Le réveil venait de sonner, Gédéon s’habillait en toute hâte, lorsque le
brigadier Goblot entra dans la chambre.
--Hussard Flambert, dit-il, vous êtes de cuisine.
--Ciel! vous n’y pensez pas, brigadier, je n’ai pas la moindre notion de
cet art, je ferai des choses horribles.
--Que vous croyez peut-être qu’un blaireau comme vous va être cuisinier
en pied? Vous êtes commandé pour aider. Allons, à cheval!
A l’aspect de la cuisine, Gédéon fut saisi d’effroi.--O Hercule
nettoyeur, murmura-t-il, sois-moi propice et viens à mon aide.
Près d’un vaste fourneau, un grand diable vêtu d’une indescriptible
blouse fumait tranquillement sa pipe.
--Allons, blaireau, dit-il à Gédéon, dépêchons-nous; et pour commencer
tu vas astiquer toute cette vaisselle de fer-blanc. Et il montrait un
énorme tas de gamelles.
Tristement Gédéon se mit à l’œuvre. Évidemment, se disait-il, je ne
suis que le marmiton, cet autre est le cuisinier en chef.
Un homme important, le cuisinier en pied--il y en a un par
escadron--presque un personnage!
Aussi ne l’est pas qui veut. Longue est la liste des conditions
requises: il faut avoir fait très-peu de punitions, être un propre
soldat, connaître à fond le métier de cavalier, et avoir sa masse
complète.
Quant à des connaissances culinaires préalables, pas n’en est besoin. A
quoi bon d’ailleurs? Tout l’art du cuisinier consiste à mettre, à une
certaine heure, dans la marmite, de l’eau, du bœuf et des légumes, à
faire bon feu dessous; puis, à une autre heure, à retirer le tout, pour
le distribuer également dans un certain nombre de gamelles, et cela,
deux fois par jour.
Le cuisinier sortant explique à son successeur les autres détails,
comme, par exemple, qu’il est bon, sinon indispensable, d’éplucher les
légumes.
Et cependant le 13e a eu ses illustrations culinaires. On y parle
encore d’un Provençal qui n’avait pas son pareil pour le _rata_ au lard
et aux pommes de terre; et il est avéré que certain soir, ayant un grand
dîner, le capitaine de l’escadron envoya chercher plein une soupière de
cette délicieuse tamponne, pour en faire goûter à ses convives,--lesquels
s’en léchèrent les doigts.
Ce poste de cuisinier est des plus convoités; mais aussi, que
d’avantages! On assure qu’un cuisinier adroit fait sur la graisse, les
os et les épluchures des bénéfices considérables, et qu’il met de
l’argent de côté.
Ne va-t-on pas jusqu’à dire qu’il s’entend avec le brigadier
d’ordinaire, qui lui gargarise le gosier et ne le laisse jamais manquer
de tabac? Enfin, il est accusé de trafiquer avec une cantinière, et de
lui livrer--meilleur marché que le boucher--les plus fins morceaux
adroitement escamotés.
Mais cette dernière imputation est si formidable et peut conduire si
loin les coupables, que mieux vaut ne pas approfondir.
Un cuisinier et un aide suffisent très-bien à préparer l’ordinaire d’un
escadron; la chère est, il est vrai, des plus élémentaires: la soupe et
le bœuf deux fois par jour, parfois, pour varier, un _rata_ de
pommes de terre et de lard ou de veau et de haricots.
Avec cela, un pain de trois livres tous les deux jours; et le soldat se
porte comme un charme.
Gédéon avait beaucoup moins nettoyé sa porcelaine de fer-blanc que sali
ses doigts, lorsqu’on lui commanda de tailler la soupe.
Comme il se livrait fort attentivement à cette occupation, armé d’un
grand couteau et d’un gros pain blanc, le cuisinier, son chef pour
l’instant, lui ordonna brutalement de siffler.
Pour le coup, se dit Gédéon, voilà de l’arbitraire et du despotisme;
certes, je n’obéirai pas, d’autant que sur la manche de ce cuisinier je
n’aperçois pas l’ombre d’un galon.
--Je n’ai pas la moindre envie de siffler, dit-il, et je ne sifflerai
pas, n’y voyant aucune nécessité.
--Ah! tu ne veux pas! riposta le cuisinier furieux, eh bien, je me
charge de faire régler ton compte.
En effet, un maréchal des logis étant entré, le cuisinier se plaignit
amèrement de l’insubordination de son aide, et réclama pour lui une
punition.
Le maréchal des logis se prit à rire.
--Il faut toujours obéir, dit-il à Gédéon, surtout quand on ne sait
rien. On fait siffler les bleus en taillant la soupe, pour être sûr
qu’ils ne mangent pas le pain blanc. Cet usage évite l’ennui de
surveiller leurs mâchoires, l’expérience ayant démontré qu’il est
impossible de siffler et de manger simultanément.
Pour cette fois je vous épargne la salle de police.