Il n’existe plus et l’on n’a même pas le droit de souhaiter qu’on en
conserve les ruines: les siennes ne sont pas belles. Je les ai devant
moi, rouges, blêmes, grises, noires, blanches, écornées, labourées ou
trouées par les obus, faites de pierres et de briques rongées par le
feu et qui tombent en poussière dès qu’on y porte la main. C’est un
visage de lépreux qui a remplacé l’adorable visage que nous avons
connu.
Pour effacer ce soufflet, pour essuyer cette souillure, il faudra
reconstruire, mais avec un tel respect du passé, avec une telle
ferveur que la fantaisie nouvelle n’y aura pas accès. Et il faudra,
aussi, refaire les places telles qu’elles étaient il y a quinze jours,
telles qu’elles étaient encore le 6 octobre à 8 heures ½. Jusque-là,
il ne s’était pas trouvé un criminel pour porter la main sur elles.
Maintenant, l’acte est accompli: la Grande Place est endommagée, la
Petite Place est en partie détruite!
Les infamies de Louvain, de Senlis, de Reims, se sont renouvelées ici
et avec une telle précision, avec un tel entêtement, avec une telle
abominable intelligence dans la destruction imbécile qu’il faut
trembler pour tous les trésors d’art qui sont à la portée de cette
horde. Il faut trembler pour Lille, pour Gand, pour Bruges; il faut
trembler pour les précieux témoins de notre génie humain que menacent
des êtres à face humaine.
.*.
Tous les témoins que j’ai interrogés sur le bombardement s’accordent à
dire que la matinée du 6 octobre était une matinée de veille de
catastrophe.
La couche de nuages était si épaisse et si uniforme qu’on y voyait à
peine à 8 heures, mais il n’y avait pas de brume. Les magasins étaient
fermés; la ville, plus d’à moitié évacuée, semblait ne pas parvenir à
secouer son sommeil. Les portes des maisons particulières ne
s’ouvraient pas quand on frappait; les orifices des caves étaient
aveuglés avec des sacs de terre, des pierres ou des plaques de fonte;
et, malgré tout, malgré les affiches qui énonçaient les précautions à
prendre contre les obus, il y avait encore des gens qui ne pouvaient
croire qu’on tirerait sur leur cité. La garnison était, en grande
partie, hors des murs: pourquoi aurait-on redouté de voir anéantir la
ville? De plus, notre artillerie ne tirait pas.
Or, un peu après 8 heures ½, soudain le premier obus tomba aux
environs de la gare et tua un enfant; on portait le corps du pauvre
petit dans un café voisin quand le second projectile ronfla; celui-ci
frappa une épicerie de la place du Théâtre.
Hôtel de l’Univers, un lieutenant qui se trouvait au pied de
l’escalier prononça sans émoi, à l’instant où se produisit un fracas
épouvantable au premier étage:
――Bast! Il ne faut pas vingt-quatre heures pour s’habituer à cette
musique.
Cet obus-là était tombé dans la chambre même que l’officier venait de
quitter!
A partir de ce moment, la canonnade ne cessa plus.
Des caves où ils étaient descendus, les habitants ne se rendaient pas
compte de la direction du tir et des dégâts qu’il causait à la ville;
mais, le soir, les hommes qui se risquèrent à remonter apprirent que
le quartier de l’Hôtel de Ville était à peu près anéanti et que
l’Hôtel de Ville lui-même était touché.
Pendant la nuit, le bombardement se ralentit et, à l’aube, les
Artésiens, déjà, croyaient être au bout de leurs angoisses quand ils
entendirent la parole nette et impérative de notre 75. Au bout d’une
heure, ils perçurent un bruit qu’ils ne connaissaient pas encore:
c’était bien un ronflement d’obus, seulement la vibration était moins
vive, plus molle, plus indécise, et l’éclatement était celui d’une
poche de liquide qui crève. Plus notre 75 parlait, plus ces nouveaux
obus tombaient sur la ville.
C’étaient les bombes incendiaires que les Allemands――dépités de ne pas
repérer nos positions――envoyaient sur la malheureuse cité.
Ce jour-là, le soleil se coucha sans qu’on pût s’en douter: le coin
Sud de la Petite Place, la rue Saint-Géry, les rues voisines, le
quartier de la gare, le coin Nord de la Grande Place et différents
points de l’agglomération étaient en flammes.
Dominant le brasier, le beffroi apparaissait comme une formidable
torche; à ses pieds, l’Hôtel de Ville flambait…