(26 mai 1793)
L'attitude du président Isnard donna lieu, dans la séance de la
Convention du 26 mai, à de violents incidents. Répondant à une
députation de la Commune, il prononça les mots, devenus fameux depuis:
"Si, par ces insurrections toujours renaissantes, il arrivait qu'on
portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au
nom de la France entière, Paris serait anéanti! Bientôt on chercherait
sur les rives de la Seine si Paris a existé." Danton, se levant, cria:
"Président, je demande la parole sur votre réponse!" Appuyé par la
gauche, il allait la prendre quand Cambon monta à la tribune pour
donner lecture d'une lettre du général Lamorlière. A cette lecture
succéda une députation de la section des Gardes-Françaises, venant
présenter son contingent. Cette fois la réponse du président fut
patriotique et modérée. Après les honneurs de la séance, décernés à
des pétitionnaires de la section de l'Unité, Danton monta à la tribune
pour protester du civisme du peuple de Paris et contre les parole
d'Isnard.
* * * * *
Si le président eût présenté l'olivier de la paix à la Commune avec
autant d'art qu'il a présenté le signal du combat aux guerriers qui
viennent de défiler ici, j'aurais applaudi à sa réponse; mais je dois
examiner quel peut être l'effet politique de son discours. Assez et
trop longtemps on a calomnié Paris en masse. (_On applaudit dans la
partie gauche et dans les tribunes. Il s'élève de violents murmures
dans la partie droite_.)
PLUSIEURS VOIX.--Non, ce n'est pas Paris qu'on accuse, mais les
scélérats qui s'y trouvent.
DANTON.--Voulez-vous constater que je me suis trompé?
ON GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui!
DANTON.--Ce n'est pas pour disculper Paris que je me suis présenté à
cette tribune, il n'en a pas besoin. Mais c'est pour la République
entière. Il importe de détruire auprès des départements les
impressions défavorables que pourrait faire la réponse du président.
Quelle est cette imprécation du président contre Paris? Il est assez
étrange qu'on vienne présenter la dévastation que feraient de Paris
tous les départements, si cette ville se rendait coupable.... (Oui,
_s'écrient un grand nombre de voix_, ils le feraient.--_On murmure
dans l'extrême gauche_.) Je me connais aussi, moi, en figures
oratoires. (_Murmures dans la partie droite_.) Il entre dans la
réponse du président un sentiment d'amertume. Pourquoi supposer qu'un
jour on cherchera vainement sur les rives de la Seine si Paris a
existé? Loin d'un président de pareils sentiments, il ne lui
appartient que de présenter des idées consolantes. Il est bon que la
République sache que Paris ne déviera jamais des principes; qu'après
avoir détruit le trône d'un tyran couvert de crimes, il ne le relèvera
pas pour y asseoir un nouveau despote. Que l'on sache aussi que les
représentants du peuple marchent entre deux écueils; ceux qui servent
un parti lui apportent leurs vices comme leurs vertus. Si dans le
parti qui sert le peuple il se trouve des coupables, le peuple saura
les punir; mais faites attention à cette grande vérité, c'est que,
s'il fallait choisir entre deux excès, il vaudrait mieux se jeter du
côté de la liberté que rebrousser vers l'esclavage. En reprenant ce
qu'il y a de blâmable, il n'y a plus partout que des républicains.
Depuis quelque temps les patriotes sont opprimés dans les sections. Je
connais l'insolence des ennemis du peuple; ils ne jouiront pas
longtemps de leur avantage; bientôt les aristocrates, fidèles aux
sentiments de fureur qui les animent, vexeraient tout ce qui a porté
le caractère de la liberté; mais le peuple détrompé les fera rentrer
dans le néant. Qu'avons-nous à faire, nous, législateurs, qui sommes
au centre des événements? Réprimons tous les audacieux; mais
tournons-nous d'abord vers l'aristocrate, car il ne changera pas.
Vous, hommes ardents, qui servez le peuple, qui êtes attachés à sa
cause, ne vous effrayez pas de voir arriver une sorte de modérantisme
perfide; unissez la prudence à l'énergie qui vous caractérise, tous
les ennemis du peuple seront écrasés.
Parmi les bons citoyens, il y en a de trop impétueux, mais pourquoi
leur faire un crime d'une énergie qu'ils emploient à servir le peuple?
S'il n'y avait pas eu des hommes ardents, si le peuple lui-même
n'avait pas été violent, il n'y aurait pas eu de révolution.
Je reviens à mon premier objet: je ne veux exaspérer personne parce
que j'ai le sentiment de ma force en défendant la raison. Sans faire
mon apologie, je défie de me prouver un crime. Je demande que l'on
renvoie devant le tribunal révolutionnaire ceux qui auront conspiré
contre la Convention; et moi, je demande à y être renvoyé le premier,
si je suis trouvé coupable. On a répété souvent que je n'avais pas
rendu mes comptes. J'ai eu 400.000 livres à ma disposition pour des
dépenses secrètes; j'ai rendu compte de l'emploi que j'en ai fait; que
ceux qui m'ont fait des reproches les parcourent avant de me
calomnier. Une somme de 100.000 livres avait été remise entre mes
mains pour faire marcher la Révolution. Cette somme devait être
employée d'après l'avis du Conseil exécutif; il connaît l'emploi que
j'en ai fait; il a, lui, rendu ses comptes.
PLUSIEURS VOIX.--Ce n'est pas la question!
DANTON.--Je reviens à ce que souhaite la Convention; il faut réunir
les Départements; il faut bien se garder de les aigrir contre Paris!
Quoi! cette cité immense, qui se renouvelle tous les jours, porterait
atteinte à la représentation nationale! Paris, qui a brisé le premier
le sceptre de fer, violerait l'Arche sainte qui lui est confiée! Non;
Paris aime la Révolution; Paris, par les sacrifices qu'il a faits à la
liberté, mérite les embrassements de tous les Français. Ces sentiments
sont les vôtres, eh bien! manifestez-les; faites imprimer la réponse
de votre président, en déclarant que Paris n'a jamais cessé de bien
mériter de la République, puisque la municipalité.... (_Il s'élève de
violents murmures dans une grande partie de la salle_). Puisque la
majorité de Paris a bien mérité.... (_On applaudit dans toutes les
parties de la salle_), et cette majorité, c'est la presque totalité de
Paris. (_Mêmes applaudissements_). Par cette déclaration, la nation
saura apprécier la proposition qui a été faite de transporter le siège
de la Convention dans une autre ville. Tous les départements auront de
Paris l'opinion qu'ils doivent en avoir, et qu'ils en ont réellement.
Paris, je le répète, sera toujours digne d'être le dépositaire de la
représentation générale. Mon esprit sent que, partout où vous irez,
vous y trouverez des passions, parce que vous y porterez les vôtres.
Paris sera bien connu; le petit nombre de conspirateurs qu'il renferme
sera puni. Le peuple français, quelles que soient vos opinions, se
sauvera lui-même, s'il le faut, puisque tous les jours il remporte des
victoires sur les ennemis, malgré nos dissensions. Le masque arraché à
ceux qui jouent le patriotisme et qui servent de rempart aux
aristocrates, la France se lèvera et terrassera ses ennemis.