Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient, se présentèrent
enfin vers l'année 1686.
Il y avait longtemps que le gouvernement voulait prendre une décision
pour les pays du Nord occupés d'abord par les Français et enlevés depuis
par les Anglais.
Colbert avait écrit à M, Denonville, le nouveau gouverneur général, de
s'en occuper activement. Ces pays commençaient au 51° de latitude,
et comprenaient le Labrador, la baie d'Hudson et les contrées
environnantes. Ils étaient très importants par leur position au milieu
de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce des fourrures, que
l'on savait plus belles à mesure que l'on approchait du pôle nord.
Il y avait des années où l'on avait pu recueillir jusqu'à 800,000
pièces. C'était un revenu de plusieurs millions que l'on pouvait
percevoir, et, de nos jours, malgré la diminution du gibier, on a
recueilli à la baie d'Hudson, en castors, en orignaux, en renards bleus,
et en martres, jusqu'à vingt millions de francs par année.
Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe qui est comme
une mer de 550 lieues de longueur sur 250 lieues de largeur. On croit
que les Français et les Portugais avaient exploré ces côtes à partir de
l'an 1500. En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession,
et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II, chef de
l'amirauté anglaise, fonda une compagnie de la baie d'Hudson pour
l'exploitation des fourrures.
Des marins anglais y furent envoyés, et ils construisirent plusieurs
forts pour la traite avec les sauvages, Aussitôt les marchands de Québec
établirent une société sous le nom de «Compagnie du Nord», et ils
réclamèrent l'appui du gouvernement. Ils alléguaient ce principe,
qu'avant l'institution du prince Rupert, les Français possédaient
plusieurs établissements qui avaient été livrés aux Anglais par deux
renégats, Radisson et de Groseillers.
Le gouverneur, M. Denonville, pressé par Colbert. voulut remédier à cet
état de choses. Il fit réunir à Montréal une troupe de cent hommes, à la
tête desquels il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier
de Troyes, qui était renommé pour son habileté. Il avait avec lui 30
soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue commandait les soldats, et M.
Lenoir Roland était à la tête des Canadiens.
Charles Le Moyne, alors âgé de 60 ans, aurait voulu être de cette
expédition, mais ses infirmités ne le lui permettaient pas. Il proposa
trois de ses fils, Saint-Hélène, d'Iberville et Maricourt comme
volontaires, pouvant servir de guides et d'interprètes. Le chevalier de
Troyes demanda qu'on lui donnât le Père Silvy pour chapelain, afin de
subvenir aux besoins spirituels des soldats, et pour traiter avec les
sauvages, parmi lesquels il avait fait plusieurs missions. C'était un
homme éminent, et qui fut du plus grand secours.
Il y avait plusieurs chemins pour se rendre à la baie d'Hudson; le
premier, en partant de Tadoussac et en remontant le Saguenay; de là. on
arrivait au lac Saint-Jean, puis au lac Mistassini, d'où l'on suivait un
affluent de la rivière Rupert qui débouchait dans la mer du Nord.
Le second partait de Trois-Rivières, remontait le Saint-Maurice, puis
trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers la baie d'Hudson.
On fut obligé de renoncer à ces deux chemins. On ne voulait pas donner
l'éveil aux Anglais, qui étaient aux environs, et l'on craignait aussi
de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces parages. On
choisit alors le chemin de l'Ottawa, à l'ouest de Montréal, qui était
éloigné de tout voisinage dangereux et à l'abri de toute surprise.
Le départ fut fixé au 20 mars 1686. Le dégel était à peine commencé,
mais il importait d'arriver avant que les vaisseaux anglais du printemps
fussent venus ravitailler les stations anglaises et enlever les
pelleteries.
L'expédition entendit la sainte messe dans l'église Notre-Dame, qui
servait au culte depuis peu. Toute la population environnait les jeunes
volontaires, et l'on peut concevoir quels étaient les sentiments des
mères, et en particulier de l'admirable madame Le Moyne, âgée alors de
46 ans, et qui voyait partir en même temps trois de ses enfants.
Les soldats étaient équipés de tout ce qui était nécessaire: ils avaient
une vingtaine de traîneaux; ils emportaient des vivres et des munitions
pour plusieurs mois. Parmi eux il y avait des charpentiers pour
établir les campements, des marins pour conduire les embarcations,
des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications s'il était
nécessaire; enfin des sauvages éprouvés et dévoués les accompagnaient:
c'étaient des gens appartenant à la mission de la Montagne et à celle de
Lachine.
Ils remontèrent le fleuve, purent porter leurs bagages au saut
Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis ils suivirent le cours
de l'Ottawa. Les rives étaient couvertes alors de bois sans limites.
Quelques jours après, ils arrivèrent devant le fort de la Petite-Nation,
où il y avait une réunion de chrétiens indiens sous la direction des
prêtres de la maison de l'évêque de Québec. Ils saluèrent le fort d'une
salve de coups de fusils, auxquels le fort répondit par un coup de canon
en déployant au haut du rempart le drapeau de la France.
Ils longèrent les chutes de la Chaudière, puis le lac des Chats, et ils
arrivèrent on vue de l'île du Calumet et de l'île des Allumettes.
Ils étaient alors au milieu de ces îles si nombreuses qu'on les appelle
les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve à Gananoque sur le
Saint-Laurent, à l'entrée du lac Ontario, et comme celles aussi que l'on
rencontre en si grand nombre à l'extrémité ouest de l'île de Montréal.
Arrivés à l'embouchure de la rivière Mattawa au 1er jour de mai, ils ne
continuèrent pas dans la direction du lac Nipissing, à travers de lac
Champlain et le lac Talon, comme l'avait fait Champlain et plus tard
M. de Talon en 1616. Ils remontèrent droit dans le nord par la rivière
Mattawa jusqu'au lac Témiscaming.
C'est là, dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se firent des
canots et qu'ils les employèrent sur le lac.
Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives sont bordées
des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours, ils rencontraient
différentes populations qui, comme toutes les nations sauvages du
Nord, étaient ennemies des Iroquois et des Anglais, et étaient en bons
rapports avec les Français, qu'elles avaient appris à aimer par les
missions infatigables des Pères Jésuites.
Des réceptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient le
calumet de paix; elles exécutaient leurs danses en suivant les bateaux;
puis elles entonnaient des chants de joie qui se distinguaient surtout
pur cette particularité, disent les mémoires, «que c'était à qui
crierait le plus fort.»
On débarquait le soir; on tirait les chaloupes à terre.
Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos, que l'on
prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand les fatigues le
demandaient.
Les frères Le Moyne guidaient les miliciens dans le bois, pour se
procurer de nouvelles provisions par la, pêche ou la chasse.
Quand on fut arrivé à l'extrémité du lac Témiscaming, on porta les
canots pour trouver les affluents de la rivière Abbitibbi, qui se dirige
vers la mer du Nord.
Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes difficultés:
souvent l'on trouvait les cours d'eau gelés sur une grande étendue;
d'autres fois, il fallait lutter contre les glaçons qui obstruaient le
cours du fleuve.
A mesure que l'on avançait dans le nord, les obstacles augmentaient. Les
rivières étaient encore gelées sur un long parcours; aussi, malgré la
force et l'habileté des hommes, on mit à traverser cette étendue de 900
milles de longueur, un temps bien plus considérable que l'on n'avait pu
prévoir; le trajet dura plus de deux mois.
En ce temps, le pays avait un aspect de sévérité et de grandeur qui
imposait. Cette perspective austère et sauvage a disparu par suite des
défrichements et de la destruction des bois. C'est ainsi que s'expriment
les missionnaires:
Nous avons à passer des forêts capables d'effrayer les voyageurs les
plus assurés, soit par leur vaste étendue, soit par l'âpreté dos
chemins rudes et dangereux. Sur la terre, on ne peut marcher que sur
des précipices; sur le fleuve, on ne peut voguer qu'à travers des
abîmes où l'on dispute sa vie sur une frêle écorce, entre des
tourbillons capables de perdre de grands vaisseaux.
A mesure que l'expédition remontait, elle pouvait contempler, jusqu'aux
extrémités de l'horizon, ces forêts immenses qui n'étaient pas encore
exploitées et qui présentaient la variété des plus beaux arbres, à
l'état plusieurs fois séculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en
remontant à de grandes distances, on le voyait alors à proximité, du
Montréal et du lac Chaudière. On trouvait des vallées, des montagnes
couvertes de la végétation la plus abondante et la plus extraordinaire,
jusqu'à porte de vue, et avec une continuité si suivie dans toutes les
directions, qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que «le Canada
n'était qu'une foret.» En même temps, la densité de cette masse de
verdure était si grande avec son enchevêtrement de branches, de plantes
grimpantes et de lianes, qu'on ne voyait sur sa tête, pendant des lieues
et des journées entières de marche, qu'un dôme continu d'arbres sans la
moindre échappée de ciel.
Depuis ce temps, l'exploitation a commencé à s'étendre, et elle a
continué depuis deux siècles avec une activité toujours croissante, en
sorte que, actuellement, elle produit chaque année cent millions de
francs de revenu. L'aspect du pays a donc pu changer, et, malgré cela, à
20 lieues de Montréal et d'Ottawa et à 10 lieues de Mattawa, on trouve
encore des traces de la forêt primitive, avec ses troncs séculaires et
ses proportions gigantesques.
Pendant la marche, l'expédition pouvait contempler des variétés
singulières. Sur certaines montagnes, au côté sud, on voyait la neige
disparue et les premières pousses de la végétation naissante; et pendant
ce temps-là, au côté nord, les arbres étaient revêtus encore d'une
impérissable blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites
resplendissant aux feux du jour.
Ce n'était pas sans peine que l'on affrontait ces immensités: tantôt il
fallait traverser des berceaux de branches penchées sur la rivière de
manière à intercepter la navigation; ensuite, lorsque l'on recourait
aux portages, souvent on rencontrait sur les rives des arbres brisés
et couchés que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en rampant
presque, pendant des distances considérables.
C'est là qu'on voyait dans toute leur réalité ces aspects étranges
décrits par Parkman:
Ici, des arbres renversés par la tempête servaient de digue aux
flots écumants avec leurs débris monstrueux: en même temps, on
pouvait contempler les profondeurs des forêts séculaires, obscures
et silencieuses comme des cavernes soutenues par les piliers de ces
arbres dont chacun est un Atlas supportant un monde de feuillage, et
répandant une humidité continuelle à travers leurs écorces épaisses
et rugueuses.
Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse; d'autres, au
contraire, sont tout décrépits et déformés par l'Age, semblables à
des fantômes aux contorsions étranges. Ils sont tout repliés sur
eux-mêmes et couverts de veines et d'excroissances; d'autres,
entrelacés et réunis ensemble, paraissent comme des serpents
pétrifiés au milieu des embrassements d'une lutte mortelle: les
mousses apparaissent aussi aux regards, étendant sur les sols
pierreux un tapis verdoyant; là revêtant les rochers de draperies
ondoyantes: plus loin transformant les débris en remparts de
verdure, ou bien enveloppant les troncs brisés comme d'un filet qui
les préserve d'une dernière destruction; plus haut, on les voit se
suspendre et se déployer en guirlandes et en spirales comme des
formes de reptiles, et sur eux resplendit la jeune végétation qui
appuie sur des ruines les pousses vigoureuses d'une forêt naissante.
(M. Parkman.)
Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait d'autres
spectacles saisissants de grandeur.
A l'extrémité des lacs immenses reflétant les clartés d'un ciel
étincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de granit les chutes
d'un lac plus élevé occupant souvent toute la ligne de l'horizon.
Parfois la chute arrivait en tournoyant autour d'immenses sommités, puis
au delà, on voyait de nouveaux lacs environnés de rochers surplombant,
avec des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les eaux
profondes. Les rives étaient surchargées de plantes, de lierres qui
semblaient disposés avec l'art le plus compliqué. A d'autres endroits,
l'immensité des eaux était interrompue par des rochers qui se
rapprochaient comme une barrière infranchissable, dont on ne trouvait
l'issue qu'après mille détours; et ensuite, au delà, on contemplait de
nouvelles nappes d'eau d'une pureté et d'un éclat sans égal.
Avec toutes les difficultés que présentait le parcours de cette nature
primitive, il arrivait des événement inattendus, qui arrêtaient la
marche et réduisaient l'expédition à une inaction complète. Des
brouillards qui s'élevaient du sein des ondes ne permettaient plus
d'avancer et environnaient tout d'une obscurité profonde. D'autres fois,
un changement de température amenait un dégel si complet que les chemins
devenaient comme des fondrières insondables, et l'on ne pouvait porter
les canots et les bagages.
D'autres phénomènes propres à ces climats venaient surprendre les
voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie abondante qui, en tombant, se
changeait en pince, et recouvrait tout comme d'un cristal épais. Alors,
les arbres et les buissons semblaient transformés en girandoles.
Les troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles étaient
complètement renfermés dans un étui de place. En outre, du haut des
rochers pendaient des guirlandes et des aiguilles de cristal; tout cela
plus admirable que les effets du givre, qui ne sont que passagers.
C'était magnifique, c'était féerique. Les fameux palais de cristal des
souverains orientaux ne sont rien comparés a ces merveilles.
Mais toutes ces beautés devaient voir une fin terrible. Il y avait un
moment ou les arbres finissaient par céder sous des poids écrasants; les
branches commençaient à éclater et à se rompre de toutes parts avec
un bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes, ni
avancer, ni même lever leurs regards vers ces massifs qui s'ébranlaient
et s'écroulaient sur leurs têtes. Et enfin, quand l'oeuvre de
destruction était terminée, on pouvait constater l'étendue du mal; des
arbres déracinés jonchaient les chemins; d'énormes chênes cassés en tête
ou par le milieu formaient des amoncellements et des chaos au milieu
desquels il semblait que l'expédition ne pourrait jamais continuer sa
marche.
Pendant l'expédition, on put reconnaître quels services rendait le Père
Silvy: il instruisait les sauvages, les exhortait au bien, entendait
les confessions et administrait le baptême. De plus, il portait les
consolations aux malades et aux découragés. Lorsque la fatigue était
trop grande et qu'il fallait nécessairement s'arrêter quelques jours,
les charpentiers élevaient en quelques heures une chapelle. Les nefs
étaient couvertes de branches et de feuillages, et le sanctuaire décoré
d'écorce de bouleau. Cet appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi,
autant de prix que les basiliques les plus belles, ornées de marbres et
de porphyres.
Le Père Silvy n'était pas seulement secourable pour le ministère
religieux; il était habile pour gagner le coeur des sauvages. Ils
l'admiraient comme le représentant de ces héroïques Pères Jésuites qui,
depuis cinquante ans, parcouraient sans cesse ces contrées lointaines,
en faisant connaître l'Évangile.
Après le Père Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus de services
étaient les frères Le Moyne, qui étaient incomparables pour guider
l'expédition sur les courants, et pour la conduire dans les profondeurs
des forêts. Ils avaient une habileté égale à celle des sauvages pour
s'orienter au milieu des solitudes les plus impénétrables; enfin, par
leur connaissance des langues sauvages et leur titre de représentants
des nations indiennes auprès du gouvernement, ils étaient considérés
tout particulièrement.
D'après les mémoires du temps et les portraits des Le Moyne conservés à
Paris, on peut avoir une idée de ce qu'étaient alors ces jeunes gens
de 22, 24 et 26 ans. Ils étaient grands, forts et d'une habileté
extraordinaire pour les exercices du corps.
D'Iberville qui, par la taille, dépassait ses deux frères, les
surpassait aussi par la force. A cela près, ils se ressemblaient à s'y
méprendre.
Le teint clair, les cheveux abondants et très blonds; les traits grands
mais délicats; le front large, ouvert; les yeux bleus et pénétrants; le
nez aquilin; la bouche fine et bien dessinée; le menton carré, signe
d'une grande fermeté. Ils semblaient bien appartenir à cette admirable
race normande qui avait produit les conquérants de l'Angleterre, les
champions de la Sicile et les héros des croisades.
Enfin, après deux mois de marche, on put contempler, du sommet des
montagnes, une immensité d'eau reflétant les tons pâles d'un ciel froid
mais pur; c'était la baie d'Hudson, vaste comme une mer, et s'étendant
au loin jusqu'à l'horizon.
Le but de tant de fatigues était atteint; les coeurs furent remplis de
joie, mais l'expression on fut contenue, de crainte de quelque surprise.
Sur l'invitation du missionnaire, tous les voyageurs se prosternèrent et
tirent entendre, mais à, demi voix, un _Te Deum_ d'actions de grâces.
[Illustration: Costume des trappeurs.]