Et, tâchant de me prendre en faute,

M'a dit: «Je voudrais bien savoir.

*

* *

Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,

Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri,

A la très belle, à la très bonne, à la très chère,

Dont le regard divin t'a soudain refleuri?

--Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges:

Rien ne vaut la douceur de son autorité;

Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,

Et son œil nous revêt d'un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,

Que ce soit dans la rue et dans la multitude,

Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit: «Je suis belle, et j'ordonne

Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau;

Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone!»

LE FLAMBEAU VIVANT

Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,

Qu'un Ange très savant a sans doute aimantés;

Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,

Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.

Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,

Ils conduisent mes pas dans la route du beau;

Ils sont mes serviteurs, et je suis leur esclave;

Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.

Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique

Qu'ont les cierges brûlant en plein jour; le soleil

Rougit, mais n'éteint pas leur flamme fantastique;

Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil;

Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,

Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme!

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1er _quatrain_, 4e _vers._

Suspendant mon regard à leurs feux diamantés.

2e _tercet_, 3e _vers._

Astres dont le soleil ne peut flétrir la flamme!

A CELLE QUI EST TROP GAIE[4](_Pièce condamnée_)

Ta tête, ton geste, ton air

Sont beaux comme un beau paysage;

Le rire joue en ton visage

Comme un vent frais dans un soleil clair.

Le passant chagrin que tu frôles

Est ébloui par la santé

Qui jaillit comme une clarté

De tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleurs

Dont tu parsèmes tes toilettes

Jettent dans l'esprit des poètes

L'image d'un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l'emblème

De ton esprit bariolé;

Folle dont je suis affolé,

Je te hais autant que je t'aime!

Quelquefois dans un beau jardin,

Où je traînais mon atonie,

J'ai senti comme une ironie

Le soleil déchirer mon sein;

Et le printemps et la verdure

Ont tant humilié mon cœur

Que j'ai puni sur une fleur

L'insolence de la nature.

Ainsi, je voudrais une nuit,

Quand l'heure des voluptés sonne,

Vers les trésors de ta personne

Comme un lâche ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,

Pour meurtrir ton sein pardonné,

Et faire à ton flanc étonné

Une blessure large et creuse,

Et vertigineuse douceur!

A travers ces lèvres nouvelles,

Plus éclatantes et plus belles,

T'infuser mon venin, ma sœur!

RÉVERSIBILITÉ

Ange plein de gaîté, connaissez-vous l'angoisse,

La honte, les remords, les sanglots, les ennuis

Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits

Qui compriment le cœur comme un papier qu'on froisse?

Ange plein de gaîté, connaissez-vous l'angoisse?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,

Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,

Quand la Vengeance bat son infernal rappel

Et de nos facultés se fait île capitaine?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,

Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,

Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,

Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,

Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment

De lire la secrète horreur du dévoûment

Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,

David mourant aurait demandé la santé

Aux émanations de ton corps enchanté;

Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières,

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières!

CONFESSION

Une fois, une seule, aimable et douce femme,

A mon bras votre bras poli

S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme

Ce souvenir n'est point pâli);

Il était tard; ainsi qu'une médaille neuve

La pleine lune s'étalait,

Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,

Sur Paris donnant ruisselait;

Et le long des maisons, sous les portes cochères,

Des chats passaient furtivement,

L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,

Nous accompagnaient lentement.

Tout à coup, au milieu de l'intimité libre

Éclose à la pâle clarté,

De vous, riche et sonore instrument où ne vibre

Que la radieuse gaîté.

De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare

Dans le matin étincelant,

Une note plaintive, une note bizarre

S'échappa, tout en chancelant

Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,

Dont la famille rougirait,

Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,

Dans un caveau mise au secret!

Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde:

«Que rien ici-bas n'est certain.

Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,

Se trahit l'égoïsme humain;

«Que c'est un dur métier que d'être belle femme,

Et que c'est le travail banal

De la danseuse folle et froide qui se pâme

Dans un sourire machinal;

«Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte;

Que tout craque, amour et beauté,

Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte

Pour les rendre à l'Éternité!»

J'ai souvent évoqué cette lune enchantée,

Ce silence et cette langueur,

Et cette confidence horrible chuchotée

Au confessionnal du cœur.

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

8e _strophe_, 2e _vers._

Qu'il ressemble au travail banal

L'AUBE SPIRITUELLE

Quand chez les débauchés l'aube blanche et vermeille

Entre en société de l'Idéal rongeur,

Par l'opération d'un mystère vengeur

Dans la brute assoupie un Ange se réveille.

Des Cieux spirituels l'inaccessible azur,

Pour l'homme terrassé qui rêve encore et souffre,

S'ouvre et s'enfonce avec l'attirance du gouffre.

Ainsi, chère Déesse, Être lucide et pur,

Sur les débris fumeux des stupides orgies

Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,

A mes yeux agrandis voltige incessamment.

Le soleil a noirci la flamme des bougies;

Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,

Ame resplendissante, à l'immortel Soleil!

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

2e _tercet_, 1er _vers._

Le soleil a noirci les flammes des bougies;

HARMONIE DU SOIR

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir;

Valse mélancolique et langoureux vertige!

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige;

Valse mélancolique et langoureux vertige!

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige,

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir!

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,

Du passé lumineux recueille tout vestige!

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!

LE FLACON

Il est de forts parfums pour qui toute matière

Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre.

En ouvrant un coffret venu de l'Orient

Dont la serrure grince et rechigne en criant,

Ou dans une maison déserte quelque armoire

Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire,

Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,

D'où jaillit toute vive une âme qui revient

Mille pensers dormaient chrysalides funèbres,

Frémissant doucement dans les lourdes ténèbres,

Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,

Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or.

Voilà le souvenir enivrant qui voltige

Dans l'air troublé; les yeux se ferment; le Vertige

Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains

Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;

Il la terrasse au bord d'un gouffre séculaire.

Où, Lazare odorant déchirant son suaire,

Se meut dans son réveil le cadavre spectral

D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.

Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire

Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire

Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé,

Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé.

Je serai ton cercueil, aimable pestilence!

Le témoin de ta force et de ta virulence,

Cher poison préparé par les anges! liqueur

Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur!

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1re _strophe_, 3e _vers._

Quelquefois en ouvrant un coffre d'Orient

2e _strophe_, 2e _et_ 3e _vers._

Sentant l'odeur d'un siècle arachnéenne et noire,

On trouve un vieux flacon jauni qui se souvient,

4e _strophe_, 4e _vers._

Vers un gouffre où l'air est plein de parfums humains;

LE POISON

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge

D'un luxe miraculeux,

Et fait surgir plus d'un portique fabuleux

Dans l'or de sa vapeur rouge,

Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,

Allonge l'illimité,

Approfondit le temps, creuse la volupté,

Et de plaisirs noirs et mornes

Remplit l'âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle

De tes yeux, de tes yeux verts,

Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...

Mes songes viennent en foule

Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige

De ta salive qui mord,

Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remords

Et, charriant le vertige,

La route défaillante aux rives de la mort!

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

2e _strophe_, 2e _vers._

Projette l'illimité,

CIEL BROUILLÉ

On dirait ton regard d'une vapeur couvert;

Ton œil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert?)

Alternativement tendre, rêveur, cruel,

Réfléchit l'indolence et la pâleur du ciel.

Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés,

Qui font se fondre en pleurs les cœurs ensorcelés,

Quand, agités d'un mal inconnu qui les tord,

Les nerfs trop éveillés raillent l'esprit qui dort.

Tu ressembles parfois à ces beaux horizons

Qu'allument les soleils des brumeuses saisons...

Comme tu resplendis, paysage mouillé

Qu'enflamment les rayons tombant d'un ciel brouillé!

O femme dangereuse, ô séduisants climats!

Adorerai-je aussi ta neige et vos frimas,

Et saurai-je tirer de l'implacable hiver

Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer?

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1re _strophe_, 3e _vers._

Alternativement tendre, doux et cruel,

LE CHAT

I

Dans ma cervelle se promène,

Ainsi qu'en son appartement,

Un beau chat, fort, doux et charmant.

Quand il miaule, on l'entend à peine,

Tant son timbre est tendre et discret:

Mais que sa voix s'apaise ou gronde,

Elle est toujours riche et profonde.

C'est là son charme et son secret.

Cette voix, qui perle et qui filtre

Dams mon fond le plus ténébreux,

Me remplit comme un vers nombreux

Et me réjouit comme un philtre.

Elle endort les plus cruels maux

Et contient toutes les extases;

Pour dire les plus longues phrases,

Elle n'a pas besoin de mots.

Non, il n'est pas d'archet qui morde

Sur mon cœur, parfait instrument,

Et fasse plus royalement

Chanter sa plus vibrante corde,

Que ta voix, chat mystérieux,

Chat séraphique, chat étrange,

En qui tout est, comme en un ange,

Aussi subtil qu'harmonieux!

II

De sa fourrure blonde et brune

Sort un parfum si doux, qu'un soir

J'en fus embaumé, pour l'avoir

Caressée une fois, rien qu'une.

C'est l'esprit familier du frein;

Il juge, il préside, il inspire

Toutes choses dans son empire;

Peut-être est-il fée, est-il dieu.

Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime

Tirés comme par un aimant,

Se retournent docilement

Et que je regarde en moi-même,

Je vois avec étonnement

Le feu de ses prunelles pâles,

Clairs fanaux, vivantes opales,

Qui me contemplent fixement.

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

2e _strophe_, 3e _vers._

Elle est toujours suave et profonde:

3e _strophe_, 4e _vers._

Et me pénètre comme un philtre.

LE BEAU NAVIRE

Je veux te raconter, ô moite enchanteresse!

Les diverses beautés qui parent ta jeunesse;

Je veux te peindre ta beauté,

Où l'enfance s'allie à la maturité.

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,

Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,

Chargé de toile, et va roulant

Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,

Ta tête se pavane avec d'étranges grâces;

D'un air placide et triomphant

Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse!

Les diverses beautés qui parent ta jeunesse;

Je veux te peindre ta beauté,

Où l'enfance s'allie à la maturité.

Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,

Ta gorge triomphante est une belle armoire

Dont les panneaux bombés et clairs

Comme les boucliers accrochent des éclairs;

Boucliers provocants, armés de pointes roses!

Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,

De vins, de parfums, de liqueurs

Qui feraient délirer les cerveaux et les cœurs!

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,

Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,

Chargé de toile, et va roulant

Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Tes nobles jambes, sous les volants qu'elles chassent,

Tourmentent les désirs obscurs et les agacent,

Comme deux sorcières qui font

Tourner un philtre noir dans un vase profond.

Tes bras, qui se joueraient des précoces hercules,

Sont des boas luisants les solides émules,

Faits pour serrer obstinément,

Comme pour l'imprimer dans ton cœur, ton amant.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,

Ta tête se pavane avec d'étranges grâces;

D'un air placide et triomphant

Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

L'INVITATION AU VOYAGE

Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur

D'aller là-bas vivre ensemble!

Aimer à loisir,

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble!

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traîtres yeux,

Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,

Polis par les ans,

Décoreraient notre chambre;

Les plus rares fleurs

Mêlant leurs odeurs

Aux vagues senteurs de l'ambre,

Les riches plafonds,

Les miroirs profonds,

La splendeur orientale,

Tout y parlerait

A l'âme en secret

Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux

Dormir ces vaisseaux

Dont l'humeur est vagabonde;

C'est pour assouvir

Ton moindre désir

Qu'ils viennent du bout du monde.

--Les soleils couchants

Revêtent les champs,

Les canaux, la ville entière,

D'hyacinthe et d'or;

Le monde s'endort

Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

L'IRRÉPARABLE

I

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,

Qui vit, s'agite et se tortille,

Et se nourrit de nous comme le ver des morts,

Comme du chêne la chenille?

Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,

Noierons-nous ce vieil ennemi,

Destructeur et gourmand comme la courtisane,

Patient comme la fourmi?

Dans quel philtre?--dans quel vin?--dans quelle tisane?

Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,

A cet esprit comblé d'angoisse

Et pareil au mourant qu'écrasent les blessés,

Que le sabot du cheval froisse,

Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais.

A cet agonisant que le loup déjà flaire

Et que surveille le corbeau,

A ce soldat brisé! s'il faut qu'il désespère

D'avoir sa croix et son tombeau,

Ce pauvre agonisant que déjà le loup flaire!

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?

Peut-on déchirer des ténèbres

Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,

Sans astres, sans éclairs funèbres?

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?

L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge

Est soufflée, est morte à jamais!

Sans lune et sans rayons, trouver où l'on héberge

Les martyrs d'un chemin mauvais!

Le diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge!

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?

Dis, connais-tu l'irrémissible?

Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,

A qui notre cœur sert de cible?

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?

L'irréparable ronge avec sa dent maudite

Notre âme, piteux monument,

Et souvent il attaque, ainsi que le termite,

Par la base le bâtiment.

L'irréparable ronge avec sa dent maudite!

II

J'ai vu parfois, au fond d'un théâtre banal

Qu'enflammait l'orchestre sonore,

Une fée allumer dans un ciel infernal

Une miraculeuse aurore;

J'ai vu parfois au fond d'un théâtre banal

Un être, qui n'était que lumière, or et gaze,

Terrasser l'énorme Satan;

Mais mon cœur, que jamais ne visite l'extase,

Est un théâtre où l'on attend

Toujours, toujours en vain, l'Être aux ailes de gaze!

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

4e _strophe_, 1er _vers._

A cet agonisant que déjà le loup flaire

8e _strophe_, 2e _vers._

Notre âme--honteux monument,

CAUSERIE

Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose!

Mais la tristesse en moi monte comme la mer,

Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose

Le souvenir cuisant de son limon amer.

--Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme;

Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccagé

Par la griffe et la dent féroce de la femme.

Ne cherchez plus mon cœur: les bêtes l'ont mangé.

Mon cœur est un palais flétri par la cohue;

On s'y soûle, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux!

--Un parfum nage autour de votre gorge nue!...

O Beauté, dur fléau des âmes, tu le veux!

Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes,

Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes!

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

2e _quatrain_, 4e _vers._

Ne cherchez plus mon cœur: des monstres l'ont mangé.

L'HEAUTONTIMOROUMENOS

Je te frapperai sans colère

Et sans haine,--comme un boucher!

Comme Moïse le rocher,

Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Sahara,

Jaillir les eaux de la souffrance;

Mon désir gonflé d'espérance

Sur tes pleurs salés nagera,

Comme un vaisseau qui prend le large

Et dans mon cœur qu'ils soûleront

Tes chers sanglots retentiront

Comme un tambour qui bat la charge!

Ne suis-je pas un faux accord

Dans la divine symphonie,

Grâce à la vorace Ironie

Qui me secoue et qui me mord?

Elle est dans ma voix, la criarde!

C'est tout mon sang, ce poison noir!

Je suis le sinistre miroir

Où la mégère se regarde.

Je suis la glace et le couteau!

Je suis le soufflet et la joue!

Je suis les membres et la roue,

Et la victime et le bourreau!

Je suis de mon cœur le vampire

--Un de ces grands abandonnés

Au rire éternel condamnés,

Et qui ne peuvent plus sourire.

FRANCISCÆ MEÆ LAUDES

Vers Composés pour une Modiste Érudite et Dévote

Ne semble-t-il pas au lecteur, comme à moi, que la langue de la

dernière décadence latine,--suprême soupir d'une personne robuste

déjà transformée et préparée pour la vie spirituelle,--est singulièrement

propre à exprimer la passion telle que l'a comprise et sentie

le monde poétique moderne? La mysticité est l'autre pôle de cet

aimant dont Catulle et sa bande, poètes brutaux et purement épidermiques,

n'ont connu que le pôle sensualité. Dans cette merveilleuse

langue, le solécisme et le barbarisme me paraissent rendre les négligences

forcées d'une passion qui s'oublie et se moque des règles. Les

mots, pris dans une acception nouvelle, révèlent la maladresse

charmante du barbare du Nord agenouillé devant la beauté romaine.

Le calembour lui-même, quand il traverse ces pédantesques bégaiements,

ne joue-t-il pas la grâce sauvage et baroque de l'enfance?...

Novis te cantabo chordis,

O novelletum quod ludis

In solitudine cordis.

Esto sertis implicata,

O femina delicata,

Per quam solvuntur peccata!

Sicut beneficum Lethe,

Hauriam oscula de te,

Quœ imbuta es magnete.

Quum vitiorum tempestas

Turbabat omnes semitas,

Apparuisti, Deitas,

Velut stella salutaris

In naufragiis amaris...

Suspendam cor tuis aris!

Piscina plena virtutis,

Fons æternæ juventutis,

Labris vocem redde mutis!

Quod erat spurcum, cremasti;

Quod rudius, exæquasti;

Quod debile, confirmasti!

In fame mea taberna,

In nocte mea lucerna,

Recte me semper guberna.

Adde nunc vires viribus,

Dulce balneum suavibus

Unguentatum odoribus!

Meos circa lumbos mica,

O castitatis lorica,

Aqua tincta seraphica:

Patera gemmis corusca,

Panis salsus, mollis esca,

Divinum vinum, Francisca!

A UNE DAME CRÉOLE

Au pays parfumé que le soleil caresse,

J'ai connu, sous un dais d'arbres tout empourprés

Et de palmiers d'où pleut sur les yeux la paresse,

Une dame créole aux charmes ignorés.

Son teint est pâle et chaud; la brune enchanteresse

A dans le col des airs noblement maniérés;

Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,

Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,

Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,

Belle, digne d'orner les antiques manoirs,

Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites,

Germer mille sonnets dans le cœur des poètes,

Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1er _quatrain_, 2e _vers._

J'ai connu, sous un dais d'arbres verts et dorés

MŒSTA ET ERRABUNDA

Dis-moi, ton cœur, parfois, s'envole-t-il, Agathe,

Loin du noir océan de l'immonde cité,

Vers un autre océan où la splendeur éclate,

Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité?

Dis-moi, ton cœur, parfois, s'envole-t-il, Agathe?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs!

Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse

Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs,

De cette fonction sublime de berceuse?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs!

Emporte-moi, wagon! enlève-moi, frégate!

Loin! loin! ici la boue est faite de nos pleurs!

--Est-il vrai que parfois le triste cœur d'Agathe

Dise: «Loin des remords, des crimes, des douleurs,

Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate!»

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,

Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,

Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,

Où dans la volupté pure le cœur se noie!

Comme vous êtes loin, paradis parfumé!

Mais le vert paradis des amours enfantines,

Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,

Les violons vibrant derrière les collines,

Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,

--Mais le vert paradis des amours enfantines,

L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,

Est-il déjà plus loin que l'Inde ou que la Chine?

Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,

Et l'animer encor d'une voix argentine,

L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs?

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

5e _strophe_, 3e _vers._

Les violons mourant derrière les collines,

LES CHATS

Les amoureux fervents et les savants austères

Aiment également, dans leur mûre saison.

Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,

Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté,

Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres;

L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,

S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes

Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,

Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin;

Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,

Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,

Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

LES HIBOUX

Sous les ifs noirs qui les abritent

Les hiboux se tiennent rangés,

Ainsi que des dieux étrangers,

Dardant leur œil rouge. Ils méditent.

Sans remuer ils se tiendront

Jusqu'à l'heure mélancolique

Où, poussant le soleil oblique,

Les ténèbres s'établiront.

Leur attitude au sage enseigne

Qu'il faut en ce monde qu'il craigne

Le tumulte et le mouvement;

L'homme ivre d'une ombre qui passe

Porte toujours le châtiment

D'avoir voulu changer de place.

LA CLOCHE FÊLÉE

Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,

D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,

Les souvenirs lointains lentement s'élever

Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux

Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,

Jette fidèlement son cri religieux,

Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!

Moi, mon âme est fêlée, et lorsque en ses ennuis

Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,

Il arrive souvent que sa voix affaiblie

L'Oeuvre Poètique de Charles Baudelaire: Les Fleurs du Mal · 第 2 / 10 段