JOFFRE

Le généralissime… Qui de nous n’a senti le poids formidable des

responsabilités――équivalant à des grandeurs――que laisse tomber sur les

épaules de celui qui en est honoré ce terrible et long superlatif,

déroulé comme une ligne de front? Le généralissime! Atlas portant le

fardeau d’un pays, d’une nation… Immense muraille faite d’un seul

homme, auquel plus qu’à des armées entières il est interdit de plier…

Bloc inébranlable et pensant. Rocher d’où à tout moment, sous la

baguette de la décision, doivent jaillir des sources…! Logicien,

calculateur, algébriste, intendant, terrassier, créateur mobile, à

chaque pas, d’une histoire et d’une géographie nouvelles, esprit de

grand espace instantanément ramené, cerveau directeur et protecteur à

un égal degré d’éveil et de puissance, maître foudroyant de la minute

et de l’idée, l’une et l’autre initiale ou suprême, seul juge en

premier et dernier ressort de l’offensive ou de la défensive, absolu

dispensateur des forces, des ressources et des existences… tout cela

et plus encore… il doit l’être! avec une exigence, une abondance de

moyens, un épanouissement large et sûr de dons et de facultés, un

total de perfection si rare que l’on conçoit difficilement l’homme

exceptionnel capable d’incarner ce magnifique ensemble.

Il existe pourtant, et nous avons l’honneur, la chance et le bienfait

de le posséder dans la personne de Joffre, commandant en chef de nos

armées.

Je l’ai vu seulement dans deux rapides entretiens que je voulus

écourter encore, soucieux de ménager le temps sacré de ce travailleur

si riche, de ce Crésus de la réflexion pour lequel une minute est

toujours le _comprimé_ d’une heure. C’était il y a quelques mois,

avant la guerre, et j’ai gardé de ce souvenir une impression qui ne

passera pas.

Je trouvai cette belle, sage et grave figure militaire exactement à

l’échelle du portrait que je m’en étais à la longue tracé.

Il est grand, robuste, solide, large d’épaules, et, tout de suite en

venant à vous, d’un calme, d’une froideur, d’une espèce de paisible et

immanente certitude qui frappent et imposent. Quand le général entre,

en simples habits bourgeois,… rien qu’à la manière, à la qualité

bouclée de son silence, à la détermination de son mutisme et à

l’inexpression résolue de son regard, avant qu’il ouvre la bouche et

précise l’accueil de ses yeux qui m’ont paru bleu pâle et qui, même

ouverts et lumineux de franchise, demeurent fermés sur tout ce qu’ils

ont vu, contiennent et savent… à tous ces signes spéciaux on éprouve

déjà l’irrésistible choc d’une puissance accumulée et remontant très

en arrière à de lointaines distances… Joffre dégage, affirme la

supériorité d’une Préparation. Du seul fait de le voir il résulte, en

une seconde, avec une impérieuse évidence, qu’il est _préparé_. Non

seulement préparé… _prêt_. Et rien n’est plus saisissant que la

communication de confiance et de sécurité donnée par cet homme si peu

communicatif, à la voix moyenne, brève, pensive et douce. On devine, à

l’entendre, qu’il doit parler le moins possible et avec un très petit

effectif de mots. La parole n’est pas son exercice. Il s’en sert à

regret et elle ne se manifeste chez lui que sous les sobres dehors

d’une concession. Il ne paraît pas tenir en estime le verbiage, le son

flatteur de la phrase. Jamais personne ne s’est moins «écouté» que cet

attentif toujours aux aguets de ce qu’il ne dit pas. Mais par contre

comme il écoute! Comme il regarde et recueille! Il se montre, il se

trahit, malgré lui, en perpétuel travail de pensée, suivant des

routes, ruminant des desseins, attaquant des problèmes, alignant des

colonnes,… d’hommes ou de chiffres, capté par des nécessités profondes

qui le forcent dès lors à observer un intarissable silence… Et de là

lui est échu ce beau surnom rigide de Taciturne, qui a la valeur

historique d’un titre de noblesse. Il a passé sa vie jusqu’ici à se

taire.

Pendant que nous bavardions, crédules et légers, que nous menions le

train de nos besognes intéressées et de nos plaisirs ou que nous nous

épuisions en querelles, en luttes fratricides, lui, le _Préparateur_,

il ne soufflait mot, il agissait, dans l’ombre sainte et grise de

l’étude, inaccessible, impénétrable, muet, sans que l’on pût dire au

juste où se cachait la réclusion acceptée, recherchée, de ce

bénédictin des armées, modeste et incomparable serviteur de la plus

grande France. Car en dehors des techniciens et du personnel compétent

de la machine dont il était chargé d’assurer le meilleur

fonctionnement, au delà de son entourage immédiat et professionnel

seul peut-être à même de juger alors la capitale importance des

services qu’il rendait, le général, bien que poussé à la hauteur de sa

situation par la carrière la plus brillante et la mieux remplie,

n’était pas célèbre selon ses mérites. Claustré comme en un Vatican

dans les austères devoirs d’une existence presque monastique, on ne

l’avait pas beaucoup vu dans les décors de Paris, aux réceptions

chamarrées, parmi l’éclat des cérémonies militaires. La foule, qui

s’engoue d’un visage heureux et satisfait, qui acclame une silhouette

tout de suite reconnue et préférée, n’avait pas appris dans un coup de

foudre le nom de Joffre pourtant si simple, net, et si peu réfractaire

à la mémoire. Mais on ne l’ignorait cependant pas. Depuis longtemps ce

nom courait comme un magnifique bruit. Lentement d’abord, puis

rapidement, sûrement, il s’amassait, se propageait, grandissait par

tous les soins que mettait à le tenir effacé celui qui le portait et

qui n’en était plus maître. Partout, en haut et en bas, on savait

qu’il y avait quelque part, dans un coin bien gardé, _un homme qui

travaillait_, accomplissant une œuvre que l’on frémissait de sentir

indispensable, gigantesque, nationale,… et que cet homme-là était

précisément celui qui «en cas de guerre»――par conséquent très tard!

dans des années!… peut-être même jamais!…――aurait le commandement

suprême de nos armées,… serait le généralissime! C’était tout. Mais

cela déjà suffisait à tracer un assez joli commencement d’auréole…

Aussi, quand, un soir d’été, tout à coup, sans prévenir, la guerre

éclata sur le monde, à la minute mis à sa place au plein jour du front

de bataille, Joffre fut populaire, investi, dans un élan spontané, de

la confiance et de l’amour de tous les Français.

Voilà plus de deux mois qu’avec une suprématie splendide de souplesse

et de fermeté, dans des conditions qui ne se sont jamais présentées

depuis que l’on se bat sur la terre, il tient en échec l’ennemi, le

déchiquette, le grignote et le ronge, ne lui mesurant çà et là de

fausses et passagères avances que pour le contraindre à reculer en

désordre et le mener épuisé, là où il veut le battre et en avoir

raison. Cette première et catégorique expérience lui a valu

l’admiration sans réserve de tous ceux, neutres ou intéressés, qui

suivent la marche prévue et fatale du grandiose destin. Et nous, dans

une tranquillité d’âme instinctive et réfléchie qui parvient à dominer

nos angoisses, nous n’avons nulle peine à faire crédit au Fabius en

qui nous avons placé, comme en un lieu sûr, le trésor de nos

espérances.

Oui, pour ma part, pas un matin, pas un soir, pas une heure, je ne

commets le crime de douter du chef qui guide nos soldats, même si

c’est dans la nuit, et si je ne vois pas le chemin qu’ils font.

Qu’importe! Je sais le point de direction final. Il n’y en a qu’un.

C’est là qu’aboutira, j’en ai l’indestructible foi, le tenace et long

effort de bronze dont est capable Joffre, autant qu’il le faudra, sans

oscillations, sans arrêt, sans limite.

Je n’ai besoin que de me remettre devant les yeux l’inoubliable image

du travailleur entrevu, cet air d’éternelle insomnie, triomphe de la

volonté, ce visage de méditation, ce front derrière lequel tout se

mobilise et se concentre, en un mot ce personnage de puissance et de

simplicité, de sacrifice et de dévouement, d’orgueil patriotique et

d’abnégation personnelle, pour être tout de suite fortifié, mis en

état de défense, retranché dans mes plus grands souhaits, et pour me

dire que «l’organisateur» est là, qui fera ce qu’il faut. Quand je

suis tenté――car on a des crises de faiblesse――de me laisser surprendre

par les patrouilles des vaines alarmes qui sans cesse rôdent autour de

nous, alors je m’échappe, je cours du côté du grand chef… je le

rejoins au galop de ma pensée… j’essaie de vivre près de lui, dans le

rayon de son apaisement, au foyer même de son activité imperturbable

et souveraine.

Après que je me le suis représenté pâlissant pendant des années sur

des tables, noircissant les planchettes par centaines, possédant la

topographie de la France et de l’Allemagne comme pas un, sachant à

fond l’anatomie des éternels champs de bataille, ainsi qu’un médecin

pour qui l’organisme de l’être humain n’a plus de secrets, ayant

obtenu la science du joueur consommé prêt à s’asseoir devant

l’échiquier où se gagnent les parties décisives… je me plais,

l’arrachant à cette austère existence d’isolement et de prodigieux

labeur, à regarder le généralissime dans la vie multiple,

bouillonnante, épique――et pourtant toujours asservie aux rigueurs de

la règle et de la méthode――où il est aujourd’hui lancé à corps perdu

et restant maître de lui-même. Son ubiquité me confond. Partout sa

présence m’est signalée. Ici, monté sur un fort cheval comme il en

fallait un à Du Guesclin, il reconnaît des positions à la lisière d’un

bois… Là… dans une pièce close, entouré de ses officiers déférents et

debout, il est penché sur la carte, au fracas de la canonnade, avec le

téléphone collé aux oreilles… A la quatrième vitesse de l’auto qui

l’emporte, c’est _lui_ qui file et disparaît là-bas, au loin de cette

grande route, reprise hier par son ordre, et de chaque côté de

laquelle les morts lui présentent encore à terre les armes… qu’ils

n’ont pas lâchées… Ou bien il traverse une salle d’ambulance adressant

au passage à d’irrémédiables mutilés un de ces mots simples et

tonifiants qui tombent sur leur fièvre avec la fraîcheur d’une croix

sur une blessure… Ou bien il songe en quelque ferme aux vitres

brisées, avec des poules dans les jambes et un pauvre chien perdu qui

flaire sa botte. Ou bien il est dans un train et bondit d’un point de

la France à l’autre, en faisant sans sourciller des différences de 300

kilomètres… Ou bien il est à Paris… oui… quelquefois, rien qu’une

heure… Et déjà le voilà reparti… pour le front qui l’attire et

l’aimante.

Songez, au milieu de tout cela… songez alors à l’emploi de sa journée,

à son réveil, à son travail, à la tension de son cerveau, de toutes

ses énergies nerveuses braquées vers la cible et domptées, à son

endurance nécessaire, à la qualité de sa flamme égale et

inextinguible, songez à ce qu’est pour lui le court sommeil occupé et

haché, pendant lequel s’opère la cristallisation de l’attaque, et se

précise le sens du «mouvement»… demandez-vous de quel béton, de quel

inentamable ciment armé doit être faite son idée et construite sa

résolution, sur quelle plate-forme doit reposer la pièce lourde d’une

confiance qu’il traîne partout avec lui, quelle que soit la route et

sans que jamais elle soit dételée et reste en arrière. Car il est tenu

de demeurer jusqu’au bout le ferme disciple de son plan, le croyant de

sa détermination, du concept auquel il s’est arrêté. Pour cela il faut

qu’il trouve, en plus, la force moins aisée de s’abstraire de tout ce

qui n’est pas son but… qu’il ne regarde rien des choses d’en dessous

et même d’à côté, qu’il se couvre d’une cuirasse d’indifférence, qu’il

se détourne et se détache de ce qu’il voit, de ce qu’il entend et qui

pourrait gêner la marche ou les évolutions du grand projet. Il sera

donc en apparence étranger aux émotions qui remplissent par instant de

tristesse et d’horreur les autres hommes, même les plus durs,…

insensible aux villes qui s’écroulent, aux cathédrales qui

s’embrasent, aux crimes, aux incendies, à tout ce qui révolte la vue,

broie le cœur et déconcerte la raison… ne suivant au delà de la

terrible nue que la rouge étoile inclinée déjà aux frontières de

l’avenir et piquée comme un petit drapeau dans la carte céleste de

demain.

C’est seulement en de pareilles conditions qu’il puisera, dans une âme

sereine et sublimée par le devoir, la pure et tranquille autorité de

dire à une certaine heure sans trembler, ces mots définitifs:

«Aujourd’hui se faire tuer sur place plutôt que de reculer. Le salut

de la France en dépend.»

Et le plus magnifique est qu’en s’exprimant avec cette exigence

redoutable il sait qu’on le croira parce qu’on le connaît, et que l’on

obéira, sans marchander, en le prenant au mot. Cette docilité sublime

et joyeuse des armées prouve la valeur du Chef qui a su l’obtenir et

qui sait la garder.

L'Illustration, No. 3738, 24 Octobre 1914 · 第 3 / 25 题