L’adjudant porte la tenue d’officier, un képi d’officier, des épaulettes
d’officier, on dit en lui parlant: «Mon lieutenant.»--Et cependant il
n’est que le premier des sous-officiers.
Son surnom vous dira combien est dur son métier, on l’appelle le _chien
du régiment_.
Sa seule consolation est de penser qu’il ne tardera pas à passer
officier pour de bon.
--Et il ne sera pas trop tôt, s’écrie-t-l; c’est embêtant, à la fin, de
n’être ni chair ni poisson.
* * * * *
Le maréchal des logis chef, dont le grade correspond à celui de
sergent-major dans l’infanterie, est la pierre angulaire de l’escadron.
Le _rapport_ est la grande affaire de sa matinée.
Ensuite on l’attend avec impatience à l’escadron pour connaître l’ordre
du jour.
Enfin, en moyenne, l’adjudant-major fait sonner au marchef au moins une
fois par heure.
Après son service actif vient sa comptabilité; c’est lui qui tient en
partie double les états de linge et chaussures et le grand livre des
punitions.
Il doit savoir pourquoi le hussard Bardouillet a été collé au bloc par
le brigadier Goblot, et pourquoi l’administration n’a livré que cent
quarante-neuf draps au lieu de cent cinquante.
Il est aidé dans sa besogne par deux fourriers, un brigadier et un
maréchal des logis. Ce sont les comptables, ou _gratte-papiers_, ou
_buveurs d’encre_.
Outre la responsabilité de tout le service, le marchef a en maniement
_les fonds de l’ordinaire_. Là véritablement est le souci et le danger.
Hélas! on a vu des chefs, plus étourdis que coupables, emprunter à leur
caisse... Au régiment comme dans le civil, ça s’appelle _manger la
grenouille_. C’est grave.
Du matin au soir, le marchef se plaint de ses fourriers qui, à
l’entendre, ne font absolument rien et lui laissent toute la besogne sur
le dos.
Les fourriers, de leur côté, affirment que leur marchegis, qu’ils
appellent le _double_, est un flâneur déterminé.
Tous les chefs mangent ensemble avec les adjudants, ils ont la main sur
les autres sous-officiers.
De tout temps le fourrier a été le _sous-off_ le plus _ficelé_ du
régiment. Il fait fine taille et fantaisie, porte des bottes fines et
des pantalons d’une largeur exagérée. Le maître tailleur, qui est bien
avec lui, confectionne à son intention des dolmans dont la poitrine est
rembourrée outre mesure, ce qui est à la fois élégance et importance.
--Il n’est pas surprenant, disent les autres maréchaux des logis, que le
fourrier soit si bien mis, il se fait un _fourbi_ incroyable.
Le comptable, en effet, a la réputation d’être pillard;--c’est celle de
tous les gens qui alignent des chiffres petits ou gros. Il gratte,
assure-t-on, sur les ressemelages et les réparations, et a la spécialité
de _faire sauter_ des rations de pain.
Le fourrier est le Lovelace du régiment. Le 13e s’enorgueillit, à
juste titre, de quatre _beaux_ fourriers.
Outre ses conquêtes extérieures, il fait une cour assidue à la
demoiselle du café des sous-officiers, dite _la grande cafetière_. Cette
plaisanterie est de tradition.
Chaque soir il cause avec elle une demi-heure au moins en faisant
marquer ses consommations, et dans la journée, pendant que les autres
sont occupés au pansage, il trouve encore le moyen de venir faire avec
elle un petit bout de causette.
Les bouquets de violettes et les poulets brûlants rentrent dans ses
attributions; encore ne s’en tient-il pas toujours à la vile prose. Il
versifie et compose des romances auxquelles le chef de musique daigne
adapter des airs.
C’est à un brigadier-fourrier que le régiment doit la fameuse chanson du
13e, chantée un soir de gala, à la table même du colonel.
Le sabre au flanc, traînant la sabretache,
Leste et fringant, le regard séducteur,
C’est le Hussard. Aux crocs de sa moustache
De la beauté toujours s’est pris le cœur.
Sonne l’appel, pour l’amour, pour la gloire,
Il ne connaît ni périls, ni hasards.
Faut-il se battre, aimer, ou faut-il boire,
A nous l’pompon, au treizième hussards!
De l’enfoncer, c’est en vain qu’on espère.
Il rit au nez du grand Carabinier,
Soldat géant, qui gêne le tonnerre,
En le brossant des crins de son cimier.
Quand à cheval son soleil étincelle
Sur sa poitrine, il a l’air du dieu Mars,
Mais on ne peut toujours rester en selle,
A nous l’pompon, au treizième hussards!
O Cuirassier, de ta lourde cuirasse,
O Cuirassier, l’acier te sied assez;
Vieux dur à cuire, en cette carapace,
Tu sais rentrer comme les crustacés.
Toi qui d’Eylau décidas la bataille,
Tu peux de tous exiger des égards,
Mais pour valeur plus grande que la taille,
A nous l’pompon, au treizième hussards!
Au fier Dragon accordons cet éloge,
C’est qu’il se gonfle et se pose en rival;
C’est qu’il combat comme à l’auberge on loge,
Tantôt à pied et tantôt à cheval.
Mais aux Dragons si la vertu s’engage,
Elle nous rend bientôt les étendards:
Faut-il dompter une vertu sauvage?
A nous l’pompon, au treizième hussards!
Depuis cinq ans une grotesque danse
Reçut le nom de hardis cavaliers;
Seuls jusqu’alors les ennemis de France
Avaient connu la danse des Lanciers.
En tapinois, à l’abri du quadrille,
Leur schapska s’est glissé de toutes parts,
Mais aux lanciers pour que le sexe brille,
A nous l’pompon, au treizième hussards!
Leste Chasseur, à notre seule absence,
Tu dois souvent tes triomphes d’un jour;
Un Hussard vient, et sa seule présence
Pour lui décide et la guerre et l’amour.
Et cependant nous, chers à la victoire,
D’un fol orgueil nous craignons les écarts.
Donc venez tous,... c’est moi qui paye à boire
A la santé du treizième hussards!
La grande prétention du fourrier est d’avoir été un _civil un peu chic_.
Aussi il affecte des goûts peu militaires. Il n’est que comptable à ce
qu’il prétend, et est fier de sa _main_ superbe.
Quatre fois par an, le marchef et ses fourriers ont une besogne
extraordinaire, c’est lorsqu’il s’agit de régler la _feuille de
décompte_ trimestrielle.
Comme de raison, ils attendent toujours au dernier moment, et c’est dans
la nuit qui précède le décompte que se fait ce difficile travail.
Cette nuit-là, le brigadier _d’ordinaire_ doit à son chef un paquet de
bougies, le café, et une bouteille de rhum.
Outre ses fourriers, le marchef s’adjoint ordinairement un
surnuméraire--un _scribe_. C’est quelque _fils de famille_, engagé
volontaire, hussard intelligent mais paresseux, qui obtient ce poste
envié. Pour s’exempter de service, il est tout heureux et tout aise de
faire les courses et de bourrer les pipes des comptables.
Si le marchef a un capitaine criard, son poste n’est pas tenable. Alors
il scie le dos à ses fourriers, et est au plus mal avec tous les
sous-officiers de son escadron.
* * * * *
Les maréchaux des logis, qui sont les sergents de la cavalerie, se
partagent en deux camps:
Les _saumuriens_, qui ont gagné leurs galons en deux ans à l’école de
Saumur;
Les _régimentaires_, qui n’ont jamais quitté le 13e.
Les premiers sont _ferrés à glace_ sur la théorie, les seconds ont la
prétention d’être infiniment plus troupiers.
Cette très-petite rivalité n’altère en rien la bonne intelligence.
Le sous-officier du 13e hussards a deux grands défauts: il se coiffe
trop sur l’oreille et n’est pas assez ennemi de _la pose_ et de
_l’épat_.
Il a aussi la fâcheuse habitude de porter des pantalons démesurément
larges et de serrer de quatre ou cinq crans de trop son ceinturon, ce
qui fait faire à son dolman des plis affreux dans le dos.--Mais ainsi le
veut dame fantaisie.
La passion du maréchal des logis pour l’absinthe est un bien autre mal.
Le colonel a déjà essayé de proscrire des cantines cette Locuste verte,
mais une persévérance patiente, infatigable, plus forte que sa volonté,
l’y a toujours ramenée.
--Que je sais bien, dit le brigadier Goblot, que l’absinthe elle n’est
autre qu’une _décoction de gros sous_, mais tant pis, une fois qu’on a
mis le nez dans ce diable de vert-de-gris, on voudrait y fourrer la
tête.
Le maréchal des logis aime encore le vin blanc le matin, la goutte en
montant à cheval, le café en sortant de table, la bière dans
l’après-midi, le vin chaud et le punch le soir.
Ainsi pris entre le quartier et le café, entre la partie de bésigue et
le rendez-vous d’amour, il n’a pas une minute à lui. Sa vie se passe à
résoudre ce problème difficile, de mener de front le service et les
plaisirs.
Le sous-officier oublieux y perd la tête; mais celui-là ne marche jamais
sans son calepin qui lui tient lieu de mémoire. Pêle-mêle il y inscrit
toutes _ses affaires_, son existence y est notée heure par heure, un
feuillet serait sa biographie...
Donc arrachons-en un au hasard:
SAMEDI.--_30 mars._--Descendu la garde...
DIMANCHE.--_31 mars._--Pris la semaine--touché le prêt--été voir
Angélina, découché--pas vu, pas pris.
LUNDI.--_1er avril._--Fait avancer la soupe--rien de nouveau à la
botte--_elle_ n’était pas chez elle.
MARDI.--_2 avril._--_Elle_ était chez son amie--deux jours de bloc à
Mercaillou--gagné dix _consum_ à Gentil.
MERCREDI.--_3 avril_.--Fait faire les crins aux chevaux--emprunté cinq
francs et un gigot au brigadier d’ordinaire--perdu l’absinthe--soupé
avec Angélina--rentré en retard.
JEUDI.--_4 avril_.--Attrapé huit jours--Gentil a vu un fantassin entrer
chez elle--rien de nouveau--promenade à cinq heures.
VENDREDI.--_5 avril_.--Trouvé chez _elle_ un képi de voltigeur--je m’en
doutais--été voir son amie--rentré en retard.
SAMEDI.--_6 avril_.--Touché le prêt--à midi revue de détail--rencontré
chez elle un sergent, j’en étais sûr--accepté une partie de billard--je
lui gagne le _gloria_.
DIMANCHE.--_7 avril_.--Rien de nouveau--descendu la
semaine--bloqué--consulté le docteur.
LUNDI.--_8 avril_.--Entré à l’hôpital...
Le vieux _sous-of_ grognard et brisqué n’existe plus au 13e; le
dernier fut celui qui, s’arrêtant un jour devant la salle de police,
épelait l’inscription placée au-dessus de la porte:
--S, a, l, sal, disait-il, l, e, le, salle... On voit bien que ces
voleurs de peintres sont payés tant à la lettre qu’ils en collent en
plus; faudra que j’en parle à l’adjudant.
Ce vieux cocardier était le meilleur enfant du régiment, se laissant
punir plutôt que de bloquer un homme. Il faisait _tenir_ son calepin par
quelque engagé volontaire de son peloton.
Le maréchal des logis rageur est assez commun au 13e; on y trouve
aussi le _punisseur_: ce dernier arrive toujours de Saumur. Il fait du
zèle...
Presque tous les sous-officiers savent qu’ils peuvent passer officiers,
peu l’espèrent. C’est si long. Il ne faut pas moins, en moyenne, de dix
ans de grade et de bonne conduite.
Si maintenant on voulait se faire une idée exacte de la puissance de
l’épaulette, de l’influence presque incroyable du grade, il faudrait
voir un maréchal des logis le jour où il _passe_ sous-lieutenant.
A midi, c’est un sous-officier comme les autres, bon garçon, insouciant,
un peu casseur...
La nomination arrive.
A midi et une minute, c’est un autre homme. Il est officier, jamais il
n’a été autre chose; il est grave, presque sévère.
La baguette magique de l’ambition l’a touché; il calcule déjà à quel âge
il pourra bien être colonel.
Quant à ses anciens camarades, il ne les connaît plus. Un abîme les
sépare.
On en a vu, le lendemain de leur promotion, bloquer impitoyablement
l’ami qui la veille a partagé leur matelas à la salle de police.--C’est,
il est vrai, une exception.
* * * * *
Le brigadier est un caporal à cheval: mêmes galons, mêmes prérogatives.
Il est le trait d’union entre la troupe et le corps des officiers, le
premier anneau de cette chaîne hiérarchique qui unit le simple soldat au
maréchal de France.
Mais tandis que le caporal commande simplement quatre hommes, le
brigadier commande quatre chevaux, ce qui explique ses airs de
supériorité.
Au 13e, on ne compte que par chevaux, le cavalier passe par-dessus le
marché.
Le brigadier, de sa nature, est bon enfant et pas fier avec les
hussards, très-disposé par tempérament à accepter une politesse de tout
un chacun--en dehors du service, s’entend.
Il n’y a d’insupportables que ceux qui ont la certitude de ne jamais
passer maréchaux des logis.
Cette triste conviction les porte souvent à commettre des abus de
pouvoir, moins par méchanceté que pour se prouver à eux-mêmes leur
puissance.
Ils ont la susceptibilité de la sensitive et ne transigent jamais avec
leur dignité. Ils sont intraitables à l’endroit du _salut_, l’exigent à
cinq pas, et voudraient qu’on en fît _un cas de conseil_.
Enfin, ils ne peuvent souffrir les engagés volontaires.
Revenons au commun des martyrs, c’est bien le nom des brigadiers.
S’ils deviennent farouches, c’est qu’ils sont de semaine.--Ce genre de
service produit le même effet à tous les grades.--En ce cas, pour
s’éviter une punition, ils sont capables de bloquer tout l’escadron.
Heureusement le brigadier ne _peut_ que deux jours de salle de police ou
quatre jours de consigne à la fois.
Il en est un pourtant, heureux entre tous, qui est envié, entouré,
flagorné... c’est le _brigadier d’ordinaire_.
Celui-là est chargé de la _tamponne_ de l’escadron, et fait _le prêt_
tous les cinq jours. Il va à la provision, et règle avec les
fournisseurs.
Il est au mieux avec le boucher, qui l’invite à dîner, et avec l’épicier
qui lui offre la goutte, et lui fait présent de boîtes de chocolat pour
sa particulière.
Outre le _sou pour franc_ qui lui revient presque de droit, il fait,
dit-on _danser l’anse du panier_ de l’escadron. Ah! si le capitaine le
savait!
Les maréchaux des logis lui font deux doigts de cour, sachant bien qu’au
besoin il ne leur refusera pas une légère avance sur le prêt, et le chef
a parfois de longues conférences avec lui.
Les brigadiers du 13e doivent, en partie, leur célébrité au _rapport_
que l’un d’eux fit un jour à l’adjudant-major.
--Qu’y a-t-il aujourd’hui? avait demandé cet officier.
--Rien de nouveau à la botte, mon capitaine.
--Très-bien, allez.
--Capitaine, excusez-moi, c’est que...
--Quoi encore?
--C’est que... il y a que le hussard Castagnol a eu la jambe cassée d’un
coup de pied, et qu’il y a un cheval qui s’est tué, et qu’il y a que le
maréchal des logis de semaine a eu une attaque de choléra, et que le
vétérinaire a fait conduire à l’infirmerie un cheval qui avait le
farcin, et que le feu il a failli prendre à l’écurie.
--Et vous dites, brigadier, qu’il n’y a rien?
--Non, mon capitaine. Sauf ça... rien de nouveau à la botte.