Gédéon couvrait de baisers brûlants les mains mignonnes et le cou
charmant de mademoiselle Justine, la plus jolie, sans comparaison, de
toutes les grisettes de Mortagne.
--O ma divine amie, jamais je ne t’avais vue si admirablement belle!
--Mon pauvre Gédéon! sais-tu que tu es affreux ainsi.
--Oui, tes yeux me semblent plus bleus, tes dents plus blanches, tes
lèvres plus roses...
--Pourquoi donc as-tu coupé tes cheveux?
--C’est l’ordonnance... Mais laisse-moi plutôt te répéter encore...
--Je te trouve l’air tout ahuri.
--C’est le bonheur!... Combien, depuis notre séparation, le temps...
--Tu crois, bien vrai?
--Quoi?
--Que c’est le bonheur qui te donne cet air?
--Puisque je te le dis... Le temps écoulé loin de toi...
--Je ne sais pas, je me trompe peut-être, mais il me semble... je
sens... tu as une odeur...
--Ce sont les basanes de mon pantalon... la moindre des choses... Loin
de toi m’avait semblé long.
--Gédéon!
--Justine!
--Ah! mon ami! comme je t’aimais mieux en civil!
--En pékin! c’est que tu ne t’y connais pas. Voyons, admire un peu mon
dolman, mes broderies d’or, ma ceinture de soie. Regarde mon sabre et ma
sabretache. Vois-tu, j’ai des éperons...
--Ah! l’uniforme ne te va pas... Oh! mais, là, pas du tout.
--Tu crois? C’est que je suis à pied. Mais demain, si tu le veux, il te
sera donné de me voir à cheval, tu pourras venir sur te terrain de
manœuvres; je suis superbe lorsque je trotte en cercle, je suis
devenu un très-bon écuyer. A propos, sais-tu, je me suis battu en duel,
j’ai failli être tué...
--Malheureux!
--Ah! tu m’aimes toujours, tu as pâli. Vivat! aimons-nous encore comme
autrefois; il y a du champagne à Saint-Urbain, et j’ai de l’or dans ma
poche.
--Tu as fait des économies sur ta paye?
--Mon enfant, la patrie ne m’accorde que cinquante centimes tous les
cinq jours.
--Ce n’est pas beaucoup.
--Sur lesquels on me retient deux sous pour la salle d’armes et un sou
pour le cirage: reste sept, que j’abandonne généreusement à mon camarade
de lit.
--Comment! tu es encore simple soldat! on disait à Mortagne que tu étais
gradé.
--Cela viendra, ô ma douce amie! mais, en attendant, c’est à toi seule
que je veux devoir tous mes grades. Je vais faire monter à dîner, car
j’ai un appétit d’enfer, et du vin de Champagne. Nous allons oublier la
terre * * * * *
* * * * *
* * * * *
Gédéon oublia si bien ce bas monde, qu’il ne se souvint même plus qu’il
était soldat. Vainement pour lui sonna la retraite, puis l’appel, puis
l’extinction des feux.
Il était deux heures du matin lorsqu’il frappa à la porte du quartier.
Le marchegis de garde, qui était un peu de ses amis, le reçut à
merveille et le conduisit tout droit à la salle de police, sur l’ordre
de l’adjudant-major, qui lui avait flanqué quatre jours d’ours pour
avoir _été porté manquant_ à l’appel du soir.
C’est sur la planche si dure du lit de camp que Gédéon dut achever son
beau rêve. Il s’en aperçut à peine: on rêve si fort à vingt ans.