Quelques années auparavant, alors que j'étais un tout jeune
garçon, la fille unique du frère de mon père était venue nous
faire une visite de cinq semaines.
Willie Calder s'était établi à Eyemouth comme fabricant de filets
de pêche, et il avait tiré meilleur parti du fil à tisser que nous
n'étions sans doute destinés à faire des genêts et des landes
sablonneuses de West Inch.
Sa fille, Edie Calder, arriva donc en beau corsage rouge, coiffée
d'un chapeau de cinq shillings et accompagnée d'une caisse
d'effets, devant laquelle les yeux de ma mère lui sortirent de la
tête comme ceux d'un crabe.
C'était étonnant de la voir dépenser sans compter, elle qui
n'était qu'une gamine.
Elle donna au voiturier tout ce qu'il lui demanda, et en plus une
belle pièce de deux pence, à laquelle il n'avait aucun droit.
Elle ne faisait pas plus de cas de la bière au gingembre que si
c'eût été de l'eau, et il lui fallait du sucre pour son thé, du
beurre pour son pain, tout comme si elle avait été une Anglaise.
Je ne faisais pas grand cas des jeunes filles en ce temps-là, car
j'avais peine à comprendre dans quel but elles avaient été créées.
Aucun de nous, chez Birtwhistle, n'avait beaucoup pensé à elles,
mais les plus petits semblaient être les plus raisonnables, car
quand les gamins commençaient à grandir, ils se montraient moins
tranchants sur ce point.
Quant à nous, les tout petits, nous étions tous d'un même avis:
une créature qui ne peut pas se battre, qui passe son temps à
colporter des histoires, et qui n'arrive même à lancer une pierre
qu'en agitant le bras en l'air aussi gauchement que si c'était un
chiffon, n'était bonne à rien du tout.
Et puis il faut voir les airs qu'elles se donnent: on dirait
qu'elles font le père et la mère en une seule personne, elles se
mêlent sans cesse de nos jeux pour nous dire: « Jimmy, votre doigt
de pied passe à travers votre soulier. » ou bien encore: « Rentrez
chez vous, sale enfant, et allez vous laver » au point que rien
qu'à les voir, nous en avions assez.
Aussi quand celle-là vint à la ferme de West Inch, je ne fus pas
enchanté de la voir.
Nous étions en vacances.
J'avais alors douze ans.
Elle en avait onze.
C'était une fillette mince, grande pour son âge, aux yeux noirs et
aux façons les plus bizarres.
Elle était tout le temps à regarder fixement devant elle, les
lèvres entrouvertes, comme si elle voyait quelque chose
d'extraordinaire, mais quand je me postais derrière elle, et que
je regardais dans la même direction, je n'apercevais que
l'abreuvoir des moutons ou bien le tas de fumier, ou encore les
culottes de papa suspendues avec le reste du linge à sécher.
Puis, si elle apercevait une touffe de bruyère ou de fougère, ou
n'importe quel objet tout aussi commun, elle restait en
contemplation.
Elle s'écriait:
-- Comme c'est beau! comme c'est parfait!
On eût dit que c'était un tableau en peinture.
Elle n'aimait pas à jouer, mais souvent je la faisais jouer au
chat perché; ça manquait d'animation, car j'arrivais toujours à
l'attraper en trois sauts, tandis qu'elle ne m'attrapait jamais,
bien qu'elle fit autant de bruit, autant d'embarras que dix
garçons.
Quand je me mettais à lui dire qu'elle n'était bonne à rien, que
son père était bien sot de l'élever comme cela, elle pleurait,
disait que j’étais un petit butor, qu'elle retournerait chez elle
ce soir même, et qu'elle ne me pardonnerait de la vie.
Mais au bout de cinq minutes, elle ne pensait plus à rien de tout
cela.
Ce qu'il y avait d'étrange, c'est qu'elle avait plus d'affection
pour moi que je n'en avais pour elle, qu'elle ne me laissait
jamais tranquille.
Elle était toujours à me guetter, à courir après moi, et à dire
alors: « Tiens! vous êtes là! » en faisant l'étonnée.
Mais bientôt je m’aperçus qu'elle avait aussi de bons côtés.
Elle me donnait quelquefois des pennies, tellement qu'une fois
j'en eus quatre dans la poche, mais ce qu'il y avait de mieux en
elle, c'étaient les histoires qu'elle savait conter.
Elle avait une peur affreuse des grenouilles.
Aussi je ne manquais pas d'en apporter une, et de lui dire que je
la lui mettrais dans le coup à moins qu'elle ne me contât une
histoire.
Cela l'aidait à commencer, mais une fois en train, c'était
étonnant comme elle allait.
Et à entendre les choses qui lui étaient arrivées, cela vous
coupait la respiration.
Il y avait un pirate barbaresque qui était allé à Eyemouth.
Il devait revenir dans cinq ans avec un vaisseau chargé d'or pour
faire d'elle sa femme.
Et il y avait un chevalier errant qui lui aussi était allé à
Eyemouth et il lui avait donné comme gage un anneau qu'il
reprendrait à son retour, disait-il.
Et elle me montra l'anneau, qui ressemblait à s'y méprendre à ceux
qui soutenaient les rideaux de mon lit, mais elle soutenait que
celui-là était en or vierge.
Je lui demandai ce que ferait le chevalier s'il rencontrait le
pirate barbaresque.
Elle me répondit qu'il lui ferait sauter la tête de dessus les
épaules.
Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien trouver en elle?
Cela dépassait mon intelligence.
Puis elle me dit que pendant son voyage à destination de West
Inch, elle avait été suivie par un prince déguisé.
Je lui demandai à quoi elle avait reconnu que c'était un prince.
Elle me répondit:
-- À son déguisement.
Un autre jour, elle dit que son père composait une énigme, que
quand elle serait prête, il la mettrait dans les journaux, et
celui qui la devinerait aurait la moitié de sa fortune et la main
de sa fille.
Je lui dis que j'étais fort sur les énigmes, et qu'il faudrait
qu'elle me l'envoyât des qu'elle serait prête.
Elle dit que ce serait dans la _Gazette de Berwick_, et voulut
savoir ce que je ferais d'elle quand je l'aurais gagnée.
Je répondis que je la vendrais aux enchères, pour le prix qu'on
m'offrirait, mais ce soir-là elle ne voulut plus conter
d'histoires, car elle était très susceptible dans certains cas.
Jim Horscroft était absent pendant le temps que la cousine Edie
passa chez nous.
Il revint la semaine même où elle partit, et je me rappelle
combien je fus surpris qu'il fit la moindre question ou montrât
quelque intérêt au sujet d'une simple fillette.
Il me demanda si elle était jolie, et quand j'eus dit que je n'y
avais pas fait attention, il éclata de rire, me qualifia de taupe,
et dit qu'un jour ou l'autre j'ouvrirais les yeux.
Mais il ne tarda pas à s'occuper de tout autre chose, et je n'eus
plus une pensée pour Edie, jusqu'au jour où elle prit bel et bien
ma vie entre ses mains et la tordit comme je pourrais tordre cette
plume d'oie.
C'était en 1813.
J'avais quitté l'école, et j'avais déjà dix-huit ans, au moins
quarante poils sur la lèvre supérieure, et l’espérance d’en avoir
bien davantage.
J’avais changé depuis mon départ de l’école.
Je ne m’adonnais plus aux jeux avec la même ardeur.
Au lieu de cela il m’arrivait de rester allongé sur la pente de la
lande, du côté ensoleillé, les lèvres entrouvertes, et regardant
fixement devant moi, tout comme le faisait souvent la cousine
Edie.
Jusqu’alors je m’étais tenu pour satisfait, je trouvais mon
existence remplie, du moment que je pouvais courir plus vite et
sauter plus haut que mon prochain.
Mais maintenant, comme tout cela me paraissait peu de chose!
Je soupirais, je levais les yeux vers la vaste voûte du ciel, puis
je les portais sur la surface bleue de la mer.
Je sentais qu’il me manquait quelque chose, mais je n’arrivais
point à pouvoir dire ce qu’était cette chose.
Et mon caractère prit de la vivacité.
Il me semblait que tous mes nerfs étaient agacés.
Si ma mère me demandait de quoi je souffrais, ou que mon père me
parlât de mettre la main au travail, je me laissais aller à
répondre en termes si âpres, si amers que depuis j'en ai souvent
éprouvé du chagrin.
Ah! on peut avoir plus d'une femme, et plus d'un enfant, et plus
d'un ami, mais on ne peut avoir qu'une mère.
Aussi doit-on la ménager aussi longtemps, qu'on l'a.
Un jour, comme je rentrais en tête du troupeau, je vis mon père
assis, une lettre à la main.
C'était un événement fort rare chez nous, excepté quand l'agent
écrivait pour le terme.
En m'approchant de lui, je vis qu'il pleurait, et je restai à
ouvrir de grands yeux, car je m'étais toujours figuré que c'était
là une chose impossible à un homme.
Je le voyais fort bien à présent, car il avait à travers sa joue
pâlie une ride si profonde, qu'aucune larme ne pouvait la
franchir.
Il fallait qu'elle glissât de côté jusqu'à son oreille, d'où elle
tombait sur la feuille de papier.
Ma mère était assise près de lui et lui caressait la main, comme
elle caressait le dos du chat pour le calmer.
-- Oui, Jeannie, disait-il, le pauvre Willie est mort. Cette
lettre vient de l'homme de loi. La chose est arrivée subitement.
Autrement on nous aurait écrit. Un anthrax, dit-il, et un flux de
sang à la tête.
-- Ah! Alors ses peines sont finies, dit ma mère.
Mon père essuya ses oreilles avec la nappe de la table.
-- Il a laissé toutes ses économies à sa fille, dit-il, et si elle
n'a pas changé, par Dieu, de ce qu'elle promettait d'être, elle
n'en aura pas pour longtemps. Vous vous rappelez ce qu'elle
disait, sous ce toit même, du thé trop faible, et cela pour du thé
à sept shillings la livre.
Ma mère hocha la tête et considéra les pièces de lard suspendues
au plafond.
-- Il ne dit pas combien elle aura, reprit-il, mais elle en aura
assez, et de reste. Elle doit venir habiter avec nous, car ç’a été
son dernier désir.
-- Il faudra qu'elle paie son entretien, s'écria ma mère avec
âpreté.
Je fus fâché de l'entendre parler d'argent dans un tel moment,
mais après tout, si elle n'avait pas été aussi âpre, nous aurions
été jetés dehors au bout de douze mois.
-- Oui, elle paiera. Elle arrive aujourd'hui même. Jock, mon
garçon, vous aurez la bonté de partir avec la charrette pour
Ayton, et d'attendre la diligence du soir. Votre cousine Edie y
sera, et vous pourrez l'amener à West Inch.
Je me mis donc en route à cinq heures et quart avec la _Souter
Johnnie_, notre jument de quinze ans aux longs poils, et notre
charrette avec la caisse repeinte à neuf qui ne nous servait que
dans les grands jours.
La diligence apparut au moment même où j'arrivais, et moi, comme
un niais de jeune campagnard, sans songer aux années qui s'étaient
écoulées, je cherchais dans la foule aux environs de l'auberge un
bout de fille en jupe courte arrivant à peine aux genoux.
Et comme je m'avançais obliquement, le cou tendu, je me sentis
toucher le coude, et me trouvai en face d'une dame vêtue de noirs
debout sur les marches, et j'appris que c'était ma cousine Edie.
Je le savais, dis-je, et pourtant si elle ne m'avait pas touché,
j'aurais pu passer vingt fois près d'elle sans la reconnaître.
Ma parole, si Jim Horscroft m'avait alors demandé si elle était
jolie ou non, je n'aurais su que lui répondre.
Elle était brune, bien plus brune que ne le sont ordinairement nos
jeunes filles du border, et pourtant à travers ce teint charmant,
s'entrevoyait une nuance de carmin pareille à la teinte plus
chaude qu'on remarque au centre d'une rose soufre.
Ses lèvres étaient rouges, exprimant la douceur, et la fermeté,
mais dès ce moment même, je vis au premier coup d'oeil flotter au
fond de ses grands yeux une expression de malice narquoise.
Elle s'empara de moi séance tenante, comme si j'avais fait partie
de son héritage. Elle allongea la main et me cueillit.
Elle était en toilette de deuil, comme je l'ai dit, et dans un
costume qui me fit l'effet d'une mode extraordinaire, et elle
portait un voile noir qu'elle avait écarté de devant sa figure.
-- Ah! Jock, me dit-elle en mettant dans son anglais un accent
maniéré qu'elle avait appris à la pension. Non, non, nous sommes
un peu trop grands pour cela?...
Cela, c'était parce que, avec ma sotte gaucherie, j'avançais ma
figure brune pour l'embrasser, comme je l'avais fait la dernière
fois que nous nous étions vus...
-- Soyez bon garçon et donnez un shilling au conducteur, qui a été
extrêmement complaisant pour moi pendant le trajet.
Je rougis jusqu'aux oreilles, car je n'avais en poche qu'une pièce
d'argent de quatre pence.
Jamais le manque d'argent ne me parut plus pénible qu'à ce moment-
là.
Mais elle me devina d'un simple regard, et aussitôt une petite
bourse en moleskine à fermoir d'argent me fut glissée dans la
main.
Je payai l'homme et allais rendre la bourse à Edie, mais elle me
força de la garder.
-- Vous serez mon intendant, Jock, dit-elle en riant. C'est là
votre voiture, elle à l'air bien drôle. Mais où vais je m'asseoir?
-- Sur le sac, dis-je.
-- Et comment faire pour monter?
-- Mettez le pied sur le moyeu, dis-je, je vous aiderai.
Je me hissai d'un saut, et je pris deux petites mains gantées dans
les miennes.
Comme elle passait par-dessus le côté de la carriole, son haleine
passa sur sa figure, une haleine douce et chaude, et aussitôt
s'effacèrent par lambeaux ces langueurs vagues et inquiètes de mon
âme.
Il me sembla que cet instant m'enlevait à moi-même et faisait de
moi un des membres de la race des hommes.
Il ne fallut pour cela que le temps qu'il faut à un cheval pour
agiter sa queue, et pourtant un événement s'était produit.
Une barrière avait surgi quelque part.
J'entrai dans une vie plus large et plus intelligente.
J'éprouvai tout cela sous une brusque averse, et pourtant dans ma
timidité, dans ma réserve, je ne sus faire autre chose que
d'égaliser le rembourrage du sac.
Elle suivait des yeux la diligence qui reprenait à grand bruit la
direction de Berwick.
Tout à coup elle se mit à faire voltiger en l'air son mouchoir.
-- Il a ôté son chapeau, dit-elle, je crois qu'il a dû être
officier. Il avait l'air très distingué. Peut-être l'avez-vous
remarqué, un gentleman sur l'impériale, très beau, avec un
pardessus brun.
Je secouai la tête, et toute la joie qui m'avait envahi fit place
à une sotte mauvaise humeur.
-- Ah! mais je ne le reverrai jamais. Voici toutes les collines
vertes, et la route brune et tortueuse; elles sont bien restées
les mêmes qu'autrefois. Vous aussi, Jock, je trouve que vous
n'avez pas beaucoup changé. J'espère que vos manières sont
meilleures que jadis; vous ne chercherez pas à me mettre des
grenouilles dans le cou, n'est-ce pas?
Rien qu'à cette idée, je sentis un frisson dans tout le corps.
-- Nous ferons tout notre possible pour vous rendre heureuse à
West Inch, dis-je en jouant avec le fouet.
-- Assurément, c'est bien de la bonté de votre part que
d'accueillir une pauvre fille isolée, dit-elle.
-- C'est bien de la bonté de votre part que de venir, cousine
Edie, balbutiai-je. Vous trouverez la vie bien monotone, je le
crains, dis-je.
-- Elle sera assez calme en effet, Jock, n'est-ce pas? Il n'y a
pas beaucoup d'hommes par là-bas, autant qu'il m’en souvient.
-- Il y a le Major Elliott, à Corriemuir. Il vient passer la
soirée de temps à autre. C'est un brave vieux soldat, qui a reçu
une balle dans le genou, pendant qu'il servait sous Wellington.
-- Ah! quand je parle d'hommes, je ne veux pas parler des vieilles
gens qui ont une balle dans le genou, je parle de gens de notre
âge, dont on peut se faire des amis. À propos, ce vieux docteur si
aigre, il avait un fils, n'est ce pas?
-- Oh! oui, c'est Jim Horscroft, mon meilleur ami.
-- Est-il chez lui?
-- Non, il reviendra bientôt. Il fait encore ses études à
Édimbourg.
-- Alors nous nous tiendrons mutuellement compagnie jusqu'à son
retour, Jock. Ah! je suis bien lasse, et je voudrais être arrivée
à West Inch.
Je fis arpenter la route à la vieille _Souter Johnnie_, d'une
allure à laquelle elle n'a jamais marché ni avant, ni depuis.
Une heure après, Edie était assise devant la table à souper.
Ma mère avait servi non seulement du beurre, mais encore de la
gelée de groseilles qui, dans son assiette de verre, scintillait à
la lumière de la chandelle et faisait fort bon effet.
Je n'eus pas de peine à m'apercevoir que mes parents étaient tout
aussi surpris que moi, du changement qui s'était opéré en elle,
mais qu'ils l'étaient d'une autre façon que moi.
Ma mère était si impressionnée par l'objet en plumes qu'elle lui
vit autour du cou, qu'elle l'appelait Miss Calder au lieu de Edie,
et ma cousine, de son air joli et léger, la menaçait du doigt
toutes les fois qu'elle se servait de ce nom.
Après le souper, quand elle fut allée se coucher, ils ne purent
parler d'autre chose que de son air et de son éducation.
-- Tout de même, pour le dire en passant, fit mon père, elle n'a
pas l'air d'avoir le coeur brisé par la mort de mon frère.
Alors, pour la première fois, je me souvins qu'elle n'avait pas
dit un mot à ce sujet, depuis que nous nous étions revus.