(10 mars 1793)
La conspiration de l'ennemi intérieur se combinant avec les dangers
extérieurs exigeait des mesures sévères, terribles. Tandis que la
nation armée se portait aux frontières, il importait d'empêcher, au
lendemain de possibles désastres, le retour des événements sanglants
qui avaient marqué les premiers jours de septembre, au lendemain de
l'invasion. C'est dans cet esprit que Danton proposa la création d'un
tribunal révolutionnaire.
* * * * *
Je somme tous les bons citoyens de ne pas quitter leurs postes. (_Tous
les membres se remettent en place, un calme profond règne dans toute
l'Assemblée_.) Quoi, citoyens! au moment où notre position est telle,
que si Maranda était battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez
enveloppé serait obligé de mettre bas les armes, vous pourriez vous
séparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose
publique? Je sens à quel point il est important de prendre des mesures
judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires; car c'est pour
eux que ce tribunal est nécessaire; c'est pour eux que ce tribunal
doit suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple. Les
ennemis de la liberté lèvent un front audacieux; partout confondus,
ils sont partout provocateurs. En voyant le citoyen honnête occupé
dans ses foyers, l'artisan occupé dans ses ateliers, ils ont la
stupidité de se croire en majorité: eh bien, arrachez-les vous-mêmes à
la vengeance populaire, l'humanité vous l'ordonne.
Rien n'est plus difficile que de définir un crime politique; mais si
un homme du peuple, pour un crime particulier, en reçoit à l'instant
le châtiment; s'il est si difficile d'atteindre un crime politique,
n'est-il pas nécessaire que des lois extraordinaires, prises hors du
corps social, épouvantent les rebelles et atteignent les coupables?
Ici le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures
terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un
tribunal révolutionnaire. L'histoire atteste cette vérité; et
puisqu'on a osé, dans cette Assemblée, rappeler ces journées
sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que
si un tribunal eût alors existé, le peuple auquel on a si souvent, si
cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je
dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui ont été les témoins
de ces terribles événements, que nulle puissance humaine n'était dans
le cas d'arrêter le débordement de la vengeance nationale. Profitons
des fautes de nos prédécesseurs.
Faisons ce que n'a pas fait l'Assemblée législative; soyons terribles
pour dispenser le peuple de l'être; organisons un tribunal, non pas
bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que
le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis.
Ce grand oeuvre terminé, je vous rappelle aux armes, aux commissaires
que vous devez faire partir, au ministère que vous devez organiser;
car nous ne pouvons le dissimuler, il nous faut des ministres; et
celui de la marine, par exemple, dans un pays où tout peut être créé,
parce que tous les éléments s'y trouvent, avec toutes les qualités
d'un bon citoyen, n'a pas créé de marine; nos frégates ne sont pas
sorties et l'Angleterre enlève nos corsaires. Eh bien, le moment est
arrivé, soyons prodigues d'hommes et d'argent; déployons tous les
moyens de la puissance nationale, mais ne mettons la direction de ces
moyens qu'entre les mains d'hommes dont le contact nécessaire et
habituel avec vous vous assure l'ensemble et l'exécution des mesures
que vous avez combinées pour le salut de la République. Vous n'êtes
pas un corps constitué, car vous pouvez tout constituer vous-mêmes.
Prenez-y garde, citoyens, vous répondez au peuple de nos armées, de
son sang, de ses assignats; car si ses défaites atténuaient tellement
la valeur de cette monnaie que les moyens d'existence fussent anéantis
dans ses mains, qui pourrait arrêter les effets de son ressentiment et
de sa vengeance? Si, dès le moment que je vous l'ai demandé, vous
eussiez fait le développement de forces nécessaires, aujourd'hui
l'ennemi serait repoussé loin de nos frontières.
Je demande donc que le tribunal révolutionnaire soit organisé, séance
tenante, que le pouvoir exécutif, dans la nouvelle organisation,
reçoive les moyens d'action et d'énergie qui lui sont nécessaires. Je
ne demande pas que rien soit désorganisé, je ne propose que des moyens
d'amélioration.
Je demande que la Convention juge mes raisonnements et méprise les
qualifications injurieuses et flétrissantes qu'on ose me donner. Je
demande qu'aussitôt que les mesures de sûreté générale seront prises,
vos commissaires partent à l'instant, qu'on ne reproduise plus
l'objection qu'ils siègent dans tel ou tel côté de cette salle. Qu'ils
se répandent dans les départements, qu'ils y échauffent les citoyens,
qu'ils y raniment l'amour de la liberté, et que, s'ils ont regret de
ne pas participer à des décrets utiles, ou de ne pouvoir s'opposer à
des décrets mauvais, ils se souviennent que leur absence a été le
salut de la patrie.
Je me résume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du
pouvoir exécutif; demain, mouvement militaire; que, demain, vos
commissaires soient partis; que la France entière se lève, coure aux
armes, marche à l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la
Belgique soit libre; que le commerce d'Angleterre soit ruiné; que les
amis de la liberté triomphent de cette contrée; que nos armes,
partout victorieuses, apportent aux peuples la délivrance et le
bonheur; que le monde soit vengé.