IV EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.

Tous les préparatifs étant terminés à Plaisance et les équipages de

l'escadre ayant été complétés, on mit à la voile le 8 juillet 1697,

et l'on avança par un vent du sud-ouest. D'Iberville commandait le

_Pélican_, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes d'équipage. M. de

Sérigny commandait le _Profond_ et M. de Boisbriant le _Wesph_.

Ces officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du Nord et

connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes de guerre qui les

secondaient, avaient été déjà leurs compagnons.

Outre M. d'Iberville et ses deux frères, M. de Sérigny, et de Bienville,

âgé seulement de quatorze ans et frère chéri d'Iberville, il y avait

leur cousin de Martigny, fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les

deux MM. Dugué de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier de

Montalembert, de la compagnie du marquis de Villette, M. de La Potherie,

qui a publié plusieurs volumes pleins d'intérêt sur la Nouvelle-France

et sur les événements dont il avait été témoin; MM. de Grandville et de

Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin, Jourdain et Vivien,

pilotes, La Carbonnière de Montréal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jérémie,

qui a laissé une relation assez complète de tous ces événements. Ils

avaient avec eux un aumônier. D'Iberville avait toujours soin d'en

associer à toutes ces entreprises, où il fallait toujours être prêt à

donner sa vie pour le service de Dieu et du roi. Cet aumônier était

M. Fitz-Maurice, de la famille des Kiéri en Irlande, dont d'Iberville

estimait tout particulièrement le mérite et le zèle infatigable. Il

devait rendre les plus grands services, et il était destiné à subir de

grandes fatigues.

L'équipage était réparti sur cinq navires: le _Pélican, le Palmier,

le Wesph, le Profond_, et un brigantin nommé _l'Esquimau_, chargé

de vivres. L'escadre réunissait, outre les hommes d'équipage, 250

combattants. Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était

nécessaire pour ces expéditions du Nord; des mousquets, des haches

d'armes, des harpons, des grappins pour fixer les navires sur les glaces

lorsqu'on ne pouvait plus naviguer, des couvertures de laine et des

fourrures pour les jours les plus froids, des armes particulières pour

combattre les baleines, qui naviguaient par légions dans le nord, et

pour s'emparer de ces populations d'amphibies qui couvraient les rivages

parfois jusqu'à perte de vue; sans compter les armes de chasse pour

attaquer ces tribus d'oiseaux si nombreux, non encore décimés par les

chasseurs: les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes, les

goélands.

De Plaisance, on longea l'île pour se rendre sur la côte orientale. On

passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu cap de Rase au sud de l'île,

puis on remonta le long du banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait

reçu l'instruction de courir des bordées sur cette côte; mais des

brumes très épaisses s'étant élevées, ces instructions ne purent être

observées, et l'escadre se dirigea aussitôt vers le nord.

Le 17 juillet, neuf jours après le départ, l'escadre ayant passé le cap

Saint-François et le cap Bonavista, on se trouva près de Belle-Isle,

en face de l'embouchure du fleuve Saint-Laurent et par le 52e degré de

latitude.

On commença à rencontrer quelques glaces dérivant vers le sud, mais ce

n'était rien en comparaison de ce que l'on devait voir plus tard.

Le 18 juillet, l'escadre longea les côtes du Labrador. Le 24, 16 jours

après le départ de Plaisance, l'entrée de la baie d'Hudson se présenta:

elle était tout obstruée de glaces. On était en face de l'île de la

Résolution, et des îles Button, qui conservent encore le même nom. Il

fallait se frayer un passage en naviguant vers l'ouest.

D'Iberville, monté sur le Pélican, affrontait les banquises, sachant

profiter de toutes les ressources de ces passages, qu'il avait traversés

plusieurs fois, et frayant la route aux autres navires.

Il fallait souvent grappiner, c'est-à-dire fixer les bâtiments sur les

glaces au moyen de grappins dont on avait un bon nombre.

A cette hauteur, on était au 62e degré de latitude, le soleil était

perpétuel, éclairant la nuit comme le jour. On rencontra ensuite les

îles du Pôle et de la Salamandre, ainsi nommées d'après les deux

bâtiments que d'Iberville y avait conduits dans son voyage précédent de

1694.

Arrivés à ce point, les navigateurs virent marcher contre eux

l'immensité des glaces venant du pôle; elles apparaissaient au loin

jusqu'à la ligne de l'horizon. C'étaient des masses énormes qui

semblaient entassées les unes sur les autres. Enfin, à chaque instant,

comme dans la région des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements

les plus variés.

Certains bancs s'arrêtaient et se disposaient avec ordre comme les quais

d'un fleuve. Les autres continuaient à marcher et s'avançaient plusieurs

de front comme une flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds

de hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante, il y

avait des rencontres, avec des bruits terribles; tantôt c'était comme

des coups de tonnerre, d'autres fois comme des salves d'artillerie, ou

des feux de file de mousqueterie. A ces rencontres, les blocs de glace,

poussés par une force irrésistible, se levaient, se dressaient les uns

contre les autres, et menaçaient de s'abattre sur les embarcations.

Il était difficile de braver ces obstacles avec ces petits navires, qui

étaient si mal disposés pour supporter les grandes lames de l'Océan.

C'est ainsi que s'avançaient ces intrépides navigateurs; ils n'avaient

pour appui que des coques de noix; ils étaient dépourvus de ces

instruments de précision modernes qui parlent un langage, si

infaillible; ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient

connue les yeux fermés dans les brumes.

A un certain moment, un vent s'éleva qui ébranla les glaces et les

bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux bâtiments se rencontrèrent, et

un mat d'artimon fut brisé, tandis que le brigantin _l'Esquimau_, poussé

par la violence des courants, fut enlevé et sombra avec son chargement.

Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'équipage.

Dans ces régions, les tempêtes sont plus effrayantes que partout

ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une qui dura huit

heures.

Les cordages et le pont étaient couverts de verglas, les voiles

s'immobilisaient; le veilleur, à son poste d'observation au haut du mat,

était comme une stalactite vivante. Les côtes présentaient une masse de

pics et de précipices effrayants. Enfin, au milieu de la tempête, le

_Pélican_ se vit séparé des trois autres vaisseaux, qui jusque-là

l'avaient suivi.

Le 8 du mois d'août, on était entré dans le détroit de la baie d'Hudson;

on doubla le cap Haut, puis le cap Charles, à 50 lieues de l'ouverture

du détroit.

Le 15 du mois d'août, le _Pélican_ était arrivé à 150 lieues des îles

Button et de l'entrée est du détroit. D'Iberville, ne voyant pas

arriver les trois vaisseaux français, s'arrêta, quelques jours pour les

attendre.

Ils étaient au milieu des splendeurs des mers du Nord. Dans le jour, ils

pouvaient contempler un ciel d'un éclat et d'une pureté extraordinaires,

qui tranchait sur la blancheur des neiges, et les glaces, qui

s'étendaient à perte de vue. Pendant la nuit, les aurores boréales

apparaissaient avec leurs lueurs plus blanches que l'albâtre et variant

à chaque instant. Autour du navire, tout un peuple d'amphibies, de loups

et de veaux marins couvraient les rivages; ils offraient aux chasseurs

une proie facile. Dans le ciel, des volées d'oiseaux énormes: les

outardes, les goélands remplissaient les airs, et ils étaient en si

grande quantité que La Potherie nous dit qu'on pouvait les prendre par

milliers.

Tandis qu'on pouvait se livrer à la chasse, on pouvait aussi s'occuper à

la pêche, qui offrait une proie abondante.

On était encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une bande de

sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en rapport. M. de La Potherie

donne de grands détails sur ces habitants étranges des mers du pôle. Il

nous dit comme leurs vêtements, leurs armes et tous les objets à leur

usage sont admirablement adaptés au climat qu'ils doivent habiter.

Ils portent un surtout fait de fourrures très épaisses, avec des gilets

et des hauts-de-chausse de peau. Le tout est cousu avec les nerfs les

plus délicats des animaux et «avec une perfection dont les couturières

européennes n'approchent pas». Par-dessus leurs chausses, ils mettent

deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternées avec des chaussons

de peau. Ils prennent donc plus de précautions contre le froid que les

Européens, mais aussi il paraît qu'ils ne connaissent pas les infirmités

qui affligent les peuples qui se disent civilisés.

Leurs canots de peaux de loups marins montées sur des os de baleine,

sont une invention merveilleuse pour braver la fureur des flots. Ils

sont tout couverts sur le dessus, à la réserve d'une ouverture où les

navigateurs se mettent; elle est si bien ajustée qu'il n'y entre jamais

d'eau. Ils les gouvernent très facilement avec une rame de quatre pieds

de longueur, arrondie aux deux extrémités et qu'ils savent manoeuvrer

avec une rapidité extraordinaire.

Le _Pélican_ remit à la voile et arriva le 3 septembre en vue du fort

Nelson, n'ayant pas de nouvelles des autres bâtiments.

Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que l'on prit pour

l'escadre: grand mouvement à bord et grande joie. On bat aux champs

et l'on arbore les pavillons de bienvenue. Mais, étonnement général

lorsqu'on s'aperçoit que les bâtiments signalés ne répondent pas et

s'avancent toujours, en silence, à force de voiles. La méprise ne fut

pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux ennemis qui venaient

d'attaquer le _Profond_ dans le nord de la baie, et qui croyaient

l'avoir coulé à fond.

Ces trois bâtiments étaient le _Hampshire_, de 50 canons et de 150

hommes d'équipage; le _Derring_, de 36 canons et 100 hommes d'équipage,

et le _Hudson Bay_, de 32 canons et plus de 200 hommes d'équipage:

total, près de 350 hommes avec 108 canons, auxquels le _Pélican_ ne

pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons.

D'Iberville comprit aussitôt le danger, mais il jugea qu'il devait le

braver. D'ailleurs, il commandait des hommes résolus et qui n'auraient

pas voulu entendre parler de retraite.

Aussitôt, il divise son monde en plusieurs détachements. Il met La Salle

et de Grandville, gardes de la marine, avec leurs hommes à la batterie

d'en bas; il place son jeune frère de Bienville et M. de Ligonde,

autre o-arde de la marine, à la batterie du haut, et établit M. de La

Potherie, Saint-Martin et La Carbonnière au château dee l'avant, avec

les hommes les plus aguerris; lui-même se porte, avec un détachement, au

château de poupe, près du pilote, pour tout diriger.

D'Iberville, avec l'intelligence qui le caractérisait, décida qu'un

abordage vaudrait mieux que le vain essai de lutter, avec 50 canons,

contre trois vaisseaux pouvant tirer de tous côtés en l'environnant

comme d'un cercle de feu. Il se dirige donc vers le _Hampshire_, tandis

que les Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient,

«qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son dernier jour était venu

et qu'ils ne l'épargneraient pas.» Et sur cela, des cris et des hourras

répétés.

Le moment était solennel. D'Iberville avançait toujours; il était d'une

impassibilité qui lui était ordinaire dans le danger et qui électrisait

ses gens, qui avaient les yeux sur lui.

Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord pour essuyer

la première bordée du _Hampshire_, puis ils se relèvent et montent d'un

bond sur les embrasures. Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de

l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire marchait

avec rapidité. Le capitaine du Hampshire, les ayant contemplés quelques

instants, jugea qu'il pouvait être anéanti du premier coup avant qu'il

pût être secouru par les autres navires. Il fait aussitôt carguer ses

voiles, et, virant de bord, il se dérobe à une lutte qu'il n'ose pas

affronter.

D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course et se dirige

entre les deux autres vaisseaux. En passant près du _Derring_, il le

foudroie avec sa batterie de droite. Il se retourne vers le _Hudson

Bay_, et lui envoie sa bordée de gauche, puis il revient vers le

_Hampshire_, qui, voyant le Pélican aux prises avec deux vaisseaux,

avait décidé de se remettre en ligne. Les deux bâtiments anglais

avaient peine à se rétablir; les manoeuvres étaient hachées, les voiles

criblées, les canons renversés, les blessés nombreux.

Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu éviter allait

se réaliser, si les trois navires se réunissaient, marcha droit sur le

_Hampshire_. Pendant ce temps, les trois navires se remirent en ligne et

tiraient à la fois, criblant le _Pélican_, mais sans blesser beaucoup de

monde, les gens d'Iberville étant si exercés à se garer à chaque bordée.

Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant leur portée, ils

montaient dans les manoeuvres avec la rapidité la plus extraordinaire,

ou se garaient dans l'entrepont, puis ils revenaient sur le tillac en

poussant des cris de défi.

_Le Hampshire_, voyant l'inutilité de toutes ses volées de canons, se

décida enfin à aborder le _Pélican_, réservant son feu pour frapper son

adversaire d'aussi près que possible. Il commença par chercher à prendre

le vent pour revenir sur le _Pélican_ avec plus de force, mais, là

éclata l'inhabileté des marins anglais; ils ne purent réussir dans cette

manoeuvre, et su retrouvèrent côte à côte avec le _Pélican_, qui les

prolongeait et les suivait dans tous leurs mouvements.

C'est alors qu'arriva l'événement le plus considérable du combat.

Les navires étaient si près l'un de l'autre que les hommes

s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient aux Français

qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant M. de La Potherie qui

avait le visage tout noir de poudre, ils s'écrièrent: «Ali! quel beau

visage de Guinée.»

Le _Hampshire_ se voyant a portée de pistolet, lança sa bordée, qui

n'eut presque pas de prise sur l'équipage étendu à plat sur le pont.

Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons étaient pointés à couler

bas, et il envoya si bien sa bordée que le _Hampshire_ ne put faire

que quelques brasses et sombra complètement sous voiles, avec tout son

monde, qui comprenait 150 combattants.

Les deux autres vaisseaux, voyant ce désastre, ne songèrent plus à faire

aucune résistance. Le _Derring_ vira de bord avec la plus grande hâte,

et s'enfuit; mais l'_Hudson Bay_, trop criblé pour en faire autant,

amena aussitôt son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec 25

hommes pour l'amariner.

Tout avait été si bien conduit, que d'Iberville n'avait pas de morts,

et ne comptait que 14 blessés; mais les manoeuvres étaient coupées, les

voiles percées à jour, les mâts criblés.

Le chevalier du Ligonde avait reçu deux coups de feu; La Carbonnière

avait le coude entamé; Saint-Martin, la main fracassée; M. de La

Potherie avait reçu plusieurs balles dans ses vêtements, et avait un

bras contusionné.

Après ce combat acharné il se passa encore bien dea événements avant

l'attaque du fort Nelson. On était parvenu au 7 de septembre, et l'on

expérimenta alors la rigueur de ces climats. Il faisait très grand

froid; le vaisseau, avec ses agrès et ses mâts, était tout couvert

de neige et de verglas. Le vent était très fort, et, la grande ancre

s'étant rompue, la désolation fut au comble parmi les blessés et les

malades. M. de La Potherie, quelque accablé de fatigue qu'il fût, avait

encore assez de liberté d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui

relève l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots, ne

s'était cependant jamais trouvé en si fâcheuse conjoncture.

Illi robur et aes triplex

Circa, pectus erat qui fragilem truci

Commisit pelago ratem

Primus, nec timuit proecipitem Africum

Decertantem...

La tempête se déchaîna, ensuite dans toute sa fureur; la galerie fut

enlevée, les tables et les bancs brisés dans la grande salle; enfin,

vers dix heures du soir, le 7 septembre, le gouvernail fut enlevé. Le

vaisseau, secoué et poussé sur les battures, ne put résister et fut

ouvert par le milieu. Au matin, il commença à sombrer: il fallut

l'abandonner. En ce moment on voyait la terre à deux lieues.

Au milieu de ces épreuves d'Iberville était inébranlable: c'était dans

les plus terribles circonstances que se révélaient sa fermeté et la

sûreté de ses décisions. Il se mit en devoir de sauver son équipage.

Il envoya M. de La Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif,

chercher un lieu de déparquement, puis il fit disposer des radeaux, et

embarqua son monde. Les rigueurs du froid étaient telles que, sur les

200 hommes qui se trouvaient sur le bâtiment et qui eurent à traverser

les battures dans l'eau jusqu'à la ceinture, 18 périrent. M. de La

Potherie tomba sans mouvement, épuisé de fatigue; quelques Canadiens le

sauvèrent. L'aumônier, M de Fitz-Maurice, fut admirable de dévouement,

étant, comme nous l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait

et même portait ceux qui ne pouvaient se traîner, et il ne les

abandonnait pas avant qu'ils fussent arrivés en terre ferme.

De grands feux que l'on fit soulagèrent ces pauvres gens qui étaient

légèrement vêtus et tout dégouttants encore du naufrage. Dans tous ces

désastres, d'Iberville avait veillé a tout. Il avait sauvé sa provision

de poudre, et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se

procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux arrivèrent,

le _Palmier_, le _Wesph_ et le _Profond_, apportant des vivres, des

munitions et des vêtements de toutes sortes; il était temps: les plus

robustes succombaient, les plus nobles coeurs étaient anxieux. Les

fronts s'éclaircirent, mais comme en ces temps la foi accompagnait

toutes les émotions, de vives démonstrations de reconnaissance furent

adressées à Dieu. D'ailleurs, ces braves gens étaient déterminés à toute

tentative suprême et, périr pour périr, ils disaient qu'il valait mieux

sacrifier sa vie sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un

bois avec un pied de neige.

Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allâmes faire du feu à la

portée du canon du fort et sous le couvert des arbres, pour tromper

l'ennemi. La fumée nous attira des coups de canon, mais facilita aux

gens le débarquement le long de la rivière. M. d'Iberville, se dirigeant

par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaître la place, sur les

11 heures du matin; après quoi il envoya de Martigny en parlementaire

pour réclamer deux Canadiens et deux Iroquois qui étaient restés

prisonniers l'année précédente. Le gouverneur les refusa: alors on

résolut l'attaque.

Après dîner, on dressa une batterie à deux cents pas du fort, et l'on

débarqua les mortiers, les canons et les munitions, sous la direction

du chevalier de Montalembert, garde de la marine. Le lendemain, le

bombardement commença vers 10 heures du matin, et continua jusqu'à, une

heure de l'après-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux; les

remparts étaient renversés, et les Canadiens envoyés en tirailleurs,

voyant les résultats, les saluaient de Sassa Kouès de triomphe. On

commença alors, sur la côte opposée du Nord, une nouvelle batterie

qui aurait écrasé le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M.

Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put être acceptée à cause

des conditions qui l'accompagnaient. Enfin, le lendemain, 13 septembre,

le gouverneur envoya des parlementaires chargé d'accepter les conditions

posées par M. d'Iberville.

A une heure de l'après-midi, l'évacuation eut lieu. La garnison sortit

tambours battants, mèches allumées, enseignes déployées, avec armes et

bagages.

Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e degré 30 m. de

latitude; c'est la dernière place de l'Amérique septentrionale. Il était

en forme de trapèze avec quatre bastions. Dans chaque bastion il y

avait des fauconneaux et des pièces de quatre et de huit. En tout, deux

mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pièces.

M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit célébrer les offices

religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et ensuite s'occupa de se

mettre en rapport avec les sauvages.

Cette campagne rendait la France maîtresse de toute la baie d'Hudson et

du toutes ses richesses, qui sont très grandes, car dans un climat

si rude la Providence a pourvu merveilleusement à la subsistance des

peuples qui y sont établis.

Les rivières sont très poissonneuses, la chasse y est abondante. Il y a

des perdrix en si grande quantité qu'on peut en tirer des milliers et

des milliers. Elles sont toutes blanches, beaucoup plus délicates que

celles d'Europe, et presque aussi grosses que des poules. Les outardes

et les oies sauvages y abondent si tort au printemps et à l'automne,

que les bords des rivières en sont remplis. Les caribous s'y trouvent

presque toute l'année; on les rencontre parfois par bandes de sept à

huit cents. La viande en est encore meilleure que celle du cerf.

Les pelleteries sont très nombreuses, très variées, très précieuses,

bien plus belles que celles des climats plus doux: les martes, les

renards noirs, les loutres, les ours, les loups, les castors sont très

abondants et d'une fourrure fournie et très fine. Mais ce qui pouvait

surtout attacher les Français à ce pays, c'est que les sauvages sont

bons, très désireux d'embrasser la vraie religion, et tout différents

des populations iroquoises, qui ont été si acharnées contre les

établissements français.

Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson pour se mettre on

rapport avec les Français, qu'ils avaient appris à aimer dans leurs

rapports précédents. Ils aimaient ardemment le noble caractère

d'Iberville; ils estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa

droiture, qui est la qualité qu'ils estiment le plus, nous dit M. de

La Potherie. Ils avaient appris à connaître M. de Martigny et M. de

Sérigny, qui, dans les expéditions précédentes, étaient restés plusieurs

mois avec eux. Ils savaient d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute

leur confiance dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient

admirées dans ceux qui l'avaient précédé. Ils n'oubliaient pas le P.

Silvy, venu avec d'Iberville dans sa première expédition, et qui, resté

avec eux, s'était dévoué jusqu'à ce que sa santé fût épuisée. Le P.

Silvy, après ces oeuvres de missions à la baie d'Hudson, fut rappelé

à Québec, mais le coup de mort était déjà porté: il mourut au bout de

quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et lui conservaient

une filiale reconnaissance.

Ils avaient été attachés encore au nom français par le dévouement sans

limites du P. Marest, venu en 1694, et qui était resté plusieurs années

avec eux. Le zèle qu'il avait mis à travailler au service de l'équipage,

pendant l'hiver même, était grand, mais celui qui l'animait à s'occuper

des sauvages était encore plus grand, à cause du besoin où il voyait

leurs âmes. Il s'en allait aux plus grandes distances par tous les

temps; il passait les rivières à mi-corps, traversait des marais et des

savanes, supportant les froids les plus violents, et gagnant ainsi

le coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter

héroïquement ces épreuves, quelle affection il devait avoir pour les

âmes. Ce sont des choses que les sauvages ne devaient jamais oublier;

ils n'avaient rien vu de semblable chez les ennemis des Français.

M. de Fitz-Maurice, animé par ces exemples, se mit dans les mêmes

rapports avec les sauvages. Il allait au loin les trouver dans leurs

campements, et passait les ruisseaux, les rivières, les marais,

supportant tout. Mais il est bon de rapporter une part du mérite de ces

oeuvres à M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel

de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait aux prières, aux

neuvaines et à la sainte messe, Il secondait l'aumônier dans toutes les

dispositions de son zèle. Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il était un des

premiers à la confession et à la communion. Nous ne pouvons avoir une

trop haute idée de ces héros chrétiens, plaçant au-dessus de tout, le

but religieux qui les guidait dans leurs entreprises, et sachant mettre

leur conduite en rapport avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent

les héros des croisades.

M. d'Iberville pourvut ensuite à l'organisation de la nouvelle colonie.

Il mit son frère de Sérigny à la tête des stations; il demanda ensuite à

M. Fitz-Maurice de se charger de l'administration spirituelle, puis il

repartit pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison fût

déjà avancée.

Il avait installé à bord du _Profond_ l'équipage du _Pélican_, qui avait

sombré; il y avait ajouté une partie de l'équipage de l'_Hudson-Bay_, et

enfin la garnison du fort, qu'il devait rapatrier.

Une heure après le départ le _Profond_ échouait, mais ce ne fut qu'une

alerte de peu de durée, car la marée survenant, on put continuer la

route.

A cette époque de l'année, le soleil baissait sur l'horizon à mesure

que l'on avançait vers le nord, et au bout de quelques jours, il ne

paraissait plus et l'on ne pouvait plus prendre la hauteur pour se

diriger.

Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avançait dans les ténèbres;

on ne voyait plus rien, et par surcroît, il arriva une très forte

tempête.

Avec tout cela, il fallait trouver le détroit pour sortir de cette mer

tempétueuse. Après plusieurs jours d'inquiétude et de tâtonnements, on

put reconnaître qu'on était à l'entrée du détroit et en face de l'île de

Sasbré. On continua la marche avec plus d'assurance, en allant toujours

à l'est, et, le 2 octobre, c'est-à-dire huit jours après le départ du

fort Nelson, l'escadre se trouvait à, 50 lieues de l'entrée ouest du

détroit, devant le cap Charles, au 63e degré de latitude, presque au

milieu du parcours du détroit.

On longea ensuite les îles Bonaventure. Ces îles avaient été ainsi

nommées dans une expédition précédente, du nom du capitaine de frégate

Bonaventure, qui avait accompagné le chevalier en 1689.

On passa ensuite devant les îles sauvages et devant le cap Dragon, au

62e degré de latitude.

Le 9 d'octobre on longeait les îles Button, et enfin le 10 octobre 1697,

on était hors de danger à l'entrée du détroit, où l'on avait passé

précédemment le 7 juillet, en se rendant dans la baie d'Hudson.

M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adressés à Virgile, qui

se rendait d'Italie à Athènes avec un vent de nord-ouest:

Ventorumque regat pater,

Obstrictis aliis, proeter Iapyga...

C'était le vent d'Iapyx qui était favorable à Virgile, comme lu vent

nord-ouest qui poussait l'escadre vers la sortie du détroit.

Dans cette traversée, M. de La Potherie fait remarquer que les équipages

furent rudement éprouvés par le scorbut.

Les hommes étaient exposés à prendre cette terrible maladie par l'usage

des viandes salées, par les rafales continuelles qui couvraient d'eau

les bâtiments, par l'impossibilité de changer d'habits et de linge qui

était en petite quantité. Plusieurs succombèrent.

L'escadre arriva à Belle-Isle le 9 novembre, et deux semaines après,

Rochefort, terme de la navigation, était en vue.

En terminant sa relation, M. de La Potherie croit devoir assurer que

l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait pas assez d'avantages de

commerce pour affronter les périls d'une navigation si longue et si

difficile dans des climats si rigoureux.

Mais tel n'était pas le sentiment du chevalier d'Iberville, qui savait

très bien le parti que les Anglais pouvaient tirer de ce pays.

C'est ce qui a été confirmé par la suite des événements. Les Anglais

revinrent plus tard; ils s'assurèrent de tout le pays, favorisèrent des

associations puissantes, et ces commerçants, avec les subsides et les

primes du gouvernement, établirent deux grandes compagnies qui se mirent

à la tête du commerce des fourrures dans le monde entier.

Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest, qui,

jusque dans les derniers temps, ont réalisé des bénéfices montant

presque chaque année à la somme de vingt à vingt-cinq millions de

francs.

D'Iberville, à son retour, vit le ministre des colonies, et lui exposa

avec force la situation de la Nouvelle-France, et le danger que lui

faisait courir le voisinage des Anglais.

Ces représentations eurent un plein succès, et le ministre chargea

d'Iberville d'une expédition plus considérable que toutes celles qui lui

avaient été confiées jusque-là.

C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.

Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706) · 第 45 / 73 题