PREMIER VOYAGE.

Tous les préparatifs étaient faits avec le soin que d'Iberville mettait

à tout ce qu'il entreprenait. Le départ fut fixé pour le 24 octobre

1698.

Il y avait quatre bâtiments; deux frégates: la _Badine_ et le _Marin_.

Il y avait 200 hommes d'équipage, dont 50 Canadiens et le reste moitié

soldats et matelots, et près de 100 canons.

M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des intérêts spirituels

de ses hommes. Il avait avec lui un aumônier, et sur l'autre bâtiment,

le Père Anastase Douay, qui connaissait les langues indiennes et avait

accompagné M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi.

D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui lui était confiée;

il savait qu'il avait à lutter contre de grands obstacles; la traversée

dans des mers inconnues, la jalousie et la haine de deux nations

puissantes fortement implantées dans ce nouveau monde: l'Espagne avec le

Mexique et le Pérou; l'Angleterre avec les rives de l'Atlantique depuis

la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la Caroline.

Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maître qui lui avait

donné le succès dans les tentatives les plus aventureuses. C'était ce

qui le distinguait tout particulièrement; une audace invincible et un

esprit de foi qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine

Providence et les intérêts de la religion.

Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier voyage: celle

de M. d'Iberville, celle de M. de Surgère, et celle d'un maître

charpentier, qui est pleine de détails et qui s'accorde avec les deux

autres sur les points essentiels.

Nous remarquons d'abord que le départ de l'escadre ne fut signalé par

aucune démonstration publique, et cependant il s'agissait de conquérir

un monde. Il y avait une raison à cette absence de publicité; on

ne voulait pas donner l'éveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M.

d'Iberville avait recommandé lui-même d'expliquer son départ par

la nécessité d'aller porter des renforts à l'Acadie et à la

Nouvelle-France.

L'expédition devait suivre la voie inaugurée par Christophe Colomb

dans sa première traversée. Il fallait longer l'Afrique jusqu'aux îles

Canaries. La se trouvent ces vents alizés qui, vers le 23e degré de

latitude, soufflent avec force de l'est à l'ouest; ensuite l'on devait

remonter au nord pour trouver l'île de Saint-Domingue, occupée en

partie par les Français et où l'on devait avoir un premier lieu de

ravitaillement.

Douze jours après le départ de Brest, on était au 28e degré en vue de

l'île de Madère et celle de Porto Santo.

On suivit alors la direction des vents alizés, et l'on traversa cette

partie de la mer que l'on voit toute couverte d'herbes et de plantes

tropicales apportées par les courants marins qui vont de l'Amérique à

l'Afrique.

Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degré de latitude, et

M. de Surgère nous dit qu'il fallut subir la cérémonie du baptême, qui

était déjà dans les traditions des hommes de mer.

C'était le 20 novembre. Tous les matelots, dans les costumes les plus

grotesques qui représentaient les divinités de la mer, s'adressaient à

ceux qui traversaient la ligne pour la première fois et les obligeaient

à passer par une immersion plus ou moins complète, que l'on appelait le

_baptême du tropique_. Il suffisait d'une petite gratification pour en

être dispensé.

Au bout de quelques jours on s'aperçut qu'on approchait de contrées

nouvelles; les régions tropicales. L'air était plus doux, le ciel d'un

éclat ravissant. On y contemplait des nuances claires et profondes qui

semblaient révéler quelque chose de l'immensité du firmament. Les doux

zéphirs qui répandaient leurs effluves rafraîchissaient et apportaient

en même temps l'odeur suave de plantes et de parfums inconnus aux

régions que l'on venait de quitter.

A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres bénies qu'il

recherchait. Les Canadiens, dont les sens si subtils n'avaient éprouvé

jusque-là que les impressions après du nord, saluèrent l'annonce d'une

contrée nouvelle, les douces visions du matin, les splendeurs du milieu

du jour, les spectacles féeriques du soleil couchant, tout était nouveau

pour ces rudes explorateurs des régions du nord.

Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706) · 第 50 / 73 题