SUR L'ÉGALITÉ DES CITOYENS DEVANT LES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES

(23 janvier 1794)

Les commissaires de la section Mucius Scævola avaient fait une

perquisition chez M. Duplessis, beau-père de Camille Desmoulins. Ils

étaient partis en emportant une partie de sa bibliothèque. Camille

vint réclamer à la Convention contre cet acte d'arbitraire. Danton,

malgré son amitié, s'éleva contre lui au nom de l'égalité de tous les

citoyens, membres de la Convention ou non, devant les mesures de salut

public.

* * * * *

Je m'oppose à l'espèce de distinction, de privilège, qui semblerait

accordé au beau-père de Desmoulins. Je veux que la Convention ne

s'occupe que d'affaires générales. Si l'on veut un rapport pour ce

citoyen, il en faut aussi pour tous les autres. Je m'élève contre la

priorité de date qu'on cherche à lui donner à leur préjudice. Il

s'agit d'ailleurs de savoir si le Comité de sûreté générale n'est pas

tellement surchargé d'affaires qu'il trouve à peine le temps de

s'occuper de réclamations particulières.

Une révolution ne peut se faire géométriquement. Les bons citoyens qui

souffrent pour la liberté doivent se consoler par ce grand et sublime

motif. Personne n'a plus que moi demandé les comités révolutionnaires;

c'est sur ma proposition qu'ils ont été établis. Vous avez voulu créer

une espèce de dictature patriotique des citoyens les plus dévoués à la

liberté, sur ceux qui se sont rendus suspects. Ils ont été élevés dans

un moment où le fédéralisme prédominait. Il a fallu, il faut encore

les maintenir dans toute leur force; mais prenons garde aux deux

écueils contre lesquels nous pourrions nous briser. Si nous faisions

trop pour la justice, nous donnerions peut-être dans le modérantisme,

et prêterions des armes à nos ennemis. Il faut que la justice soit

rendue de manière à ne point atténuer la sévérité de nos mesures.

Lorsqu'une révolution marche vers son terme quoiqu'elle ne soit pas

encore consolidée, lorsque la République obtient des triomphes, que

ses ennemis sont battus, il se trouve une foule de patriotes tardifs

et de fraîche date; il s'élève des luttes de passions, des

préventions, des haines particulières, et souvent les vrais, les

constants patriotes sont écrasés par ces nouveaux venus. Mais enfin,

là où les résultats sont pour la liberté par des mesures générales,

gardons-nous de les accuser. Il vaudrait mieux outrer la liberté et la

Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre espérance de

rétroaction. N'est-elle pas bien puissante, cette nation? N'a-t-elle

pas le droit comme la force d'ajouter à ses mesures contre les

aristocrates, et de dissiper les erreurs élevées contre les ennemis de

la patrie? Au moment où la Convention peut, sans inconvénient pour la

chose publique, faire justice à un citoyen, elle violerait ses droits,

si elle ne s'empressait de le faire.

La réclamation de mon collègue est juste en elle-même, mais elle

ferait naître un décret indigne de nous. Si nous devions accorder une

priorité, elle appartiendrait aux citoyens qui ne trouvent pas, dans

leur fortune et dans leurs connaissances avec des membres de la

Convention, des espérances et des ressources au milieu de leur

malheur; ce serait aux malheureux, aux nécessiteux, qu'il faudrait

d'abord tendre les mains. Je demande que la Convention médite les

moyens de rendre justice à toutes les victimes des mesures et

arrestations arbitraires, sans nuire à l'action du gouvernement

révolutionnaire. Je me garderai bien d'en prescrire ici les moyens. Je

demande le renvoi de cette question à la méditation du Comité de

sûreté générale, qui se concertera avec le Comité de salut public;

qu'il soit fait un rapport à la Convention, et qu'il soit suivi d'une

discussion large et approfondie; car toutes les discussions de la

Convention ont eu pour résultat le triomphe de la liberté.

La Convention n'a eu de succès que parce qu'elle a été peuple; elle

restera Peuple; elle cherchera et suivra sans cesse l'opinion qui doit

décréter toutes les lois que vous proclamez. En approfondissant ces

grandes questions, vous obtiendrez, je l'espère, des résultats qui

satisferont la justice et l'humanité.

Discours Civiques de Danton · 第 98 / 106 题