Il y avait eu un chant du Cygne. Mademoiselle gardait rancune du peu
d’enthousiasme marqué pour son projet de solo. Une occasion s’offrit à
elle, d’une revanche à la fois discrète et retentissante. On l’avertit,
plusieurs jours d’avance, qu’elle devrait accompagner ses élèves à une
messe basse, qui serait célébrée, dans le village, pour le repos de
l’âme d’une paysanne, naguère employée au château.
Cette modeste cérémonie suivait son cours, en présence de quelques
ouailles, quand celles-ci eurent l’étonnement d’entendre résonner
la voix enrouée d’un orgue-chaudron qui n’avait pas parlé depuis
des lustres. C’était un affreux instrument, sorte de _tacot_ de la
musique, jadis acheté d’occasion dans une basilique de banlieue. Depuis
longtemps on avait dû renoncer à en faire usage. Le _bourdon_ et le
_prestant_ s’y confondaient; son rythme devenait poussif; et quand
on risquait le _Grand Jeu_, il semblait qu’un vol de canards enragés
se fût déchaîné dans l’abside. Néanmoins, Berthe, déjà bonne petite
Sainte Cécile, réussit à dompter ces éléments et plaqua de nobles
accords. Noémi soufflait. Tout à coup, une voix s’éleva «pareille au
bruit des Grandes Eaux» comme la voix apocalyptique. C’était l’organe
de Mademoiselle, qui chantait _Sulla tomba oscura_, de Beethoven. Les
ondes sonores emplirent le vaisseau avec une richesse incroyable,
si l’on en croit la rumeur populaire et, peut-être, avec un style
surprenant. Mais personne ne se trouvant là qui pût en juger, la chose
resta obscure, comme la tombe du morceau.
Les fillettes certifièrent avec exaltation que «c’était magnifique».
Une femme de chambre, secrètement interrogée, répondit qu’elle «se
croyait au théâtre». Des paysans affirmèrent que ça leur avait paru
«bien gentil». Des voisins, un maréchal-ferrant et des batteurs
de fléau, que le timbre fit s’interrompre de leur bruyant labeur,
n’étaient pas loin de penser, dans ce bourg encore dévot, qu’il ne
s’agît là d’un miracle. Le chant fut perçu à une grande distance. Un
sourd l’entendit. Un vitrail se brisa.
Pour éviter de nouveaux désagréments, la famille feignit d’ignorer.
Quant à Monsieur le Curé, il se déclara flatté du rehaut qu’un tel
concours apportait à cet humble obit célébré dans sa paroisse; mais,
d’une part, l’exception pouvait créer des jalousies; et de l’autre, une
santé (la sienne) qui exigeait des ménagements, s’accommoderait mal
d’une récidive aussi sonore; le saisissement causé par un tel mélange
du grave et de l’aigu lui ayant, à ce brave desservant, au beau milieu
du _memento_, ce fut son expression, «donné des tranchées».