XVIII

Gédéon, cependant, brûlait du désir d’essayer ce brillant uniforme qui

avait décidé son choix, et de se pavaner par les rues de Saint-Urbain.

Il se trouvait seul à la chambrée, le régiment étant retenu près des

chevaux, il pensa que son désir était des plus simples à satisfaire.

Alors, comme la triste chrysalide, lorsqu’arrive l’heure de sa

transformation, il commença à dépouiller les sombres vêtements du pékin

pour revêtir la fulgurante tenue des hussards du 13e:--le papillon

allait prendre son vol.

Mais bientôt un obstacle imprévu l’arrêta. Là, sous sa main, étaient une

foule d’objets dont il ne pouvait comprendre ni l’usage ni la

destination.

Son embarras était au comble, lorsque heureusement arriva son camarade

de lit, qui s’empressa de présider à sa toilette.

--Mais à quoi diable cela peut-il servir? demandait Gédéon à chaque

nouvel ornement dont se surchargeait sa tenue.

Et invariablement le camarade de lit répondait:

--A rien.

A rien, si ce n’est à gêner prodigieusement le hussard, et aussi à

donner à sa tenue cette pompe un peu théâtrale qui saisit l’œil.

Il est convenu que la cavalerie française doit être brillante, et le

13e hussards est le plus brillant des régiments.

Presque tous les accessoires, d’ailleurs, aujourd’hui parfaitement

inutiles, ont eu jadis leur raison d’être; seul le temps les a détournés

de leur objet primitif.

Ainsi la fourragère d’or, dont le but avoué est de retenir le schako,

fut autrefois une simple corde à fourrage; la ceinture de soie, qui fait

huit fois le tour de la taille, a dû être une grossière courroie; la

sabretache enfin n’est qu’une réminiscence--très-revue et

très-augmentée--de l’aumônière de peau de daim que portaient au côté

les hussards hongrois de Louis XIV.

Au 13e, la sabretache sert à renfermer la pipe, le tabac et le

mouchoir de poche du cavalier. Le brigadier y met son calepin, et le

fourrier les billets doux de sa maîtresse. A la rigueur, elle pourrait

encore servir de porte-monnaie. C’est sans doute pour lui conserver ces

importantes destinations que les pantalons des hussards n’ont pas de

poches.

Il faut, par exemple, convenir que cet incommode portefeuille de cuir,

qui bat disgracieusement les mollets des troupiers, leur donne une

déplorable démarche. Au bout de deux ans de service, ils prennent

l’habitude, même lorsqu’ils sont privés de cet ornement, de traîner la

jambe comme des tambours, lesquels la traînent comme ces infortunés

auxquels la justice humaine attache par précaution un boulet au pied.

Gédéon ne put s’empêcher de faire ces diverses remarques, mais à la

dernière on lui répondit que les hussards du 13e ne vont à pied

qu’accidentellement.

Quant à la ceinture--qui fait huit fois le tour du corps, et qu’il est à

peu près impossible de mettre seul,--on lui apprit qu’elle tient le

ventre très-chaud, ce qui est on ne peut pas plus hygiénique.

--Voilà qui est enfin terminé, dit à Gédéon son camarade de lit, en lui

bouclant le ceinturon de son sabre. Êtes-vous à votre aise?

--Mais oui, répondit Gédéon.

En réalité, le malheureux se sentait plus serré qu’une momie sous ses

bandelettes; son dolman l’étranglait, sa ceinture l’étouffait, ses

bottes le meurtrissaient, son sabre et sa sabretache le gênaient au

possible; il eût repris avec transport le costume dédaigné des

bourgeois.

L’amour-propre le retint. Puis il sentit la nécessité de s’habituer;

enfin, il avait invité son camarade de lit La Pinte à venir dîner en

ville: reculer était impossible. Il partit en essayant, sans y réussir,

de se donner la démarche crâne et gracieusement déhanchée d’un vieux

troupier.

Par malheur, il avait tout à fait oublié les éperons vissés à ses

bottes; si bien qu’à peine engagé dans l’escalier, il accrocha une

marche, perdit pied, et décrivant un magnifique arc de cercle, faillit

faire un plongeon à l’étage inférieur.

Comme il se relevait passablement meurtri:

--Ceci, camarade, lui dit La Pinte, est comme qui dirait une théorie

préparatoire pour t’apprendre une autre fois à conserver tes distances.

L’éperon est le signe distinctif du cavalier, c’est pourquoi qu’il se

porte au talon. Il sert à piquer les flancs du poulet-dinde, comme aussi

à faire dégringoler les bleus dans les escaliers.

Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval · 第 26 / 85 题