Maintenant, me voici bien près de la fin de tout cela, et je suis
fort content d'y être arrivé, car j'ai commencé ce récit
d'autrefois, le coeur léger, en me disant que cela me donnerait
quelque occupation pendant les longs soirs d'été. Mais, chemin
faisant, j'ai réveillé mille peines qui dormaient, mille chagrins
à demi oubliés, si bien que j'ai à présent l'âme à vif, comme la
peau d'un mouton mal tondu.
Si je m'en tire à bon port, je jure bien de ne jamais reprendre la
plume; car, en commençant, cela va tout seul, comme quand on
descend dans un ruisseau dont la rive est en pente douce. Puis,
avant que vous puissiez vous en apercevoir, vous mettez le pied
dans un trou et vous y restez, et c'est à vous de vous en tirer à
force de vous débattre.
Nous enterrâmes Jim et de Lissac, avec quatre cent trente et un
soldats de la Garde impériale et de notre Infanterie légère,
rangés dans la même tranchée.
Ah! Si on pouvait semer un homme brave, comme on sème une graine,
quelle belle récolte de héros on ferait un jour!
Alors, nous laissâmes pour toujours, derrière nous, ce champ de
carnage et nous prîmes, avec notre brigade, la route de la
frontière pour marcher sur Paris.
Pendant toutes ces années-là, on m'avait toujours habitué à
regarder les Français comme de très méchantes gens, et comme nous
n'entendions parler d'eux qu'à l'occasion de batailles, de
massacres sur terre et sur mer, il était assez naturel pour moi de
les croire vicieux par essence et de compagnie dangereuse.
Après tout, n'avaient-ils pas entendu dire de nous la même chose,
ce qui devait certainement nous faire juger par eux de la même
manière.
Mais quand nous eûmes à traverser leur pays, quand nous vîmes
leurs charmantes petites fermes, et les bonnes gens si
tranquillement occupés au travail des champs et les femmes
tricotant au bord de la route, la vieille grand-maman, en vaste
coiffe blanche, grondant le bébé pour lui apprendre la politesse,
tout nous parut si empreint de simplicité domestique, que j'en
vins à ne pouvoir comprendre pourquoi nous avions si longtemps haï
et redouté ces bonnes gens.
Je suppose que, dans le fond, l'objet réel de notre haine, c'était
l'homme qui les gouvernait, et maintenant qu'il était parti et que
sa grande ombre avait disparu du pays, tout allait reprendre sa
beauté.
Nous fîmes assez joyeusement le trajet, en parcourant le pays le
plus charmant que j'eusse jamais vu, et nous arrivâmes ainsi à la
grande cité.
Nous nous attendions à y livrer bataille, car elle est si peuplée,
qu'en prenant seulement un homme sur vingt, on formerait une belle
armée. Mais, cette fois, on avait reconnu combien c'est dommage
d'abîmer tout un pays à cause d'un seul homme.
On lui avait donc donné avis qu'il eût à se tirer d'affaire, seul,
désormais.
D'après les dernières nouvelles qui nous arrivèrent sur lui, il
s'était rendu aux Anglais.
Les portes de Paris nous étaient ouvertes; c'étaient des nouvelles
excellentes pour moi, car j'aimais autant m'en tenir à la seule
bataille où je me fusse trouvé.
Mais il y avait alors à Paris, une foule de gens attachés à Boney.
C'était tout naturel, quand on songe à la gloire qu'il leur avait
acquise, et qu'on se rappelle qu'il n'avait jamais demandé à son
armée d'aller dans un endroit où il n'allât pas lui-même.
Ils nous firent assez mauvaise mine à notre entré, je puis vous le
dire.
Nous autres, de la brigade d'Adams, nous fûmes les premiers qui
mirent le pied dans la ville.
Nous passâmes sur un pont qui s'appelle Neuilly, mot plus facile à
écrire qu'à prononcer; de là, on traversa un beau parc, le Bois de
Boulogne, puis on alla aux Champs-Élysées, où l’on bivouaqua.
Bientôt il y eût, dans les rues, tant de Prussiens et d'Anglais,
qu'on se serait cru dans un camp plutôt que dans une ville.
La première fois que je pus sortir, je partis avec Rob Stewart, de
ma compagnie, car on ne nous permettait de circuler que par
couples, et je me rendis dans la rue de Miromesnil.
Rob attendit dans le vestibule et, dès que je mis le pied sur le
paillasson, je me trouvai en présence de ma cousine Edie, qui
était toujours restée la même, et qui se mit à me contempler de ce
regard sauvage qu'elle a.
Pendant un moment, elle ne me reconnut pas, mais quand elle le
fit, elle s'avança de trois pas, courut à moi et me sauta au cou.
-- Oh! mon cher vieux Jock, s'écria-t-elle, comme vous êtes beau,
sous l'habit rouge!
-- Oui, à présent, je suis soldat, Edie, répondis-je d'un ton fort
raide, car en voyant sa jolie figure, je crus apercevoir, par
derrière elle, l'autre figure qui était tournés vers le ciel, sur
le champ de bataille de Belgique.
-- Qui l'aurait cru? s'écria-t-elle. Qu'êtes vous alors, Jock?
Général? Capitaine?
-- Non, je suis simple soldat.
-- Comment, vous n’êtes pas, je l'espère, de ces gens du commun
qui portant le fusil?
-- Si, je porte le fusil.
-- Oh! ce n'est pas, à beaucoup près, aussi intéressant, dit-elle
en retournant s'asseoir sur le canapé qu'elle avait quitté.
C'était une chambre superbe, toute tendue de soie et de velours,
pleine d'objets brillants, et j'étais sur le point de repartir
pour donner à mes bottes un nouveau coup de brosse.
Quand Edie s'assit, je vis qu'elle était en grand deuil; cela me
prouva qu'elle connaissait la mort de de Lissac.
-- Je suis content de voir que vous savez tout, dis-je, car je
suis très maladroit pour annoncer avec ménagement les nouvelles.
Il a dit que vous pouviez garder tout ce qu'il y avait dans les
malles, et qu'Antoine avait les clefs.
-- Merci, Jock, merci, dit-elle, vous avez été bien bon de faire
cette commission. J'ai appris l'événement il y a environ huit
jours. J'en ai été folle quelque temps, tout à fait folle. Je
porterai le deuil toute ma vie, quoique cela fasse de moi un
véritable épouvantail, comme vous le voyez. Ah! je ne m'en
remettrai jamais. Je prendrai le voile et je mourrai au couvent.
-- Pardon, Madame, dit une domestique en avançant la tête, le
comte de Beton désire vous voir.
-- Mon cher Jock, dit Edie en se levant brusquement, voilà qui est
très important. Je suis bien fâchée d'abréger notre entretien,
mais vous reviendrez me voir, j'en sais sûre, n'est-ce pas? Je
suis si désolée? Ah! est-ce qu'il vous serait égal de sortir par
la porte de service et non par la grande porte? Je vous remercie,
mon cher vieux Jock, vous avez toujours été si bon garçon, et vous
faisiez exactement ce qu'on vous disait de faire.
C'était la dernière fois que je devais voir la cousine Edie.
Elle se montrait à la lumière du soleil avec son regard
provocateur, de jadis, avec ses dents éclatantes.
Aussi je me la rappellerai toujours, brillante et mobile comme une
goutte de mercure.
Lorsque je rejoignis mon camarade en bas dans la rue, je vis à la
porte une belle voiture à deux chevaux; je devinai alors qu'elle
m'avait prié de m'esquiver furtivement, pour que ses nouveaux amis
du grand monde ne vissent jamais les gens du commun avec lesquels
elle avait vécu dans son enfance.
Elle n'avait fait aucune question sur Jim, ni sur mon père et ma
mère, qui avaient eu tant de bonté pour elle.
Bah! elle était ainsi faite, elle ne pouvait pas plus s'en
dispenser qu'un lapin ne peut s'empêcher d'agiter son bout de
queue; et pourtant, cette pensée me fit grand-peine.
Neuf mois après, j'appris qu'elle avait épousé ce même comte de
Beton, et elle mourut en couches un an ou deux plus tard.
Quant à nous, notre tâche était accomplie.
La grande ombre avait été chassée de dessus l'Europe; elle ne
viendrait plus s'allonger d'un bout à l'autre du pays, planant sur
les fermes paisibles, les humbles villages, faisant les ténèbres
dans des existences qui auraient été si heureuses.
Après avoir acheté ma libération, je revins à Corriemuir, où,
après la mort de mon père, je pris la ferme.
J'épousai Lucie Deane, de Berwick, et j'élevai sept enfants, qui
tous sont plus grands que leur père, et n'omettent rien pour le
lui rappeler.
Mais, dans les jours tranquilles et paisibles qui s'écoulent
désormais et qui se ressemblent comme autant de béliers écossais,
j'ai peine à convaincre mes jeunes gens que, même ici, nous avons
eu notre roman, au temps où Jim et moi nous fîmes notre cour, et
où l'homme aux moustaches de chat arriva de l'autre côté de l'eau.
Notes :
[1] « vieil habit » aurait été plus élégant... (Note de l’éditeur)
[2] Il aurait été préférable d’écrire « puissent » ou « pussent ».
(Note de l’éditeur)