(21 janvier 1793)
Le dimanche 20 janvier, dans le sous-sol du restaurant Teisier, au
Palais-Royal, un ancien garde du corps nommé Deparis, tua d'un coup de
sabre Michel Lepeletier de Saint-Fargeau. Dans sa séance du 21, la
Convention décida d'accorder à ce dernier les honneurs du Panthéon,
tandis que, désireux de frapper les contre-révolutionnaires qu'ils
présumaient être les instigateurs de l'assassinat, plusieurs députés
demandaient des visites domiciliaires pareilles à celles-là mêmes que
Danton demanda le 28 août 1892. S'associant à la première proposition,
Danton s'éleva contre la seconde. La Convention ordonna néanmoins la
mesure, qui fut exécutée dans la nuit qui suivit. On retrouvera dans
ce beau et rude discours du conventionnel un nouvel écho de la lutte
contre la Gironde. Elle allait bientôt atteindre son paroxysme et
proscrire toute clémence. Mais une fois encore l'amour de la patrie
passa avant toute querelle politique, et jamais plus belle profession
de foi patriotique ne fut mêlée à plus d'abnégation.
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Ce qui honore le plus les Français, c'est que dans des moments de
vengeance le peuple ait surtout respecté ses représentants. Que
deviendrions-nous, si, au milieu des doutes que l'on jette sur une
partie de cette assemblée, l'homme qui a péri victime des assassins
n'était pas patriote! O Lepeletier, ta mort servira la République; je
l'envie, ta mort. Vous demandez pour lui les honneurs du Panthéon;
mais il a déjà recueilli les palmes du martyre de la Liberté. Le moyen
d'honorer sa mémoire, c'est de jurer que nous ne nous quitterons pas
sans avoir donné une Constitution à la République. Qu'il me sera doux
de vous prouver que je suis étranger à toutes les passions!
Je ne suis point l'accusateur de Pétion; à mon sens il eut des torts.
Pétion peut avoir été faible; mais, je l'avoue avec douleur, bientôt
la France ne saura plus sur qui reposer sa confiance. Quant aux
attentats dont nous avons tous gémi, l'on aurait dû vous dire
clairement que nulle puissance n'aurait pu les arrêter. Ils étaient la
suite de cette rage révolutionnaire qui animait tous les esprits. Les
hommes qui connaissent le mieux ces événements terribles furent
convaincus que ces actes étaient la suite nécessaire de la fureur d'un
peuple qui n'avait jamais obtenu justice. J'adjure tous ceux qui me
connaissent de dire si je suis un buveur de sang, si je n'ai pas
employé tous les moyens de conserver la paix dans le conseil exécutif.
Je prends à témoin Brissot lui-même. N'ai-je pas montré une extrême
déférence pour un vieillard dont le caractère est opiniâtre, et qui
aurait dû au contraire épuiser tous les moyens de douceur pour
rétablir le calme? Roland, dont je n'accuse pas les intentions, répute
scélérats tous ceux qui ne partagent pas ses opinions. Je demande pour
le bien de la République qu'il ne soit plus ministre; je désire le
salut public, vous ne pouvez suspecter mes intentions. Roland, ayant
craint d'être frappé d'un mandat dans des temps trop fameux, voit
partout des complots; il s'imagine que Paris veut s'attribuer une
espèce d'autorité sur les autres communes. C'est là sa grande erreur.
Il a concouru à animer les départements contre Paris, qui est la ville
de tous. On a demandé une force départementale pour environner la
Convention. Eh bien, cette garde n'aura pas plus tôt séjourné dans
Paris, qu'elle y prendra l'esprit du peuple. En doutez-vous
maintenant? Je puis attester sans acrimonie que j'ai acquis la
conviction que Roland a fait circuler des écrits qui disent que Paris
veut dominer la République.
Quant aux visites domiciliaires, je m'oppose à cette mesure dans son
plein, dans un moment où la nation s'élève avec force contre le bill
rendu contre les étrangers; mais il vous faut un comité de sûreté
générale qui jouisse de la plénitude de votre confiance; lorsque les
deux tiers des membres de ce conseil tiendront les fils d'un complot,
qu'ils puissent se faire ouvrir les maisons.
Maintenant que le tyran n'est plus, tournons toute notre énergie,
toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre à l'Europe. Il
faut, pour épargner les sueurs et le sang de nos concitoyens,
développer la prodigalité nationale. Vos armées ont fait des prodiges
dans un moment déplorable, que ne feront-elles pas quand elles seront
bien secondées? Chacun de nos soldats croit qu'il vaut deux cents
esclaves. Si on leur disait d'aller à Vienne, ils iraient à Vienne ou
à la mort. Citoyens, prenez les reines d'une grande nation,
élevez-vous à sa hauteur, organisez le ministère, qu'il soit
immédiatement nommé par le peuple.
Un autre ministère est entre les mains d'un bon citoyen, mais il passe
ses forces; je ne demande pas qu'on le ravisse à ses fonctions, mais
qu'elles soient partagées.
Quant à moi, je ne suis pas fait pour venger des passions
personnelles, je n'ai que celle de mourir pour mon pays; je voudrais,
an prix, de mon sang, rendre à la patrie le défenseur qu'elle a perdu.