(2 février 1794)
Dans la nuit du 19 décembre 1793, Hébert et Ronsin avaient été
arrêtés. Le Comité de sûreté générale proposa à la Convention, le 2
février, de décréter leur mise en liberté. Lecointre, Philippeaux et
Bourdon (de l'Oise) s'opposèrent à cette mesure que Danton réclama en
ce discours:
* * * * *
Ce devrait être un principe incontestable parmi les patriotes que, par
provision, on ne traitât pas comme suspects des vétérans
révolutionnaires qui, de l'aveu public, ont rendu des services
constants à la liberté. Je sais que le caractère violent et impétueux
de Vincent et de Ronsin a pu leur donner des torts particuliers
vis-à-vis de tel ou tel individu; mais, de même que dans toutes les
grandes affaires, je conserverai l'inaltérabilité de mon opinion, et
que j'accuserai mon meilleur ami si ma conscience me dit qu'il est
coupable, de même je veux aujourd'hui défendre Ronsin et Vincent
contre des préventions que je pourrais reprocher à quelques-uns de mes
collègues, et contre des faits énoncés postérieurement à l'arrestation
de deux détenus, ou bien antérieurement, mais alors peu soigneusement
conservés dans les circonstances dont on les a environnés. Car enfin,
sur ces derniers, vous venez d'entendre l'explication de Levasseur;
quant aux autres, quelles probabilités les accompagnent? combien de
signataires en attestent la vérité? qui les garantit à celui qui a
signé la dénonciation? Lui-même est-il témoin et témoin oculaire? Si
aucun des signataires n'a été le témoin de ce qu'il a avancé, s'il n'a
que de simples soupçons, je répète qu'il est très dangereux et très
impolitique d'assigner comme suspect un homme qui a rendu de grands
services à la révolution.
Je suppose que Ronsin et Vincent, s'abandonnant aussi à des
préventions individuelles, voulussent voir dans les erreurs où
Philippeaux a pu tomber, le plan formé d'une contre-révolution;
immuable, comme je le suis, je déclare que je n'examinerais que les
faits, et que je laisserais de côté le caractère qu'on aurait voulu
leur donner.
Ainsi donc, quand je considère que rien, en effet, n'est parvenu au
Comité de sûreté générale contre Vincent et Ronsin, que, d'un autre
côté, je vois une dénonciation signée d'un seul individu, qui
peut-être ne déclare qu'un ouï-dire, je rentre alors dans mes
fonctions de législateur; je me rappelle le principe que je posais
tout à l'heure, qui est qu'il faut être bien sûr des faits pour prêter
des intentions contre-révolutionnaires à des amis ardents de la
liberté, ou pour donner à leurs erreurs un caractère de gravité qu'on
ne supporterait pas pour les siennes propres. Je dis alors qu'il faut
être aussi prompt à démêler les intentions évidentes d'un aristocrate
qu'à rechercher le véritable délit d'un patriote; je dis ce que je
disais à Fabre lui-même lorsqu'il arracha à la Convention le décret
d'arrestation contre Vincent et Ronsin: "vous prétendez que la
Convention a été grande lorsqu'elle a rendu ce décret, et moi je
soutiens qu'elle a eu seulement une bonne intention et qu'il la
fallait bien éclairer".
Ainsi je défends Ronsin et Vincent contre des préventions, de même que
je défendrai Fabre et mes autres collègues, tant qu'on n'aura pas
porté dans mon âme une conviction contraire à celle que j'en ai.
L'exubérance de chaleur qui nous a mis à la hauteur des circonstances,
et qui nous a donné la force de déterminer les événements et de les
faire tourner au profit de la liberté, ne doit pas devenir profitable
aux ennemis de la liberté! Mon plus cruel ennemi, s'il avait été utile
à la République, trouverait en moi un défenseur ardent quand il serait
arrêté, parce que je me défierais d'autant plus de mes préventions
qu'il aurait été plus patriote.
Je crois Philippeaux profondément convaincu de ce qu'il avance, sans
que pour cela je partage son opinion; mais, ne voyant pas de danger
pour la liberté dans l'élargissement de deux citoyens qui, comme lui
et comme nous, veulent la République, je suis convaincu qu'il ne s'y
opposera pas; qu'il se contentera d'épier leur conduite et de saisir
les occasions de prouver ce qu'il avance; à plus forte raison la
Convention, ne voyant pas de danger dans la mesure que lui propose le
Comité de sûreté générale, doit se hâter de l'adopter.
Si, quand il fallait être électrisé autant qu'il était possible pour
opérer et maintenir la révolution; si, quand il a fallu surpasser en
chaleur et en énergie tout ce que l'histoire rapporte de tous les
peuples de la terre; si, alors, j'avais vu un seul moment de douceur,
même envers les patriotes, j'aurais dit: notre énergie baisse, notre
chaleur diminue. Ici, je vois que la Convention a toujours été ferme,
inexorable envers ceux qui ont été opposés à l'établissement de la
liberté; elle doit être aujourd'hui bienveillante envers ceux qui
l'ont servie, et ne pas se départir de ce système qu'elle ne soit
convaincue qu'il blesse la justice. Je crois qu'il importe à tous que
l'avis du Comité soit adopté; préparez-vous à être plus que jamais
impassibles envers vos vieux ennemis, difficiles à accuser vos anciens
amis. Voilà, je déclare, ma profession de foi, et j'invite mes
collègues à la faire dans leur coeur. Je jure de me dépouiller
éternellement de toute passion, lorsque j'aurai à prononcer sur les
opinions, sur les écrits, sur les actions de ceux qui ont servi la
cause du peuple et de la liberté. J'ajoute qu'il ne faut pas oublier
qu'un premier tort conduit toujours à un plus grand. Faisons d'avance
cesser ce genre de division que nos ennemis, sans doute, cherchent à
jeter au milieu de nous; que l'acte de justice que vous allez faire
soit un germe d'espérance jeté dans le coeur des citoyens qui, comme
Vincent et Ronsin, ont souffert un instant pour la cause commune, et
nous verrons naître pour la liberté des jours aussi brillants et aussi
purs que vous lui en avez déjà donné de victorieux.