, tu verseras des larmes ayant tout appris; cependant je te dirai

que plusieurs ont péri dans le retour; mais l'un d'eux vit, retenu sur

un point de la vaste mer. Ajax a bu l'onde amère près des vaisseaux

aux longues rames, pour ses paroles orgueilleuses. Quant à ton frère,

protégé de Junon, une tempête le saisit près de Malée, mais les dieux

changèrent le vent et conduisirent ses vaisseaux aux lieux où habitait

Egisthe, fils de Thyeste. Se réjouissant, Agamemnon embrassait la

terre de la patrie aimée, la mouillant de ses larmes. D'une retraite

cachée, un espion que le perfide Egisthe avait placé là signala son

retour. Aussitôt Egisthe, choisissant vingt hommes braves, vint avec

des chevaux et des chars, au-devant du pasteur des peuples. Il ramena

le héros et le tua pendant le festin célébrant son retour, comme on

tue un bœuf à l'étable. Aucun des compagnons du fils d'Atrée, ni les

complices d'Egisthe ne survécurent.

»A ce récit, mon cœur se brisa. Assis sur le sable, je ne pouvais

arrêter mes larmes. Alors le vieillard marin me dit:

»--Ne pleure pas, fils d'Atrée, sur ces choses sans remède; hâte plutôt

ton retour pour préparer Oreste à la vengeance fatale.

»Je sentis à ces mots mon cœur se ranimer dans ma poitrine, et

j'adressai au dieu ces paroles ailées:

»Puisque je sais maintenant le sort de ces deux guerriers, dis-moi le

nom du troisième encore retenu sur la vaste mer?

»Il me dit aussitôt:

L'Odyssée(#52927) · 第 1 / 14 段