Puis les deux amis recommencent à boire. Avez-vous reconnu,

CHARLES MONSELET.

HISTOIRE ANECDOTIQUE

DU

TRIBUNAL

RÉVOLUTIONNAIRE

(17 août.-29 novembre 1792).

AVIS. En raison de la nouvelle législation, relative à la propriété

littéraire, l'auteur se réserve le droit de traduction de cet ouvrage.

PARIS

D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-ÉDITEURS,

7, RUE VIVIENNE, AU PREMIER, 7.

1853

PARIS.--IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLÉON CHAIX ET Cie, RUE BERGÈRE, 20.

HISTOIRE

DU

TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

INTRODUCTION.

I.

Un poëte allemand a fait une ballade pleine d'aspects fantastiques et

terrifiants, sur la grande revue que l'empereur, mort, vient passer à

minuit dans les Champs-Elysées. C'est d'abord un tambour qui se lève de

terre et dont les baguettes, frappant sur une peau diaphane, vont

réveiller à la sourdine les soldats de la garde. Le _tractrac_ nocturne

retentit entre les arbres grêles et enveloppés de vapeur; il se

prolonge, s'éteint et revient plus impérieux, passant plusieurs fois par

les mêmes places. A cette voix de la guerre, des masses confuses

surgissent et s'ébranlent, des ombres se dégagent; on entrevoit, sous

les suaires déchirés, des épaulettes pâles, des galons d'argent terni,

des uniformes décolorés. Le vent passe avec effroi. Derrière lui, un

escadron vaguement éclairé par un rayon de la lune roule sa vague

blanchâtre; les plumets frissonnent, quelques épées reluisent comme un

courant d'eau aperçu par hasard; on entend un sourd piétinement de

chevaux; les crinières s'échevèlent et fouettent l'air glacé. Le tambour

bat toujours. Un son de trompette, clair et vibrant, traverse l'espace

et enlève quelques voiles à ce tableau étrange qui se meut dans le

brouillard du minuit d'automne. Sous les plis d'un glorieux haillon

tricolore, percé, frangé, surmonté d'un aigle d'or, s'avance une forêt

de bonnets d'ours, légion silencieuse, hommes graves et tristes, âmes

d'enfant auxquelles les turbulences d'une guerre continue ont épargné

les passions vulgaires. Ils s'avancent, ces géants aux yeux encore

endormis; ils ont cet air stoïque que donne seul le tête-à-tête

perpétuel avec le canon; sur la poitrine de quelques-uns étincelle

l'étoile de la Légion-d'Honneur. Devant eux marchent pesamment, la hache

à l'épaule, ces sapeurs en tablier de peau qui faisaient tomber les

portes des villes.

Le ciel jette une clarté avare sur ce pêle-mêle, qui bientôt se

développe, s'accroît à l'infini et remplit, inonde les Champs-Elysées.

Rien n'est bien précis, mais tout est indiqué. Le noir des canons

s'accuse dans un des côtés nuageux de cette grande toile; la canne à

pomme du tambour-major trace en l'air des lignes bizarres mais

triomphantes;--on dirait du magicien de la victoire;--les croupes des

chevaux cabrés s'étalent à deux pouces du sol. Peu à peu, un

tressaillement général, semblable à une menace de tempête, circule à

travers les rangs noyés de cette foule militaire; un commandement

retentit: _Portez armes!_ et l'on entend une vaste secousse métallique,

un bruit pareil à celui que ferait un énorme sac d'argent tombant de

très haut. Puis, la vision s'immobilise. On sent qu'il va se passer

quelque chose de grand; les yeux, les oreilles, les esprits sont dans

l'attente; personne n'ose respirer. Tout à coup, du fond des

Champs-Elysées, là-bas où le regard se perd, naît une clameur faite de

mille voix, qui se rapproche, s'étend, court et galope,--escortant un

tourbillon de généraux empanachés et de mamelucks mystérieux, à la tête

desquels apparaît le fantôme impérial. Il ne fait que passer, rapide et

muet; et cette grande figure, un moment sortie du tombeau, illumine

cette sombre armée qui, comme une traînée de poudre, n'attendait que le

contact de la mèche pour éclater en flammes soudaines!

Cette ballade célèbre, avec laquelle a lutté puissamment le crayon de

Raffet, ce ténébreux chef-d'oeuvre d'un étranger, cette page audacieuse

de l'histoire de la nuit et de la mort, suscite toujours en moi

inévitablement une autre ballade,--également fantastique, mais violente,

éplorée, terrible. Ce pendant de la grande revue des Champs-Elysées,

c'est la grande revue des trépassés de la place Louis XV, des victimes

du Tribunal révolutionnaire.

Cela commence également par un tambour,--le tambour de Santerre. Il bat

le rappel sur la place déserte, que décore une statue grossière et mal

façonnée comme les idoles des peuples barbares: c'est la statue de la

Liberté, qui demeura si longtemps spectatrice des crimes commis en son

nom. Autour d'elle, comme dans une vase obscure, rampe, s'agite une

multitude d'hommes et de femmes; ce sont les habitués de la tragédie

nationale qui se joue tous les jours à cet endroit. Des guinguettes

installées dans des fossés, des cabarets en planches, des bouquetières

en jupes blanches à raies rouges, des marchands de chansons hissés sur

des chaises et vendant leurs couplets, des enfants que leurs bonnes ont

amenés là par curiosité, rompent la hideuse physionomie de cette place.

Il n'est pas encore nuit, il est cette heure crépusculaire du dix

thermidor, heure solennelle qui vit le dénouement de la Terreur; une

bande rouge brille à l'horizon. Après la statue de la Liberté, l'autre

monument de la place c'est l'échafaud.--L'échafaud et la Liberté!

L'échafaud, cet abominable et honteux argument des révolutionnaires; la

Liberté, cette chimère sublime! Tous les deux se rencontrant, comme pour

se nier l'un par l'autre.

Sur la plate-forme de l'échafaud, attendent Sanson et ses aides.

Alors, on voit arriver--lentement--cette procession de charrettes

fatales dont les roues ont si longtemps et si impunément tracé parmi

nous leur sillon d'épouvante. Elles arrivent une à une, au bruit du

tambour de Santerre, persistant comme un remords. Ce sont de lourdes et

ignobles charrettes traînées par des chevaux de somme crottés jusqu'au

poitrail, et escortées par des gendarmes, le sabre nu. Elles contiennent

chacune dix à douze victimes, garrottées, debout, la tête découverte,

figures sublimes et pâles, vieillards dont la poitrine étale encore des

lambeaux de dentelle, jeunes gens échevelés dont le regard semble

invoquer Dieu, hommes calmes qui pensent à la France. Toutes ces

victimes descendent à quelques pas de l'arbre de la liberté, beau

peuplier bruissant et doux qui répand la fraîcheur sur la foule, et

elles s'acheminent vers l'escalier rouge. Devant elles, marche le roi.

Puis viennent les généraux, cicatrisés, imposants, Luckner, Broglie,

Beauharnais, d'Estaing, Dillon. Ensuite, voici le tour des noms augustes

et révérés: l'octogénaire Fénelon, digne petit neveu de l'archevêque de

Cambrai; le jeune fils de Buffon, qui crie vainement au peuple le nom de

son père; l'illustre Malesherbes, qui sourit à la mort et dont les

cheveux blancs feront reculer le bourreau. Voici Lavoisier qui

n'achèvera pas son problème, parce que le pays n'a plus besoin de

savants; Cazotte et Sombreuil, ces deux pères que leurs filles n'ont pu

sauver qu'une fois; d'Espréménil et Linguet, deux hommes de talent, deux

antagonistes que le trépas va réconcilier. Voici Adam Lux, l'amoureux

d'une morte, et André Chénier dont la voix harmonieuse laisse échapper

un poétique regret!

Ainsi se vident les charrettes. Il en vient par vingt, par cent. Le

défilé des femmes est ouvert par la reine; Madame Elisabeth l'accompagne

en priant. A leur suite, têtes charmantes ou fières, j'aperçois ces

créatures si dignes de pitié, dont le Tribunal révolutionnaire ne

respecta ni l'âge ni le sexe. Mme Lavergne qui, cachée dans l'auditoire

au moment de la condamnation de son mari, cria: _Vive le roi!_ pour

obtenir la permission de marcher avec lui au supplice; Mme de Gouges,

qui réclama pour les femmes le droit de monter à la tribune,

puisqu'elles avaient le droit de monter à l'échafaud; la jeune Cécile

Renault, qui n'était qu'une enfant et à qui l'on ne pardonna pas une

parole étourdie; les deux Sainte-Amaranthe, la mère et la fille,

coupables d'avoir vu, dans un souper, chanceler la raison du dictateur.

Celle-ci, dont les épaules blanches comme l'albâtre, se dégagent de la

chemise rouge des assassins dont on les a revêtues, c'est Mlle Corday

d'Armans, qui sent dans ses veines bouillonner le sang héroïque de

l'auteur du _Cid_;--cette femme si intéressante, c'est Lucile

Desmoulins; cette autre, si vénérable, c'est la maréchale de

Mouchy;--Mme Roland déploie une fermeté romaine que ne laissaient pas

soupçonner ses grâces un peu mignardes. Entendez-vous ces chants

religieux, presque célestes? Ce sont les carmélites de Royal-Lieu; elles

chantent le _Salve Regina_ avec la même tranquillité que si elles

étaient encore dans le couvent. En face de ce sublime concert, devant

ces têtes ascétiques et inspirées qui couronnent l'odieux tombereau, la

populace s'écarte avec un sentiment de respect...

Le cortége monte à l'échafaud. Mais l'escalier infâme s'est transformé

en échelle de lumière; vainement ses pieds plongent dans la boue, au

milieu des convulsions et des hurlements d'une foule en délire,--les

échelons supérieurs percent le firmament assombri et vont s'appuyer sur

le trône du Très-Haut. C'est l'Echelle de Jacob tendue aux martyrs d'une

époque de rage populaire et de représailles amoncelées. Longue,

magnifique, triomphale est cette ascension! Le ciel, sillonné de raies

flamboyantes, laisse tomber comme une pluie mystique, par ses abîmes

entr'ouverts, les mille soupirs d'allégresse et d'amour éclos sur les

harpes des anges, tandis que d'une voix divine s'exhale l'évangélique

appel:--Venez à moi, vous tous, les opprimés et les martyrs!

II.

On se souvient de ces mots d'un président au parlement, renouvelés de

Rabelais: «Si j'étais accusé d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je ne

me fierais pas à la justice, et je prendrais la fuite.» Qu'eût-il dit et

pensé ce magistrat, s'il eût assisté aux débats du Tribunal

révolutionnaire?

Assez d'autres jusqu'à présent ont dit au peuple: Tu es grand, tu es

magnanime, tu es généreux, tu as tous les nobles et tous les sublimes

instincts; tu es la voix de Dieu! Peut-être convient-il aujourd'hui plus

qu'à toute autre heure, de dire au peuple: Tu es injuste, tu es cruel,

tu es égaré, tu n'écoutes que ta haine ou ta misère, l'esprit de Dieu

s'est retiré de toi!

Peut-être convient-il, surtout à cette époque où les révolutionnaires de

maintenant semblent vouloir imiter les révolutionnaires de jadis, de

remettre sous les yeux des fils le tableau des crimes de leurs pères, et

de tenir le langage suivant aux Pangloss démocratiques qui trouvent que

tout est pour le mieux dans la plus mauvaise des républiques

possibles:--Lorsque vous eûtes le pouvoir entre les mains, voici ce que

vous fîtes du pouvoir; voici les résultats de deux années de régime

populaire; voici par quels moyens vous prétendîtes faire refleurir

l'égalité et la fraternité, et comment, à la place de de ces deux fleurs

idéales, vous ne vîtes sortir de terre que l'ortie monstrueuse et

ensanglantée de l'anarchie!

Le Tribunal révolutionnaire--oeuvre du peuple de ce temps-là--n'a pas eu

encore son historien. Si pourtant une institution se détache du fond

sinistre de la Révolution et se dresse terrible, n'est-ce pas celle-ci,

à coup sûr? Parodie de la justice, masque de l'iniquité!--De cette

histoire, on connaît à peine quelques épisodes, les principaux, les

vulgaires; on croit que c'est assez et que le reste importe peu, ou bien

que c'est toujours la même chose. On se trompe: ce qui n'est pas connu

est le plus effrayant.

De bonnes âmes s'imaginent encore que le Tribunal n'a moissonné que des

nobles, des savants, des prêtres, c'est-à-dire le plus pur du sang

français. Qu'elles sont loin de la vérité! Le Tribunal, pour qui tout

était bon, a surtout répandu le sang du peuple, on ne saurait trop le

répéter. Des marchands, des boutiquiers, des ouvriers ont fourni leur

contingent énorme à cette immense hécatombe.--Au jour du 9 thermidor,

deux mille _paysans_ (deux mille!) attendaient dans les prisons leur

tour d'échafaud!

«Rien n'est plus beau qu'un tribunal révolutionnaire! s'écriait le

montagnard Forestier; rien n'est plus majestueux que cette foule

d'accusés qui y passent en revue avec une rapidité incroyable, et que

ces jurés qui font _feu de file_. Un tribunal révolutionnaire est une

puissance bien au-dessus de la Convention.»

Le montagnard Forestier avait raison,--car ce fut le Tribunal

révolutionnaire qui tua la Convention nationale; le Tribunal

révolutionnaire tua ceux-là mêmes qui l'avaient fondé; le Tribunal

révolutionnaire eût tué tout le monde, si on ne l'eût tué lui-même, à la

fin.

Ce que nous allons entreprendre, c'est quelque chose d'assez semblable

au voyage de Dante Alighieri dans la spirale larmoyante de l'Enfer. Les

mêmes émotions, sinon les mêmes drames, nous attendent dans les cercles

que nous allons parcourir. Ce sont presque aussi les mêmes

personnages,--depuis Ugolin rongeant le crâne de ses enfants jusqu'à

Paolo et Francesca, ces deux beaux visages penchés sur un poëme, et dont

la mort a confondu les souffrances comme l'amour avait confondu les

félicités. Tous les réprouvés se ressemblent, qu'ils soient de Florence

ou de Paris; et les jurés du Tribunal révolutionnaire valent les damnés

du poëte.

Le Tribunal représente les coulisses de la révolution. Nul héros de ce

théâtre ne peut sortir par un autre chemin: il faut inévitablement que,

sa tirade finie et ses crimes consommés, le traître rentre par ces

issues répugnantes et mystérieuses. Là, comme dans les coulisses

véritables, on assiste à ce dépouillement du prestige qui fait le

comédien, on voit le fard sur sa joue en sueur, on voit ses rides, on

voit ses faux cheveux,--et, comme il n'est plus sous les yeux du public,

on voit son ridicule, sa petitesse, sa colère, son égoïsme. Ainsi

verrons-nous successivement tous les tyrans découronnés et à bout de

leur rôle, venir étaler leur abattement et leur nullité sur les bancs

incessamment encombrés du Tribunal révolutionnaire.

«Ne vas pas en Afrique pour chercher des monstres; contente-toi de

voyager chez un peuple en révolution», disent les vers dorés de

Pythagore.--O poétique philosophe! Jamais vérité plus vraie ne s'envola

de tes lèvres rêveuses. O sublime poursuivant de l'idéal, jamais ton

regard dessillé n'a plongé plus avant dans les gouffres de la réalité!

Toi qui prétendais lire dans la nature comme dans un livre ouvert, et

qui, plus puissant créateur qu'Homère, nous révéla un monde entier,--le

monde de la métempsycose!--Souvent je suis tenté d'embrasser ton autel,

ô Pythagore! et de croire, en effet, qu'une seule et même âme, froide,

perfide, atroce, a animé les corps de Catilina, de Cromwell et de

Robespierre!

Pour voir des monstres--pour en voir beaucoup, et surtout pour les voir

bien en face,--il faut convenir que le Tribunal révolutionnaire est le

point de vue le plus favorable qu'on puisse adopter. De là, en effet,

nous découvrons tous les personnages actifs de cette ère

tragique--tous!--Nous assistons à leurs manoeuvres tortueuses, nous

pénétrons les rapports terribles qui lient les membres de la Convention

aux membres des comités, les membres des comités aux membres des clubs,

les membres des clubs aux juges et aux jurés du Tribunal. Nous tenons

les divers fils de cet écheveau, fait, comme le désirait Diderot, des

entrailles des prêtres et des grands. Nous voyons le doigt caché qui

ordonne et le bras public qui frappe, Néron et Narcisse, les volontés et

les instruments. Nous voyons les hypocrites de vertu et d'humanité

_broyer du rouge_, selon l'expression du peintre David; les prétendus

incorruptibles s'adoucir en présence de l'or, et les faux Scipions jeter

un regard de luxure--non de pitié--sur les jeunes femmes qui se roulent

à leurs genoux en demandant la grâce d'un père ou d'un mari. Devant nous

enfin se déroule le tableau de ce que les soi-disant sauveurs de la

patrie appelaient en soupirant des _nécessités_.

Car c'est un des traits principaux du caractère de ces hommes--de s'être

cru nécessaires, indispensables, providentiels presque!

Qu'étaient-ils donc sous Louis XVI, ces régénérateurs d'une société aux

abois, ces glorieux prédestinés, ces utopistes hautains, ces amants

fougueux de la liberté? Qu'étaient-ils, ces Catons cravatés de

mousseline, ces Brutus à la poitrine nue, ces révoltés sublimes, ces

assassins inspirés? Sans doute, alors que les bosquets de Trianon

s'emplissaient de musique et de danse, ils passaient dédaigneux et

fiers, n'osant regarder ce luxe en face, dans la crainte de sentir

arriver à leurs lèvres le charbon brûlant de la malédiction. Sans doute

qu'au milieu de tant de vices et de tant de sophismes, de tant d'amour

frivole et de tant d'esprit passionné, ils vivaient, ces philosophes

austères, à l'abri de quelque portique ignoré, tout entiers à l'étude et

à la réflexion. Ils ne pactisaient pas avec les gens de la cour et

portaient gravement sur leur front pâli le signe de leur domination

future?

Sans doute aussi que leur jeunesse, comme celle de presque tous les

héros et de presque tous les bienfaiteurs du genre humain, avait été

prophétiquement sillonnée par ces actions d'éclat, par ces traits de

vertu, par ces héroïsmes prématurés, par ces éclairs de raison ou de

génie, qui sont l'aube des intelligences supérieures, destinées à

rayonner sur le monde. Sans doute qu'ils étaient entrés dans la

Révolution promise, avec tout un passé sérieux, pur, éclatant, digne

d'admiration ou tout au moins digne d'estime?...

Erreur!--Voulez-vous les voir sous Louis XVI? voulez-vous connaître ce

qu'ils pensaient, ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient sur le seuil

de cette Révolution, quelques jours seulement avant la prise de la

Bastille?

L'un, le premier, le plus grand, celui qui, pendant quelques heures, a

tenu la France dans sa main crispée, est enfermé dans une chambre du

donjon de Vincennes. Il écrit. Ne vous penchez pas sur son épaule, ne

regardez pas les feuilles qu'il salit de ses caprices infâmes, car à

cette vue votre front s'empourprerait de honte et de terreur. Croyez

plutôt que cet homme est un fou. Le livre qu'il compose est _dédié à

monsieur Satan_, voilà tout ce qu'il est possible d'en dire; et ce livre

n'est pas le premier:--deux ou trois romans innommables sont déjà sortis

de cette plume de satyre; il les a jetés, comme une vengeance, du fond

de sa prison, sur la société corrompue de Paris. Sa vie n'est qu'un

tissu de folies criminelles; et ses passions démuselées ont semé la

rage,--c'est-à-dire la démoralisation,--partout où elles se sont

abattues. Il résume en lui l'ignominie et l'audace. C'est Mirabeau.

Mirabeau! ce grand remueur d'idées et de verres, ce faux gentilhomme et

ce faux marchand de draps, cet orateur dont toute l'éloquence enflammée

n'a point purifié l'âme, cet homme enfin à qui la France eût rougi de

devoir son salut. Regardez-le bien, dans ce donjon qu'il souille de ses

poëmes impudiques; voilà celui qui sera le Titan de la Révolution!

Un autre, maigre, pâle, en lunettes vertes, cumule les fonctions de juge

au tribunal criminel de Saint-Vaast avec celles de membre de la société

poétique des _Rosati_. Il prononce des arrêts de mort et fait la cour à

Mlle Anaïs Deshorties, une riche héritière, qu'il chante sous le nom

d'Ophélie dans des madrigaux à l'eau de senteur. Il élève aussi des

oiseaux, car c'est un homme simple et sensible; on raconte dans le pays

mille traits touchants de son enfance, celui-ci, entre autres, que

j'extrais d'une brochure très-curieuse parue l'an dernier à Arras: «Ses

petites soeurs lui faisaient sans cesse la demande d'un de ses pigeons,

mais il ne voulait point entendre parler de cela, tant il craignait

qu'on les rendît malheureux, faute de soins nécessaires. Un jour

pourtant, un jour on redoubla d'instances, on supplia à mains jointes,

on alla même jusqu'aux larmes, et Maximilien, attendri, céda. Il leur

donna son pigeon favori, après toutefois leur avoir fait jurer

solennellement d'en avoir bien soin, de ne jamais le laisser manquer de

rien, surtout! Mais, hélas! ô douleur amère! Le pauvre pigeon, oublié

peu de temps après, dans un jardin, périt dans une nuit d'orage.

Maximilien apprend l'affreuse nouvelle; il court chez les petites

filles, les accable de ses reproches amers, et, le visage inondé de

pleurs, il fait serment de ne plus jamais rien leur confier, jamais!»

N'est-ce pas que cela est très-touchant? Cet enfant, ce poëte amoureux,

ce juge au tribunal criminel, (le seul révolutionnaire toutefois de qui

les antécédents soient à peu près irréprochables) vous l'avez déjà

deviné, c'est Robespierre.

Celui-ci, qui fera de la politique par amputation, comme il fait de la

chirurgie, c'est le médecin des écuries du comte d'Artois. Il est alors

partisan de la cour, et estime que ceux qui le font vivre méritent de

vivre. Barbouilleur de volumes illisibles et remplis de morgue, il

s'attire une verte critique de Voltaire, où se trouve cette phrase:

«Quand on n'a rien de nouveau à dire, on ne doit pas prodiguer le mépris

pour les autres et l'estime pour soi-même à un point qui révolte tous

les lecteurs.» Ce personnage hargneux, qui sera tour à tour le Thersite

et l'Ajax de la Révolution, et à qui ne manquera aucun genre

d'humiliation ni aucun genre de triomphe, ce pamphlétaire de souterrain,

que sa mort fera comparer à Sénèque, et dont le plus élégant comédien du

dix-huitième siècle, Molé, reproduira les traits sur le théâtre; ce

médecin des chevaux, grossier et malpropre, c'est Jean-Paul Marat.

Passons vite.

Cet autre est jeune et beau; il porte sa tête comme un Saint-Sacrement,

pour nous servir d'une célèbre et sacrilége expression. Son nom est fait

de deux mots significatifs: Saint-Just. En attendant que la Révolution

vienne le prendre et l'élever sur le beau pavois immonde, d'où il se

verra adoré, presque divinisé et comparé au Christ,--Saint-Just rime un

poëme impur, calqué sur la _Pucelle_, et dans lequel, à travers toutes

les obscénités du sujet, sont répandues mille insultes contre les

auteurs d'alors. Voilà à quelle oeuvre s'occupe l'adolescent candide

dont on a voulu faire un philosophe platonicien, l'ange de la rêverie et

de la mélancolie!

Entrons dans un de ces tripots du boulevard où se pressent des hommes

sans titre et des femmes sans nom, écume du peuple et de la basse

bourgeoisie. Deux individus viennent d'arriver, se tenant par le bras;

leur figure enflammée trahit l'intempérance; l'un a les cheveux

ébouriffés et la voix rauque, le geste emporté, la démarche d'un _croc_;

l'autre, plus sombre, a une physionomie moins intelligente, mais tout

aussi laide. Ce sont deux hommes de loi ruinés. Ils s'asseyent à une

table et causent, entre deux verres de liqueur, de leurs plaisirs

dissolus, de leurs amours obscurs, des parties gastronomiques où ils se

sont trouvés. Bruyant et riant de tout, surtout de ses dettes, le

premier remplit le tripot des éclats de sa voix, tandis que le second

roule entre ses doigts un papier et promène autour de lui un regard

hésitant.--Parbleu! se décide-t-il à dire, il faut que je te lise des

vers que je viens de composer.--Des vers? de toi, Fouquier?--De

moi-même.--Sans doute en l'honneur d'Adeline ou de la friponne

Forest?--Non, en l'honneur de Louis XVI.--Voyons, dit le gros homme à

tête ébouriffée.

Alors celui qui a nom Fouquier commence la lecture des très-authentiques

et très-médiocres vers que voici:

D'une profonde paix nous goûtions les douceurs,

Même au milieu des fureurs de la guerre:

LOUIS sut en tout temps la donner à nos coeurs...

En l'accordant à la fière Angleterre,

LOUIS admet ses ennemis

Au rang de ses enfants chéris.

Sous l'autorité paternelle

De ce prince, ami de la paix,

_La France a pris une splendeur nouvelle

Et notre amour égale ses bienfaits!_

--Bravo! s'écrie le gros homme; il faut envoyer cela à quelque journal.

--C'est ce que j'ai fait ce matin, répond Fouquier avec modestie; je les

ai adressés aux _Petites-Affiches_.

Puis les deux amis recommencent à boire. Avez-vous reconnu, dans ces

deux débauchés, Georges Danton, le dieu de la canaille, et

Fouquier-Tinville, l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire?

Ouvrons maintenant les _Mémoires de Bachaumont_, au dix-septième volume,

et dans les quelques lignes suivantes cherchons les traits du

révolutionnaire fervent à qui l'on devra la proclamation improvisée de

la république: «Dimanche dernier, M. le prince de Condé et M. le duc de

Bourbon, escortés par la brigade de maréchaussée, arrivèrent à Rouen

vers le soir. Ils descendirent à l'archevêché où il y eut grand souper;

ensuite ils se rendirent à la Comédie, qui ne commença qu'à dix heures.

Une foule immense les attendait: on admira leur bonté, leur affabilité

et surtout leur patience d'entendre les plats éloges dont les régala le

sieur Collot-d'Herbois, premier acteur de ce spectacle. C'est un des

grands malheurs des princes que d'être obligés de faire bonne contenance

à toutes les fadeurs qu'on leur débite!»--Et n'est-ce pas aussi un des

grands malheurs des républiques que d'être gouvernées par ces histrions

vindicatifs qui rendent un coup de canon pour un coup de sifflet, et

dont le patriotisme n'est qu'une vengeance?

Un autre encore, qui sera surnommé l'_Anacréon de la guillotine_ et qui,

les deux mains dans un manchon, votera la mort du roi,--c'est ce jeune

homme qui sollicite la faveur d'être présenté à madame de Genlis; c'est

cet enthousiaste et pastoral admirateur des _Veillées du Château_, ce

doux et sensible Pyrénéen. Il est auteur d'un excellent ouvrage

intitulé: _Eloge de Louis XII, père du peuple_, suivi de l'_Eloge du

gouvernement monarchique_.--Pourtant, c'est ce même homme qui projettera

de faire construire une guillotine à sept fenêtres, et qui, dans sa

voluptueuse petite maison de Clichy, entre la belle Demahy et l'élégante

Bonnefoi, au pétillement du Champagne dans le cristal, proférera ces

mots d'une voix nonchalante: «Le vaisseau de la révolution ne peut

arriver au port que sur une mer de sang.» C'est Barère, à qui le ciel

fera de longs jours et de longs remords.

Voyez-vous, dans le jardin du Luxembourg, ce garçon à figure laide et

brune, qui se promène sentimentalement avec deux femmes, la mère et la

fille? Il est amoureux et ambitieux. On l'appelle Camille Desmoulins, il

se baptisera lui-même plus tard _procureur-général de la lanterne_.

«Camille Desmoulins venait me voir avant la révolution, a dit M. Beffroy

de Reigny; c'était alors un petit avocat traînant sa nullité dans les

ruisseaux de Paris. Il m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait

jamais, et me déchirait à belles dents quand je ne pouvais pas lui en

prêter.» Lui aussi, devant ses juges se comparera à Jésus; car tous ces

hommes de la Révolution ont la rage impie de s'assimiler à l'homme-Dieu!

Faut-il descendre plus bas encore? Faut-il poursuivre cette nomenclature

d'obscènes aventuriers, d'hypocrites, de libertins, de charlatans?

Faut-il tirer de leur fange ces domestiques voleurs, ces bouchers

stupides, ces prêtres défroqués, ces ivrognes--qui seront les généraux,

les représentants, les chefs de la RÉPUBLIQUE IMMORTELLE!--Non, restons

dans le milieu supportable, avec les hommes possibles et raisonnants,

même les plus sanguinaires; ne nous arrêtons pas aux brutes qui

remplissent les marécages de la Terreur.

Notre intention a été de faire connaître les antécédents des principaux

fondateurs de l'Etat populaire, le pire des Etats, selon l'expression du

grand Corneille. Eh bien! croit-on qu'il se trouvât alors un seul

républicain parmi tous ces gens, si bien occupés, les uns à flagorner le

roi ou la royauté, les autres à prendre leur part des dissipations de

l'époque? Nous ne le croyons pas; mais peut-être nous trompons-nous, car

rien n'est difficile à mettre en défaut comme un républicain; nous n'en

donnerons qu'un exemple. La Harpe, ainsi que tant d'autres, avait

adressé des vers à Louis XVI, lors de son avénement au trône; le crime

n'est pas grand sans doute, mais La Harpe avait compté sans la

République. Lorsque l'homme du _Cours de littérature_ fut devenu ce

triste sans-culotte que l'on sait, il chercha à expliquer dans le

_Mercure_ cette inadvertance poétique, et voici comment il s'y prit:

«Tout le bien que je demandais au roi était _évidemment_ la satire de

son prédécesseur.» La phrase est précieuse et mérite d'être conservée.

Mais revenons au Tribunal révolutionnaire.

Le Tribunal révolutionnaire fut le grand moyen des hommes de cette

époque. Il fut un instrument, même aux mains des plus petits,--car, à

partir de son installation, la dénonciation fut de toutes parts à

l'ordre du jour. Grâce à la dénonciation, les républicains les plus

infimes purent tremper dans la besogne générale et prendre, eux aussi,

leur part de vengeance et de crimes. L'échafaud eut ses pourvoyeurs

parmi les plus basses et les plus obscures créatures du royaume.--Ce

système de dénonciation, supérieurement organisé, et sur lequel était

basée la dépopulation presque totale de la France, nous a fourni un des

chapitres les plus importants de cet ouvrage.

Dans cette période funeste où le temps s'est passé à user les

institutions et les hommes, le Tribunal révolutionnaire ne pouvait

manquer de finir par être, à son tour, répudié de tous les partis. La

réprobation que s'étaient renvoyée mutuellement les ouvriers de cette

oeuvre rejaillit sur l'oeuvre elle-même.--«Je demande pardon à Dieu et

aux hommes d'avoir fait instituer cet infâme Tribunal!» Ainsi s'exprima

Danton, accusé par Fouquier-Tinville, son compagnon de débauche et son

ami.

Mais il n'y avait plus alors ni amitié, ni liens du sang. Il n'y avait

que la dénonciation à outrance. Marat dénonçait Barnave; la Convention

tout entière dénonçait Marat; Louvet dénonçait Robespierre; Robespierre

dénonçait Hébert; Saint-Just dénonçait Camille Desmoulins, Tallien

dénonçait Saint-Just. Ils se dénonçaient tous successivement, et chacun

d'eux portait sur les autres des jugements que la postérité ratifiera.

Mais comment s'arrangent donc avec la logique et avec leur conscience,

ceux qui les admirent en masse et qui les logent indistinctement dans le

même Panthéon? N'est-ce pas faire outrage à la mémoire de Robespierre,

par exemple, que de le placer à côté de Danton qu'il dévoua à la

mort,--et n'est-ce pas se moquer de Danton que de le vanter à l'égal de

Robespierre, qu'il regardait comme un coquin?

Le Tribunal, qui avait vécu par la dénonciation, mourut par la

dénonciation. On retourna l'arme contre ceux qui l'avaient forgée. Et

ainsi s'exauça le voeu manifesté à la tribune par le jeune

Boyer-Fonfrède, lors du décret de formation:--«Puisse votre épouvantable

Tribunal, comme le taureau de Phalaris, être le supplice de ceux-là

mêmes qui le destinent aux autres!»

Nous avons tâché d'écrire cette histoire d'un intérêt si douloureux;

nous l'avons écrite uniquement parce qu'elle ne l'avait pas encore été,

du moins sous la forme du livre. Toutefois, nous avons eu le soin d'en

retrancher ou d'en abréger considérablement les épisodes suffisamment

connus. Quant aux procès tout-à-fait célèbres, tels que ceux des

Girondins, nous avons cru devoir seulement les indiquer, la matière en

ayant été épuisée par tous les écrivains, nos prédécesseurs.

L'Histoire du Tribunal révolutionnaire se divise naturellement en trois

parties:

Le Tribunal criminel du 17 août 1792;

Le Tribunal criminel extraordinaire du 10 mars 1793, ou _Tribunal

révolutionnaire_ proprement dit;

Le Tribunal révolutionnaire, après le 9 thermidor.

A ces trois parties se rattache étroitement, tout un côté épisodique,

ordonné par la philosophie de l'histoire et indispensable à la

compréhension des événements si rapides d'alors. C'est le tableau de

Paris à ces diverses dates, c'est la physionomie des prisons, ce sont

les fêtes populaires, c'est tout ce qui explique et commente.

PREMIÈRE PARTIE.

TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT.

CHAPITRE PREMIER.

I.

LE PEUPLE AUX TUILERIES.

«Le mode de décollation sera uniforme dans tout l'empire. Le corps du

criminel sera couché sur le ventre entre deux poteaux barrés par le haut

d'une traverse, d'où l'on fera tomber sur le col une hache convexe, au

moyen d'une déclique; le dos de l'instrument sera assez fort et assez

lourd pour agir efficacement, comme le mouton qui sert à enfoncer les

pilotis et dont la force augmente en raison de la hauteur d'où il

tombe.»

Cet arrêté fut rendu le 20 mars 1792, par l'Assemblée législative.

La machine inventée, il ne s'agissait plus que de la faire aller. Les

révolutionnaires se chargèrent de cette besogne. Deux fois la populace

des faubourgs, dans cette année lugubre, envahit la demeure de nos rois.

La première fois,--c'était le 20 juin; la seconde fois,--c'était le 10

août.--On sait que cette journée fut l'aurore de la République

française!

Plus de quatre mille hommes perdirent la vie; les Tuileries furent

envahies, et le roi n'échappa à la mort qu'en venant se réfugier au

milieu de l'Assemblée législative,--où il entendit prononcer sa propre

déchéance, préface d'un supplice qui devait coûter à la France tant de

jours de sang, de déshonneur, de famine, de guerre au dehors et

d'anarchie au dedans.

Les relations des faits généraux et particuliers qui se sont passés le

10 août ne manquent pas. Les organisateurs de cette journée, qui a été

appelée _sainte_, ont plusieurs fois déroulé eux-mêmes à la tribune le

plan de cette conjuration, destinée à abattre la monarchie. Comme

d'habitude, le peuple des faubourgs a été exalté pour son héroïsme et

pour sa grandeur;--c'est la règle, et il faudra s'accoutumer tout le

long de cet ouvrage à rencontrer un battement de mains derrière chaque

assassinat.--Quel était pourtant le courage du peuple en cette

circonstance? C'était le courage de cent mille brigands armés jusqu'aux

dents, organisés, commandés, instruits depuis plusieurs semaines,

traînant trente canons, contre une poignée de gardes-suisses, sans

munitions, sans ordres et sans chefs.

Louis XVI, voulant _épargner au peuple un grand crime_, abandonna les

Tuileries, avant qu'un seul coup de fusil eût été échangé. Une fois la

famille royale partie et le château rempli seulement de femmes et de

vieux gentilshommes,--que voulait le peuple? Pourquoi tenait-il tant à

entrer dans ce château où il n'y avait plus pour lui de rôle à jouer?

Ici ses intentions commencent à n'être plus du ressort de la politique,

et l'amour de la patrie, qui n'est plus servi par aucun prétexte, va

s'effacer insensiblement du coeur des patriotes pour y céder la place à

l'amour du pillage. Si quelque chose, en effet, déconcerta le peuple, ce

fut le départ du roi, qui enlevait tout motif à l'attaque du château et

rendait inutile ce vaste déploiement de forces. A ce moment, une

hésitation visible se manifesta parmi les assaillants. Fallait-il s'en

aller? Fallait-il rester?--Pendant une demi-heure, on crut dans le

palais que tout était terminé et que les faubourgs allaient opérer leur

retraite. Il n'y avait plus aucun ordre dans la grande galerie, raconte

Peltier; chacun quittait son rang, on se promenait dans les salles, on

allait déjeuner; et les Suisses restaient pêle-mêle dans les

appartements et sur les escaliers, ce qui faisait ressembler le château

plutôt à un foyer de spectacle qu'à un corps-de-garde.

Vint l'heure cependant où le peuple se décida. Il se décida à prendre le

château, sans prétexte, uniquement pour le prendre. Il enfonça d'abord

les portes de la cour royale. On le laissa faire. Mais lorsqu'il voulut

s'avancer au pied du grand escalier, il fut reçu par cette fameuse

décharge qui fait encore pousser des cris de douleur aux historiens

populaires. La place du Carrousel fut nettoyée en un clin d'oeil.

On sait le reste. On sait quelle héroïque défense opposèrent, durant

trois heures, les gardes-suisses cernés de toutes parts:--sept cents

contre cent mille. Mais ce qu'on ne sait pas assez peut-être, ce sont

les épouvantables traitements qu'ils eurent à subir de la population

parisienne. Les assaillants les harponnaient à travers les grilles;--la

hampe de leurs piques tenait au bois par une douille ayant deux crochets

de fer;--ils lançaient ces piques contre les Suisses, les tiraient hors

des rangs et les égorgeaient à l'aise. Ces cruautés lassèrent un

canonnier, dont le nom est resté inconnu, et à qui l'on avait ôté la

mèche allumée qu'il tenait à la main. Il venait d'esquiver le crochet

d'une pique, ou tout au moins en avait été quitte pour un pan de chair

et d'uniforme arrachés. Indigné, il se jette sur l'affût de son canon,

il tire un briquet de sa poche, il le bat sur la lumière. La pièce part.

Il sera tué!... mais son coup a porté et fait tomber une foule de

scélérats.

Le palais fut forcé entre midi et une heure; les insurgés,--ayant à leur

tête le bataillon des Marseillais, commandé par Fournier, dit

l'Américain,--se ruèrent sous le vestibule, où la première personne

qu'ils rencontrèrent fut le marquis de Chemetteau, qui reçut un coup de

maillet de fer dans la poitrine. En quelques instants, le grand

escalier, la chapelle, tous les corridors, la salle du trône, celle du

conseil furent inondés d'une multitude hurlante, qui assomma tous ceux

qu'elle trouva sur son passage: suisses, gentilshommes, domestiques.

«Des traits de générosité eussent été perdus pour _les âmes cadavéreuses

de la cour_, dit un historien du temps; il ne leur fallait que des

exemples de terreur; le peuple leur en donna: il ne fit grâce à aucun

des habitués du château.»

Ceux qui, à la révolution de 1848, ont pénétré dans les Tuileries,

peuvent se former une idée de l'invasion du 10 août, et des dévastations

déshonorantes qui furent commises par les _vainqueurs_. On trouve folle

la colère de Xerxès faisant battre de verges la mer qui vient

d'engloutir ses vaisseaux; mais n'est-elle pas aussi folle, la conduite

de la populace, s'en prenant à l'art des torts réels ou supposés de la

monarchie, et sacrifiant à sa fureur les marbres admirés, les peintures

précieuses, les grands vases ciselés avec splendeur? Ainsi se

venge-t-elle pourtant; et c'est pitié de la voir fracasser avec les

crosses de ses fusils les hautes glaces vénitiennes, mettre ses

baïonnettes dans les tapisseries des Gobelins, percer de ses piques les

tableaux d'Italie, défoncer les meubles sculptés et plonger dedans ses

mains rouges pour en retirer du linge miraculeux, aussitôt mis en

lambeaux. Telle fut l'_attitude_ du peuple, alors qu'il eut pénétré dans

ce palais, au fronton duquel il devait inscrire en se retirant le

quolibet infâme: _Magasin de sire à frotter_. Il ravagea tout, brisa

hommes et choses. Il vola aussi, car la fête fut complète. Un de ceux

que nous retrouverons juge au Tribunal révolutionnaire, Jean-Marie

Villain d'Aubigni, s'empara pour sa part de cent mille livres, et s'en

alla tranquillement après. La Providence se chargea de la punition de

quelques autres: un homme et deux femmes qui avaient avalé des diamants

pour mieux les soustraire aux recherches (car il faut dire que la moitié

des voleurs fouillait l'autre), expirèrent dans la nuit, les entrailles

coupées.

Théroigne de Méricourt, les mains teintes encore du sang du journaliste

Suleau, à l'assassinat duquel elle avait aidé le matin,--Théroigne de

Méricourt cette amazone étrange en qui semble se personnifier le génie

sanglant de la Révolution, exhortait le peuple au massacre des derniers

serviteurs de Louis XVI. Elle se cramponnait d'une main à la rampe de

l'escalier, et de l'autre brandissait au-dessus de sa tête un sabre d'où

pleuvaient des gouttes rouges. Une autre femme l'escortait: Angélique

Voyer, qui illustrera son nom dans les nuits de Septembre. Ces deux

furies mutilèrent plusieurs cadavres et ne cessèrent jusqu'au soir de

présider à ces scènes d'égorgement et de confusion.--Dans une autre

partie du château, une horde de poissardes dansait sur le corps des

Suisses, au son d'un violon que l'on avait trouvé et que raclait un

mauvais musicien de guinguette. Quelques-unes chantaient ce couplet

d'une dégoûtante chanson alors en vogue parmi la canaille:

Nous te traiterons, gros Louis,

Biribi,

A la façon de Barbari,

Mon ami!

Le vin que l'on avait découvert dans les corps-de-garde et dans les

caves du palais, ne fut pas épargné; il coula à l'égal du sang, ce qui

n'est pas peu dire. Puis, lorsqu'on eut bien tué et bien bu, on mit le

feu aux Tuileries, comme pour effacer toute trace de dégradations. On

mit le feu à la caserne des Suisses, le feu au logement de M. de

Choiseul, le feu à l'hôtel de M. de Laborde, le feu partout! Le

Carrousel entier était transformé en une fournaise ardente,--et c'est

miracle aujourd'hui si le palais de la monarchie, tant de fois menacé,

existe encore... Dieu ne veut pas qu'il disparaisse!

Je ne voulais pas raconter cette journée si connue, et voilà que je me

surprends à en rappeler quelques épisodes. C'est que l'histoire emporte

et ne s'arrête jamais, pareille à ces coursiers qui ne s'apercevant plus

du mors, insensibles à l'éperon qui déchire leurs flancs, galopent

toujours droit devant eux, et finissent par oublier complètement le

cavalier qui les monte.

Un trait cependant nous est indispensable pour achever ce récit et pour

y servir en même temps de moralité.--Un enfant naquit ce jour-là, au

milieu des balles, dans la nuée rouge du canon, alors que la mitraille,

ce balai sanglant, cherchait à repousser une tourbe criminelle. Cet

enfant, qui doit exister quelque part aujourd'hui, fut porté en triomphe

à la Commune de Paris, qui lui donna solennellement le nom de VICTOIRE

DU PEUPLE.

II.

LE PEUPLE A L'ASSEMBLÉE

Barère, dans ses _Mémoires_ patelins, publiés en 1842, un an après sa

mort, emploie un terme curieux pour désigner les massacres dont nous

venons de remettre sous les yeux du lecteur une rapide esquisse. Il dit

«Les _mélancoliques_ événements du 10 août.»

Le lendemain de ces _mélancoliques_ événements, qui était un samedi, un

membre de l'Assemblée législative, Lacroix, parut à la tribune. Ce

Lacroix était un homme de haute taille, large d'épaules et bien campé.

Lorsque, en 1793, sur la dénonciation de Saint-Just, il fut incarcéré au

Luxembourg avec Danton et Camille Desmoulins, il essuya une

mortification assez vive de la part d'un prisonnier, accouru comme les

autres pour voir quelle contenance sait garder un Montagnard abattu. Le

prisonnier en question était M. de Laroche du Maine.--Parbleu!

s'écria-t-il tout haut en désignant Lacroix, voilà de quoi faire un beau

cocher.

Inutile de dire que nous désapprouvons ce mot dédaigneux. Voici

comment--pour en revenir au lendemain du 10 août--Lacroix parla à la

tribune:

«Je demande, dit-il, qu'il soit formé dans le jour une Cour martiale

pour juger tous les Suisses encore vivants, quel que soit leur grade;

et, pour calmer les inquiétudes du peuple, en l'assurant que justice lui

sera faite, je demande que cette Cour martiale soit tenue de les juger

sans désemparer, et qu'elle soit nommée par le commandant-général

provisoire de la garde nationale.»

Cette proposition fut adoptée.

La journée du samedi se passa, puis celle du dimanche. Emportée dans le

tourbillon de cette séance permanente qui devait durer quarante jours,

l'Assemblée législative ne songeait déjà plus à la Cour martiale dont

elle avait autorisé la formation. Elle _décrétait, décrétait,

décrétait_. Mais la nouvelle Commune de Paris était là, derrière elle,

qui ramassait ses décrets et qui s'était chargée d'avoir de la mémoire

pour deux.

En conséquence, la Commune de Paris jugea à propos d'envoyer, le lundi,

deux de ses commissaires à la barre de l'Assemblée. Ils rappelèrent aux

députés qu'on avait institué l'avant-veille une Cour martiale pour juger

les officiers et les soldats suisses.--Les députés s'entre-regardèrent

et convinrent du fait, après quelque hésitation.--Alors, joignant le

conseil à l'avertissement, les deux commissaires, qui étaient pourvus

d'insidieuses instructions, firent observer qu'il serait possible de

donner à ce tribunal une telle organisation, qu'il jugerait «tous ceux

qui voudraient coopérer à la guerre civile.»

L'Assemblée fronça le sourcil.

«On pourrait, ajoutèrent-ils, prendre pour le jury d'accusation

quarante-huit jurés dans les quarante-huit sections de Paris, et

quarante-huit autres jurés parmi les fédérés des départements. Il serait

pris autant de jurés pour le jury de jugement. Cette haute-cour serait

présidée par quatre grands jurés, pris dans l'Assemblée nationale, et

deux grands procurateurs y seraient pareillement pris.»

La Commune de Paris avait, comme on le voit, son plan tracé à l'avance

et ses dispositions arrêtées. Elle voulait que le Tribunal fût son

oeuvre, elle le voulait fortement. C'était la pierre d'assise de son

édifice révolutionnaire.--L'Assemblée, qui se croyait encore

toute-puissante, n'eut pas l'air de comprendre; elle renvoya simplement

ce projet d'organisation à l'examen du Comité de sûreté générale, et

elle congédia sèchement les deux commissaires.

Ce n'était pas l'affaire de la Commune, qui tenait à jouer le rôle de

l'épée de Brennus dans la balance. Pourtant, en cette première occasion,

elle insista avant de violenter; elle se fit tenace avant de se faire

impérieuse. Le lendemain mardi, à six heures et demie du soir, elle

dépêcha une députation qui vint demander «le mode d'après lequel la Cour

martiale devait juger les Suisses ET AUTRES COUPABLES du 10 août.»

_Et autres coupables!_ C'était déjà un renchérissement sur le décret du

11, qui ne mettait en jugement que les Suisses.

_Et autres coupables!_ La Commune ajoutait cela comme une chose

naturelle, sous-entendue, convenue...

Pressée si vivement, l'Assemblée législative ordonna que la commission

extraordinaire présenterait,--séance tenante,--un projet de décret à cet

égard. On pouvait croire de la sorte que la Commune se tiendrait pour

satisfaite, du moins pendant quelques instants. Erreur! Tout était

soigneusement organisé, ce jour-là, pour déjouer les faux-fuyants et

empêcher les ambages.--A huit heures, plusieurs fédérés des

quatre-vingt-trois départements se présentèrent à leur tour et

«réclamèrent l'exécution du décret, ordonnant la formation d'une Cour

martiale pour venger le sang de leurs frères.»

La Commune n'avait fait que _demander_; les fédérés _réclamaient_!

La menace n'était pas loin. Elle arriva. Une heure ne s'était pas

écoulée qu'une seconde députation de la Commune était introduite à la

barre, et s'exprimait en ces termes arrogants et précis:

«Le conseil-général de la Commune nous députe vers vous pour vous

demander le décret sur la Cour martiale; S'IL N'EST PAS RENDU, NOTRE

MISSION EST DE L'ATTENDRE.»

Un murmure général couvrit ces paroles. Les députés ne purent contenir

l'expression de leur mécontentement.

«--Les commissaires de la Commune, répondit M. Gaston, ignorent sans

doute les mesures que l'Assemblée a prises relativement à la formation

de cette Cour martiale. Les mots: _Notre mission est de l'attendre_ sont

une espèce d'ordre indirect. Les commissaires devraient mieux mesurer

leurs termes et se souvenir qu'ils parlent aux représentants d'une

grande nation.»

Ce blâme infligé, l'Assemblée interrogea, au nom de la commission

extraordinaire, Hérault de Séchelles, chargé du rapport.

Hérault de Séchelles, rappelons-le en quelques mots, était le neveu de

Mme la duchesse Jules de Polignac, par qui il avait été présenté peu

d'années auparavant à la reine Marie-Antoinette. C'était un fort bel

homme, connu par ses bonnes fortunes et par son luxe tout

aristocratique; c'était aussi un lettré: ses ennemis répétaient tout bas

de petits vers anti-républicains tombés jadis de sa poche dans les

allées de Versailles.--A l'époque dont nous parlons, il passait pour

être dans les bonnes grâces de Mme de Sainte-Amaranthe.

Histoire anecdotique du tribunal révolutionnaire · 第 1 / 15 段