Fondée on 1642, la cité de Montréal s'accrut lentement dans ses
commencements, mais ensuite l'accroissement fut rapide.
Ainsi, après vingt ans, elle ne comptait que 500 âmes, mais dix ans
après, il y en avait plus de 1500.
Ce qui était surtout à considérer dans ces commencements, c'était le
zèle pour l'amélioration des pauvres sauvages, et l'énergie des pieux
colons.
Le zèle pour la conversion des infidèles était extraordinaire, et le
courage pour braver les épreuves et les dangers, au-dessus de toute
expression.
«On voyait bien, dit le Père Leclercq, que ces gens-là avaient quitté
leur patrie par les mouvements d'un zèle apostolique,» et rien ne
pouvait les faire changer de sentiments; ni l'ingratitude, ni la
perfidie des sauvages, ni leur défaut de bonne foi, ni leurs cruautés
inhumaines, rien ne pouvait éteindre le feu de la charité.
Tout était réglé dans la nouvelle ville comme dans une communauté
militaire. A une heure fixée, après la prière et la sainte messe, qui
avaient lieu à 4 heures du matin, la population se rendait au travail
dans les champs; chacun avait près de soi son fusil caché dans un
sillon.
Il ne se passait pas de jour sans attaque. Ceux qui se laissaient
surprendre étaient voués à des supplices atroces. On admirait leur
courage, on plaignait leurs souffrances, mais on ne renonçait pas à
prier pour les bourreaux. Enfin, dès qu'une occasion favorable se
présentait, on cherchait à gagner ces pauvres aveuglés. A force
d'efforts et de patience, les âmes finissaient par se laisser éclairer,
les coeurs étaient touchés, le mal vaincu par le bien.
Ces premiers temps ont été admirables. La ville offrait comme une image
de la primitive Eglise. Ces braves gens étaient voués à la piété la
plus fervente et à la charité la plus dévouée. Il n'y avait jamais de
contestation entre eux; il n'y avait qu'un coeur et qu'une âme, et
tandis qu'ils étaient si unis à Dieu, si bons entre eux, ils restaient
inébranlables dans le danger. Chaque citoyen se regardait comme une
victime offerte à la mort pour la glorification de l'Evangile.
Dans les annales de la soeur Morin, écrites vers ce temps, nous avons
les détails les plus touchants sur la vie à Montréal avant l'arrivée des
troupes: la piété, la charité, des colons, les privations qu'ils avaient
à subir, enfin les cruautés extrêmes qu'ils étaient exposés à éprouver,
étant entourés d'ennemis féroces, nombreux et implacables.
Bientôt différentes circonstances favorisèrent les saintes dispositions
et le zèle des colons pour la conversion des infidèles.
Plusieurs nations étaient en guerre; l'une d'elles, celle des Iroquois,
puissante et implacable, faisait une guerre d'extermination contre ses
ennemis.
Leurs victimes venaient implorer la protection des Français. Elles
furent accueillies et placées dans des positions retranchées. On compta
bientôt plusieurs colonies chrétiennes: à la Montagne, à la Prairie, au
Sault-Saint-Louis, au lac Saint-François, au lac des Deux-Montagnes, et
enfin à la Petite-Nation, sur l'Ottawa, à vingt lieues de Montréal.
Ces nouveaux chrétiens, disciplinés par les Français, devinrent
eux-mêmes comme des apôtres. On en fit des catéchistes zélés et habiles.
Ils rendaient de grands services au sein des autres tribus.
Les Français excitaient l'admiration de leurs plus cruels ennemis par
leur douceur, leur sollicitude et leurs libéralités inépuisables. Ils
établissaient ceux qui se donnaient à eux, leur apprenaient à cultiver,
leur livraient des terres, représentaient l'excellence de la vie réglée
et civilisée à ces pauvres barbares, et se montraient ainsi bien
différents des gens de Boston, qui ne s'étaient jamais occupés des
nations qui les entouraient, que pour les détruire et se mettre à leur
place.
Au milieu de leur noble mission, les Français acquéraient une habileté
merveilleuse pour occuper le pays. Formés par M. de Maisonneuve et
par le chef de la milice, Charles Le Moyne, ils étaient devenus des
combattants consommés, des explorateurs infatigables. Ils avaient pris
les bonnes qualités des sauvages, et y ajoutaient l'esprit de discipline
et de tactique des milices françaises.
On a dit que les Français n'avaient pas le génie de la colonisation
comme leurs voisins; mais, suivant M. Parkman lui-même, cela n'est point
exact. M. Parkman pense que les colons français égalaient les Anglais
sous bien des rapports.
Les Français n'avaient pas les vues odieuses des colons de la
Nouvelle-Angleterre: ils n'auraient jamais voulu adopter, comme eux, un
plan d'extermination contre ces pauvres gens.
Ce qui est affirmé, même par les écrivains anglais, c'est que sous
le rapport des qualités morales et des qualités intellectuelles, les
colonies anglaises étaient vraiment inférieures à la colonie française,
tandis que sous le rapport de l'activité, de l'intelligence et de la
bonne organisation, la colonie française égalait toutes les colonies
anglaises réunies.[8]
[Note 8: Le système français avait un grand avantage; il favorisait
l'élément guerrier: la population était formée entièrement de soldats
et de miliciens (Parkman). L'occupation principale était un continuel
apprentissage de la guerre dans les bois. La haute classe regardait
la guerre comme la seule occupation digne d'elle, et elle estimait
l'honneur plus que la vie. Pour ce qui est de l'habitant, les bois, les
lacs, les cours d'eau étaient ses lieux d'étude, et là il était maître
consommé. Forestier habile, hardi canotier, toujours prêt pour les
entreprises périlleuses; dans les guerres d'escarmouche et d'embuscade
au milieu des bois, il y en avait peu qui pussent lui être comparés
(Parkman).--«En Canada, comme en Europe, à ce moment, la race française
a appris à se connaître. Elle s'est trouvé des forces que les autres
siècles ne savaient pas.» Voilà ce qu'a produit l'amour de la discipline
et le zèle de la religion.
Les Français n'aspiraient pas à des conquêtes, mais ils voulaient sauver
des âmes, et pour arriver à ce but, ils avaient autant de persévérance
et d'énergie que leurs voisins en avaient pour les avantages matériels
(Saint-Marc Girardin sur l'Amérique du Nord).]
Au milieu de terribles épreuves, la colonie s'établissait, avec une
réunion des hommes les plus capables: M. de Maisonneuve, le gouverneur;
son lieutenant, Lambert Closse; M. d'Ailleboust, un officier de haut
grade; son neveu M. de Musseaux; M. Le Moyne, lieutenant; M. Le Ber de
Senneville; M. Decelles de Sailly; M. de Montigny; M. de Repentigny et
M. de Brassac; de plus, les hommes de la milice, si dignes d'admiration,
et dont les descendants remplissent maintenant le pays.[9]
[Note 9: On trouve encore actuellement en Canada et dans les
environs de Montréal des descendants de ces premiers colons, dont les
noms sont portés par des milliers d'individus: Prud'homme, Descaries,
Hurtubise, Lortie, Beaudry, Dumoulin, Renaud, Laviolette, Désautels,
Boudraud, Lavigne, Trudeau, Cadieux, Deschamps, Barbier, Meunier,
Dagenais, Leblanc, Jodoin, Toussaint, Beaudry, Laplante, Beauvais,
Rolland, Lenoir, etc.]
De nobles coeurs assistaient ces bras héroïques: Mlle Mance, de
l'Hôtel-Dieu, et ses compagnes; la soeur Bourgeois et ses institutrices;
madame Le Moyne, que l'on a appelée la mère des Macchabées; madame Le
Ber, qui devait voir une sainte à miracles en l'une de ses enfants;
madame d'Ailleboust, et sa soeur, mademoiselle de Boullogne, qui
aspiraient dans le monde à la vie religieuse.
La ville était sous la direction de prêtres éminents. M. Gabriel de
Queylus, le directeur de la cure de Saint-Sulpice de Paris, était venu
s'établir à Montréal; et aussi M. l'abbé François Dollier de Casson,
ancien colonel et aide de camp du maréchal de Turenne; M. d'Urfé, ancien
curé de la cathédrale du Puy, allié du ministre Colbert et petit-neveu
du célèbre M. d'Urfé; M. de Fénelon, frère de l'illustre archevêque de
Cambray; M. Souart, un des plus grands prédicateurs de Paris; M. de
Belmont, l'un des prêtres les plus riches de France, chargé des missions
sauvages; M. Barthélémy, qui explora le lac Ontario.
Ces messieurs étaient en communication continuelle avec les associés de
l'oeuvre résidant à Paris, tels que M. le baron Pierre de Fancamp, M, de
Liancourt, M. de Renty, M. de Bretonvilliers, M. Legauffre, M. Dubois,
madame de Bullion, si généreuse, qui contribuait avec les autres
associés pour des sommes si abondantes.
M. Olier, avec la compagnie des associés des oeuvres, avait donné plus
de 300,000 livres: M. de Bretonvilliers, successeur de M. Olier, 400,000
livres; M. Dubois, M. de Queylus, M. de Fénelon, M. d'Urfé donnèrent
leur fortune, qui était considérable; M. de Belmont, 300,000 livres en
une seule fois. On a calculé, dans le temps, que les associés et prêtres
du Séminaire avaient fourni, pour l'oeuvre de Montréal, de leurs propres
deniers, en trente ans, la somme de 1,800,000 livres, ou environ sept
millions de la monnaie actuelle.
Ce qui donna bientôt de la vie à la colonie, et qui assura sa
tranquillité, ce fut l'arrivée des troupes, demandées depuis longtemps,
et de plus, la détermination que prirent un grand nombre de soldats et
d'officiers de s'établir dans des terres concédées suivant le système
féodal, afin de mettre la ville à l'abri de toute incursion des
sauvages, comme nous le verrons plus tard.
Les officiers et les soldats se distinguèrent autant que les premiers
colons par leur esprit de foi et leur dévouement à l'oeuvre entreprise.