J'arrive maintenant à un point de mon histoire, dont le récit me
coupe tout net la respiration, et me fait regretter d'avoir
entrepris cette tâche de narrateur. Car quand j’écris, j'aime que
cela aille lentement, en bon ordre, chaque chose à son tour, comme
les moutons quand ils sortent d'un parc.
Cela pouvait être ainsi à West Inch. Mais maintenant que nous
voilà lancés dans une existence plus vaste, comme menus brins de
paille qui dérivent lentement dans quelque fossé paresseux
jusqu'au moment où ils se trouvent pris à l'improviste dans le
cours et les remous rapides d'un grand fleuve, alors il m’est bien
difficile, avec mon simple langage, de suivre tout cela pas à pas.
Mais vous pourrez trouver dans les livres d'histoire les causes et
les raisons de tout.
Je laisserai donc tout cela de côté, pour vous parler de ce que
j'ai vu de mes propres yeux, entendu de mes propres oreilles.
Le régiment auquel avait été nommé notre ami était le 71ème
d'infanterie légère de Highlanders, qui portait l'habit rouge et
les culottes de tartan à carreaux. Il avait son dépôt dans la
ville de Glasgow.
Nous nous y rendîmes tous les trois par la diligence.
Le major était plein d'entrain et contait mille anecdotes sur le
Duc, sur la Péninsule, pendant que Jim restait assis dans le coin,
les lèvres pincées, les bras croisés, et je suis sûr qu'au fond du
coeur, il tuait de Lissac trois fois par heure.
J'aurais pu le deviner au soudain éclat de ses yeux et à la
contraction de sa main.
Quant à moi, je ne savais pas trop si je devais être content ou
fâché, car le foyer, c'est le foyer, et l'on a beau avoir fait
tout ce qu'on peut pour s'endurcir, c'est néanmoins chose pénible
que de songer que vous avez la moitié de l'Écosse entre vous et
votre mère.
Nous arrivions à Glasgow le lendemain.
Le major nous conduisit au dépôt, où un soldat qui avait trois
chevrons sur le bras et un flot de rubans à son bonnet, montra
tout ce qu'il avait de dents aux mâchoires, à la vue de Jim, et
fit trois fois le tour de sa personne pour le considérer à son
aise, comme s'il s'était agi du château de Carlisle.
Puis il s'approcha de moi, me donna des bourrades dans les côtes,
tâta mes muscles, et fut presque aussi content de moi que de Jim.
-- Voilà ce qu'il nous faut, major, voilà ce qu'il nous faut,
répétait-il sans cesse. Avec un million de nos gaillards, nous
pouvons tenir tête à ce que Boney a de mieux.
-- Comment cela marche-t-il? demanda le major.
-- Ils font un effet piteux, à la vue, dit-il, mais à force de les
lécher, ils prendront quelque forme. Les hommes d'élite ont été
transportés en Amérique, et nous sommes encombrés de miliciens et
de recrues.
-- Ah! dit le major, nous aurons en face de nous de vieux, de bons
soldats. Vous deux, si vous avez besoin de quelque aide, venez me
trouver.
Il nous fit un signe de tête et nous quitta.
Nous commençâmes à comprendre qu'un major, qui est votre officier,
est un personnage fort différent d'un major qui se trouve être
votre voisin de campagne.
Soit, mais à quoi bon vous ennuyer de toutes ces choses?
J'userais une quantité de bonnes plumes d'oie rien qu'à vous
raconter ce que nous fîmes, Jim et moi, au dépôt de Glasgow,
comment nous arrivâmes à connaître nos officiers et nos camarades,
et comment ils firent notre connaissance.
Bientôt arriva la nouvelle que les gens de Vienne, occupés
jusqu'alors à découper l’Europe en tranches comme s'il s'agissait
d'un gigot de mouton, étaient rentrés à tire d'aile dans leurs
pays respectifs, que tout ce qui s'y trouvait, hommes et chevaux,
était en marche vers la France.
Nous entendîmes parler aussi de grands rassemblements, de grandes
revues de troupes, qui avaient lieu à Paris.
Puis on nous dit que Wellington était dans les Pays-Bas, et que ce
serait à nous et aux Prussiens à subir le premier choc.
Le gouvernement embarquait des hommes et des hommes, aussi vite
qu'il pouvait.
Tous les ports de la côte Est étaient bondés de canons, de
chevaux, de munitions.
Le trois juin, nous reçûmes à notre tour notre ordre de mise en
marche.
Le soir même, nous nous embarquâmes à Leith, et nous arrivâmes à
Ostende le lendemain au soir.
C'était le premier pays étranger que je voyais.
Il en était d'ailleurs de même pour la plupart de mes camarades,
car il y avait surtout des jeunes soldats dans les rangs.
Je crois revoir encore les eaux bleues, les lignes courbes des
vagues du ressac, la longue plage jaune, et les bizarres moulins
qui pivotent en battant des ailes, chose qu’on chercherait
vainement d'un bout à l’autre de l’Écosse.
C'était une ville propre, bien tenue, mais la taille y était au-
dessous de la moyenne, et on n'y trouvait à acheter ni ale ni
galettes de farine d'avoine.
De là nous nous rendîmes dans un endroit nommé Bruges, puis de là
à Gand où nous fûmes réunis avec le 52ème et le 95ème, deux
régiments qui, avec le nôtre, formaient une brigade.
C'est une ville étonnante, Gand, pour les clochers et les
constructions en pierre.
D'ailleurs, parmi toutes les villes que nous traversâmes, il n'en
était guère qui n’eût une église plus belle qu'aucune de celles de
Glasgow.
De là nous marchâmes sur Ath, petit village situé sur une rivière
ou plutôt sur un filet d'eau qui se nomme le Dender.
Nous y fûmes logés surtout dans des tentes, car il faisait un beau
temps ensoleillé, et toute la brigade fut occupée du matin au soir
à faire l'exercice.
Nous étions commandés par la général Adams, nous avions pour
colonel Reynell, mais ce qui nous donnait le plus de courage,
c'était de songer que nous avions pour commandant en chef le Duc,
dont le nom était comme une sonnerie de clairon.
Il était à Bruxelles avec le gros de l'armée, mais nous savions
que nous le verrions bientôt s'il en était besoin.
Je n'avais jamais vu autant d'Anglais réunis, et je dois dire que
j'éprouvais quelque dédain à leur égard, comme cela se voit
toujours chez les gens qui habitent aux environs d'une frontière.
Mais les deux régiments qui étaient avec nous étaient dans d'aussi
bons rapports de camaraderie qu'on pouvait le souhaiter.
Le 52ème avait un effectif d'un millier d'hommes, et comptait
beaucoup de vieux soldats de la Péninsule.
Le 95ème régiment se composait de carabiniers, et ils avaient un
habit vert au lieu du rouge.
C'était chose étrange que de les voir charger, car ils entouraient
la balle d'un chiffon graissé, et la faisaient entrer avec un
maillet, mais aussi ils tiraient plus loin et plus juste que nous.
Toute cette partie de la Belgique était alors couverte de troupes
anglaises, car la Garde y était aussi, aux environs d’Enghien, et
il y avait des régiments de cavalerie, de notre côté, à quelque
distance.
Comme vous le voyez, Wellington était obligé de déployer toutes
ses forces, car Boney était derrière son rideau de forteresses, et
naturellement nous n'avions aucun moyen de savoir par quel côté il
déboucherait.
Toutefois on pouvait être certain qu'il arriverait par où on
l'attendrait le moins.
D'un côté, il pouvait s'avancer entre nous et la mer, et nous
couper ainsi de l'Angleterre; d'un autre côté, il était libre de
se glisser entre les Prussiens et nous. Mais le Duc était aussi
malin que lui, car il avait autour de lui toute sa cavalerie et
ses troupes légères déployées comme une vaste toile d'araignée, de
telle sorte que dès qu'un Français aurait mis le pied par-dessus
la frontière, le Duc était en mesure de concentrer toutes ses
troupes à l'endroit convenable.
Pour moi, j'étais fort heureux à Ath, où les gens étaient pleins
de bonté et de simplicité.
Un fermier nommé Bois, dans les champs duquel nous étions campés,
fut un excellent ami pour la plupart de nous.
À nos moments perdus, nous lui bâtîmes une grange de bois, et plus
d'une fois, moi et Job Seaton, mon serre-file, nous avons mis son
linge à sécher sur des cordes: on eut dit que l'odeur du linge
humide avait plus que tout autre chose le don de nous reporter
tout droit à la pensée du foyer domestique.
Je me suis souvent demandé si ce brave homme et sa femme vivent
encore. Ce n'est guère probable, car bien que vigoureux, ils
avaient dépassé le milieu de la vie à cette époque-là.
Jim venait aussi quelque fois avec nous, et restait à fumer dans
la vaste cuisine flamande, mais c'était maintenant un Jim tout
différent de celui d'autrefois.
Il avait toujours eu un fond de dureté, mais on eût dit que son
malheur l'avait entièrement pétrifié. Jamais je ne vis de sourire
sur ses lèvres.
Il était bien rare qu'il parlât. Tout son esprit se concentrait
sur l'idée de se venger de de Lissac, qui lui avait ravi Edie.
Il passait des heures assis, le menton appuyé sur ses deux mains,
le regard fixe, le sourcil froncé, tout absorbé par une seule
pensée.
Cela avait fait d'abord de lui, jusqu'à un certain point, la cible
des plaisanteries de certains, mais quand ils le connurent mieux,
ils s'aperçurent qu'il ne faisait pas bon rire de lui, et ils le
laissèrent tranquille.
À cette époque, nous nous levions de fort bonne heure, et
généralement la brigade entière était sous les armes dès la
première lueur du jour.
Un matin, c'était le seize juin, nous venions de nous former, le
général Adams était allé à cheval donner un ordre au colonel
Reynell, à environ une portée de fusil de l'endroit où je me
trouvais, quand tout à coup tous deux fixèrent avec persistance
leur regard sur la route de Bruxelles.
Aucun de nous n'osa remuer la tête, mais tous les hommes du
régiment tournèrent les yeux de ce côté, et là nous vîmes un
officier, portant la cocarde d'aide de camp du général, arriver
sur la route à grand fracas, de toute la vitesse qu'il pouvait
donner à son grand cheval gris pommelé.
Il penchait la tête sur la crinière, et lui cinglait le cou avec
le reste des rênes. On eût dit que sa vie dépendait de sa
rapidité.
-- Holà, Reynell, dit le général, voilà qui commence à avoir l'air
sérieux. Qu'est-ce que vous dites de cela?
Tous deux mirent leur cheval au trot pour s'avancer, et Adams
ouvrit vivement la dépêche que lui tendit le messager.
L'enveloppe n'était pas encore à terre qu'il fit demi-tour, et
agita la lettre au-dessus. De sa tête, comme il l'eût fait de son
sabre.
-- Rompez les rangs! cria-t-il. Revue générale et mise en marche
dans une demi-heure.
Alors pendant un instant, il y eut grand bruit, grande agitation,
et les nouvelles volèrent de bouche en bouche.
Napoléon avait franchi la frontière la veille, poussé les
Prussiens devant lui, et s'était déjà fort avancé dans l’intérieur
du pays, à l'est par rapport à nous, avec cent cinquante mille
hommes.
Nous courûmes de tous côtés rassembler nos effets, et déjeuner.
Moins d'une heure après, nous étions en marche, laissant derrière
nous pour toujours Ath et le Dender.
Il n'y avait pas un moment à perdre, car les Prussiens n'avaient
donné à Wellington aucunes nouvelles de ce qui se passait, et bien
qu'il se fût élancé de Bruxelles aux premières rumeurs de
l'événement, comme un bon chien de garde sort de son chenil,
c'était difficile de supposer qu'il pourrait arriver assez à temps
pour porter secours aux Prussiens.
C'était une belle et chaude matinée, et pendant que la brigade
marchait sur la large chaussée belge, la poussière s'en élevait
comme eut fait la fumée d'une batterie.
Je puis vous dire que nous bénîmes celui qui avait planté les
peupliers sur les bords, car leur ombre valait mieux pour nous que
de la boisson.
À travers champs, à gauche comme droite, il y avait d'autres
routes, l'une tout près de la nôtre, l'autre à un mille ou plus.
Une colonne d'infanterie suivait la plus rapprochée.
C'était une belle rivalité qui nous animait, car des deux côtés on
mettait toute son énergie à jouer des jambes.
Il flottait autour d’eux une si large guirlande de poussière, que
nous distinguions seulement les canons de fusils et les bonnets de
peau d'ours pointant çà et là, ou la tête et les épaules d'un
officier monté, dominant le nuage, et le drapeau qui flottait au
vent.
C’était une brigade de la Garde, mais nous ne savions pas
laquelle, car il y en avait deux qui faisaient la campagne avec
nous.
Dans le lointain, on voyait aussi sur la route un épais nuage de
poussière, mais qui s'entrouvrant de temps à autre, laissait
apercevoir un long chapelet de grains scintillants d'un éclat
d'argent.
La brise apportait un tel bruit de musique grondante, sonore,
éclatante, que jamais je n'entendis rien de pareil.
Si j'avais été laissé à moi-même, j'aurais été longtemps à savoir
ce que c'était, mais nos caporaux et nos sergents étaient tous
d'anciens soldats, et il y en avait un qui marchait à côté de moi,
hallebarde en main, et qui était intarissable en conseils et
renseignements.
-- C'est la grosse cavalerie, dit-il. Vous voyez ce double reflet.
Cela signifie qu'ils ont le casque aussi bien que la cuirasse. Ce
sont les Royaux ou les Enniskillens, ou la Maison du Roi. Vous
pouvez entendre leurs cymbales et leurs timbales. La grosse
cavalerie française est trop forte pour nous. Ils sont dans la
proportion de dix contre un, et de bons soldats aussi. Il faut
viser à leur figure ou à leur cheval. Rappelez-vous cela, quand
ils arriveront sur nous. Sans quoi, vous recevrez quatre pieds de
lame à travers le foie pour vous apprendre à vivre. Écoutez,
écoutez, écoutez! Voici la vieille musique qui reprend!
Il parlait encore que se fit entendre le grondement sourd d'une
canonnade quelque part au loin, à l'est de nous.
C'était grave et rauque.
On eût dit un rugissement de quelque bête féroce, toute
barbouillée de sang, qui ne prospère qu'aux dépens des existences
humaines.
Au même instant on cria derrière nous « Eh! Eh! Eh! » et quelqu'un
commanda d'une voix forte: « Laissez passer les canons! »
Je tournai la tête et je vis les compagnies d'arrière-garde ouvrir
soudain les rangs et se jeter de chaque côté de la route, pendant
que six chevaux couleur crème, attelés par paires, galopant ventre
à terre, arrivaient à grand fracas dans l'espace libre, traînant
un beau canon de douze qui tournait et craquait derrière eux.
Puis, il en vint un second, un troisième, vingt quatre en tout,
ils passèrent près de nous avec grand bruit, grand vacarme, les
hommes en uniformes bleus, se tenant bien cramponnés aux canons et
aux caissons, les conducteurs jurant, faisant claquer leurs
fouets, les crinières flottant au vent, les écouvillons et les
seaux s'agitant avec un bruit de ferraille.
L'air était tout remué de cette agitation fébrile, du tintement
sonore des chaînes.
Un grandement sourd monta des fosses.
Les artilleurs y répondirent par des cris, et nous vîmes rouler
devant nous un nuage gris, et quantité de bonnets à poils firent
par moments tache dans l'obscurité.
Puis les compagnies se refermèrent, pendant que le grondement qui
s'entendait en avant de nous devenait plus fort et plus grave que
jamais.
-- Il y a là trois batteries, dit le sergent. Ce sont des _Bull_
et des _Webber Smith_. Ces derniers sont neufs. Il y en a
davantage en avant de nous, car je vois ici la trace laissée par
un canon de neuf, et tous les autres sont de douze. Si vous tenez
à être atteint, donnez la préférence à un canon de douze, car un
de neuf vous écrabouille, tandis que celui de douze vous coupe en
deux comme une carotte.
Et il continua, en me donnant des détails sur les horribles
blessures qu'il avait vues, ce qui glaçait mon sang dans mes
veines.
Vous auriez frotté toutes nos figures avec du blanc d'Espagne, que
vous ne les auriez pas rendues plus blanches.
-- Ah! Ah! Vous aurez l'air encore plus malades, quand vous aurez
un paquet de mitraille dans les tripes! dit-il.
À ce moment, voyant rire plusieurs vieux soldats, je commençai à
comprendre que cet homme essayait de nous faire peur.
Je me mis aussi à rire, et les autres en firent autant, mais on ne
riait pas de très bon coeur.
Le soleil était presque au-dessus de nos têtes quand on fit halte,
dans une petite localité nommée Hal.
Il y a là une vieille pompe que je fis marcher pour remplir mon
shako. Jamais une cruche d'ale d'Écosse ne me parut aussi bonne
que cette eau-là.
Des canons passèrent encore devant nous, puis les Hussards de
Vivian: il y en avait trois régiments, fort coquets sur leurs
beaux chevaux bai-brun.
C'était un régal pour l'oeil.
Les canons faisaient plus de bruit que jamais, et cela faisait
vibrer mes nerfs, tout comme jadis, lorsque Edie à côté de moi,
quelques années auparavant, j'avais assisté à la lutte du navire
de commerce contre les corsaires.
Ce bruit était maintenant si fort qu'il me semblait que l'on
devait se battre de l'autre côté du bois le plus proche, mais mon
ami le sergent en savait plus long.
-- C’est à douze ou quinze milles d'ici, dit-il. Vous pouvez en
être certain, le général sait qu'on n'a pas besoin de nous, sans
quoi nous ne serions pas à nous reposer à Hal.
Il disait vrai, comme on le vit bien, car une minute après, le
colonel arriva pour nous donner l'ordre de former des faisceaux et
de bivouaquer sur place.
Nous y passâmes toute la journée, pendant laquelle nous vîmes
défiler de la cavalerie, de l'infanterie, de l'artillerie,
Anglais, Hollandais, Hanovriens.
La musique endiablée dura jusqu'au soir, s'enflant parfois en un
rugissement, retombant parfois en un grondement indistinct.
Vers huit heures du soir, elle cessa complètement.
Nous nous rongions d'impatience, comme vous pensez bien,
d'apprendre ce qui se passait, mais nous savions que ce que ferait
le Duc, serait bien fait, ce qui finit par nous inspirer un peu de
patience.
Le lendemain, la brigade resta à Hal, tout le matin, mais vers
midi, un ordonnance arriva de la part du Duc, et nous avançâmes
jusqu'à un petit village appelé Braine le... je ne sais plus quoi.
Il n'était que temps, car un orage terrible fondit tout à coup sur
nous, déversant des torrents d'eau qui changèrent tous les champs
et tous les chemins en marais et bourbiers.
Dans ce village, les granges nous offrirent un abri, et nous y
trouvâmes deux traînards, l'un faisait partie d'un régiment à
jupon, l'autre était un homme de la légion allemande, et ils
avaient à nous apprendre des nouvelles qui étaient aussi sombres
que le temps.
Boney avait rossé les Prussiens la veille, et nos hommes avaient
eu bien de la peine à tenir bon contre Ney: ils avaient pourtant
fini par le battre.
Cela vous fait aujourd'hui l'effet d'une vieille histoire toute
défraîchie, mais vous ne pouvez pas vous figurer notre
empressement à nous entasser autour des deux hommes dans la
grange.
On se battait, on se bousculait, rien que pour attraper un mot de
ce qu'ils disaient, et ceux qui avaient entendu étaient à leur
tour assaillis par la foule de ceux qui ne savaient rien.
On rit, on applaudit, on gémit tour à tour, en entendant raconter
que la 44ème avait reçu la cavalerie en ligne, que les Hollando-
Belges avaient pris la fuite, que la Garde Noire avait laisse
pénétrer les Lanciers dans son carré, et les y avait tués à
loisir. Mais les Lanciers mirent les rieurs de leur côté en
réduisant le 69ème à sa plus simple expression et emportant un des
drapeaux.
Et pour conclure, le Duc battait en retraite afin de conserver le
contact avec les Prussiens.
Le bruit courait qu'il choisirait son terrain et livrerait une
grande bataille à l'endroit même où nous avions fait halte.
Et nous vîmes bientôt que ce bruit était fondé, car le temps
s'éclaircit vers le soir, et tout le monde monta sur la crête pour
voir ce qui pouvait se voir.
C'était une belle campagne de terres à blé et de prairies.
Les récoltes commençaient à jaunir, et les seigles, qui étaient
superbes, atteignaient l'épaule d'un homme.
Il était impossible de concevoir un tableau plus paisible.
De quelque côté qu'on portât les yeux, on ne voyait que collines
aux courbes onduleuses toutes couvertes de blé, et par-dessus
elles, les petits clochers de village dressant leurs pointes parmi
les peupliers. Mais à travers tout ce joli tableau, apparaissait
comme la marque d'un coup de fouet, une longue ligne d'hommes en
marche, habillés les uns de rouge, les autres de vert, d'autres de
bleu, de noir, se dirigeant en zigzag par la plaine, encombrant
les routes; l’une des extrémités si rapprochée, qu'elle pouvait
entendre nos appels, quand les hommes mirent leurs fusils en
faisceaux, sur la crête à notre gauche, tandis que l'autre
extrémité se perdait dans les bois, aussi loin que nous pouvions
voir. Puis, sur d'autres routes, nous apercevions les attelages de
chevaux tirant à grand-peine, l'éclat sombre des canons, les
hommes qui se courbaient, s'arc-boutaient pour pousser aux roues
et les dégager de la vase épaisse, profonde.
Pendant que nous étions là, régiment par régiment, brigade par
brigade, vinrent prendre position sur la crête, et avant le
coucher du soleil, nous étions formée en une ligne de plus de
soixante mille hommes, fermant à Napoléon la routa de Bruxelles.
Mais la pluie avait recommencé avec force. Nous autres, du 77ème,
nous nous précipitâmes de nouveau dans notre grange. Nous étions
bien mieux abrités que le plus grand nombre de nos camarades, qui
durent rester étendus dans la boue, sous les rafales de l'orage,
et attendre ainsi jusqu'à la première lueur du jour.