Lorsque les sauvages de l'Ouest étaient venus à Montréal, comme nous
l'avons dit, ils avaient terminé tous leurs pourparlers en prêtant un
serment d'allégeance. Cette démonstration excita au dernier point le
ressentiment des Anglais, qui jurèrent de faire le plus grand effort
qu'ils eussent encore tenté contre la colonie.
Ils envoyèrent à la fois 16,000 hommes par le lac Champlain, et une
flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, conduite par leur meilleur
homme de guerre, l'amiral Phipps. L'armée du lac Champlain se trouva
arrêtée inopinément par la petite vérole, qui fit de tels ravages que
les troupes revinrent sur leurs pas. Quant à la flotte, elle perdit
beaucoup de temps à se consulter, de telle sorte que lorsqu'elle arriva
devant Québec, tous les préparatifs avaient été faits pour la recevoir.
Toute l'enceinte était garnie de canons; la ville était fournie de
provisions et de munitions; enfin les troupes de Montréal avaient eu le
temps de s'équiper pour se rendre à Québec.
L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Français l'accueillirent
et lui bandèrent les yeux, puis ils s'amusèrent à le faire passer par
toutes sortes de retranchements, de tranchées, d'inégalités de terrain,
pour lui donner l'idée que la ville était munie des plus redoutables
fortifications.
Introduit au château du gouverneur, il se vit entouré d'une multitude
d'officiers qui, pour la circonstance, s'étaient revêtus de tout ce
qu'ils avaient de plus riche en galons d'or et d'argent, en rubans et en
plumes, comme dans les réceptions les plus solennelles. L'officier, à la
vue d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit et devint
presque tremblant. Il se mit alors à lire la dépêche de l'amiral, dont
le ton hautain et impérieux contrastait de la manière la plus plaisante
avec l'air terrifié du mandataire, et comme l'amiral concluait en
demandant qu'il lui fût répondu dans une heure, Frontenac, d'une voix
tonnante, s'écria qu'il ne le ferait pas attendre si longtemps et qu'il
lui répondrait, non par écrit, mais par la bouche de ses canons. Ceci se
passait le 15 octobre 1690.
Le 16, 2,000 Anglais débarquèrent à la rivière Saint-Charles. Vers le
soir, on entendit dans la haute ville un grand bruit de roulement de
tambours et de fifres: c'étaient les gens de Montréal qui arrivaient,
au nombre de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hélène et M. de
Maricourt. Ils étaient accompagnés d'un grand nombre de coureurs de bois
et de volontaires chantant et poussant des cris de guerre en entrant
dans la ville. Un prisonnier français, à bord du vaisseau amiral, dit a
l'amiral: «Vous avez perdu votre chance; ce sont les gens de Montréal
qui arrivent.» Le jour suivant, les Anglais campés à la rivière
Saint-Charles se mirent en marche, et alors, de plusieurs bosquets de
bois partirent des feux de peloton qui écrasèrent les assaillants;
il leur semblait que chaque arbre cachait un sauvage armé, et ils ne
savaient comment viser leurs adversaires.
Phipps, voyant que cette attaque ne réussissait pas, amena tous les
vaisseaux devant la ville et commença à tirer. L'attaque était dirigée
avec une telle vigueur que de vieux officiers déclarèrent qu'ils
n'avaient jamais entendu une pareille canonnade. Le bruit était répété
par les montagnes et se prolongeait comme les roulements du tonnerre,
mais l'effet était nul et les boulets se perdaient sur les rocs de la
ville.
Sainte-Hélène et Maricourt, qui étaient revenus de la rivière
Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de la basse ville, Aux
premiers coups, ils atteignirent le pavillon du vaisseau amiral, qui
tomba dans le fleuve; le courant le porta sur la rive, et aussitôt
un canot d'écorce alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des
Anglais, et il fut porté à la cathédrale; il y est resté jusqu'en 1760.
Bientôt les vaisseaux anglais furent criblés de coups et désemparés, et
l'amiral fut obligé de retirer sa flotte du combat. Alors les ennemis
préparèrent une seconde attaque par terre.
Le lendemain les Anglais voulurent commencer une nouvelle descente vers
la rivière Saint-Charles. Ils débarquèrent un millier d'hommes avec des
pièces d'artillerie; mais ils montraient plus de courage et de bonne
volonté que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois
ou quatre cents hommes et ils blessèrent une quarantaine de soldats
français et de sauvages. M. de Sainte-Hélène fut atteint d'une balle; la
blessure empira malheureusement et l'emporta en peu de jours.
Il était âgé de 31 ans. Nous avons vu comme il se signalait à, la
première expédition de la baie d'Hudson et ensuite à l'expédition de
Schenectady. Nul ne le dépassait en agilité et en adresse dans les
expéditions des bois; ce fut une grande perte pour les Français et une
grande douleur pour sa mère.
Les Français environnèrent le camp, et ils se préparèrent à l'attaque au
lever du soleil. Les Anglais, renonçant à la lutte, s'embarquèrent en
toute hâte, vers minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes,
pendant qu'ils montaient dans leurs chaloupes.
Le jour étant survenu, on fit transporter à, Québec les tentes et les
canons qui avaient été abandonnés.
L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitôt M. de Frontenac
envoya M. de Longueuil avec une chaloupe qui traversa la flotte anglaise
et arriva à temps vers l'île aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville
qui arrivait du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un _Te Deum_
dans la cathédrale avec toute la solennité possible.