JUSTIFICATION DE SA CONDUITE EN BELGIQUE

(30 mars 1793)

Dans la séance du 30 mars, un membre [Note: Le Moniteur du 1er avril,

n° 91, qui rend compte de la séance du 30 mars ne donne pas le nom de

ce membre.] de la Convention demanda l'exécution du décret ordonnant à

Danton de rendre compte de l'état de la Belgique au moment de son

départ. "Il importe, ajoutait-il, que nous connaissions toutes les

opérations de nos commissaires Gironde contre le conventionnel". Il

demanda aussitôt la parole et prononça ce long discours où il se

justifia d'une façon éclatante des reproches sournois et hypocrites

que Mme Roland réédita depuis dans son libelle.

* * * * *

Citoyens, vous aviez, par un décret, ordonné que, Camus et moi, seuls

des commissaires près l'armée de la Belgique, qui se trouvent

actuellement dans la Convention, rendions compte de ce que nous avions

vu et fait dans la Belgique. Le changement des circonstances, les

lettres nouvelles parvenues à votre Comité de défense générale, ont

rendu ce rapport moins important, quant à ce qui concerne la situation

des armées, puisque cette situation a changé; elles ont nécessité des

mesures provisoires que vous avez décrétées. J'étais prêt et je le

suis encore à m'expliquer amplement, et sur l'historique de la

Belgique, et sur les généraux, et sur l'armée, et sur la conduite des

commissaires. Il est temps que tout soit connu. Si la saine raison, si

le salut de la patrie et celui de l'armée a obligé vos commissaires

d'être en quelque sorte stationnaires, aujourd'hui le temps de bannir

toute espèce de politique est arrivé; il l'est d'autant plus que je

m'aperçois qu'on a insinué dans l'Assemblée que les malheurs de la

Belgique pouvaient avoir été plus ou moins amenés par l'influence, les

fautes et même les crimes de vos commissaires.

Eh bien, je prends à cette tribune l'engagement solennel de tout dire,

de tout révéler, de répondre à tout. J'appellerai tous les

contradicteurs possibles d'un bout de la République à l'autre;

j'appellerai le Conseil exécutif, les commissaires nationaux;

j'appellerai tous mes collègues en témoignage. Et après cette vaste

explication, quand on aura bien sondé l'abîme dans lequel on a voulu

nous plonger, on reconnaîtra que ceux-là qui ont travaillé la réunion,

qui ont demandé des renforts, qui se sont empressés de vous annoncer

nos échecs pour hâter l'envoi des secours, s'ils n'obtiennent pas

l'honorable fruit de leurs travaux, sont au moins bien fortement in

inculpables. Je rendrai, je pourrai me tromper sur quelques détails,

les comptes qui me sont demandés; mais je puis annoncer à l'avance

qu'il y aura unanimité dans le témoignage de vos commissaires sur les

principaux objets de ces rapports.

Je demande que la séance de demain soit consacrée à un rapport

préliminaire, car il y aura beaucoup de personnes a entendre, beaucoup

de chefs à interroger. On verra si nous avons manqué d'amour pour le

peuple, lorsque nous n'avons pas voulu tout à coup priver l'armée des

talents militaires dont elle avait besoin, dans des hommes dont

cependant nous combattions les opinions politiques, ou si nous n'avons

pas au contraire sauvé cette armée.

On verra, par exemple, que, si nous avions donné à cette fameuse

lettre qui a été lue partout, excepté dans cette enceinte, les suites

que nous aurions pu lui donner, dès qu'elle nous a été connue, on

verra que, si nous n'avions pas, dans cette circonstance, mis dans

notre conduite la prudence que nous dictaient les événements, l'armée,

dénuée de chefs, se serait repliée sur nos frontières avec un tel

désordre, que l'ennemi serait entré avec elle dans nos places fortes.

Je ne demande ni grâce, ni indulgence. J'ai fait mon devoir dans ce

moment de nouvelle révolution, comme je l'ai fait au 10 août. Et, à

cet égard, comme je viens d'entendre des hommes qui, sans doute sans

connaître les faits, mettant en avant des opinions dictées par la

prévention, me disent que je rende mes comptes, je déclare que j'ai

rendu les miens et que je suis prêt à les rendre encore. Je demande

que le Conseil exécutif soit consulté sur toutes les parties de ma

conduite ministérielle. Qu'on me mette en opposition avec ce ci-devant

ministre qui, par des réticences, a voulu jeter des soupçons sur moi.

J'ai fait quelques instants le sacrifice de ma réputation pour mieux

payer mon contingent à la République, en ne m'occupant que de la

servir. Mais j'appelle aujourd'hui sur moi toutes les explications,

tous les genres d'accusation, car je suis résolu à tout dire.

Ainsi préparez-vous à être aussi francs jusque dans vos haines, et

francs dans vos passions, car je les attends. Toutes ces discussions

pourront peut-être tourner encore au profit de la chose publique. Nos

maux viennent de nos divisions; eh bien, connaissons-nous tous. Car

comment se fait-il qu'une portion des représentants du peuple traite

l'autre de conjurés? Que ceux-ci accusent les premiers de vouloir les

faire massacrer? Il a été un temps pour les passions; elles sont

malheureusement dans l'ordre de la nature; mais il faut enfin que tout

s'explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple, il

faut le dire, ne sait plus où reposer sa confiance; faites donc que

l'on sache si vous êtes un composé de deux partis, une assemblée

d'hommes travaillés de soupçons respectifs, ou si vous tendez tous au

salut de la patrie. Voulez-vous la réunion? Concourez d'un commun

accord aux mesures sévères et fermes que réclame le peuple indigné des

trahisons dont il a été si longtemps victime. Instruisez, armez les

citoyens; ce n'est pas assez d'avoir des armées aux frontières, il

faut au sein de la République une colonne centrale qui fasse front aux

ennemis du dedans, pour reporter ensuite la guerre au dehors.

Non seulement je répondrai catégoriquement aux inculpations qui m'ont

été et me seront faites ici, dans cette Assemblée qui a l'univers pour

galerie, mais je dirai tout ce que je sais sur les opérations de la

Belgique, persuadé que la connaissance approfondie du mal peut seule

nous en faire découvrir le remède. Ainsi, s'il est un seul d'entre

vous qui ait le moindre soupçon sur ma conduite, comme ministre; s'il

en est un seul qui désire des comptes itératifs, lorsque déjà toutes

les pièces sont déposées dans vos comités; s'il en est un seul qui ait

des soupçons sur mon administration, relativement aux dépenses

secrètes de révolution, qu'il monte demain à la tribune, que tout se

découvre, que tout soit mis à nu, et, libres de défiances, nous

passerons ensuite à l'examen de notre situation politique [Note: A.

AULARD (_Oeuvr. cit._, tome I, p. 137 et suiv.) a prouvé, pièces en

mains, que, contrairement à l'assertion de la femme Roland et de

presque tous les historiens, Danton avait rendu les comptes de son

ministère dans la séance de la Convention du 6 octobre 1792.].

Ces défiances, quand on veut se rapprocher, sont-elles donc si

difficiles à faire disparaître? Je le dis, il s'en faut qu'il y ait

dans cette Assemblée les conspirations qu'on se prête. Trop longtemps,

il est vrai, un amour mutuel de vengeance, inspiré par les

préventions, a retardé la marche de la Convention, et diminué son

énergie, en la divisant souvent. Telle opinion forte a été repoussée

par tel ou tel coté, par cela seul qu'elle ne lui appartenait pas.

Qu'enfin donc le danger vous rallie. Songez que vous vous trouvez dans

la crise la plus terrible; vous avez une armée entièrement

désorganisée, et c'est la plus importante, car d'elle dépendait le

salut public, si le vaste projet de ruiner en Hollande le commerce de

l'Angleterre eût réussi. Il faut connaître ceux qui peuvent avoir

trempé dans la conspiration qui a fait manquer ce projet; les têtes de

ceux qui ont influé, soit comme généraux, soit comme représentants du

peuple sur le sort de cette armée, ces têtes doivent tomber les

premières.

D'accord sur les bases de la conduite que nous devons tenir, nous le

serons facilement sur les résultats. Interrogeons, entendons,

comparons, tirons la vérité du chaos; alors nous saurons distinguer ce

qui appartient aux passions et ce qui est le fruit des erreurs; nous

connaîtrons où a été la véritable politique nationale, l'amour de son

pays, et l'on ne dira plus qu'un tel est un ambitieux, un usurpateur,

parce qu'il a un tempérament plus chaud et des formes plus robustes.

Non, la France ne sera pas ré asservie, elle pourra être embranlée,

mais le peuple, comme le Jupiter de l'Olympe, d'un seul signe fera

rentrer dans le néant tous les ennemis.

Je demande que demain le Conseil exécutif nous fasse un rapport

préliminaire; je demande à m'expliquer ensuite, car le peuple doit

être instruit de tout. Les nouvelles reçues hier des armées

transpirent déjà. C'est en soulevant petit à petit le voile, c'est en

renonçant aux palliatifs que nous préviendrons l'explosion que

pourrait produire l'excès de mécontentement. Je demande que le Conseil

exécutif, pièces en main, nous rende compte de ses différents agents.

Que la vérité colore le civisme et le courage; que nous ayons encore

l'espoir de sauver la République, et de ramener à un centre commun

ceux qui se sont un moment laissé égarer par leurs passions.

Citoyens, nous n'avons pas un instant à perdre. L'Europe entière

pousse fortement la conspiration. Vous voyez que ceux-là qui ont

prêché plus persévéramment la nécessité du recrutement qui s'opère

enfin pour le salut de la République; que ceux qui ont demandé le

tribunal révolutionnaire; que ceux qui ont provoqué l'envoi des

commissaires dans les départements pour y souffler l'esprit public,

sont présentés presque comme des conspirateurs. On se plaint de

misérables détails. Et des corps administratifs n'ont-ils pas demandé

ma tète? Ma tète!.... elle est encore là, elle y restera. Que chacun

emploie celle qu'il a reçue de la nature, non pour servir de petites

passions, mais pour servir la République.

Je somme celui qui pourrait me supposer des projets d'ambition, de

dilapidation, de forfaiture quelconque, de s'expliquer demain

franchement sur ces soupçons, sous peine d'être réputé calomniateur.

Cependant je vous en atteste tous, dès le commencement de la

Révolution, j'ai été peint sous les couleurs les plus odieuses.

Je suis resté inébranlable, j'ai marché à pas fermes vers la liberté.

On verra qui touchera au terme où le peuple arrivera, après avoir

écrasé tous les ennemis. Mais puisque aujourd'hui l'union, et par

conséquent une confiance réciproque, nous est nécessaire, je demande à

entrer, après le rapport du Conseil exécutif, dans toutes explications

qu'on jugera.

Discours Civiques de Danton · 第 44 / 106 题