(27 mars 1793)
Créé le 10 mars, le Tribunal criminel extraordinaire n'était pas
encore entré en activité. Danton s'éleva avec force contre ce retard
et rappela dans son discours les devoirs assumés par le gouvernement
révolutionnaire. Le lendemain, 28 mars, la Convention décrétait que le
Tribunal entrerait en activité le même jour et pour ce l'autorisait à
juger au nombre de dix jurés.
* * * * *
Je déclare avoir recommandé aux ministres d'excellents patriotes,
d'excellents révolutionnaires. Il n'y a aucune loi qui puisse ôter à
un représentant du peuple sa pensée. La loi ancienne qu'on veut
rappeler était absurde; elle a été révoquée par la révolution. Il faut
enfin que la Convention nationale soit un corps révolutionnaire; il
faut qu'elle soit peuple; il est temps qu'elle déclare la guerre aux
ennemis intérieurs. Quoi! la guerre civile est allumée de toutes
parts, et la Convention reste immobile! Un tribunal révolutionnaire a
été créé qui devait punir tous les conspirateurs, et ce tribunal n'est
pas encore en activité! Que dira donc ce peuple! car il est prêt à se
lever en masse; il le doit, il le sent. Il dira: Quoi donc! des
passions misérables agitent nos représentants, et cependant les
contre-révolutionnaires tuent la liberté.
Je dois enfin vous dire la vérité, je vous la dirai sans mélange; que
m'importent toutes les chimères que l'on peut répandre contre moi,
pourvu que je puisse servir la patrie! Oui, citoyens; vous ne faites
pas votre devoir. Vous dites que le peuple est égaré; mais pourquoi
vous éloignez-vous de ce peuple? Rapprochez-vous de lui, il entendra
la voix de la raison. La révolution ne peut marcher, ne peut être
consolidée qu'avec le peuple. Le peuple en est l'instrument, c'est à
vous de vous en servir. En vain dites-vous que les sociétés populaires
fourmillent de dénonciateurs absurdes, de dénonciateurs atroces. Eh
bien, que n'y allez-vous? Une nation en révolution est comme l'airain
qui bout et se régénère dans le creuset. La statue de la liberté n'est
pas fondue. Ce métal bouillonne; si vous n'en surveillez le fourneau,
vous serez tous brûlés. Comment se fait-il que vous ne sentiez pas que
c'est aujourd'hui qu'il faut que la Convention décrète que tout homme
du peuple aura une pique aux frais de la nation. Les riches la
paieront, ils la paieront en vertu d'une loi; les propriétés ne seront
pas violées. Il faut décréter encore que, dans les départements où la
révolution s'est manifestée, quiconque a l'audace d'appeler cette
contre-révolution sera mis hors la loi. A Rome, Valerius Publicola eut
le courage de proposer une loi qui portait peine de mort contre
quiconque appellerait la tyrannie. Eh bien, moi, je déclare que,
puisque dans les rues, dans les places publiques, les patriotes sont
insultés; puisque, dans les spectacles, on applaudit avec fureur aux
applications qui se rapportent avec les malheurs de la patrie; je
déclare, dis-je, que quiconque oserait appeler la destruction de la
liberté, ne périra que de ma main, dusse-je après porter ma tête sur
l'échafaud, heureux d'avoir donné un exemple de vertu à ma patrie. Je
demande qu'on passe à l'ordre du jour sur la motion qui m'a donné lieu
de parler. Je demande que, dans toute la République, un citoyen ait
une pique aux frais de la nation. Je demande que le tribunal
extraordinaire soit mis en activité. Je demande que la Convention
déclare au peuple français, à l'Europe, à l'univers qu'elle est un
corps révolutionnaire, qu'elle est résolue de maintenir la liberté,
d'étouffer les serpents qui déchirent le sein de la patrie.
Montrez-vous révolutionnaires; montrez-vous peuple, et alors la
liberté n'est plus en péril. Les nations qui veulent être grandes
doivent, comme les héros, être élevées à l'école du malheur. Sans
doute nous avons eu des revers; mais si, au mois de septembre, on vous
eût dit: "la tête du tyran tombera sous le glaive des lois, l'ennemi
sera chassé du territoire de la République; 100.000 hommes seront à
Mayence; nous aurons une armée à Tournai", vous eussiez vu la liberté
triomphante. Eh bien, telle est encore notre position. Nous avons
perdu un temps précieux. Il faut le réparer. On a cru que la
révolution était faite. On a crié aux factieux. Eh bien, ce sont ces
factieux qui tombent sous le poignard des assassins.
Et toi, Lepeletier, quand tu périssais victime de ta haine pour les
tyrans, on criait aussi que tu étais un factieux. Il faut sortir de
cette léthargie politique. Marseille sait déjà que Paris n'a jamais
voulu opprimer la République, n'a jamais voulu que la liberté.
Marseille s'est déclarée la montagne de la République. Elle se
gonflera, cette montagne, elle roulera les rochers de la liberté, et
les ennemis de la liberté seront écrasés. Je ne veux pas rappeler de
fâcheux débats. Je ne veux pas faire l'historique des haines dirigées
contre les patriotes. Je ne dirai qu'un mot.
Je vous dirai que Roland écrivait à Dumouriez (et c'est ce général qui
nous a montré la lettre, à Lacroix et à moi): "Il faut vous liguer
avec nous pour écraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton." Jugez
si une imagination frappée au point de tracer de pareils tableaux a dû
avoir une grande influence sur toute la République. Mais tirons le
rideau sur le passé. Il faut nous réunir. C'est cette réunion qui
devrait établir la liberté d'un pôle à l'autre, aux deux tropiques et
sur la ligne de la Convention. Je ne demande pas d'ambassades
particulières. Quant à moi, je fais serment de mourir pour défendre
mon plus cruel ennemi. Je demande que ce sentiment sacré enflamme
toutes les âmes. Il faut tuer les ennemis intérieurs pour triompher
des ennemis extérieurs. Vous deviendrez victimes de vos passions ou de
votre ignorance, si vous ne sauvez la République. La République, elle
est immortelle! L'ennemi pourra bien faire encore quelques progrès; il
pourrait prendre encore quelques-unes de nos places, mais il s'y
consumerait lui-même. Que nos échecs tournent à notre avantage! que le
Français, en touchant la terre de son pays, comme le géant de la
fable, reprenne de nouvelles forces.
J'insiste sur ce qui est plus qu'une loi, sur ce que la nécessité vous
commande, soyez peuple. Que tout homme qui porte encore dans son coeur
une étincelle de liberté, ne s'éloigne pas du peuple. Nous ne sommes
pas ses pères, nous sommes ses enfants. Exposons-lui nos besoins et
ses ressources, disons qu'il sera inviolable, s'il veut être uni.
Qu'on se rappelle l'époque mémorable et terrible du mois d'août.
Toutes les passions se croisaient. Paris ne voulait pas sortir de ses
murs. J'ai, moi, car il faut bien quelquefois se citer, j'ai amené le
conseil exécutif à se réunir à la mairie avec tous les magistrats du
peuple. Le peuple vit notre réunion, il la seconda, et l'ennemi a été
vaincu. Si on se réunit, si on aime les sociétés populaires, si on y
assiste, malgré ce qu'il peut y avoir en elles de défectueux, car il
n'y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force,
redeviendra victorieuse, et bientôt les despotes se repentiront de ces
triomphes éphémères qui n'auront été que plus funestes pour eux.