Mais revenons à Gédéon, et à sa première punition, reçue dans des
circonstances que lui-même qualifiait d’étranges.
Un jour, comme il était sur les rangs pour l’appel qui précède le
pansage du matin, le lieutenant de semaine s’arrêta devant lui.
--Votre veste, lui dit-il, est décousue au bras,--les officiers doivent
entrer dans les moindres détails;--il faut la donner en réparation.
Le brigadier de semaine, comme la chose se pratique en pareille
circonstance, prit la veste pour la porter au tailleur.
Après le pansage, Gédéon, qui était désigné pour une corvée, trouva
tout simple d’endosser la veste d’un de ses camarades. Il alla ainsi se
placer sur les rangs.
--Qu’est-ce que cela? lui dit l’officier de semaine, vous n’avez donc
pas donné votre veste en réparation?
--Pardonnez-moi, mon lieutenant, mais...
--D’où vient celle-ci, alors?
--Mon lieutenant, je l’ai empruntée à un homme de mon peloton.
--Vous ferez deux jours de salle de police, pour vous apprendre à porter
les effets des autres.
Gédéon mourait d’envie de se disculper, il fut assez maître de lui pour
se taire. Il paraît, pensa-t-il, que je suis dans mon tort, j’aurai soin
de ne pas recommencer; mais mes camarades sont bien peu charitables de
ne pas m’avoir prévenu.
Par cette simple raison qu’un bon averti en vaut deux, Gédéon, pour se
rendre à l’exercice, ne trouva rien de mieux que de revêtir son dolman.
--Qu’est-ce que cet homme en grande tenue? cria le capitaine instructeur
du plus loin qu’il l’aperçut; il sera deux jours à la salle de police.
--Mon capitaine... commença Gédéon.
--Voulez-vous deux jours de plus?
Le malheureux se tut.--Je dois avoir tort, se dit-il; on ne m’y
reprendra plus.
Au pansage de l’après-midi, en effet, Gédéon vint se placer sur les
rangs en manche de chemise.
--Deux jours de salle de police à cet imbécile, dit l’adjudant, qui le
remarqua.
Et comme Gédéon ne bougeait pas:
--Mais allez-vous-en donc, ajouta l’adjudant; rendez-vous à l’écurie.
Le malheureux obéit. Porté manquant à l’appel, il fut, pour cette
dernière raison, puni de quatre jours de salle de police.
Or, au 13e hussards, une punition ne tombe jamais dans l’eau; il se
trouve toujours un brigadier ou un maréchal des logis pour l’inscrire et
la porter chez le marchef de l’escadron, qui tient en partie double le
grand livre des punitions.
Le soir donc de ce jour néfaste, Gédéon apprit qu’il était à la tête de
dix jours de salle de police.
C’en était trop. Furieux, il voulut réclamer.
Sa voix fut entendue, lorsqu’il démontra qu’il ne méritait pas la
punition; car enfin, de même qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou
fermée, un hussard dont la veste est en réparation ne peut être qu’en
dolman ou en manches de chemise.
Les dix jours de salle de police furent levés, mais Gédéon en attrapa
quatre pour avoir réclamé non hiérarchiquement.
--Bien qu’au régiment on n’aime pas les _réclameurs_, se dit Gédéon, il
faut que je me fasse bien expliquer la façon de s’y prendre pour faire
des réclamations, car vraiment c’est nécessaire quelquefois.
Un brigadier qu’il interrogea sur ce grave sujet lui répondit que les
réclamations doivent être faites par voie hiérarchique, c’est-à-dire
présentées au brigadier, qui en fait part au marchegis, qui les porte au
marchef, qui les soumet au lieutenant, qui les transmet au capitaine, et
ainsi de suite.
C’est riche de cette précieuse expérience que, par un beau soir de
janvier, Gédéon fut mis sous clef par le brigadier de garde.