Le 2 février, on passa près des îles à l'ouest qui cachent le delta du
Mississipi. Elle furent nommées, de la fête du jour, du nom d'îles de la
Chandeleur, qu'elles conservent encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni
personne de l'équipage, ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait
été donné par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet immense
triangle de détritus, amenés au milieu de la mer par le Mississipi et
qui, à partir du trentième degré, s'avance dans la mer et à près de
quarante lieues d'étendue.
Il avait calculé que le Mississipi débouchait au 30e degré de latitude,
à mi-distance de la baie Saint-Louis et de la Floride, laquelle côte
suivait constamment la ligne du 30e degré de latitude. Il ignorait que
le Mississipi, arrivé à cette hauteur, avait amené un immense amas
d'alluvion, et que son embouchure était reportée à 40 lieues plus loin.
D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des possessions
espagnoles. Il dirigea donc ses bâtiments vers le 30e degré, en marchant
en ligne droite à partir de l'extrémité ouest de l'île de Cuba.
Après avoir dépassé les îles de la Chandeleur, il se dirigea à l'est
pour explorer toute la côte, en commençant, du côté de la Floride, par
les pays occupés par les Espagnols.
Il aborda d'abord au 90e degré de longitude, et il reconnut Pensacola,
station espagnole. Il la croyait considérable, mais il n'y trouva que
quelques soldats. Il se dirigea vers l'ouest pour explorer la côte et la
débarrasser de toute occupation étrangère.
Il parcourut la côte depuis la Floride à l'est jusqu'aux lacs situés à
l'ouest à la tête du delta, examinant et sondant partout. Alors, ayant
vérifié qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours,
et de plus ayant appris par les relations des sauvages et par le
témoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure d'un grand fleuve
en remontant au sud-ouest, il se décida à prendre connaissance de ces
localités.
Il commença par établir un fort dans l'endroit qu'il jugea le plus
convenable, à moitié chemin de l'occupation des Espagnols à Pensacola.
Pendant qu'il était occupé à cet établissement, il examina tout le pays
d'alentour et accueillit avec empressement la visite des tribus sauvages
environnantes.
Quant au pays, il était presque aussi beau que le littoral de
Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers sur de grandes
étendues, des prairies surabondantes, des arbres à fruits d'une force de
végétation inconnue en Europe. Tout était à l'avenant: des outardes ou
oies sauvages énormes, des poules d'Inde qui volaient par légions et que
l'on pouvait prendre avec la main ou tuer à coups de fusil sans enrayer
les autres. Dans ces étendues, des fruits pleins de saveur, des
plantes pleines d'arômes, une végétation vigoureuse recelant dans ses
profondeurs des milliers d'oiseaux pélagiques: des cormorans, des
canards, des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets
animaient la solitude.
Le 4 février, M. d'Iberville fit une excursion sur les bords: il vit des
quantités de chênes de la plus belle venue, des ormes, des frênes, des
pins, des vignes en grand nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses
semées de violettes, de giroflées, de féveroles, comme à Saint-Domingue;
des noyers d'une fine écorce, des bouleaux. Le temps était très beau,
l'air très chaud. Il explorait et faisait sonder toutes les embouchures
des fleuves principaux qui se rendaient à la mer.
Après l'admiration pour les richesses de cette nature presque tropicale,
M. d'Iberville avait une attention particulière pour s'attirer la
confiance et l'affection des indigènes, qui entraient pour une grande
part dans ses projets d'avenir.
Ceux-ci détestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis longtemps
éprouvé le caractère violent et implacable; de plus, ils surent bientôt
que les Français établis dans les régions du Nord s'étaient toujours
attachés à, gagner les Indiens qui les environnaient, par les procédés
les plus affectueux et les plus généreux.
Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrivés, et il paraît,
d'après la relation de Pénicaud, qu'ils purent s'entendre avec plusieurs
Canadiens qui connaissaient l'iroquois et qui formaient une forte partie
des équipages.
Après les Biloxis, vinrent cinq autres nations situées aux environs du
Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs, les Oumas, les Tonicas.
Pénicaud raconte les cérémonies qui accompagnaient ces rencontres. Les
sauvages arrivaient en présentant, en signe de bienvenue, une énorme
pipe longue d'une aune, ornée dans toute sa longueur d'une immense
quantité de plumes disposées en forme d'un vaste éventail; c'est
ce qu'ils appelaient «le calumet». Ils le chargeaient de tabac,
l'allumaient, puis le présentaient au nouvel arrivé. M. d'Iberville, qui
n'avait jamais fumé, nous dit-il, n'en pouvait supporter le goût, mais
il ne disait rien, fumait et refumait avec la plus grande complaisance.
Pénicaud rend compte d'une de ces cérémonies, qui fut plus solennelle
que les autres.
Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer vinrent au fort
avec leurs hommes. Ils chantaient tous. Ils commencèrent par dresser un
poteau orné de verdure et de couleurs éclatantes, puis ils dansèrent
autour, tandis que plusieurs d'entre eux allèrent chercher M.
d'Iberville. Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils
firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui devait servir
de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes et même les
hennissements d'un cheval d'apparat.
Lorsqu'on fut arrivé au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville avec ses
gens sur des peaux de chevreuils, puis on commença une danse guerrière
pendant laquelle chacun des sauvages, revêtu de ses armes, allait
frapper de son casse-tête des coups sur le poteau et racontait ses
exploits.
M. d'Iberville répondit à ces démonstrations en faisant venir les
présents: des couteaux, des rassades, du vermillon, des fusils, des
miroirs, des peignes; de plus, des habillements; des capots, des
mitasses, des chemises, des colliers et des bagues. Les Canadiens, qui
avaient l'usage de tous ces habillements, en revêtaient les sauvages.
Après cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les assistants; de
la sagamité aux pruneaux, des confitures, du vin, de l'eau-de-vie, à
laquelle on mit le feu, ce qui émerveilla les sauvages.
Après cette cérémonie, M. d'Iberville prit ses dispositions pour
continuer son exploration. Il savait désormais où était l'embouchure du
Mississipi, c'est-à-dire à quinze ou vingt lieues au sud-ouest. Là se
trouvait l'embouchure d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la
Malbanchia, et les Espagnols, la rivière aux Palissades, à cause des
arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui s'accordait avec les
relations de M. de La Salle.
M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols
dans le golfe, et qu'il n'avait à craindre aucune rencontre ennemie.
Dès lors, il prit congé de M. de Chateaumorand, dont il n'avait plus à
réclamer l'assistance. Ils se quittèrent dans les meilleurs termes.
M. de Chateaumorand appréciait hautement la capacité et le zèle de M.
d'Iberville, et il le traitait avec la plus grande considération, comme
un vrai gentilhomme. Cela formait un contraste sensible avec les duretés
que M. de La Salle avait eu à endurer du commissaire de la marine royale
qui l'accompagnait, et qui, par son entêtement et son ignorance, avait
fait manquer toute l'entreprise. M. de Chateaumorand laissa une centaine
de barriques de vin, de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait
besoin, et il partit pour Saint-Domingue, où il pouvait se ravitailler.