M. d'Iberville repartit dès qu'il put pour la baie d'Hudson, en l'année
1691. C'est alors qu'il revint à Québec, à la fin de la saison de 1691,
avec deux navires chargés de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres
de pelleteries. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas les moyens
d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac n'avait pas assez de
bâtiments pour l'assister, M. d'Iberville prit le parti d'aller encore
en France. C'est dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de
l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut écouté avec faveur, et obtint
plusieurs navires dont il reçut le commandement, avec le titre de
capitaine de frégate.
Revenu dans l'été de 1693, avec ces vaisseaux, dont l'aménagement avait
pris un temps considérable, M. de Frontenac lui représenta que la saison
était trop avancée, et il le pria d'employer tous ses moyens à la
conquête du fort de Pémaquid, que les Anglais étaient venus réoccuper et
d'où ils tenaient les Abénaquis en échec. Cette entreprise décidée trop
précipitamment ne put réussir.
D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut qu'elle ne pouvait
être abordée sûrement; elle était entourée de récifs et de bas-fonds que
l'on ne pouvait affronter qu'avec un pilote capable et expérimenté; mais
l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla hiverner à
Québec.
Sur ces entrefaites, Sérigny arriva à Montréal, au printemps de 1694,
avec l'ordre exprès du roi de prendre des hommes et de s'en aller avec
son frère, d'Iberville, pour attaquer le fort Nelson.
Ils partirent le 10 août 1694 avec trois vaisseaux de guerre: le _Poli_,
la _Salamandre_ et l'_Envieux_.
D'Iberville et Sérigny prirent avec eux leurs deux jeunes frères,
Maricourt et Châteauguay. Celui-ci était âgé seulement de vingt ans.
Le Père Gabriel Marest fut choisi comme chapelain.
C'était un digne religieux de la compagnie de Jésus, qui devait leur
rendre les plus grands services.
Ce père, d'un zèle infatigable, secondé par la dévotion incomparable du
brave d'Iberville, donna à cette expédition un caractère exceptionnel
d'édification. On voit quel était l'esprit de ces héroïques combattants
de la Nouvelle France.
Nous citerons les traits rapportés dans les lettres du Père Marest;
c'est intéressant, et cela peint le pays, les gens et l'époque.
Le père dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois d'août, etc. Il
se mit aussitôt à exercer ses fonctions, que les Canadiens surtout
réclamaient avec instance.
Le 14, le père, embarqué sur le _Poli_, distribua en l'honneur de
l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et invita les gens du bord
à se confesser. Le lendemain, il célébra la sainte messe avec autant de
solennité que possible, et plusieurs communièrent.
Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'était pas sans difficultés, car,
dit le père, «nous allions dans un pays où l'hiver vient à l'automne.»
Le 21 du mois d'août, nous vîmes beaucoup de montagnes de glace flottant
sur la mer à l'entrée du détroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre
jours pour passer le détroit, qui a 135 lieues de longueur. Du 1er de
septembre au 8, le père prépara les gens pour la fête de la Nativité de
la sainte Vierge, et plus de cinquante communièrent le jour de sa fête.
Alors, le calme étant arrivé au grand déplaisir des équipages, le père
profita de cette circonstance pour suggérer une neuvaine à la bonne
sainte Anne, que les Canadiens honoraient beaucoup, surtout depuis
l'érection d'un sanctuaire spécial près de Québec par M. l'abbé de
Queylus, supérieur du séminaire de Montréal.
Le vent devint favorable, et l'on continua à avancer; mais le 12
septembre, le vent ayant encore tourné, les Canadiens firent un voeu en
promettant à sainte Anne une part dans leur premier butin, et presque
tous s'approchèrent des sacrements. Les autres matelots et soldats,
voyant le zèle des Canadiens, voulurent les imiter, et ils allèrent à
confesse. Le Père Marest fait la remarque que M. d'Iberville et les
autres officiers se mirent à leur tête. Ce qui est à noter, c'est que le
vent reprit aussitôt.
Trois jours après, on se trouvait devant la rivière Bourbon. La joie
fut grande. On chanta l'hymne _Vexilla régis prodeunt_, en répétant
plusieurs fois: _O crux ave_. Nous répétâmes plusieurs fois, dit le Père
Marest, _O crux, ave_, pour honorer la croix dans un pays où elle a été
souvent profanée et abattue par les hérétiques.
Près de la rivière Bourbon est la rivière Sainte-Thérèse, où l'on arriva
le 24 septembre. Les marins ne manquèrent pas de se mettre sous la
protection de cette grande sainte.
Comme la mer était houleuse, on allégea le navire en le déchargeant avec
les canots d'écorce qui avaient été apportés de Québec, et «que les
Canadiens, dit le père, manoeuvraient avec une adresse admirable.»
Vers ce temps, le jeune Châteauguay étant allé à la rencontre des
Anglais, fut blessé d'une balle; aussitôt le père alla l'assister. Il
mourut, au grand chagrin de ses frères. Le père remarque encore que
tous les malheurs qui survenaient n'abattaient pas le courage de M.
d'Iberville. «Il savait toujours se contenir, et ne voulait pas qu'aucun
signe d'inquiétude vînt troubler son monde. Il était sans cesse en
action, dirigeant tout et pourvoyant à tout: il montrait une présence
d'esprit que rien ne pouvait abattre.»
Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons était praticable;
le 12 et le 13 on plaça les mortiers en batterie et l'on commença la
canonnade. Le 15, jour de sainte Thérèse, les Anglais se rendirent.
«Nous admirâmes la divine Providence, dit le Père Marest. Les gens,
en pénétrant dans la rivière Sainte-Thérèse, s'étaient mis sous la
protection de la sainte, et le jour de la fête, le 15, ils entraient
dans le fort.» Comme la saison était avancée, d'Iberville décida de
rester jusqu'au printemps.
En attendant, le Père Marest, tout en prenant soin de la garnison,
s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et gémissait en voyant leur
ignorance de la vérité et leur entraînement au mal. Il les accueillait
au fort avec toute bonté, et il allait au plus loin les rejoindre. A
force d'étudier, il en vint bientôt à comprendre plusieurs dialectes
indiens. «Il est impossible, nous dit M. Bacqueville de La Potherie,
d'énumérer les actes de zèle et de dévouement du père. Il allait
au loin, marchant jour et nuit, se contentant de la nourriture des
sauvages; rien ne pouvait le rebuter.»
En même temps, dans ses excursions, il prenait connaissance du pays et
de ses ressources. Il nous dit qu'a l'automne et au printemps, on voit
des multitudes prodigieuses d'oies et d'outardes, de perdrix et de
canards. Il y a des jours où les caribous passent par centaines et par
milliers, suivant le témoignage de M. de Sérigny, qui allait souvent à
la chasse.
M. d'Iberville, après avoir hiverné au fort, laissa son frère de
Maricourt commandant de la place, avec le sieur de La Forêt pour
lieutenant, et il revint en France avec deux navires chargés de
pelleteries. Il arriva à la Rochelle le 9 octobre 1697, et il se mit
aussitôt en devoir de préparer une nouvelle expédition. On pense que
c'est dans cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint à Versailles
pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de Pontchartrain.