(Novembre 1791)
Nommé administrateur du département de Paris le 31 janvier 1791,
Danton occupa cette fonction pendant presque toute cette année. Il ne
s'en démit qu'à la fin de novembre pour prendre le poste de substitut
du procureur de la Commune, auquel le Dix Août devait l'arracher pour
le faire ministre. La vigueur déployée par lui dans ce poste prépara
les voies de la grande journée fatale à la Monarchie, et le discours
qu'il prononça, lors de son installation, le fit aisément prévoir.
C'est le programme des devoirs de l'homme public qu'il y expose dans
cette harangue mûrement réfléchie et qui, si elle n'a pas toute la
flamme de ses éclatantes improvisations de 93, se fait cependant
remarquer par une audace de pensée assez rare, au début du grand
conflit national, dans les rangs des magistrats du peuple. Vermorel,
qui la publia d'après le texte donné par Fréron dans "L'Orateur du
Peuple", lui donne la date de novembre 1792 (p. 109). C'est en
novembre 1791 qu'il convient de la rétablir.
* * * * *
Monsieur le Maire et Messieurs,
Dans une circonstance qui ne fut pas un des moments de sa gloire, un
homme dont le nom doit être à jamais célèbre dans l'histoire de la
Révolution disait: qu'il savait bien qu'il n'y avait pas loin du
Capitole à la roche Tarpéienne; et moi, vers la même époque à peu
près, lorsqu'une sorte de plébiscite m'écarta de l'enceinte de cette
assemblée où m'appelait une section de la capitale, je répondais à
ceux qui attribuaient à l'affaiblissement de l'énergie des citoyens ce
qui n'était que l'effet d'une erreur éphémère, qu'il n'y avait pas
loin, pour un homme pur, de l'ostracisme suggéré aux premières
fonctions de la chose publique. L'événement justifie aujourd'hui ma
pensée; l'opinion, non ce vain bruit qu'une faction de quelques mois
ne fait régner qu'autant qu'elle-même, l'opinion indestructible, celle
qui se fonde sur des faits qu'on ne peut longtemps obscurcir, cette
opinion qui n'accorde point d'amnistie aux traîtres, et dont le
tribunal suprême, casse les jugements des sots et les décrets des
juges vendus à la tyrannie, cette opinion me rappelle du fond de ma
retraite, où j'allais cultiver cette métairie qui, quoique obscure et
acquise avec le remboursement notoire d'une charge qui n'existe plus,
n'en a pas moins été érigée par mes détracteurs en domaines immenses,
payés par je ne sais quels agents de l'Angleterre et de la Prusse.
Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs, puisque tel est le
voeu des amis de la liberté et de la constitution; je le
dois--d'autant plus que ce n'est pas dans le moment où la patrie est
menacée de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui peut
avoir ses dangers comme celui d'une sentinelle avancée. Je serais
entré silencieusement ici dans la carrière qui m'est ouverte, après
avoir dédaigné pendant tout le cours de la Révolution de repousser
aucune des calomnies sans nombre dont j'ai été assiégé, je ne me
permettrais pas de parler un seul instant de moi, j'attendrais ma
juste réputation de mes actions et du temps, si les fonctions
déléguées auxquelles je vais me livrer ne changeaient pas entièrement
ma position. Comme individu, je méprise les traits qu'on me lance, ils
ne me paraissent qu'un vain sifflement; devenu homme du peuple, je
dois, sinon répondre à tout, parce qu'il est des choses dont il serait
absurde de s'occuper, mais au moins lutter corps à corps avec
quiconque semblera m'attaquer avec une sorte de bonne foi. Paris,
ainsi que la France entière, se compose de trois classes; l'une
ennemie de toute liberté, de toute égalité, de toute constitution, et
digne de tous les maux dont elle a accablé, dont elle voudrait encore
accabler la nation; celle-là je ne veux point lui parler, je ne veux
que la combattre à outrance jusqu'à la mort; la seconde est l'élite
des amis ardents, des coopérateurs, des plus fermes soutiens de notre
Révolution, c'est elle qui a constamment voulu que je sois ici; je ne
dois non plus rien dire, elle m'a jugé, je ne la tromperai jamais dans
son attente: la troisième, aussi nombreuse que bien intentionnée, veut
également la liberté, mais elle en craint les orages; elle ne hait pas
ses défenseurs qu'elle secondera toujours dans les moments de périls,
mais elle condamne souvent leur énergie, qu'elle croit habituellement
ou déplacée ou dangereuse; c'est à cette classe de citoyens que je
respecte, lors même qu'elle prête une oreille trop facile aux
insinuations perfides de ceux qui cachent sous le masque de la
modération l'atrocité de leurs desseins; c'est, dis-je, à ces citoyens
que je dois, comme magistrat du peuple, me faire bien connaître par
une profession de foi solennelle de mes principes politiques.
La nature m'a donné en partage les formes athlétiques et la
physionomie âpre de la liberté. Exempt du malheur d'être né d'une de
ces races privilégiées suivant nos vieilles institutions, et par cela
même presque toujours abâtardies, j'ai conservé, en créant seul mon
existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un
seul instant, soit dans ma vie privée, soit dans la profession que
j'avais embrassée, de prouver que je savais allier le sang-froid de la
raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté du caractère. Si, dès les
premiers jours de notre régénération, j'ai éprouvé tous les
bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à paraître exagéré
pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une première
proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes qui
voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux
qu'on appelait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce
qu'on devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les
serpents de l'aristocratie.
Si j'ai été toujours irrévocablement attaché à la cause du peuple, si
je n'ai pas partagé l'opinion d'une foule de citoyens, bien
intentionnés sans doute, sur des hommes dent la vie politique me
semblait d'une versatilité bien dangereuse, si j'ai interpellé face à
face, et aussi publiquement que loyalement, quelques-uns de ces hommes
qui se croyaient les pivots de notre Révolution; si j'ai voulu qu'ils
s'expliquassent sur ce que mes relations avec eux m'avait fait
découvrir de fallacieux dans leurs projets, c'est que j'ai toujours
été convaincu qu'il importait au peuple de lui faire connaître ce
qu'il devait craindre de personnages assez habiles pour se tenir
perpétuellement en situation de passer, suivant le cours des
événements, dans le parti qui offrirait à leur ambition les plus
hautes destinées; c'est que j'ai cru encore qu'il était digne de moi
de m'expliquer en présence de ces mêmes hommes, de leur dire ma pensée
tout entière, lors même que je prévoyais bien qu'ils se
dédommageraient de leur silence en me faisant peindre par leurs
créatures avec les plus noires couleurs, et en me préparant de
nouvelles persécutions.
Si, fort de ma cause, qui était celle de la nation, j'ai préféré les
dangers d'une seconde proscription judiciaire, fondée non pas même sur
ma participation chimérique a une pétition trop tragiquement célèbre,
mais sur je ne sais quel conte misérable de pistolets emportés en ma
présence, de la chambre d'un militaire, dans une journée à jamais
mémorable, c'est que j'agis constamment d'après les lois éternelles de
la justice, c'est que je suis incapable de conserver des relations qui
deviennent impures, et d'associer mon nom à ceux qui ne craignent pas
d'apostasier la religion du peuple qu'ils avaient d'abord défendu.
Voilà quelle fut ma vie.
Voici, messieurs, ce qu'elle sera désormais.
J'ai été nommé pour concourir au maintien de la Constitution, pour
faire exécuter les lois jurées par la nation; eh bien, je tiendrai mes
serments, je remplirai mes devoirs, je maintiendrai de tout mon
pouvoir la Constitution, rien que la Constitution, puisque ce sera
défendre tout à la fois l'égalité, la liberté et le peuple. Celui qui
m'a précédé dans les fonctions que je vais remplir a dit qu'en
l'appelant au ministère le roi donnait une nouvelle preuve de son
attachement à la Constitution; le peuple, en me choisissant, veut
aussi fortement, au moins, la Constitution; il a donc bien secondé les
intentions du roi? Puissions-nous avoir dit, mon prédécesseur et moi,
deux éternelles vérités! Les archives du monde attestent que jamais
peuple lié à ses propres lois, à une royauté constitutionnelle, n'a
rompu le premier ses serments; les nations ne changent ou ne modifient
jamais leurs gouvernements que quand l'excès de l'oppression les y
contraint; la royauté constitutionnelle peut durer plus de siècles en
France que n'en a duré la royauté despotique.
Ce ne sont pas les philosophes, eux qui ne font que des systèmes, qui
ébranlent les empires; les vils flatteurs des rois, ceux qui
tyrannisent en leurs noms le peuple, et qui l'affament, travaillent
plus sûrement à faire désirer un autre gouvernement que tous les
philanthropes qui publient leurs idées sur la liberté absolue. La
nation française est devenue plus fière sans cesser d'être plus
généreuse. Après avoir brisé ses fers, elle a conservé la royauté sans
la craindre, et l'a épurée sans la haïr. Que la royauté respecte un
peuple dans lequel de longues oppressions n'ont point détruit le
penchant à être confiant, et souvent trop confiant; qu'elle livre
elle-même à la vengeance des lois tous les conspirateurs sans
exception et tous ces valets de conspiration qui se font donner par
les rois des acomptes sur des contre-révolutions chimériques,
auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler ainsi, des
partisans à crédit. Que la royauté se montre sincèrement enfin l'amie
de la liberté, _sa souveraine_, alors elle s'assurera une durée
pareille à celle de la nation elle-même, alors on verra que les
citoyens qui ne sont accusés d'être au _delà de la Constitution_ que
par ceux mêmes qui sont évidemment en deçà, que ces citoyens, quelle
que soit leur théorie arbitraire sur la liberté, ne cherchent point a
rompre le pacte social; qu'ils ne veulent pas, pour un mieux idéal,
renverser un ordre de choses fondé sur l'égalité, la justice et la
liberté. Oui, messieurs, je dois le répéter, quelles qu'aient été mes
opinions individuelles lors de la révision de la Constitution, _sur
les choses et sur les hommes_, maintenant qu'elle est jurée,
j'appellerai à grands cris la mort sur le premier qui lèverait un bras
sacrilège pour l'attaquer, fût-ce mon frère, mon ami, fût-ce mon
propre fils; tels sont mes sentiments.
La volonté générale du peuple français, manifestée aussi
solennellement que son adhésion a la Constitution, sera toujours ma
loi suprême. J'ai consacré ma vie tout entière à ce peuple qu'on
n'attaquera plus, qu'on ne trahira plus impunément, et qui purgera
bientôt la terre de tous les tyrans, s'ils ne renoncent pas à la ligue
qu'ils ont formée contre lui. Je périrai, s'il le faut, pour défendre
sa cause; lui seul aura mes derniers voeux, lui seul les mérite; ses
lumières et son courage l'ont tiré de l'abjection du néant; ses
lumières et son courage le rendront éternel.