(1er avril 1793)
La trahison de Dumouriez, dont les opérations avaient, à plusieurs
reprises, été défendues par Danton, créa pour celui-ci une nouvelle
source d'accusations. Après un discours de Cambacérès, au nom du
Comité de défense générale, une défense de Sillery, réclamant l'examen
de ses papiers pour se disculper d'une complicité supposée avec
Dumouriez, et quelques mots de Fonfrède et de Robespierre, Penières
monta à la tribune pour dénoncer un fait que le Moniteur (n° 93)
relate en ces termes:
PENIÈRES.--Quelques jours après l'arrivée de Danton et de Delacroix de
la Belgique, une lettre écrite par Dumouriez fut envoyée au Comité de
défense générale, sans avoir été lue à l'Assemblée. (PLUSIEURS
MEMBRES.--Cela n'est pas vrai!) La lettre fut apportée au Comité de
défense générale, où Danton fut appelé pour en entendre la lecture;
Bréard, qui était alors président, dit qu'il était de son devoir d'en
donner connaissance à l'Assemblée. Delacroix lui répondit en ces
termes: "Quant à moi, si j'étais président, je ne balancerais pas un
moment à exposer ma responsabilité, et la lettre ne serait pas lue;
car si un décret d'accusation devait être porté contre Dumouriez,
j'aimerais mieux que ma tête tombât que la sienne: Dumouriez est utile
à l'armée." Après cette explication, il fut arrêté que le lendemain on
ferait renvoyer cette lettre au comité, sans en faire la lecture.
Après que ce renvoi fut décrété, Danton nous dit qu'il repartirait
avec Delacroix et qu'il promettait de faire rétracter Dumouriez; et il
ajouta que, dans le cas où Dumouriez s'y refuserait, il demanderait
lui-même le décret d'accusation contre lui. Qu'est-il arrivé? Danton,
de retour de la Belgique, ne se présenta ni à l'Assemblée ni au
comité. Je lui demande en ce moment: pourquoi, ayant promis de faire
rétracter Dumouriez, et ne l'ayant pas fait, n'a-t-il pas demandé
contre lui le décret d'accusation.
* * * * *
Bréard ayant, en quelques mots, expliqué son rôle en cet incident,
Danton monta à la tribune pour justifier sa conduite envers Dumouriez,
sa mission en Belgique, et confondre ses calomniateurs. A plusieurs
reprises son discours fut interrompu. Force nous est donc de suivre le
texte du Moniteur (n° 93 et 94) pour donner une physionomie exacte de
la séance, et de reproduire toutes les interruptions pour suivre la
défense de Danton.
* * * * *
Je commence par bien préciser l'interpellation faite, elle se réduit à
ceci: "Vous avez dit, Danton, que, si vous ne parveniez pas à faire
écrire a Dumouriez une lettre qui détruisit l'effet de la première,
vous demanderiez contre lui le décret d'accusation. Cette lettre
n'ayant point eu lieu, pourquoi n'avez-vous pas tenu votre promesse?"
Voilà la manière dont je suis interpellé. Je vais donner les
éclaircissements qui me sont demandés. D'abord, j'ai fait ce que
j'avais annoncé: la Convention a reçu une lettre par laquelle
Dumouriez demandait qu'il ne fût fait de rapport sur sa première
qu'après que la Convention aurait entendu les renseignements que
devaient lui donner ses commissaires. Cette lettre ne nous satisfit
pas, et, après avoir conféré avec lui, nous acquîmes la conviction
qu'il n'y avait plus rien à attendre de Dumouriez pour la République.
Arrivé à Paris à neuf heures du soir, je ne vins pas au comité; mais
le lendemain j'ai dit que Dumouriez était devenu tellement atroce,
qu'il avait dit que la Convention était composée de trois cents
imbéciles et de quatre cents brigands. J'ai demandé que tout fût
dévoilé; ainsi tous ceux qui s'y sont trouvés ont dû voir que mon avis
était qu'il fallait arracher Dumouriez à son armée.
Mais ce fait ne suffit pas, il importe que la Convention et la nation
entière sachent la conduite qu'ont tenue vos commissaires à l'égard de
Dumouriez, et il est étrange que ceux qui, constamment, ont été en
opposition de principes avec lui soient aujourd'hui accusés comme ses
complices.
Qu'a voulu Dumouriez? Établir un système financier dans la Belgique.
Qu'a voulu Dumouriez? Point de réunion. Quels sont ceux qui ont fait
les réunions? Vos commissaires. La réunion du Hainaut, dit Dumouriez,
s'est faite à coups de sabre. Ce sont vos commissaires qui l'ont
faite. C'est nous que Dumouriez accuse des malheurs de la Belgique;
c'est nous qu'il accuse d'avoir fait couler le sang dans le Hainaut
et, par une fatalité inconcevable, c'est nous qu'on accuse de protéger
Dumouriez!
J'ai dit que Dumouriez avait conçu un plan superbe d'invasion de la
Hollande: si ce plan eût réussi, il aurait peut-être épargné bien des
crimes à Dumouriez; peut-être l'aurait-il voulu faire tourner a son
profit; mais l'Angleterre n'en aurait pas été moins abaissée et la
Hollande conquise.
Voilà le système de Dumouriez: Dumouriez se plaint des sociétés
populaires et du tribunal extraordinaire; il dit que bientôt Danton
n'aura plus de crédit que dans la banlieue de Paris.
UNE VOIX.--Ce sont les décrets de l'Assemblée, et non vous.
On m'observe que je suis dans l'erreur; je passe à un autre fait plus
important: c'est que Dumouriez a dit à l'armée que si Danton et
Delacroix y reparaissaient, il les ferait arrêter. Citoyens, les faits
parlent d'eux-mêmes; on voit facilement que la commission a fait son
devoir.
Dumouriez s'est rendu criminel, mais ses complices seront bientôt
connus. J'ai déjà annoncé que Dumouriez a été égaré par les impulsions
qu'il a reçues de Paris, et qu'il était aigri par les écrits qui
présentaient les citoyens les plus énergiques comme des scélérats. La
plupart de ces écrits sont sortis de cette enceinte; je demande que la
Convention nomme une commission pour débrouiller ce chaos et pour
connaître les auteurs de ce complot. Quand on verra comment nous avons
combattu les projets de Dumouriez, quand on verra que vous avez
ratifié tous les arrêtés que nous avons pris, il ne restera plus aucun
soupçon sur notre conduite.
Citoyens, ce n'est point assez de découvrir d'où viennent nos maux; il
faut leur appliquer un remède immédiat. Vous avez, il est vrai,
ordonné un recrutement, mais cette mesure est trop lente; je crois que
l'Assemblée doit nommer un comité de la guerre, chargé de créer une
armée improvisée. Les ennemis veulent se porter sur Paris; leur
complice vous l'a dévoilé; je demande qu'il soit pris des mesures pour
qu'un camp de cinquante mille hommes soit formé à vingt lieues de
Paris; ce camp fera échouer les projets de nos ennemis, et pourra au
besoin servir a compléter les armées. Je demande aussi que mes
collègues dans la Belgique soient rappelés sur-le-champ.
PLUSIEURS MEMBRES.--Cela est fait.
Je demande enfin que le Conseil exécutif rende un compte exact de nos
opérations dans la Belgique: l'Assemblée acquerra les lumières qui lui
sont nécessaires, et elle verra que nous avons toujours été en
contradiction avec Dumouriez.
Si vos commissaires avaient fait enlever Dumouriez au moment où il
était à la tète de son armée, on aurait rejeté sur eux la
désorganisation de cette armée. Vos commissaires, quoique investis
d'un grand pouvoir, n'ont rien pour assurer le succès de leurs
opérations; les soldats ne nous prennent, en arrivant aux armées, que
pour de simples secrétaires de commission; il aurait fallu que la
Convention donnât à ceux qu'elle charge de promulguer ses lois à la
tête des armées une sorte de décoration moitié civile et moitié
militaire.
Que pouvaient faire de plus vos commissaires, sinon de dire: il y a
urgence, il faut arracher promptement Dumouriez de la tête de son
armée? Si nous avions voulu employer la force, elle nous eût manqué;
car quel général, au moment où Dumouriez exécutait sa retraite, et
lorsqu'il était entouré d'une armée qui lui était dévouée, eût voulu
exécuter nos ordres? Dumouriez était constamment jour et nuit à
cheval, et jamais il n'y a eu deux lieues de retraite sans un combat:
ainsi il nous était impossible de le faire arrêter. Nous avons fait
notre devoir, et j'appelle sur ma tête toutes les dénonciations, sûr
que ma tête loin de tomber sera la tête de Méduse qui fera trembler
tous les aristocrates.
LASOURCE.--Ce n'est point une accusation formelle que je vais porter
contre Danton; mais ce sont des conjectures que je vais soumettre à
l'Assemblée. Je ne sais point déguiser ce que je pense, ainsi je vais
dire franchement l'idée que la conduite de Delacroix et de Danton a
fait naître dans mon esprit.
Dumouriez a ourdi un plan de contre-révolution; l'a-t-il ourdi seul,
oui ou non?
Danton a dit qu'il n'avait pu, qu'il n'avait osé sévir contre
Dumouriez, parce qu'au moment où il se battait, aucun officier général
n'aurait voulu exécuter ses ordres. Je réponds à Danton qu'il est bien
étonnant qu'il n'ait osé prendre aucune mesure contre Dumouriez,
tandis qu'il nous a dit que l'armée était tellement républicaine, que,
malgré la confiance qu'elle avait dans son général, si elle lisait
dans un journal que Dumouriez a été décrété d'accusation, elle
l'amènerait elle-même à la barre de l'Assemblée.
Danton vient de dire qu'il avait assuré le comité que la République
n'avait rien à espérer de Dumouriez. J'observe à l'Assemblée que
Dumouriez avait perdu la tête en politique, mais qu'il conservait tous
ses talents militaires; alors Robespierre demanda que la conduite de
Dumouriez fût examinée; Danton s'y opposa et dit qu'il ne fallait
prendre aucune mesure contre lui avant que la retraite de la Belgique
fût entièrement effectuée. Son opinion fut adoptée.
Voilà les faits, voici comme je raisonne.
MAURE.--Je demande à dire un fait, c'est qu'on a proposé d'envoyer
Gensonné qui avait tout pouvoir sur Dumouriez, afin de traiter avec
lui du salut de la patrie.
PLUSIEURS MEMBRES.--C'est vrai.
LASOURCE.--Voici comment je raisonne. Je dis qu'il y avait un plan de
formé pour rétablir la royauté, et que Dumouriez était à la tête de ce
plan. Que fallait-il faire pour le faire réussir? Il fallait maintenir
Dumouriez à la tête de son armée. Danton est venu à la tribune, et a
fait le plus grand éloge de Dumouriez. S'il y avait un plan de formé
pour faire réussir les projets de Dumouriez, que fallait-il faire? Il
fallait se populariser. Qu'a fait Delacroix? Delacroix, en arrivant de
la Belgique, a affecté un patriotisme exagéré dont jusqu'à ce moment
il n'avait donné aucun exemple. (_De violents murmures se font
entendre_.) Et pour mieux dire, Delacroix se déclara Montagnard.
L'avait-il fait jusqu'alors? Non. Il tonna contre les citoyens qui ont
voté l'appel au peuple et contre ceux qu'on désigne sous le nom
d'hommes d'État. L'avait-il fait jusqu'alors? Non.
Pour faire réussir la conspiration tramée par Dumouriez, il fallait
acquérir la confiance populaire, il fallait tenir les deux extrémités
du fil. Delacroix reste dans la Belgique; Danton vient ici; il y vient
pour prendre des mesures de sûreté générale; il assiste au comité, il
se tait.
DANTON.--Cela est faux!
PLUSIEURS VOIX.--C'est faux!
LASOURCE.--Ensuite Danton, interpellé de rendre compte des motifs qui
lui ont fait abandonner la Belgique, parle d'une manière
insignifiante. Comment se fait-il qu'après avoir rendu son compte
Danton reste à Paris? Avait-il donné sa démission? Non. Si son
intention était de ne pas retourner dans la Belgique, il fallait qu'il
le dit, afin que l'Assemblée le remplaçât; et dans le cas contraire,
il devait y retourner.
Pour faire réussir la conspiration de Dumouriez, que fallait-il faire?
Il fallait faire perdre à la Convention la confiance publique. Que
fait Danton? Danton paraît à la tribune, et là il reproche à
l'Assemblée d'être au-dessous de ses devoirs; il annonce une nouvelle
insurrection; il dit que le peuple est prêt à se lever, et cependant
le peuple était tranquille. Il n'y avait pas de marche plus sûre pour
amener Dumouriez à ses fins que de ravaler la Convention et de faire
valoir Dumouriez; c'est ce qu'a fait Danton.
Pour protéger la conspiration, il fallait exagérer les dangers de la
patrie, c'est ce qu'ont fait Delacroix et Danton. On savait qu'en
parlant de revers, il en résulterait deux choses: la première, que les
âmes timides se cacheraient; la seconde, que le peuple, en fureur de
se voir trahi, se porterait à des mouvements qu'il est impossible de
retenir.
En criant sans cesse contre la faction des hommes d'État, ne
semble-t-il pas qu'on se ménageait un mouvement, tandis que Dumouriez
se serait avancé à la tête de son armée?
Citoyens, voilà les nuages que j'ai vus dans la conduite de vos
commissaires. Je demande, comme Danton, que vous nommiez une
commission ad hoc pour examiner les faits et découvrir les coupables.
Cela fait, je vous propose une mesure de salut public. Je crois que la
conduite de Dumouriez, mal connue de son armée, pourrait produire
quelques mouvements funestes. Il faut qu'elle et la France entière
sachent les mesures que vous avez prises; car Dumouriez est, comme le
fut jadis Lafayette, l'idole de la République. (_De violents murmures
et des cris_: Non, non! s'élèvent dans toutes les parties de la
salle.) Pour les inquiétudes que nos revers ont pu faire naître dans
l'âme des Français, il faut que la nation sache que, si l'armée a été
battue, c'est qu'elle a été trahie; il faut que la nation sache que,
tant que son général a voulu la liberté, l'armée a marché à des
triomphes.
Je termine par une observation: vous voyez maintenant à découvert le
projet de ceux qui parlaient au peuple de couper des têtes, vous voyez
s'ils ne voulaient pas la royauté. Je sais bien que le peuple ne la
voulait pas, mais il était trompé. On lui parle sans cesse de se
lever. Eh bien! peuple français, lève-toi, suis le conseil de tes
perfides ennemis, forge-toi des chaînes, car c'est la liberté qu'on
veut perdre, et non pas quelques membres de la Convention.
Et vous, mes collègues, souvenez-vous que le sort de la liberté est
entre vos mains; souvenez-vous que le peuple veut la justice. Il a vu
assez longtemps le Capitole et le trône, il veut voir maintenant la
roche Tarpéienne et l'échafaud. (_Applaudissements_.) Le tribunal que
vous avez créé ne marche pas encore; je demande:
1° Qu'il rende compte tous les trois jours des procès qu'il a jugés et
de ceux qu'il instruit; de cette manière on saura s'il a fait justice.
2° Je demande que les citoyens Égalité et Sillery, qui sont inculpés,
mais que je suis loin de croire coupables, soient mis en état
d'arrestation chez eux.
3° Je demande que la commission demandée par Danton soit à l'instant
organisée.
4° Que le procès-verbal qui vous a été lu soit imprimé, envoyé aux
départements et aux armées, qu'une adresse soit jointe a ce
procès-verbal; ce moyen est puissant; car, lorsque le peuple voit une
adresse de l'Assemblée nationale, il croit voir un oracle. Je demande
enfin, pour prouver à la nation que nous ne capitulerons jamais avec
un tyran, que chacun d'entre nous prenne l'engagement de donner la
mort à celui qui tenterait de se faire roi ou dictateur. (_Une
acclamation unanime se fait entendre. Les applaudissements et les
cris_: Oui, oui! se répètent à plusieurs reprises. L'assemblée entière
est levée; tout les membres, dont l'attitude du serment, répètent
celui de Lasource. Les tribunes applaudissent.)
BIROTEAU.--Je demande la parole pour un fait personnel.
Au comité de défense générale, où l'on agita les moyens de sauver la
patrie, Fabre d'Eglantine, qu'on connaît très lié avec Danton, qui,
dans une séance précédente, avait fait son éloge, Fabre d'Églantine,
dis-je, annonce qu'il avait un moyen de sauver la République, mais
qu'il n'osait pas en faire part, attendu qu'on calomniait sans cesse
les opinions. On le rassura, en lui disant que les opinions étaient
libres, et que d'ailleurs tout ce qui se disait au comité y demeurait
enseveli. Alors Fabre d'Églantine à mots couverts proposa un roi. (_De
violents murmures se font entendre_.)
PLUSIEURS MEMBRES s'écrient à la fois:--Cela n'est pas vrai!
DANTON.--C'est une scélératesse: vous avez pris la défense du roi, et
vous voulez rejeter vos crimes sur nous.
BIROTEAU.--Je vais rendre les propres paroles de Fabre avec la réponse
qu'on lui fit. Il dit: (_De nouveaux murmures s'élèvent_.)
DELMAS.--Je demande la parole au nom du salut public.
Citoyens, je me suis recueilli; j'ai écouté tout ce qui a été dit à
cette tribune. Mon opinion est que l'explication qu'on provoque dans
ce moment doit perdre la République. Le peuple vous a envoyés pour
sauver la chose publique; vous le pouvez; mais il faut éloigner cette
explication; et moi aussi j'ai des soupçons, mais ce n'est pas le
moment de les éclaircir.
Je demande que l'on nomme la commission proposée par Lasource; qu'on
la charge de recueillir tous les faits, et ensuite on les fera
connaître au peuple français.
DANTON.--Je somme Cambon, sans personnalités, sans s'écarter de la
proposition qui vient d'être décrétée, de s'expliquer sur un fait
d'argent, sur cent mille écus qu'on annonce avoir été remis à Danton
et à Delacroix, et de dire la conduite que la commission a tenue
relativement à la réunion....
* * * * *
La proposition de Delmas est adoptée unanimement.
* * * * *
PLUSIEURS VOIX.--Le renvoi à la commission!
Cette proposition est décrétée.
Danton retourne à sa place; toute l'extrême gauche se lève, et
l'invite à retourner à la tribune pour être entendu. (_Des
applaudissements s'élèvent dans les tribunes et se prolongent pendant
quelques instants_.) Danton s'élance à la tribune. (_Les
applaudissements des tribunes continuent avec ceux d'une grande partie
de l'Assemblée_.)_
Le président se couvre pour rétablir l'ordre et le silence. (_Le calme
renaît_.)
LE PRÉSIDENT.--Citoyens, je demande la parole, et je vous prie de
m'écouter en silence.
Différentes propositions ont été faites: on avait provoqué une
explication sur des faits qui inculpaient des membres de la
Convention. Delmas a demandé la nomination d'une commission chargée
d'examiner les faits et d'en rendre compte à l'Assemblée. Cette
proposition a été adoptée à l'unanimité. Danton s'y était rendu,
maintenant il demande la parole pour des explications; je consulte
l'Assemblée.
TOUTE LA PARTIE GAUCHE.--Non, non! il a la parole de droit.
Un grand nombre de membres de l'autre côté réclament avec la même
chaleur le maintien du décret.--(_L'Assemblée est longtemps agitée_.)
LASOURCE.--Je demande que Danton soit entendu, et je déclare qu'il
n'est entré dans mon procédé aucune passion.
LE PRÉSIDENT.--Citoyens, dans cette crise affligeante le voeu de
l'Assemblée ne sera pas équivoque. Je vais le prendre.
L'Assemblée, consultée, accorde la parole à Danton, à une très grande
majorité.
DANTON.--Je dois commencer par vous rendre hommage comme vraiment amis
du salut du peuple, citoyens qui êtes placés à cette montagne (_se
tournant vers l'amphithéâtre de l'extrémité gauche_); vous avez mieux
jugé que moi. J'ai cru longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de
mon caractère, je devais tempérer les moyens que la nature m'a
départis; je devais employer dans les circonstances difficiles où m'a
placé ma mission la modération que m'ont paru commander les
événements. Vous m'accusiez de faiblesse, vous aviez raison, je le
reconnais devant la France entière. Nous, faits pour dénoncer ceux
qui, par impéritie ou scélératesse, ont constamment voulu que le tyran
échappât au glaive de la loi.... (_Un très grand nombre de membres se
lèvent en criant_: Oui, oui! _et en indiquant du geste les membres
placés dans la partie droite.--Des rumeurs et des récriminations
violentes s'élèvent dans cette partie_.) Eh bien! ce sont ces
mêmes hommes.... (_Les murmures continuent à la droite de la
tribune.--L'orateur se tournant vers les interrupteurs_.) Vous me
répondrez, vous me répondrez.... Citoyens, ce sont, dis-je, ces mêmes
hommes qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de
dénonciateurs.... (_Grangeneuve interrompt.--Les murmures d'une
grande partie de l'Assemblée couvrent sa voix_.)
GRANGENEUVE.--Je demande à faire une interpellation à Danton....
UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Vous n'avez pas la parole.... A l'Abbaye!
DANTON.--Et d'abord, avant que d'entrer aussi à mon tour dans des
rapprochements, je vais répondre. Que vous a dit Lasource? Quelle que
soit l'origine de son roman, qu'il soit le fruit de son imagination ou
la suggestion d'hommes adroits.... (_De nouveaux murmures s'élèvent
dans la partie de la salle à la droite de la tribune_.)
ALBITTE.--Nous avons tranquillement écouté Lasource, soyez tranquilles
à votre tour.
DANTON.--Soit que cet homme, dont on s'est emparé plusieurs fois dans
l'Assemblée législative, ait voulu préparer, ce que j'aime à ne pas
croire, le poison de la calomnie contre moi, pour le faire circuler
pendant l'intervalle qui s'écoulera entre sa dénonciation et le
rapport général qui doit vous être fait sur cette affaire, je
n'examine pas maintenant ses intentions. Mais que vous a-t-il dit?
Qu'à mon retour de la Belgique, je ne me suis pas présenté au Comité
de défense générale; il en a menti: plusieurs de mes collègues m'ont
cru arrivé vingt-quatre heures avant mon retour effectif, pensant que
j'étais parti le jour même de l'arrêté de la commission; je ne suis
arrivé que le vendredi 29, à huit heures du soir. Fatigué de ma course
et du séjour que j'ai fait à l'armée, on ne pouvait exiger que je me
transportasse immédiatement au comité. Je sais que les soupçons de
l'inculpation m'ont précédé. On a représenté vos commissaires comme
les causes de la désorganisation de l'armée. Nous, désorganisateurs!
nous, qui avons rallié les soldats français, nous, qui avons fait
déloger l'ennemi de plusieurs postes importants! Ah! sans doute tel a
dit que nous étions venus pour sonner l'alarme, qui, s'il eût été
témoin de notre conduite, vous aurait dit que nous étions faits pour
braver le canon autrichien, comme nous braverons les complots et les
calomnies des ennemis de la liberté.
J'en viens à la première inculpation de Lasource. En arrivant, je
n'étais pas même instruit qu'il dût y avoir comité ce jour-là. Me
fera-t-on un crime d'avoir été retenu quelques heures chez moi pour
réparer mes forces affaiblies par le voyage et par la nécessité de
manger? Dès le lendemain, je suis allé au comité; et quand on vous a
dit que je n'y ai donné que de faibles détails, on a encore menti.
J'adjure tous mes collègues qui étaient présents à cette séance: j'ai
dit que Dumouriez regardait la Convention comme un composé de trois
cents hommes stupides et de quatre cents scélérats. "Que peut faire
pour la République, ai-je ajouté, un homme dont l'imagination est
frappée de pareilles idées? Arrachons-le à son armée." (_L'orateur se
tournant vers l'extrémité gauche de la salle_.) N'est-ce pas cela que
j'ai dit? (_Plusieurs voix._--Oui! oui!)
II y a plus. Camus, qu'on ne soupçonnera pas d'être mon partisan
individuel, a fait un récit qui a coupé le mien; et ici j'adjure
encore mes collègues. Il a fait un rapport dont les détails se sont
trouvés presque identiques avec le mien. (_Plusieurs voix._--Cela est
vrai!)
Ainsi, il est résulté de ce que nous avons dit en commun un rapport
effectif au comité.
Lasource trouve étrange que je sois resté à Paris, tandis que ma
mission me rappelait dans la Belgique; il cherche à faire croire à des
intelligences entre Delacroix et moi, dont l'un serait resté à
l'armée, et l'autre à Paris, pour diriger à la fois les deux fils de
la conspiration.
Lasource n'est pas de bonne foi; Lasource sait bien que je ne devais
partir qu'autant que j'aurais des mesures à porter avec moi; que
j'avais demandé et déclaré que je voulais rendre compte à la
Convention de ce que je savais. Il n'y a donc dans ma présence ici
aucun rapport avec les événements de la Belgique, aucun délit, rien
qui puisse faire soupçonner une connivence. Lasource vous a dit:
"Danton et Delacroix ont proclamé que, si un décret d'accusation était
porté contre Dumouriez, il s'exécuterait, et qu'il suffirait que le
décret fût connu par les papiers publics pour que l'armée l'exécutât
elle-même. Comment donc ces mêmes commissaires n'ont-ils pas fait
arrêter Dumouriez?...." Je ne nie pas le propos cité par Lasource;
mais avions-nous ce décret d'accusation dont j'ai parlé? Pouvions-nous
prendre la résolution d'enlever Dumouriez; lorsque nous n'étions à
l'armée que Delacroix et moi, lorsque la commission n'était pas
rassemblée? Nous nous sommes rendus vers la commission, et c'est elle
qui a exigé que Delacroix retournât vers l'état-major, et qui a jugé
qu'il y aurait du danger, pour la retraite même de l'armée, à enlever
Dumouriez. Comment se fait il donc qu'on me reproche, à moi individu,
ce qui est du fait de la commission? La correspondance des
commissaires prouve qu'ils n'ont pu se saisir de l'individu Dumouriez.
Qu'auraient-ils donc fait en notre place, ceux qui nous accusent? eux
qui ont signé des taxes, quoiqu'il y eût un décret contraire. (_On
applaudit dans une grande partie de l'Assemblée_.)
Je dois dire un fait qui s'est passé dans le Comité même de défense
générale. C'est que, lorsque je déclarai que je croyais du danger à ce
qu'on lût la lettre de Dumouriez, et à s'exposer d'engager un combat
au milieu d'une armée en retraite, en présence de l'ennemi, je
proposai cependant des mesures pour que l'on parvînt à se saisir du
général, au moment où on pourrait le faire sans inconvénient. Je
demandai que les amis même de Dumouriez, que Guadet, Gensonné se
rendissent à l'armée; que, pour lui ôter toute défiance, les
commissaires fussent pris dans les deux partis de la Convention, et
que par là il fût prouvé en même temps que, quelles que soient les
passions qui vous divisent, vous êtes unanimes pour ne jamais
consentir à recevoir la loi d'un seul homme. (_On applaudit._) Ou nous
le guérirons momentanément, leur disais-je, ou nous le garrotterons.
Je demande si l'homme qui proférait ces paroles peut être accusé
d'avoir eu des _ménagements_ pour Dumouriez.
Quels sont ceux qui ont pris constamment des ménagements? Qu'on
consulte les canaux de l'opinion, qu'on examiné ce qu'on
disait partout, par exemple dans le journal qui s'intitule
_Patriote-français_. On y disait que Dumouriez était _loin d'associer
ses lauriers aux cyprès du 2 septembre_. C'est contre moi qu'on
excitait Dumouriez. Jamais on n'a eu la pensée de nous associer dans
les mêmes complots; nous ne voulions pas prendre sur nous la
responsabilité de l'enlèvement de Dumouriez; mais je demande si l'on
ne m'a pas vu déjouer constamment la politique de ce général, ses
projets de finances, les projets d'ambition qu'il pouvait avoir sur la
Belgique; je les ai constamment mis à jour. Je le demande à Cambon; il
dira, par exemple, la conduite que j'ai tenue relativement aux 300.000
livres de dépenses qui ont été secrètement faites dans la Belgique.
Et aujourd'hui, parce que j'ai été trop sage et trop circonspect,
parce qu'on a eu l'art de répandre que j'avais un parti, que je
voulais être _dictateur_, parce que je n'ai pas voulu, en répondant à
mes adversaires, produire de trop rudes combats, occasionner des
déchirements dans cette assemblée, on m'accuse de mépriser et d'avilir
la Convention.
Avilir la Convention! Et qui plus que moi a constamment cherché à
relever sa dignité, à fortifier son autorité? N'ai-je pas parlé de mes
ennemis même avec une sorte de respect? (_Se tournant vers la partie
droite._) Je vous interpelle, vous qui m'accusez sans cesse....
PLUSIEURS VOIX.--Tout à l'heure vous venez de prouver votre respect.
Tout à l'heure, cela est vrai; ce que vous me reprochez est exact;
mais pourquoi ai-je abandonné le système du silence et de la
modération? parce qu'il est un terme à la prudence, parce que quand on
se sent attaqué par ceux-là mêmes qui devraient s'applaudir de ma
circonspection, il est permis d'attaquer à son tour et de sortir des
limites de la patience. (_On applaudit dans une grande partie de
l'Assemblée._)
Mais comment se fait-il que l'on m'impute à crime la conduite d'un de
mes collègues? Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce
qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement, je
le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et les
projets de ceux qui ont cherché à sauver le tyran. (_De violents
murmures s'élèvent dans la partie droite.--Les plus vifs
applaudissements éclatent dans une grande partie du côté opposé et
dans les tribunes._)
Quelques voix s'élèvent pour demander que Danton soit rappelé à
l'ordre.
DUHEM.--Oui, c'est vrai, on a conspiré chez Roland, et je connais le
nom des conspirateurs.
MAURE.--C'est Barbaroux, c'est Brissot, c'est Guadet.
DANTON.--Parce que Delacroix s'est écarté du fédéralisme et du système
perfide de l'appel au peuple; parce que, lorsque après l'époque de la
mort de Lepeletier, on lui demanda s'il voulait que la Convention
quittât Paris, il fit sa profession de foi, en répondant: "J'ai vu
qu'on a armé de préventions tous les départements contre Paris, je ne
suis pas des vôtres." On a inculpé Delacroix, parce que, patriote
courageux, sa manière de voter dans l'Assemblée a toujours été
conséquente à la conduite qu'il a tenue dans la grande affaire du
tyran. Il semble aujourd'hui que, moi, j'en aie fait mon second en
conjuration. Ne sont-ce pas là les conséquences, les aperçus jetés en
avant par Lasource? (_Plusieurs voix à la droite de la tribune:_ Oui,
oui!--_Une autre voix_: Ne parlez pas tant, mais répondez!) Eh! que
voulez-vous que je réponde? J'ai d'abord réfuté pleinement les détails
de Lasource: j'ai démontré que j'avais rendu au Comité de défense
générale le compte que je lui devais, qu'il y avait identité entre mon
rapport et celui de Camus qui n'a été qu'un prolongement du mien; que,
si Dumouriez n'a pas été déjà amené pieds et poings liés à la
Convention, ce ménagement n'est pas de mon fait. J'ai répondu enfin
assez pour satisfaire tout homme de bonne foi (_plusieurs voix dans
l'extrémité gauche_: Oui, oui!); et certes, bientôt je tirerai la
lumière de ce chaos.
Les vérités s'amoncelleront et se dérouleront devant vous. Je ne suis
pas en peine de ma justification.
Mais tout en applaudissant à cette commission que vous venez
d'instituer, je dirai qu'il est assez étrange que ceux qui ont fait la
réunion contre Dumouriez; qui, tout en rendant hommage à ses talents
militaires, ont combattu ses opinions politiques, se trouvent être
ceux contre lesquels cette commission paraît être principalement
dirigée.
Nous, vouloir un roi! Encore une fois, les plus grandes vérités, les
plus grandes probabilités morales restent seules pour les nations. Il
n'y a que ceux qui ont eu la stupidité, la lâcheté de vouloir ménager
un roi qui peuvent être soupçonnés de vouloir rétablir un trône; il
n'y a, au contraire, que ceux qui constamment ont cherché à exaspérer
Dumouriez contre les sociétés populaires et contre la majorité de la
Convention; il n'y a que ceux qui ont présenté notre empressement à
venir demander des secours pour une armée délabrée comme une
pusillanimité; il n'y a que ceux qui ont manifestement voulu punir
Paris de son civisme, armer contre lui les départements.... (_Un grand
nombre de membres se levant, et indiquant du geste la partie droite_:
Oui, oui, ils l'ont voulu!)
MARAT.--Et leurs petits soupers!
DANTON.--Il n'y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec
Dumouriez quand il était à Paris.... (_On applaudit dans une grande
partie de la salle._)
MARAT.--Lasource!.... Lasource en était.... Oh! je dénoncerai tous les
traîtres.
DANTON.--Oui, eux seuls sont les complices de la conjuration. (_De
vifs applaudissements s'élèvent à l'extrémité gauche et dans les
tribunes._) Et c'est moi qu'on accuse!.... moi!.... Je ne crains rien
de Dumouriez, ni de tous ceux avec qui j'ai été en relation. Que
Dumouriez produise une seule ligne de moi qui puisse donner lieu à
l'ombre d'une inculpation, et je livre ma tête.
MARAT.--Il a vu les lettres de Gensonné.... C'est Gensonné qui était
en relation intime avec Dumouriez.
GENSONNÉ.--Danton, j'interpelle votre bonne foi. Vous avez dit avoir
vu la minute de mes lettres, dites ce qu'elles contenaient.
DANTON.--Je ne parle pas textuellement de vos lettres, je n'ai point
parlé de vous; je reviens à ce qui me concerne.
J'ai, moi, quelques lettres de Dumouriez: elles prouveront qu'il a été
obligé de me rendre justice; elles prouveront qu'il n'y avait nulle
identité entre son système politique et le mien: c'est à ceux qui ont
voulu le fédéralisme....
PLUSIEURS VOIX.--Nommez-les!
MARAT (_se tournant vers les membres de la partie droite_).--Non, vous
ne parviendrez pas à égorger la patrie!
DANTON.--Voulez-vous que je dise quels sont ceux que je désigne?
UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui!
DANTON.--Écoutez!
MARAT (_se tournant vers la partie droite_).--Écoutez!
DANTON.--Voulez-vous entendre un mot qui paye pour tous?
LES MÊMES CRIS S'ÉLÈVENT.--Oui, oui!
DANTON.--Eh bien! je crois qu'il n'est plus de trêve entre la
Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les
lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés dans la France.
(_Un grand nombre de membres de la partie gauche se lèvent
simultanément, et applaudissent.--Plusieurs voix se font entendre_:
Nous sauverons la patrie!)
Eh! qui pourrait se dispenser de proférer ces vérités, quand, malgré
la conduite immobile que j'ai tenue dans cette assemblée; quand vous
représentez ceux qui ont le plus de sang-froid et de courage comme des
ambitieux; quand, tout en semblant me caresser, vous me couvrez de
calomnies; quand beaucoup d'hommes, qui me rendent justice
individuellement, me présentent à la France entière dans leur
correspondance comme voulant ruiner la liberté de mon pays? Cent
projets absurdes de cette nature ne m'ont-ils pas été successivement
prêtés? Mais jamais la calomnie n'a été conséquente dans ses systèmes,
elle s'est repliée de cent façons sur mon compte, cent fois elle s'est
contredite. Des le commencement de la Révolution, j'avais fait mon
devoir, et vous vous rappelez que je fus alors calomnié, j'ai été de
quelque utilité à mon pays, lorsqu'à la révolution du 10 août,
Dumouriez lui-même reconnaît que j'avais apporté du courage dans le
conseil, et que je n'avais pas peu contribué à nos succès. Aujourd'hui
les homélies misérables d'un vieillard cauteleux, reconnu tel, ont été
le texte de nouvelles inculpations; et puisqu'on veut des faits, je
vais vous en dire sur Roland. Tel est l'excès de son délire, et Garat
lui-même m'a dit que ce vieillard avait tellement perdu la tête, qu'il
ne voyait que la mort; qu'il croyait tous les citoyens prêts à la
frapper; qu'il dit un jour, en parlant de son ami, qu'il avait
lui-même porté au ministère: _Je ne mourrai que de la main de Pache,
depuis qu'il se met à la tête des factieux de Paris...._ Eh bien!
quand Paris périra, il n'y aura plus de République. Paris est le
centre constitué et naturel de la France libre. C'est le centre des
lumières.
On nous accuse d'être les factieux de Paris. Eh bien! nous avons
déroulé notre vie devant la nation, elle a été celle d'hommes qui ont
marché d'un pas ferme vers la révolution. Les projets criminels qu'on
m'impute, les épithètes de scélérats, tout a été prodigué contre nous,
et l'on espère maintenant nous effrayer? Oh! non. (_De vifs
applaudissements éclatent dans l'extrémité gauche de la salle; ils
sont suivis de ceux des tribunes.--Plusieurs membres demandent
qu'elles soient rappelées au respect qu'elles doivent à l'Assemblée._)
Eh bien! les tribunes de Marseille ont aussi applaudi à la
Montagne.... J'ai vu depuis la Révolution, depuis que le peuple
français a des représentants, j'ai vu se répéter les misérables
absurdités que je viens d'entendre débiter ici. Je sais que le peuple
n'est pas dans les tribunes, qu'il ne s'y en trouve qu'une petite
portion, que les Maury, les Cazalès et tous les partisans du
despotisme calomniaient aussi les citoyens des tribunes.
Il fut un temps où vous vouliez une garde départementale. (_Quelques
murmures se font entendre._)
On voulait l'opposer aux citoyens égarés par la faction de Paris. Eh
bien! vous avez reconnu que ces mêmes citoyens des départements, que
vous appeliez ici, lorsqu'ils ont été à leur tour placés dans les
tribunes, n'ont pas manifesté d'autres sentiments que le peuple de
Paris, peuple instruit, peuple qui juge bien ceux qui le servent (_On
applaudit dans les tribunes et dans une très grande partis de
l'Assemblée_); peuple qui se compose de citoyens pris dans tous les
départements; peuple exercé aussi à discerner quels sont ceux qui
prostituent leurs talents; peuple qui voit bien que qui combat avec la
Montagne ne peut pas servir les projets d'Orléans. (_Mêmes
applaudissements._) Le projet lâche et stupide qu'on avait conçu
d'armer la fureur populaire contre les Jacobins, contre vos
commissaires, contre moi, parce que j'avais annoncé que Dumouriez
avait des talents militaires, et qu'il avait fait un coup de génie en
accélérant l'entreprise de la Hollande: ce projet vient sans doute de
ceux qui ont voulu faire massacrer les patriotes; car il n'y a que les
patriotes qu'on égorge.
UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui.
MARAT.--Lepeletier et Léonard Bourdon.
DANTON.--Eh bien! leurs projets seront toujours déçus, le peuple ne
s'y méprendra pas. J'attends tranquillement et impassiblement le
résultat de cette commission. Je me suis justifié de l'inculpation de
n'avoir pas parlé de Dumouriez. J'ai prouvé que j'avais le projet
d'envoyer dans la Belgique une commission composée de tous les partis
pour se saisir, soit de l'esprit, soit de la personne de Dumouriez.
MARAT.--Oui, c'était bon, envoyez-y Lasource?
DANTON.--J'ai prouvé, puisqu'on me demande des preuves pour répondre à
de simples aperçus de Lasource que, si je suis resté à Paris, ce n'a
été en contravention à aucun de vos décrets. J'ai prouvé qu'il est
absurde de dire que le séjour prolongé de Delacroix dans la Belgique
était concerté avec ma présence ici, puisque l'un et l'autre nous
avons suivi les ordres de la totalité de la commission; que, si la
commission est coupable, il faut s'adresser à elle et la juger sur des
pièces après l'avoir entendue; mais qu'il n'y a aucune inculpation
individuelle à faire contre moi. J'ai prouvé qu'il était lâche et
absurde de dire que moi, Danton, j'ai reçu cent mille écus pour
travailler la Belgique. N'est-ce pas Dumouriez qui, comme Lasource,
m'accuse d'avoir opéré à coups de sabre la réunion? Ce n'est pas moi
qui ai dirigé les dépenses qu'a entraînées l'exécution du décret du 13
décembre. Ces dépenses ont été nécessitées pour déjouer les prêtres
fanatiques qui salariaient le peuple malheureux; ce n'est pas à moi
qu'il faut en demander compte, c'est à Lebrun.
CAMBON.--Ces cent mille écus sont tout simplement les dépenses
indispensablement nécessaires pour l'exécution du décret du 15
décembre.
DANTON.--Je prouverai subséquemment que je suis un révolutionnaire
immuable, que je résisterai à toutes les atteintes, et je vous prie,
citoyens (_se tournant vers les membres de la partie gauche_), d'en
accepter l'augure. J'aurai la satisfaction de voir la nation entière
se lever en masse pour combattre les ennemis extérieurs, et en même
temps pour adhérer aux mesures que vous avez décrétées sur mes
propositions.
A-t-on pu croire un instant, a-t-on eu la stupidité de croire que,
moi, je me sois coalisé avec Dumouriez? Contre qui Dumouriez
s'élève-t-il? Contre le tribunal révolutionnaire: c'est moi qui ai
provoqué l'établissement de ce tribunal. Dumouriez veut dissoudre la
Convention. Quand on a proposé, dans le même objet, la convocation des
assemblées primaires, ne m'y suis-je pas opposé? Si j'avais été
d'accord avec Dumouriez, aurais-je combattu ses projets de finances
sur la Belgique? Aurais-je déjoué son projet de rétablissement des
trois États? Les citoyens de Mons, de Liège, de Bruxelles, diront si
je n'ai pas été redoutable aux aristocrates, autant exécré par eux
qu'ils méritent de l'être: ils vous diront qui servait les projets de
Dumouriez, de moi ou de ceux qui le vantaient dans les papiers
publics, ou de ceux qui exagéraient les troubles de Paris, et
publiaient que des massacres avaient lieu dans la rue des Lombards.
Tous les citoyens vous diront: quel fut son crime? c'est d'avoir
défendu Paris.
A qui Dumouriez déclare-t-il la guerre? aux sociétés populaires. Qui
de nous a dit que sans les sociétés populaires, sans le peuple en
masse, nous ne pourrions nous sauver? De telles mesures
coïncident-elles avec celles de Dumouriez, ou la complicité ne
serait-elle pas plutôt de la part de ceux qui ont calomnié à l'avance
les commissaires pour faire manquer leur mission? (_Applaudissements._)
Qui a pressé l'envoi des commissaires? Qui a accéléré le recrutement,
le complètement des armées. C'est moi! moi, je le déclare à toute la
France, qui ai le plus puissamment agi sur ce complètement. Ai-je,
moi, comme Dumouriez, calomnié les soldats de la liberté qui courent
en foule pour recueillir les débris de nos armées? N'ai-je pas dit que
j'avais vu ces hommes intrépides porter aux armées le civisme qu'ils
avaient puisé dans l'intérieur? N'ai-je pas dit que cette portion de
l'armée, qui, depuis qu'elle habitait sur une terre étrangère, ne
montrait plus la même vigueur, reprendrait, comme le géant de la
fable, en posant le pied sur la terre de la liberté, toute l'énergie
républicaine? Est-ce là le langage de celui qui aurait voulu tout
désorganiser? N'ai-je pas montré la conduite d'un citoyen qui voulait
vous tenir en mesure contre toute l'Europe?
Qu'on cesse donc de reproduire des fantômes et des chimères qui ne
résisteront pas à la lumière et aux explications.
Je demande que la commission se mette sur-le-champ en activité,
qu'elle examine la conduite de chaque député depuis l'ouverture de la
Convention. Je demande qu'elle ait caractère surtout pour examiner la
conduite de ceux qui, postérieurement au décret pour l'indivisibilité
de la République, ont manoeuvré pour la détruire; de ceux qui, après
la rejection de leur système pour l'appel au peuple, nous ont
calomniés; et si, ce que je crois, il y a ici une majorité vraiment
républicaine, elle en fera justice. Je demande qu'elle examine la
conduite de ceux qui ont empoisonné l'opinion publique dans tous les
départements. On verra ce qu'on doit penser de ces hommes qui ont été
assez audacieux pour notifier à une administration qu'elle devait
arrêter des commissaires de la Convention; de ces hommes qui ont voulu
constituer des citoyens, des administrateurs, juges des députés que
vous avez envoyés dans les départements pour y réchauffer l'esprit
public et y accélérer le recrutement. On verra quels sont ceux qui,
après avoir été assez audacieux pour transiger avec la royauté, après
avoir désespéré, comme ils en sont convenus, de l'énergie populaire,
ont voulu sauver les débris de la royauté! car on ne peut trop le
répéter, ceux qui ont voulu sauver l'individu, ont par la même eu
intention de donner de grandes espérances au royalisme.
(_Applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée._) Tout
s'éclaircira; alors on ne sera plus dupe de ce raisonnement par lequel
on cherche à insinuer qu'on n'a voulu détruire un trône que pour en
établir un autre. Quiconque auprès des rois est convaincu d'avoir
voulu frapper un d'eux, est pour tous un ennemi mortel.
UNE VOIX.--Et Cromwell?.... (_Des murmures s'élèvent dans une partie
de l'Assemblée._)
DANTON, _se tournant vers l'interlocuteur._--Vous êtes bien scélérat
de me dire que je ressemble à Cromwell. Je vous cite devant la nation.
(_Un grand nombre de voix s'élèvent simultanément pour demander que
l'interrupteur soit censuré; d'autres, pour qu'il soit envoyé à
l'Abbaye._)
Oui, je demande que le vil scélérat qui a eu l'impudeur de dire que je
suis un Cromwell soit puni, qu'il soit traduit à l'Abbaye. (_On
applaudit._) Et si, en dédaignant d'insister sur la justice que j'ai
le droit de réclamer, si je poursuis mon raisonnement, je dis que,
quand j'ai posé en principe que quiconque a frappé un roi à la tête,
devient l'objet de l'exécration de tous les rois, j'ai établi une
vérité qui ne pourrait être contestée. (_Plusieurs voix_--C'est vrai!)
Eh bien! croyez-vous que ce Cromwell dont vous me parlez ait été l'ami
des rois?
UNE VOIX.--Il a été roi lui-même!
DANTON.--Il a été craint, parce qu'il a été le plus fort. Ici ceux qui
ont frappé le tyran de la France seront craints aussi. Ils seront
d'autant plus craints que la liberté s'est engraissée du sang du
tyran. Ils seront craints, parce que la nation est avec eux. Cromwell
n'a été souffert par les rois que parce qu'il a travaillé avec eux. Eh
bien! je vous interpelle tous. (_Se tournant vers les membres de la
partie gauche._) Est-ce la terreur, est-ce l'envie d'avoir un roi qui
vous a fait proscrire le tyran? (_L'Assemblée presque unanime_: Non,
non!) Si donc ce n'est que le sentiment profond de vos devoirs qui a
dicté mon arrêt de mort, si vous avez cru sauver le peuple, et faire
en cela ce que la nation avait droit d'attendre de ses mandataires,
ralliez-vous (_S'adressant à la même partie de l'Assemblée_), vous qui
avez prononcé l'arrêt du tyran contre les lâches (_indignant du geste
les membres de la partie droite_) qui ont voulu l'épargner (_Une
partie de l'Assemblée applaudit_); serrez-vous; appelez le peuple à se
réunir en armes contre l'ennemi du dehors, et à écraser celui du
dedans, et confondez, par la vigueur et l'immobilité de votre
caractère, tous les scélérats, tous les modérés (_L'orateur,
s'adressant toujours à la partie gauche, et indiquant quelquefois du
geste les membres du côté opposé_), tous ceux qui vous ont calomniés
dans les départements. Plus de composition avec eux! ( _Vifs
applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée et dés tribunes._)
Reconnaissez-le tous, vous qui n'avez jamais su tirer de votre
situation politique dans la nation le parti que vous auriez pu en
tirer; qu'enfin justice vous soit rendue. Vous voyez, par la situation
où je me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes,
et de déclarer la guerre à tous vos ennemis, quels qu'ils soient.
(_Mêmes applaudissements_) Il faut former une phalange indomptable. Ce
n'est pas vous, puisque vous aimez les sociétés populaires et le
peuple, ce n'est pas vous qui voudrez un roi. (_Les applaudissements
recommencent._--Non, non!_s'écrie-t-on avec force dans la grande
majorité de l'Assemblée._) C'est à vous à en ôter l'idée à ceux qui
ont machiné pour conserver l'ancien tyran. Je marche à la République;
marchons-y de concert, nous verrons qui de nous ou de nos détracteurs
atteindra le but.
Après avoir démontré que, loin d'avoir été jamais d'accord avec
Dumouriez, il nous accuse textuellement d'avoir fait la réunion à
coups de sabre, qu'il a dit publiquement qu'il nous ferait arrêter,
qu'il était impossible à Delacroix et à moi, qui ne sommes pas la
commission, de l'arracher à son armée; après avoir répondu à tout;
après avoir rempli cette tâche de manière à satisfaire tout homme
sensé et de bonne foi, je demande que la commission des six, que vous
venez d'instituer, examine non seulement la conduite de ceux qui vous
ont calomniés, qui ont machiné contre l'indivisibilité de la
République, mais de ceux encore qui ont cherché à sauver le tyran
(_Nouveaux applaudissements d'une partie de l'Assemblée et des
tribunes_), enfin de tous les coupables qui ont voulu ruiner la
liberté, et l'on verra si je redoute les accusateurs.
Je me suis retranché dans la citadelle de la raison; j'en sortirai
avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les scélérats qui ont
voulu m'accuser. (_Danton descend de la tribune au milieu des plus
vifs applaudissements d'une très grande partie de l'Assemblée et des
citoyens. Plusieurs membres de l'extrémité gauche se précipitent vers
lui pour l'embrasser. Les applaudissements se prolongent._)