On dit comme ça, au 13e hussards, que la goutte est le lien des
cœurs et le ciment de l’amitié.
Cet axiome est flamboyant de vérité, mais il ne dit pas toute la vérité.
Au 13e, la goutte est une puissance, une séduction irrésistible, un
magique talisman qui, plus d’une fois, a fait fléchir l’inflexible
discipline.
Pour elle, des brigadiers, des maréchaux des logis même, ont compromis
et risqué leurs galons.
Pour elle, on a vu des brigadiers--c’est un grade si altéré--emboîter[B]
avec préméditation leurs subalternes, des conscrits naïfs, les flagorner
audacieusement, les admettre sans vergogne aux épanchements si doux de
l’amitié, et le verre à peine vide, les lèvres humides encore, les
coller impitoyablement au clou, pour la plus grande gloire du service
intérieur.
[B] EMBOITER--circonvenir. L’armée a aussi sa _langue
verte_.
Rien de plus figuré d’ailleurs que l’expression. La mesure de la goutte
n’a d’autres limites que la fantaisie. Tel qui a mis à sec une
bouteille, prétend et soutient qu’il n’a bu qu’une simple goutte.
Cependant la mesure généralement adoptée est _le quart_, si bien que les
deux mots quart et goutte sont devenus synonymes.
Quant au liquide, c’est toujours de l’eau-de-vie, prononcez _schnick_,
d’où le verbe _schniquer_ et le substantif _schniqueur_.
La goutte se boit à toute heure de la journée, depuis le réveil jusqu’à
_l’extinction des feux_, avant ou après la soupe. Mais de préférence on
la boit le matin, au saut du lit.
Rien de meilleur pour éveiller son homme, de plus apéritif pour
l’estomac, de plus sain pour dissiper le brouillard.
Sombre et mélancolique est le hussard qui n’a pas, dès l’aurore, son
demi-quart au moins dans le fusil. Toute la journée s’en ressent, aussi
assure-t-on que qui ne boit goutte n’y voit goutte.
Tous les militaires sont, dit-on, égaux devant la goutte parce qu’elle
met dedans avec la même impartialité l’adjudant-major aussi bien que le
dernier trompette.
N’est-ce pas le maréchal Bugeaud qui disait un jour: Le soldat s’agite,
la goutte le mène.
Malheureusement, au 13e, on abuse souvent du schnick. Mais qui donc y
trouverait à redire, si le service n’en souffre pas? Et chacun sait que
le cavalier porte sans chanceler une ration qui anéantirait trois
pékins, débiles buveurs de petits verres.
Le 13e hussards montre avec orgueil un vieux brigadier--cocardier à
trois brisques--qui ne commence à voir clair dans ce qu’il appelle un
peu fastueusement peut-être ses idées, qu’entre la troisième et la
quatrième goutte.
Ce brave calculait un jour que, depuis son entrée au service,
c’est-à-dire en vingt-deux ans, il avait absorbé trente-six mille cinq
cent quarante quarts, encore devait-il se tromper en moins, n’ayant pas
tenu compte des années bissextiles.
C’est le même qui, se trouvant indisposé, un matin qu’il avait schniqué
plus que de coutume, s’écriait d’un air convaincu:
--C’est tout de même vrai, comme dit c’t autre, que quand le vase est
déjà plein, faut qu’une goutte pour le faire déborder.