XLII

Gédéon en prison songeait.

Or, que faire, en prison, à moins que l’on ne songe?

Apprivoiser les rats et les souris, ou enseigner le solfège à des

araignées mélomanes? Il faut bien de la patience. Creuser un souterrain,

comme l’abbé Faria, ou tisser des échelles en effilant son mouchoir?

C’est bon, tout au plus, pour des prisonniers à perpétuité, et Gédéon

avait la conviction que, dans l’intérêt même de son cheval, on lui

rendrait bientôt la clef des champs... et de l’écurie.

Gédéon songeait donc. Il cherchait le pourquoi et le comment des choses

qui n’en ont jamais eu et n’en auront jamais.

--Pourquoi diable! se disait-il, Justine a t-elle fait soixante lieues

précisément pour venir ici me jouer un tour pendable? elle eût mieux

fait de ne pas se déplacer. Pourquoi, elle qui m’adorait pékin, ne

m’aime-t-elle plus hussard? Ce n’est pas l’habit qui fait l’amoureux.

Pourquoi, si elle a des préventions contre l’uniforme me trompe-t-elle

pour un autre uniforme? Tout cela n’est pas logique. Le lieutenant,

c’est vrai, n’a pas de basanes à son pantalon, mais est-ce une raison

suffisante? Il faut que l’épaulette ait pour les femmes des prestiges

dont je ne me rends pas compte.

Vers le soir, on apporta au prisonnier sa soupe et un pain de _la

munition_. Son camarade de lit s’était chargé de cette corvée pour avoir

occasion de le voir et de lui être utile.

--Prends garde à la gamelle, lui dit-il à demi-voix, ce n’est pas de la

soupe qui est dedans, c’est du vin. Tu trouveras un jambon dans ton

pain.

Gédéon serra affectueusement la main du vieux troupier. Ces attentions,

dans la disposition d’esprit où il se trouvait, le louchaient

profondément.

--Je ne t’ai pas apporté de tabac, ajouta La Pinte, vu que le brigadier

d’ordinaire n’a pas encore fait le prêt.

--Voici de l’argent, dit Gédéon, tâche de me faire passer des cigares.

--Tu en auras. Mais faut croire tout de même que ce matin tu étais _paf_

ou _maboul_--ivre ou fou--que tu t’es fait pincer par le capitaine.

--Je ne savais ce que je faisais.

Et l’amant de mademoiselle Justine fit le déchirant récit de ses

infortunes.

--Une particulière sous jeu! exclama La Pinte; connu, je m’en doutais.

Si tu veux m’en croire, ouvre l’œil, et le bon; après ce qui s’est

passé, renonces-y.

--Jamais!

--Alors tu peux _faire ton paquetage pour biribi_, et dire au chef de

préparer ton _folio de punitions_, vu que ton compte est réglé d’avance.

--Et pourquoi, s’il te plaît?

--Parce que, voilà: le lieutenant tient à la particulière, ou il n’y

tient pas.

--Rien de plus juste.

--S’il y tient, naturellement il tombera jaloux de toi, et pour que tu

ne l’embêtes pas, il te collera au bloc plus souvent qu’à ton tour.

--Et s’il n’y tient pas?

--Oh! alors, c’est différent, il te bloquera la même chose. C’est pour

te dire que tu aurais tort de te _crever la cocarde_ à penser à une pas

grand’chose.

--A tout prix, cependant, je veux lui faire parvenir une lettre.

--Toi, dit La Pinte, d’un ton de commisération, tu ne seras jamais

seulement hussard de première classe. Enfin, ça te regarde. Marque-lui

ton _ordre du jour_ sur un bout de papier: elle l’aura, je m’en charge.

Gédéon arracha un feuillet de son calepin et écrivit à la traîtresse un

billet de onze lignes: quatre pour l’accabler des plus sanglants

reproches, sept pour lui laisser entrevoir la probabilité d’un pardon

généreux, si elle avait la bonne pensée de l’implorer.

Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval · 第 50 / 85 题